‹ Les parisiens en provincesChapitre 2 sur 13 · LETTRE DE GAUDISSART A JENNY COURAND · texte numérisé non relu

LETTRE DE GAUDISSART A JENNY COURAND

« Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions données. L'assurance sur les capitaux va trèsbien. J'ai, de Paris à Blois, placé près de deux millions ; mais à mesure que j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent singulièrement plus dures, et eonséquemmentles millions infiniment plus rares. L'article- Paris va son petit bonhomme de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien fil, je les embroche parfaitement ces bons boutiquiers. J'ai placé cent soixante -deux châles de cachemire Temaux à Orléans. Je ne sais pas, ma parole d'honneur, ce qu'ils en feront, à moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons. Quant à l'article-journaux, diable ! c'est une autre paire de manches. Grand saint bon Dieu! comme il faut seriner longtemps ces particuliers-là avant de

leur apprendre un air nouveau! Je n'ai encore fait que soixante- deux Mouvement! C'est, dans toute ma route, cent de moins que les châles Ternaux dans mie seule ville. Ces farceurs de républicains, ça ne s'abonne pas du tout : vous causez avec eux, ils causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que l'homme s'abonne ? ah bien oui, je t'en fiche! Pour peu qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un curedent, mon homme parle alors de la consolidation des propriétés, des impôts, des rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises, et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme. Mauvaise affaire! Généralement, le Mouvement est mou. Je l'écris à ces messieurs. Ça me fait de la peine, rapport à mes opinions. Pour le Globe, autie engeance. Quand on parle de doctrines nouvelles, aux gens qu'on croit susceptibles de donner dans ces goo)ans-\h, il semble qu'on leur parle de brûler leurs maisons. J'ai beau leur dire que c'est l'avenir, l'intérêt bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd: qu'il y a bien a^sez longtemps que l'homme exploite l'homme, et que la femme est esclave, qu'il faut arriver à faire triompher la grande pensée providentielle et obtenir mie coordination plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement de mes phrases... Ah bien oui! quand j'ouvre ces idées-là, les gens de province ferment leurs armoires, comme si je voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en aller.

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Sont-ils bêtes ces canards-là ! Le Globe est enfoncé. Je leur ai dit : — Vous êtes trop avancés; vous allez en avant, c'est bien; mais il faut des résultats, la province aime les résultats. Cependant j'ai encore fait cent Globe, et vu l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle. Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globistes, globards ou globiens, feront pour les réaliser; mais comme ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de dix francs par abonnement. Il y a un fermier qui a cru que ça concernait les terres, à cause du nom, et je l'ai enfoncé dans le Globe. Bah! il y mordra" c'est sûr, il a un front bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah! parlez-moi des Enfants ! J'ai fait deux mille Enfants de Paris à Blois. Bonne petite affaire ! Il n'y a pas tant de paroles à dire. Vous montrez la petite vignette à la mère en cachette de l'enfant pour que l'enfant veuille la voir; naturellement l'enfant la voit, il tire maman par sa robe jusqu'à ce qu'il ait son journal, parce que papa na son journal. La maman a une robe de vingt francs, et ne veut pas que son marmot la lui déchire ; le journal ne coûte que six francs, il y a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image, deux éternels besoins de l'enfance. Ils lisent déjà, les enragés d'enfants ! Ici, j'ai eu, à la table dhôte, une querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à man-

ger tranquillement à côté d'un monsieur, en chapeau gris, qui lisait les Débats. Je me dis en moi-même : — Faut que j'essaye mon éloquence de tribune. En voilà un qui est pour la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait une fameuse assurance de mes talents ministériels. Et je me mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal. Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban , je me mets à dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux, les raisonnements en fa-dièse et toute la sacrée machine. Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du juillet dans les moustaches, près de mordre au Mouvement. Mais je ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot ganache. Bah ! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris, mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton, qui prend le mors aux dents et se fâche. Moi je ressaisis mon grand air, tu sais, et je lui dis : — Ah çà! monsieur, vous êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je vous rendrai raison. Je me suis battu en juillet. — Quoique père de famille, me dit-il, je suis prêt à... — Vous êtes père de famille, mun cher monsieur, lui répondis-je. Auriez-vous des enfants ? — Oui, monsieur. — De onze ans? — A peu près. — Eh bien î monsieur, le Journal des Enfants va paraître : six francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé par les sommités littéraires, un journal bien conditionné, papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et

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dont les couleurs ne passeront pas. Puis je lâche ma bordée. Voilà un père confondu! La querelle a fini par un abonnement. — Il n'y a que Gaudissart pour faire de ces tours-là ! disait le petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot en lui racontant la scène au café.

» Je pars demain pour Amboise. Je ferai Amboiseen deux jours, et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart! on les roulera! ils seront roulés ! roulés! Adieu, ma petite, aime-moi toujours, et sois fidèle. La fidélité quand même est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui t'embrasse sur les œils?

» Ton félix pour toujours. »

Cinq jours après, Gaudissart partit un matin de l'hôtel du Faisan où il logeait à Tours, et se rendit à Vouvray, canton riche et populeux dont l'esprit public lui parut susceptible d'être exploité. Monté sur son cheval, il trottait le long de la levée, ne pensant pas plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il a joué cent fois. L'illustre Gaudissart allait admirant le paysage et marchait insoucieusement, sans se douter que dans les joyeuses vallées de Vouvray périrait son infaillibilité commerciale.

Ici, quelques renseignements sur l'esprit public de la Touraine deviennent nécessaires. L'esprit conteur, rusé.

goguenard, ëpigrammatique dont, à chaque page, est empreinte l'œuvre de Rabelais, exprime fidèlement l'esprit tourangeau, esprit fin, poli comme il doit l'être dans un pays où les rois de France ont pendant longtemps tenu le m- cour; esprit ardent, artiste, poétique, voluptueux, mais dont les dispositions premières s'abolissent promptement. La mollesse de l'air, la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus diverses, Rabelais et Semblançay; Plan tin l'imprimeur, et Descartes; Roucicault, le Napoléon de son temps, et Pinaigrier qui peignit la majeure partie des vitraux dans les cathédrales, puis Verville etCourier. Ainsi le Tourangeau si remarquable au dehors, chez lui demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan. 11 emploie son esprit à se moquer de son voisin, à se réjouir, et arrive au bout de la vie heureux. La Touraine est la véritable abbaye de Thélême, si vantée dans le livre de Gargantua; ii s'y trouve, comme dans l'œuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère tant célébrée par Rabelais y trône. Quant à la fainéantise, elle est sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire : « Tourangeau, veux-tu de la soupe? — Oui. — Apporte ton écuelle? — Je n'ai plus faim. » Est-ce à la joie du

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vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d'un pays où jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon de ces faciles et douces moeurs? A ces questions, nulle réponse. Allez dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif, heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, ou poëte comme l'était Byron, une force inouïe, invincible, vous obligerait à garder vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux.

L'illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Youvray, l'un de ces railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était alors particulièrement prise en haine et vilipendée ; mais comme on prend en haine, comme on vilipende en Touraine, avec un dédain et une supériorité de plaisanterie digne du pays des bons contes et des tours joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour en jour devant ce que lord Byron a nommé le cant anglais.

Pour son malheur, après avoir débarqué au Soleil d'or, auberge tenue parMitouflet, un ancien grenadier de la garde impériale, qui avait épousé une riche vigneronne, et auquel il confia bolennellement son cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le bouteer. train du bourg, le loustic obligé par son rôle et par

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sa nature à maintenir son endroit en liesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait de sept à huit . mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste. Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner, sa fille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections, guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons diners; à trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait à Tours et tracasser le curé ; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'uu morceau de terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la vie de petite ville à la campagne. Il était d'ailleurs la notabilité la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété jalouse, envieuse, ruminant et colportaut contre l'aristocratie les médisances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau, ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme admirable de l'ignorance. Monsieur Yernier, ainsi se nommait ce petit grand personnage du bourg, achevait de déjeuner, entre sa femme et sa fille, lorsque Gaudissart se présenta dans la salle par les fenêtres de laquelle se voyaient la Loire et le Cher, une des plus gaies salles à manger du pays.

— Est-ce à monsieur Vernier lui-même?., dit le voyageur en pliant avec tant de grâce sa colonne vertébrale qu'elle semblait élastique.

— Oui, monsieur, répondit le malin teinturier en

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l'interrompant et lui jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre d'homme auquel il avait affaire.

— Je viens, monsieur, reprit Gaudissart , réclamer le concours de vos lumières pour me diriger dans ce canton où Mitouflet m'a dit que vous exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée par des banquiers qui veulent...

— Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier habitué jadis à traiter avec le commis voyageur et à le voir venir.

— Positivement, répondit avec insolence l'illustre Gaudissart. Mais vous devez savoir, monsieur, puisque vous avez un tact si fin, qu'on ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque intérêt à se les laisser tirer. Je vous prie donc de ne pas me confondre avec les vulgaires voyageurs qui fondent leur succès sur la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus voyageur, je le fus, monsieur, je m'en fais gloire. Mais aujourd'hui j'ai une mission de la plus haute importance et qui doit me faire considérer par les esprits supérieurs comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Daignez m'écouter, monsieur, et vous verrez que vous aurez gagné beaucoup dans la demi-heure de conversation que j'ai l'honneur de vous prier de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas mis fictivement dans cette affaire comme dans quelmies-irncs de c^s hontpncos spéculations que je nomme,

moi, des ratières; non, non, ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de semblables attrape-nigauds. Non, monsieur, les meilleures et les plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise, et comme intéressées et comme garantie...

Là Gaudissart déploya la rubanerie de ses phrases, et monsieur Vernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de garantie, Vernier avait cessé de faire attention à la rhétorique du voyageur, il pensait à lui jouer quelque bon tour, afin de délivrer de ces espèces de chenilles parisiennes un pays à juste titre nommé barbare par les spéculateurs qui ne peuvent y mordre.

En haut d'une délicieuse vallée, nommée la Vallée coquette, à cause de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas et paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait dans une petite maison entourée d'un clos de vignes un homme à peu près fou, nommé Margaritis. D'origine italienne, Margaritis était marié, n'avait point d'enfants, et sa femme le soignait avec un courage généralement apprécié. Madame Margaritis courait certainement des dangers près d'un homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux couteaux à longue lame, avec lesquels il la menaçait parfois. Mais qui ne connaît l'admirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent aux êtres soutirants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une bourgeoise si

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elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics de l'hôpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens de province à payer la pension de cent louis ou de mille e'cus exigée à Charenton ou par les maisons de santé ? Si quelqu'un parlait à madame Margaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en gardant le bonhomme. Les incompréhensibles volontés que dictait la folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoûment de cette aventure, il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tête nue, dans ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal ; pour le contenter, sa femme ou sa servante lui donnait un vieux journal d'Indre-et-Loire; et depuis sept ans, il ne s'était point encore aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin n'eût-il pas observé sans intérêt le rapport qui existait entre la recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques. La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état du ciel, relativement à ses effets sur la vigne. Ordinairement, quand sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les voisins ayant pitié de sa situation venaient jouer chez elle au boston, Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin et n'en bougeait point; mais quand dix heures sonnaient à son horloge enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier coup avec la

précision mécanique des figures mises en mouvement par un ressort dans les châsses des joujoux allemands, il s'avançait lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du Temple, à Paris, et leur disait : — Allez-Vous-en ! A certaines époques, cet homme recouvrait son ancien esprit et donnait alors à sa femme d'excellents conseils pour la vente de ses vins; mais alors il devenait extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes. Ainsi, à une dame qui lui demandait : — Comment vous sentez-vous aujourd'hui, monsieur Magaritis ? — Je me suis fait la barbe, et vous?... lui répondait-il. — Ètes-vous mieux, monsieur? lui demandait un autre. — Jérusalem ! Jérusalem ! répondait-il. Mais la plupart du temps il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa femme leur disait alors : — Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. Deux ou trois fois en cinq ans, il lui arriva toujours, vers l'équinoxe, de se mettre en fureur à cette observation, de tirer son couteau et de crier : — Celle garce me déshonoie. D'ailleurs, il buvait, mangeait, se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun avait-il fini par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ^es bizarreries, il y

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en avait une dont personne n'avait pu de'couvrir le sens; car, à la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. 11 voulait toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours madame Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un prix exorbitant, et lui en remettait l'argent qu'il cachait, sans que ni sa femme ni sa servante eussent pu, même en le guettant, découvrir où était la cachette.

La veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, madame Margaritis éprouva plus de peine que jamais à tromper son mari, dont la raison semblait revenue.

— Je ne sais en vérité comment se passera pour moi la journée de demain, avait-elle dit à madame Vernier. Figurez-vous que le bonhomme a voulu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien fait endéver (mot du pays) pendant toute la journée, qu'il a fallu lui montrer deux poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait heureusement deux pièces qu'il n'a pas pu vendre; et à ma prière, il les a roulées dans notre cellier. Ah çà ! ne voilà-t-il pas que le bonhomme, depuis qu'il a vu les poinçons, prétend les brocanter lui-même?

Madame Vernier venait de confier à son mari l'embarras où se trouvait madame Margaritis un moment avant l'arrivée de Gaudissart. Au premier mot du

commis voyageur , Vernier se proposa de le mettre aux prises avec le bonhomme Margaritis.

— Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'illustre Gaudissart eut lâché sa première bordée, je ne vous dissimulerai pas les difficultés que doit rencontrer ici votre entreprise. Notre pays est un pays qui marche à la grosse suo modo, un pays où jamais une idée nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous amusant à faire quatre repas par jour, en nous occupant à cultiver nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce nous tâchons bonifacement de vendre les choses plus cher qu elles ne coûtent. Nous resterons dans cette ornière-là sans que ni Dieu ni diable puisse nous en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil!, et un bon conseil vaut un œil dans la main. Nous avons dans le bourg un ancien banquier dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus grande confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes convaincus, à la voix de monsieur Margaritis qui entraîne la mienne, il se trouve à Youvray vingt maisons riches dont toutes les bourses s'ouvriront et prendront votre vulnéraire.

En entendant le nom du fou, madame Vernier leva la tète et regarda son mari.

— Tenez, précisément, ma femme a, je crois, l'intention de faire une visite à madame Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de nos voisines. Atten-

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dez un moment, ces dames vous y conduiront. — Tu iras prendre madame Fontanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme.

Indiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente^ plus grande goguenarde dupays, n'était-ce pa.< dire à madame Vernier de prendre des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le commis voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois? Monsieur et madame Vernier jouèrent si bien leur rôle, que Gaudissavt ne conçut aucune défiance et donna pleinement dans le piège; il offrit galamment le bras à madame Vernier, et crut avoir fait, pendant le chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant d'esprit, de pointes et de calembours incompris.

La maison du prétendu banquier était située à Tendroit où commence la Vallée coquette. Ce logis, appelé la Fuye, n'avait rien de bien remarquable. Au rez-dechaussée se trouvait un grand salon boisé, de chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du bonhomme et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les plus humbles maisons en Touraine, était couronné par des mansardes auxquelles on montait par un escalier bâti en dehors de la maison, appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin, plein de soucis, de seringas, de sureaux, séparait 1 habitation

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des clos. Autour de la cour, s'élevaient les bâtiments nécessaires à l'exploitation des vignes.

issis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours d'Utrecht jaune, Margaritis ne se leva point en voyait entier les deux dames et Gaudissart, il pensait à vendre ses deux pièces de vin. C'était un homme sec, dont le crâne chauve par devant, garni de cheveux rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux enfoncés, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés; son nez en lame de couteau: ses os maxillaires saillants, et ses joues creuses; ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air étrange, celui d'un vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier.

— Monsieur Margaritis, lui dit madame Vernier, allons, remuez-vous donc ! Voilà un monsieur que mon mari Vous envoie, il faut l'écouter avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et causez avec

Lui.

En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit signe de s'asseoir, et lui dit: — Causons; monsieur.

Les trois femmes allèrent dans la chambre de madame Margaritis, en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir intervenir au besoin. A peine furent-elles installées que monsieur Vernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre, et entra sans bruit.

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— Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires... ^ — Publiques, répondit Margaritis en l'interrompant.

J'ai pacifié la Galabre sous le règne du roi Murât.

— Tiens, il est allé en Calabre maintenant! dit à voix basse monsieur Vernier.

— Oh! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement.

— Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d'un homme qui pose pour son portrait chez un peintre.

— Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre à laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être à le faire tenir tranquille; monsieur, si vous n'étiez pas un homme supérieur... (Ici le fou s'inclina.) je me contenterais de vous chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dont les motifs psychologiques valenWa peine de vous être exposés. Écoutez ! De toutes les richesses sociales, le temps n'est-il pas la plus précieuse; et l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir? Or, y a-t-il rien qui consomme plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle le pot-au-feu, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question? Y a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément pauvre, vous êtes riche d'espérance?

— De l'argent, nous y sommes, dit Margaritis.

— Eh bien ! monsieur, je suis envoyé dans les départements par une compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs talents, en leur escomptant quoi?... le temps dito, et d'en assurer la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d'en représenter pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante chevaux. Ah ! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre de choses, mouvement dû à l'activité de notre époque, essentiellement progressive, ainsi que je vous le prouverai quand nous en viendrons aux idées d'une plus logique coordination des intérêts sociaux. Je vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique des idées. Au heu d'être un propriétaire vivant de vos rentes, vous êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...

— Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.

— Eh bien, so:t5 puisque vous comprenez bien ma

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métaphore, vous êtes peintre, vous avez un bel aveni un riche avenir. Mais je vais plus loin...

En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d'un air inquiet pour voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en l'apercevant toujours assis.

— Vous n'êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais vous vous sentez...

— Je me sens, dit le fou.

—Vous vous dites : Moi je serai ministre. Eh bien! vous peintre, vous artiste, homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille écus...

— Vous m'apportez donc cent mille écus ? dit le fou.

— Oui, monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d'art, par vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous êtes trompé, vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci, intellectuel.

— Je comprends, dit le fou.

— Vous signez un contrat d'assurance avec l'administration qui vous reconnaît une valeur de cent mille écus, à vous peintre...

— Je suis peintre, dit le fou.

— Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage à les payer à votre famille, à vos héritiers , si, par votre mort, les espérances, le pot-aufeu fondé sur le capital intellectuel venait à être renversé. Le payement de la prime suffit à consolider ainsi votre...

— Votre caisse, dit le fou en l'interrompant.

— Mais naturellement, monsieur. Je vois que monsieur a été dans les affaires.

— Oui, dit le fou, j'ai fondé la banque territoriale de la rue des Fossés -Montmartre, à Paris, en

— Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que chacun se reconnaît et s'attribue, ne faut-il pas que la généralité des assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois pour cent? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une misère, vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort.

— Mais je vis, dit le fou.

— Ah ! si vous vivez longtemps ! voilà l'objection la plus communément faite, objection vulgaire, et vous comprenez que si nous ne l'avions pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas dignes d*être... quoi?... que sommes-nous, après tout? les teneurs de livres du grand bureau des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je rencontre partout des gens qui ont la prétention d'apprendre quelque chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des

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gens qui ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre objection, monsieur, est un non-sens...

— Quèsaco? dit Margaritis.

— Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués dans votre charte d'assurance contre les chances de la mort, suivez bien...

— Je suis.

— Eh bien ! vous avez réussi dans vos entreprises! vous avez dû réussir précisément à cause de ladite charte d'assurance; car vous avez doublé vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquitudes que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous avez alors touché le capital intellectuel , pour lequel l'assurance a été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagatelle.

— Excellente idée !

— N'est-ce pas, monsieur? reprit Gaudissart. Je nomme cette caisse de bienfaisance, moi, l'assurance mutuelle contre la misère!... ou, si vous voulez, l'escompte du talent. Car le talent, monsieur, le talent est une lettre de change que la nature donne à l'homme de génie, et qui se trouve souvent à bien longue échéance. .. hé! hé!

— Oh! la belle usure ! s'écria Margaritis.

— Eh! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa Gaudissart. Il faut que je domine mon

homme par de plus hautes considérations, par ma blague numéro i. — Du tout, monsieur, s'écria Gaudissart à haute voix, pour vous qui...

— Aecepteriez-vous un verre devin? demanda Margaritis.

— Volontiers, répondit Gaudissart.

— Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste deux pièces. — Vous êtes ici dans la tète de Vouvray, dit le bonhomme en montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis?

La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819. Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre, et le présenta solennellement à Gaudissart qui le but.

— Mais vous m'attrapez, monsieur, dit le commis voyageur, ceci est du vin de Madère, vrai vin de Madère.

— Je le crois bien, dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray, monsieur, est de ne pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme vin d'entremets; il est trop généreux, trop fort; aussi vous le vend-on à Paris pour du vin de Madère en le teignant d'eau-de-vie. Notre vin est si liquoreux que beaucoup de marchands de Pains, quand notre récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous achètent nos vins; ils les coupent avec les vins des environs de Paris, et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce moment, mon cher et très-aimable monsieur, est un vin de roi, la tête de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien

l'illustre gaudissart 41

que deux pièces. Les gens qui aimant les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir directement par nous. Connaissezvous quelques personnes qui...

— Revenons à notre affaire, dit Gaudissart.

— Nous y sommes, monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux, capiteux s'accorde avec capital en étymologie; or, vous parlez capitaux... hein? caput, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient...

— Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux intellectuels...

— J'ai réalisé, monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces ? je vous en arrangerais bien pour les termes.

— Non, je parle, dit l'illustre Gaudissart, de l'assurance des capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon raisonnement.

Le fou se calma, reprit sa pose et regarda Gaudissart.

— Je dis, monsieur, que si vous mourez, le capital se paye à votre famille sans difficulté.

— Sans difficulté.

— Oui, pourvu qu'il n'y ait pas suicide...

— Matière à chicane.

— Non, monsieur. Vous le savez, le suicide est un de ces actes toujours faciles à constater...

— En France, dit le fou. Mais...

— Mais à l'étranger, dit Gaudissart. Eh bien, monsieur, pour terminer sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger et la mort sur le champ de bataille sont en dehors de...

— Qu'assurez-vous donc alors ? rien du tout ! s'écria Margaritis. Moi, ma banque territoriale reposait

sur...

— Rien du tout, monsieur!... s'écria Gaudissart en interrompant le bonhomme. Rien du tout!... et la maladie, et les chagrins, et la misère, et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.

— Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.

— Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a un avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent, il en demande... néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par un système. Atroce civilisation! elle n'a pas de pain pour ses grands hommes qui lui donnent son luxe : elle ne les nourrit que d'injures et de moqueries, cette gueuse dorée!... L'expression est forte, mais je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous l'écoutons et il nous dit : « Messieurs de l'assurance sur les capitaux, ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant

l'illustre gaudissàrt 43

pour cent!... » Eh bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant convive...

— 11 faut du vin alors .. dit le fou.

— Gomme un puissant convive. Il signe sa police d'assurance, il prend nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons, ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh bien, monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations entreprises par la société sur la vie. Nous assurons les débiteurs, moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses. Notre société opérant sur des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a été chiffrée dans tous les sens...

— Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais

4i SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE

buvez un verre de vin, vous !e méritez bien. 11 faut vous mettre du velours sur l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette. Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.

— Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre.

— Cela est très-beau, très-neuf, très-utile; mais j'aime mieux les escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la rue des Fossés-Montmartre.

— Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart; mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons maintenant la caisse hypothécaire qui prête sur les propriétés et fait en grand le réméré. xMais n'est-ce pas une petite idée en comparaison de celle de solidifier les espérances ! solidifier les espérances, coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui en assurer la réalisation ! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de transition, de transition et de progrès tout à la fois !

— Oui, de progrès, dit le fou. J'aime le progrès, surtout celui que fait faire à la vigne un bon temps...

— Le Temps ! reprit Gaudissart sans entendre la phrase de Margaritis, le Temps, monsieur, mauvais journal. Si vous le lisez, je vous plains...

— Le journal ! dit Margaritis , je crois bien , je suis passionné pour les journaux. — Ma femme! ma

l'illustre grldissart 45

femme ! où est le journal? cria-t-il en se tournant vers la chambre.

— Eh bien ! monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes faits pour nous entendre.

— Oui; mais avant d'entendre le journal, avouezmoi que vous trouvez ce vin...

— Délicieux, dit Gaudissart.

— Allons, achevons à nous àci.x la bouteiile.

Le fou se versa deux doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.

— Eh bien ! monsieur, j'ai deux pièces de ce vin-là. Si vous le trouvez bon et que vous vouliez vous en arranger...

— Précisément, dit Gaudissart, les pères de la foi saint -simonienne m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur grand et beau journal ? Vous qui comprenez bien l'affaire des capitaux, et qui me donnez votre aide pour la faire réussir dans ce canton...

— Volontiers, dit MargaritLs, si...

— J'entends, si je prends votre vin. xMais il est trèsbon, votre vin, monsieur, il est incisif.

— On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien, qui vient en faire ici, à Tours.

— Je le crois, monsieur. Le Globe dont vous avez entendu parler...

— Je l'ai souvent parcouru, dit 3Iargaritis.

4b SCENES DE LA VIE DE PROVINCE

— J'en étais sûr, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tète puissante, une caboche que ces messieurs nomment la tète chevaline : il y a du cheval dans la tète de tous les grands hommes. Or on peut être un beau génie et vivre ignoré. C'est une farce qui arrive assez généralement à ceux qui , malgré leurs moyens, restent obscurs , et qui a failli être le cas du grand Saint-Simon , et celui de monsieur Vico , homme fort qui commence à se pousser. Il va bien , Vico ! J'en suis content. Ici nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'humanité. Attention, monsieur. . .

— Attention, dit le fou.

— L'exploitation de l'homme par l'homme aurait dû cesser, monsieur, du jour où Christ, je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, est venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité n'a-t-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère? Or, Saint-Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps.

— Il est donc libéré ? dit Margaritis.

— 11 a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant, il y a quelque chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre, et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité , font travailler tous au profit d'un seul ; de là la doctrine...

— Que faites-vous des domestiques ? demanda Margaritis.

— Us restent domestiques, monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être domestiques.

— Eh bien ! à quoi bon la doctrine ?

— Oh ! pour en juger, monsieur, il faut vous mettre au point de vue très-élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général de l'humanité. Ici, nous entrons en plein Ballanche ! Connaissez-vous monsieur Ballanche ?

— Nous ne faisons que de ça ! dit le fou, qui entendit de la planche.

— Bon , reprit Gaudissart. Eh bien ! si le spectacle palingénésique des transformations successhes du Globe spiritualisé vous touche, vous transporte, vous émeut; eh bien ! mon cher monsieur, le journal le Globe, bon nom qui en exprime nettement la mission , le Globe est le cicérone qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement politique et moral du monde.

— Quèsaco? dit le bonhomme.

— Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin , ne faut-il pas , à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces messieurs...

— Boivent-ils du vin ?

— Oui , monsieur. Leur maison est montée , je

puis le dire, sur un excellent pied, un pied prophétique : beaux salons, toutes les sommités, grandes réceptions.

— Eh bien! dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien autant besoin de vin que ceux qui bâtissent.

— A plus forte raison, monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe.

— Alors il leur faut du vin , du vin de Vouvray, les deux pièces qui mu restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle.

— A combien cela met-il la bouteille ? dit Gaudissart en calculant. Voyons î il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous ; mais ce serait une bonne affaire. Ils payent tous les autres vins plus cher. (Bon, je tiens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin dont j'ai besoin , je vais te dominer.) — Eh bien! monsieur, reprit- il, des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parlons franchement, vous avez une grande influence sur ce canton ?

— Je le crois, dit le fou. Nous sommes la tète de Vouvray.

— Eh bien, vous avez parfaitement compris l'entreprise des capilaux intellectuels?

— Parfaitement.

— Vous avez mesuré toute la portée du Globe.

— Deux fois... à pied.

L ILLUSTRE GÀUDISSÀRT 49

Gaudissart n'entendit pas , parce qu'il restait dans le milieu de ses pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher.

— Or, eu égard à la situation où vous êtes, je comprends que vous n'ayez rien à assurer à l'âge où vous êtes arrivé. Mais, monsieur, vous pouvez faire assurer les personnes qui, dans le canton, soit par leur valeur personnelle, soit par la position précaire de leurs familles, voudraient se faire un sort. Donc, en prenant un abonnement au Globe, et en m'appuyant de votre autorité dans le canton pour le placement des capitaux en rente viagère, car on affectionne le viager en province ; eh bien, nous pourrons nous entendre relativement aux deux pièces de vin. Prenezvous le Globe?

— Je vais sur le Globe.

— M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton ?

— J'appuie...

— Et...

— Et...

— Et je... Mais vous prenez un abonnement au Globe.

— Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager.

— Viager, monsieur ?... Eh! oui, vous avez raison, il est plein de vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien imprimé, bon teint, feutré. Ah ! ce n'est pas de la camelote, du colifichet,

du papillotage, de la soie qui se déchire quand on ia regarde ; c'est foncé, c'est des raisonnements que l'on peut méditer à son aise et qui font passer le temps trèsagréablement au fond d'une campagne.

— Cela me va, répondit le fou.

— La Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs.

— Cela ne me va plus, dit le bonhomme.

— Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petits- enfants?

— Beaucoup, répondit Mai garitis, qui entendit, vous aimez, au lieu de, vous avez.

— Eh bien ! le Journal des Enfants, sept francs par an.

— Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonnement à"Enfeints, ça me va, belle idée. Exploitation intellectuelle, l'enfant?.,, n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein?

— Vous y êtes, monsieur, dit Gaudissart.

— J'y suis.

— Vous consentez donc à me piloter dans le canton?

— Dans le canton.

— J'ai votre approbation ?

— Vous l'avez.

— Eh bien! monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs...

— Non, non, cent dix.

— Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix

L'ILLUSTRE GAUD1SSART Oi

pour les capacités de la doctrine , et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente, vous me devez une commission.

— Portez-leur cent vingt. (Sans vin.)

— Joli calembour. 11 est non-seulement très-fort, mais encore très-spirituel.

— Non, spiritueux, monsieur.

— De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.

— Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos?

— Volontiers, dit Gaudissart, ce vin porte singulièrement à la tète.

Et l'illustre Gaudissart sortit avec monsieur Margaritis qui le promena de provin en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et monsieur Vernie purent alors rire à leur aise, en voyant de loin le voyageur et le fou discutant, gesticulant, s'arrèlant, reprenant leur marche, parlant avec feu.

— Pourquoi le bonhomme nous l'a-t-il donc emmené ? dit Vernier.

Enfin Margaritis revint avec le commis voyageur, en marchant tous deux d'un pas accéléré comme de? gens empressés de terminer une affaire.

— Le bonhomme a, fistre, bien enfoncé le Parisien!... dit monsieur Vernier.

Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux pièces de vin. Puis après avoir lu 'engagement du voyageur, monsieur

Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au Journal des Enfants.

— À demain donc, monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain. Vous pourrez expédier directement le vin à Paris, à l'adresse indiquée, et vous ferez suivre en remboursement.

Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement qui ne dût être bilatéral : il voulut un engagement de monsieur Margaritis, qui, content comme lest un fou de satisfaire son idée favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin du clos Margaritis. Et l'illustre Gaudissart s'en alla sautillant, chanteronnant le roi des mers, prends plus bas! à l'auberge du Suleil d'or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le dîner. Mitouflet était un vieux soldat nan ement rusé comme le sont les paysans, mais ne riant jamais d'une plaisanterie, en homme accoutumé à entendre le canon et à plaisanter sous les armes.

— Vous avez des gens très-forts ici, lui dit Gaudissart en s' appuyant sur le chambranle de la porte et allumant son cigare à la pipe de Mitouflet.

— Comment l'entendez - vous ? demanda Mitouflet.

— Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières.

— De chez qui venez-vous donc, sans indiscrétion? demanda naïvement l'aubergiste en faisant savamment

jaillir d'entre ses lèvres la sputation périodiquement expectorée par les fumeurs.

— De chez un lapin nomme' Margaritis.

Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une froide ironie.

— C'est juste, le bonhomme en sait long ! Il en sait trop pour les autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre...

— Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de finance.

— Oui, dit l'aubergiste. Aussi, pour mon compte, ai-je toujours regretté qu'il soit fou.

— Comment, fou ?

— Fou, comme on est fou, quand on est fou, répéta Mitouflet, mais il n'est pas dangereux, et sa femme le garde. Vous vous êtes donc entendus ? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est drôle.

— Drôle ! s'écria Gaudissart ; drôle, mais votre monsieur Vernier s'est donc moqué de moi?

— Il vous y a envoyé ? demanda Mitouflet.

— Oui.

— Ma femme, cria l'aubergiste, écoute donc. Monsieur Vernier n'a-t-il pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis?...

— Et quoi donc avez- vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou ?

— Il m'a vendu deux pièces de vin.

— Et vous les avez achetées ?

— Oui.

— Mais c'est sa folie de vouloir vendre du vin, il n'en a pas.

— Bon, dit le voyageur. Je vais d'abord aller remercier monsieur Yernier.

Et Gaudissart se rendit bouillant de colère chez l'ancien teinturier, qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auxquels il racontait déjà l'histoire.

— Monsieur, dit le prince des voyageurs, en lui jetant des regards enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats, devez me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant en rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entendez-vous, monsieur Yernier le teinturier ?

Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée comme un tragédien prépare son entrée en scène.

— Comment ! répondit Yernier que la présence de ses voisins anima, croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur qui débarque en quatre bateaux dans Youvray pour nous demander nos capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des peintres, des poétriaux ; et qui, par ainsi, nous assimile gratuitement à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu! Qu'avons-nous fait pour cela, nous pères de famille ? Un drôle qui

vient nous proposer des abonnements au Globe, journal qui prêche une religion dont le premier commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses père et mère ! Ma parole d'honneur la plus sacrée, le père Margaritis dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux, monsieur. Ces messieurs peuvent vous attester que, quand votls auriez parlé à tous les gens du canton, vous n'auriez pas été si bien compris.

— Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour insulté, monsieur, et vous me rendrez raison.

— Eh bien ! monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez de raison dans cette affaire-là pour que je vous en rende. Est-il farceur, donc!

A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un soufflet; mais les Vouvrillons, attentifs, se jetèrent entre eux, et l'illustre Gaudissart ne souffleta que la perruque du teinturier, laquelle alla tomber sur la tête de mademoiselle Claire Vernier.

— Si vous n'êtes pas content, dit-il, monsieur, je reste jusqu'à demain matin à l'hôtel du Soleil d'or, vous m'y trouverez, prêt à vous expliquer ce que veut dire rendre raison d'une offense. Je me suis battu en juillet, monsieur.

— Eh bien! vous vous battrez à Vouvray, répondit le teinturier, et vous y resterez plus longtemps que vous ne croyez.

Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, qu'il trouvait pleine de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie. le voyageur ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Vouvray fut mis en émoi par l'aventure de Gaudissart et de monsieur Vernier. Il n'avait jamais été question de duel dans ce bénin pays.

— Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec monsieur Vernier, je ne connais personne ici, voulez-vous me servir de témoin, dit Gaudissart à son hôte.

— Volontiers, répondit l'aubergiste.

A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner que madame Fontanieu et l'adjoint de Vouvray vinrent au Soleil d'or, prirent à part Mitouflet, et lui représentèrent combien il serait affligeant pour le canton qu'il y eût une mort violente; ils lui peignirent l'affreuse situation de la bonne madame Vernier, en le conjurant d'arranger cette affaire, de manière à sauver l'honneur du pays.

— Je m'en charge, dit le malin aubergiste.

Le soir Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du papier.

— Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart.

— Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet, j'ai pensé que vous seriez bien aise de faire quelques pe-

tites dispositions ; enfin que vous pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh ! cela ne tue pas. Êtes-vous fort aux armes ? voulez-vous vous rafraîchir la main ? j'ai des fleurets.

— Mais volontiers.

Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques.

— Voyons !

L'hôte et le voyageur se mirent tous deux en garde : Mitouflet, en sa qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille.

— Diable! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé.

— Monsieur Vernier est plus fort que je ne le suis.

— Diable! diable! je me battrai donc au pistolet.

— Je vous le conseille, parce que, voyez-vous, en prenant de gros pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule, on ne risque jamais rien, les pistolets écartent, et chacun se retire en homme d'honneur. Laissez-moi arranger cela? Hein ! sapristi, deux braves gens seraient bien bêtes de se tuer pour un geste.

— Êtes-vous sûr que les. pistolets écarteront suffisamment? Je serais fâché de tuer cet homme, après tout, dit Gaudissart.

— Dormez en paix.

Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent un peu blêmes au bas du pont de la Cise. Le

brave Vernier faillit tuer une vache qui paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin.

— Ah! vous avez tiré en l'air, s'écria Gaudissart. A ces mots, les deux ennemis s'embrassèrent.

— Monsieur, dit le voyageur, votre plaisanterie était un peu forte, mai- elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais hors de moi, je vous tiens pour homme d'honneur.

— Monsieur, nous vous ferons vingt abonnements au Journal des Enfants, répliqua le teinturier encore pâle.

— Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas ensemble? les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de s'entendre?

— Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous devez avoir un huissier ici?

— Pourquoi ?

— Eh! je vais envoyer une assignation à mon cher petit monsieur Margaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos.

— Mais il ne les a pas, dit Vernier.

— Eh bien , monsieur, l'affaire pourra s'arranger, moyennant vingt francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ait fait le poil à l'illustre Gaudissart.

Madame Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur devait avoir raison, apporta les vingt francs au clément voyageur, auquel on évita d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus joyeux cantons

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de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées nouvelles.

Au retour de son voyage dans les contrées méridionales, l'illustre Gaudissart occupait la première place du coupé dans la diligence de Laffitte-Caillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il daignait, depuis Angoulême, expliquer les mystères de la vie, en le prenant sans doute pour un enfant.

En arrivant à Vouvray, le jeune homme s'écria : — Voilà un beau site !

— Oui, monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pas tenable à cause des habitants. Vous y auriez un duel tous les jours. Tenez, il y a trois mois, je me suis battu là , dit-il en montrant le pont de la Cise, au pistolet, avec un maudit teinturier; mais... je l'ai roulé!...

Paris, novembre 1832.

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