‹ Les parisiens en provincesChapitre 6 sur 13 · SPLEEN · texte numérisé non relu

SPLEEN

Des vers de moi, chétif et perdu dans la foule De ce monde égoïste où tristement je roule,

Sans m'attacher à rien; Qui ne vis s'accomplir jamais une espérance, Et dont l'œil, affaibli par ia morne souffrance,

Voit le mal sans le bien!

Cet album, feuilleté par les doigts d'une femme, Ne doit pas s'assombrir au reflet de mon âme.

Chaque cbo;e en son lieu; Pour une femme, il faut parler d'amour, de joie, De bals resplendissants, de \ éléments de soie,

Et même un peu de Dieu.

Ce serait exercer sanglante raillerie Que de me dire, à moi, fatigué de la vie :

Dépeins-nous le bonheur !

Au pauvre aveugle-né vante-t-on la lumière, A l'orphelin pleurant parle-t-on d'une mère,

Sans leur biiser le cœur?

Quand le froid désespoir vous preud jeune en ce monde, Quand on n'y peut trouver un cœur qui vous réponde,

Il n'est plus d'avenir.

Si personne avec vons quand vous pleurez ne pleure, Quand il n'est pas aimé, il faut qu'un homme meurt,

Bientôt je dois mourir.

Plaignez-moi, plaignez-moi, car souvent je blasphème Jusqu'au nom saint de Dieu, me disant à moi-même :

Il n'a pour mci rien fait.

Pourquoi le bénirais-je, et que lui dois-je en somme? Il eût pu me créer 1 eau, riche, gentilhomme,

Et je suis pauvre et laid?

Etienne LOUSTEAU.

Septembre 1836, château d'Anzy.

— Et vous avez composé ces vers depuis hier?... s'écria le procureur du roi d'un ton défiant.

— Oh! mon Dieu oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop ! J'aurais voulu faire mieux pour madame.

— Ces vers sont ravissants, fit Dinah en levant les yeux au ciel.

— C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit Lousteau d'un air profondément triste.

Chacun devine que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la Restauration par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudraye regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie inspirent, et monsieur de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la haine pour ce faux Jeune Malade. Il se mit au trictrac avec le curé de Sancerre. Le fils du président eut l'excessive complaisance d'apporter la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombât d'aplomb sur madame de la Baudraye qui prit son ouvrage, elle garnissait de laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se groupèrent auprès de ces personnages,

— Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance ?

— Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop $ affectation dans la bienfaisance faite à son de trompe.

— Vous êtes bien indiscret, dit monsieur Gravier.

— Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame ?

— Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah, elle est pour monsieur de la Baudraye.

Le procureur du roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la corbeille, comme s'il se fût dit intérieurement : — Voilà ma corbeille à papier perdue !

— Comment, madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait de si charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et noir, à la Robin des Bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

— Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous ? dit madame de la Baudraye en levant sur Etienne son bel œil gris plein de coquetterie.

— Les Parisiens ne croient à rien, dit le procureur du roi d'un ton amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une effrayante audace. Oui, depuis quelque temps les livres que vous faites, messieurs les écrivains, vos revues, vos pièces de théâtre, toute votre infâme littérature repose sur l'adultère...

— Eh ! monsieur le procureur du roi, reprit Etienne en riant, je vous laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché plus

de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez; mais j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose qui ressemblât à de la critique. Soyons justes : si vous les condamnez, il faut condamner Homère et son Iliade qui roule sur la belle Hélène; il faut condamner le Paradis perdu de Milton : Eve et le serpent me paraissent un gentil petit adultère symbolique ; il faut supprimer les Psaumes de David, inspirés par les amours excessivement adultères de ce Louis XIV hébreu ; il faut jeter au feu Mithridate, le Tartuffe, VEcoîe des femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les romans du moyen âge, l'histoire de France, l'histoire romaine, etc., etc. Je ne crois pas, hormis YHistoire des variations de Bossuet et les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire si vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à rencontre des lois.

— Le beau malheur ! dit monsieur de Clagny.

Etienne, piqué de Pair magistral que prenait monsieur de Clagny, voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable plaisanterie de journaliste.

— En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous mettre , dit-il en continuant sans relever l'exclamation du magistrat, en revêtant

ia robe du procureur général à toutes les époques, car tous les gouvernements ont leur ministère public, eh bien, la religion catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère, puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ. Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait aujourd'hui en s'appuyant sur un mystère de ce genre. Croyez-vous qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle opération du Saint-Esprit ? Or qui peut oser dire que Dieu ne viendra pas racheter encore l'humanité? est-elle meilleure aujourd'hui que sous Tibère?

— Votre raisonnement est un sacrilège, répondit le procureur du roi.

— D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques. Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, An\tus, organe du parti aristocratique d'Athènes et demandant la mort de Socrate, représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient alors aussi logiques que les procureurs généraux qui demandaient la tête des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la tête des républicains armés contre le trône de Juillet,

et celles des novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous pre'texte de les mieux organiser. En présence des grandes familles d'Athènes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels; pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles de la Montagne : supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait un léger 93 dans l'empire romain ou dans l'Attique.

— Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le procureur du roi.

— A l'adultère! Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son Coran est une réimpression de la Bible et de l'Évangile , et que Dieu n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de chameaux, son prophète.

— S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.

— Et il n'y aurait pas de religion, dit madame Piédefer dont le visage avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.

— Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon à l'oreille d'Etienne, ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.

— Si j'étais écrivain ou romancier, dit monsieur Gravier, je prendrais le parti des maris malheureux.

Moi qui ai vu beaucoup de choses et d'étranges choses, je sais que dans le nombre des maris trompés il s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui, dans la crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur, dit-il en regardant Etienne.

— Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Lousteau, je n'ai jamais trouvé ridicules les maris trompés; au contraire, je les aime...

— Ne trouvez-vous pas un mari sublime de confiance ? dit alors Bianchon ; il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en moquez; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez : ditesmoi quel est le moyen terme pour un homme d'esprit?

— Si monsieur le procureur du roi ne venait pas de se prononcer si ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est violée, je vous raconterais une vengeance de mari, dit Lousteau.

Monsieur de Clagny jeta ses dés d'une façon convulsive, et ne regarda point le journaliste.

— Comment donc ! mais une narration de vous, s'écria madame de la Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander...

— Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talent ; elle me fut, et avec quel charme ! racontée par un de nos écrivains les plus célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles Nodier.

— Eh bien, dites, reprit Dinah, je n'ai jamais en-

tendu monsieur Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.

— Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez quil y eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les ressorts machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette époque, un jeune homme appartenant à la famille Maillé fut envoyé par les chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même de son débarquement; car il vint en bateau, sous un déguisement de maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes les chances de son entreprise ; son passe-port, ses papiers étaient si bien en règle que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le nom, avait bien médité son rôle : il se réclama de sa famille d'emprunt, allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire qu'il

aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop précises. Dans le doute, ces alguazils aimèrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel le ministre paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la légalité. Le chevalier fut donc provisoirerement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures eussent pris une décision à son égard. Cette sentence ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroitement le prisonnier, malgré ses dénégations. Le ehevalier de Beauvoir fut alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe, dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices ; on y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses ; comme dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit, qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence ; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais c'é-

tait aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une figure attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse. Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait un excellent chef de partisans ; il les faut ainsi. Le commandant assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant était Corse et marié ; sa femme, jolie et agréable, lui semblait peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame, il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils ! en prison l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence ? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les femmes ? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours estil constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des divertissements prodigués aux captifs. La cellule située sous la plate-forme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation des prisonniers. Il s'oc-

cupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires ; il compta les heures et les jours, il fît l'apprentissage du triste état de prisonnier, se replia sur lui-même, et appre'cia la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours, il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docteur (il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule pouvait le rendre libre. Un matin le porte-clefs chargé d'apporter la nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné sa maigre pitance, .resta devant lui les bras croisés, et le regarda singulièrement. Entre eux la conversation se réduisait ordinairement à peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier fut-il trèsétonné lorsque cet homme lui dit : — Monsieur, vous avez sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler monsieur Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point de -vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela m'est bien indifférent. A chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous êtes monsieur Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de madame la

duchesse de Maillé... — Hein? ajouta-t-il d'un air de triomphe après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir, se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût empirer par l'aveu de son véritable nom. — Eh bien ! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il. — Oh! tout est gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant ! Sij'étaissoupçonné delà moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon argent. Tenez, monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche une petite lime, avec cela vous scierez un de vos barreaux. Dame ! ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'était une espèce de raie pratiquée audessus du cordon qui couronnait extérieurement le donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les supports des créneaux. — Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le fer assez près pour que vous puissiez passer. — Oh ! sois tranquille ! j'y passerai, dit le prisonnier. — Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs. — Où est-elle ? demanda Beauvoir. — La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge afin de faire supposer que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous couler tout doucement, le reste est votre

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affaire. Vous trouverez probablement dans les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent. Mais je ne sais rien, moi ! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au dret de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais... — C'est bon! c'est bon, je ne pourrirai pas ici, s'écria le chevalier. — Ah î ça se pourrait ben tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête. Beauvoir prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là. L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé. 11 se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde, et se mit à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et celte profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie des prisonniers. Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir. C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions, l'instant des rondes, toutes choses

dont s'occupent les prisonniers, même involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force dô géant. Tout alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec ses pieds, et ne pas trouva de sol. Le cas était assez embarrasant pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une raison frivole l'en empêcha : son chapeau venait de tomber ; heureusement il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien ! Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position; il se demanda si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piège : mais dans quel intérêt ? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la partie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les clartés indécises du crépuscule. , heure qui ne serait peut-être pas tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers le donjon ; mais il était presque épuisé au moment où il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent pieds entre le dernier nœud et les ro-

chers pointus du précipice. — Merci, commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis, après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute; il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit l'arrivée du perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui asséna sur le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba comme une masse, sans jeter un cri : la barre lui avait brisé la tête. Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des sentinelles de la porte principale, il s'évada.

Ni le procureur du roi, ni madame de la Baudraye ne parurent croire qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les intéresses se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la parfaite indifférence des deux prétendus amants.

— Bah ! j'ai mieux à vous conter, dit Bianchon.

— Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Lousteau pour dire que Bianchon avait sa petite réputation de conteur.

Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car tous les gens d'esprit ont une certaine quantité

d'anecdotes comme madame de la Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre docteur choisit celle connue sous le nom de la Grande Bretèche et devenue si célèbre qu'on en a fait au Gymnase-Dramatique un vaudeville intitulé Yalentine. ( Voir autre Etude de femme.) Aussi est-il parfaitement inutile de répéter ici cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les gestes, dans les intonations qui valut tant d'éloges au docteur chez mademoiselle des Touches quand il la raconta pour la première fois. Le dernier tableau du grand d'Espagne mourant de faim et debout dans l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot de ce mari répondant à une dernière prière de sa femme : — Vous avez juré sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne ! produisit tout son effet. 11 y eut un moment de silence assez flatteur pour Bianchon.

— Savez-vous, messieurs, dit alors madame de la Baudraye, que l'amour doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de pareilles situations?

— Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit monsieur Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là.

— Vous venez après de grands acteurs, lui dit madame de la Baudraye en fêtant les deux Parisiens par un regard coquet, n'importe, allez.

— Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le

receveur des contributions, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages de cette ville à une fête offerte par l'armée française à la capitale nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y furent pas très-rieurs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart des conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La fête était impérialement belle. Rien ne fut épargné dans le but de donner aux Espagnols une haute idée do l'empereur, s'ils voulaient le juger d'après ses lieutenants. Dans un bosquet, assez voisin du palais, entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse fête. — Ma foi, dit le chirurgien en chef du corps d'armée où j'étais payeur général, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince Murât. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule, je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les Allemands ; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi, comme une superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont vivement prévenu contre ses mœurs. Eh bien, depuis notre entrée à Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le complice de quelque péril-

leuse intrigue, aussi noire, aussi obscure que peut l'être un roman de lady Radclilïe. J'écoute volontiers mes pressentiments, et dès demain je détale. Murât ne me refusera certes pas mon congé, car, grâce aux services que nous rendons, nous avons des protections toujours efficaces. — Puisque tu tires la crampe, dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain qui du beau langage et des courtisaneries impériales ne se souciait guère. Le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sûr qu'aucun Espagnol n'était dans le voisinage, il dit: — Nous ne sommes ici que des Français, volontiers, colonel Hulot. 11 y a six jours, je revenais tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir quitté le général Montcornet, dont l'hôtel se trouve à quelques pas du mien. Nous sortions tous les deux de chez l'ordonnateur en chef, où nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau. Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté; mais le drap étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de femme, en mauvais français : — Si vous criez, ou si vous faites mine de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque, le monsieur qui est devant

•vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Tenez-vous donc tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instruments de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous de votre part; ils vous seront nécessaires: nous vous emmenons dans une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari le sache. Quoique monsieur quitte peu madame, de laquelle il est toujours passionnément épris, et qu'il surveille avec toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la croit malade. Vous allez donc faire l'accouchement. Les dangers de l'entreprise ne nous concernent pas; seulement, obéissez-nous; autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre imprudence. — Et qui êtes-vous? lui dis-je en cherchant la main de mon interlocutrice dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit d'uniforme. — Je suis la carriériste de madame, sa confidente, et toute prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment aux exigences de notre situation. — Volontiers, dis-je en me voyant embarqué de force dans une aventure dangereuse. A la faveur de l'ombre, je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient en harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées. Cette bonne créature s'était sans

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doute soumise par avance à tous les hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant silence, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser satisfaisant. L'amant que j'avais en vis-à-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait pas le français, je pre'sume qu'il n'y fit pas attention. — Je ne puis être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la camériste en réponse aux bêtises que je lui débitais, emporté par la chaleur d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle. — Et lijuelle? — Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens. Si je viens chezvous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumière. — Bon, lui dis-je. Notre conversation en était là quand la voiture arriva près d'un mur de jardin. — Laissez-moi vous bander les yeux, me dit la femme de chambre, vous vous appuierez sur mon bras, et je vous conduirai moi-même. Elle me serra sur les yeux un mouchoir qu'elle noua fortement derrière ma tète. J'entendis le bruit d'une clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte par le silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de chambre, au corps cambré, et qui avait du menéko dans son allure... — C'est, dit le receveur en prenant un petit ton de supériorité, un mot de la langue espagnole, un idiotisme qui peint les torsions que les femmes savent imprimer à une certaine partie de leur robe que vous devinez... — La femme de chambre je

reprends le récit du chirurgien en chef) me conduisit, à travers les allies sablées d'un grand jardin, jusqu'à un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison. — Silence maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même ! Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous sauver la vie. Puis elle ajouta, mais à haute voix : — Madame est dans une chambre au rez-dechaussée; pour y arriver, il nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari ; ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant grogna sourdement comme un homme impatienté de tant de retards. La carnériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'étage et mal éclairée par une lampe fumeuse». La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie par de gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tète était couverte d'un voile de mousseline, mais a travers lequel ses yeux pleins de larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement que ses

loti SCENES DE LA VIE DE PROVINCE

dents y entraient; jamais je n"ai vu un si beau corps, mais ce corps se tordait sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse avait fait deux arcs-boutants de ses jambes, en les appuyant sur une espèce de commode ; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante régularité. Je voulus examiner la camériste; mais elle avait remis le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route, et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa maîtresse, et replia en double sur la figure un voile de mousseline. Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers la Lille pour l'instruire de cet événement. En ce moment, le défiant inconnu tira son poignard ; mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair, il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir. La carriériste saisit un moment où

cet homme au désespoir regardait la mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres de limonade tout préparés, en me faisant un signe négatif. Je compris qu'il fallait m' abstenir de boire, malgré l'horrible soif qui me desséchait le gosier. L'amant eut soif ; il prit un verre vide, l'emplit de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage, et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux. L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonner, en comprenant que je venais de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur son manteau. La femme ne jeta pas un cri, mais elle tressaillait comme une bête fauve surprise et suait à grosses gouttes. Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de son mari; le mari venait de se retourner ; de nous quatre elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des rideaux. Nous nous arrêtâmes, et, à travers les trous de leurs masques, la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se dire : — Le tuerons-nous s'il s'éveille? J'étendis alors la main pour prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol crut que j'allais boire un des verres pleins; il bondit comme un chat, posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés, et me laissa le sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées, tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouve-

ment, que je lui pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme, jeté d?.ns une entreprise si aventureuse, avait pris, en prévision d une fuite, des diamants sur papier : il les mit à mon insu dans ma poche. Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura pas excessivement ; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre avait reçu le sang de sa maîtresse ; il le serra fortement , le cacha sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, et sortit le premier en m'invitant par un geste à tenir le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde. Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine. Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veiilant sur ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la petite porte, il me prit par la

main, m'appuya sur les lèvres un cachet monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes chacun le nôtre; mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture, car il avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous parcourions. Au petit jour je me trouvai près de ma porte et l'Espagnol s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Atocha. —Et vous n'avez rien aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez affaire? dit le colonel au chirurgien. — Une seule chose, reprit-il. Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée de poils bruns. En ce moment l'indiscret chirurgien pâlit; tous les yeux fixes sur les siens en suivirent la direction : nous vîmes alors un Espagnol dont le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se voyant l'objet de notre attention, cet homme disparut avec une légèreté de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite. — Sarpejeu! mes amis, s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles ! Recevez mes adieux, vous m'enterrerez ici ! — Es-tu bête ? dit le colonel Hulot. Falcon s'est mis à

la piste de l'Espagnol qui nous écoutait, il saura bien nous en rendre raison. — Eh bien ! s'écrièrent les officiers en voyant revenir le capitaine tout essouffle'.

— Au diable ! répondit Falcon, il a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison ! il en connaît les passages, les détours, et m'a facilement échappé.

— Je suis perdu! dit le chirurgien d'une voix sombre.

— Allons, tiens-toi calme, Béga (il s'appelait Béga), lui répondis-je, nous nous casernerons à tour de rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir nous t'accompagnerons. En effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit à rester chez lui. Le surlendemain Béga avait obtenu son renvoi en France, il faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à laquelle Murât donnait une forte escorte, il achevait de dîner en compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers descendirent aussitôt en craignant quelque piège. L'inconnue ne put que dire à son amant : — Prenez garde ! et tomba morte. Cette femme était la camériste, qui , se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour sauver le chirurgien.—Diable ! diable ! s'écria le capitaine Falcon, voilà ce qui s'appelle aimer! Une Espagnole est la seule femme au monde qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Béga resta singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le

tourmentaient, il se remit à table, et but immodérément, ainsi que ses compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au milieu de la nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu que firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles. 11 se mit sur son séant , en proie à la trépidation mécanique qui nous saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le même regard brûlant parti du buisson pendant la fôte. — Béga cria: — Au secours ! A moi, mes amis ! A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par un rire amer. —L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Cette espèce de sentence dite, l'inconnu montra les trois amis profondément endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé, le présenta vivement à Béga en lui faisant voir un signe semblable à celui qu'il avait si imprudemment décrit : — Est-ce bien le même? demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur.

— Il faut raconter cela, dit le journaliste, à des charbonniers, car il faut leur foi robuste pour y croire. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de l'Espagnol, a causé?

— Monsieur, répondit le receveur des contributions, j'ai soigné ce pauvre Béga, qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances. Ce n'est pas tout.

Lors de l'expédition entreprise pour rétablir Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fit alors espérer la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais à un bal chez madame de Listomère où devaient se trouver plusieurs Espagnols de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un grand d'Espagne, un afrancesado en exil, arrivé depuis quinze jours en Touraine. Il était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné de sa femme, dont le bras droit était absolument immobile. Nous nous séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo. Sous des orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui restaient fixes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il était maigre. La femme ! imaginez-la. Non, vous ne la feriez pas vraie. Elle avait cette admirable taille qui a fait créer ce mot de meného dans la langue espagnole; quoique pâle, elle était belle encore; son teint, par un privilège inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur; mai* son regard, plein du soleil de l'Espagne, tombait sur vous comme un jet de plomb fondu. — Madame, demandai-je à la marquise vers la fin de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras? — Dans la guerre de l'Indépendance, me répondit-elle.

— L'Espagne est un singulier pays, dit madame de la Baudraye, il y reste quelque chose des mœurs arabes.

— Oh ! dit le journaliste en riant, cette manie de couper les bras y est fort ancienne, elle reparaît à certaines époques comme quelques-uns de nos canards dans les journaux, car ce sujet avait déjà fourni des pièces au Théâtre espagnol, dès 1570...

— Me croyez-vous donc capable d'inventer une histoire ? dit monsieur Gravier piqué de l'air impertinent de Lousteau.

— Vous en êtes incapable, répondit finement le journaliste.

— Bah ! dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturges sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces dans la vie réelle que les événements de la vie réelle montent sur le théâtre et se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la comédie de Tartuffe, à l'exception du dénoûment; on n'a jamais pu dessiller les yeux à Orgon.

— Et la tragi-comédie d'Adolphe, par Benjamin Constant, se joue à toute heure, s'écria Lousteau.

— Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme celle que vient de nous raconter monsieur Gravier? dit madame de la Baudraye.

— Eh mon Dieu! s'écria le procureur du roi, sur les dix ou douze crimes saillants qui se commettent par année en France, il s'en trouve la moitié dont les circonstances sont au moins aussi extraordinaires que

celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpassent en romanesque. Cette vérité n'est-elle pas d'ailleurs prouvée par la publication de la Gazette des Tribunaux, à mon sens l'un des plus grands abus de la presse? Ce journal, qui ne date que de 4826 ou 1827, n'existait donc pas lors de mon début dans la carrière du ministère public, et les détails du crime dont je vais vous parler n'ont pas été connus au delà du départetement où il fut perpétré. Dans le faubourg Saint- Pierredes-Corps à Tours, une femme, dont le mari avait disparu lors du licenciement de l'armée de la Loire en i 816 et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se fit remarquer par une excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes prosélytes, elle porta la croix, elle y cloua son cœur en argent traversé d'une flèche, et, longtemps après la mission, elle allait tous les soirs faire sa prière au pied de la croix qui fut plantée derrière le chevet de la cathédrale. Enfin, vaincue par ses remords, elle se confessa d'un crime épouvantable. Elle avait égorgé son mari comme on avait égorgé Fualdès, en le saignant, elle l'avait salé, mis dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il se fût agi d'un porc. Et pendant fort longtemps, tous les matins, elle en coupait un morceau et l'allait jeter dans la Loire. Le confesseur consulta ses supérieurs, et avertit sa pénitente qu'il devait prévenir le procureur du roi,

La femme attendit la descente de la justice. Le procureur du roi. le juge d'instruction en visitant la cave y trouvèrent encore la tête, du mari dans le sel et dans un des poinçons. — Mais, malheureuse, dit le juge d'instruction à Yinculpée, puisque vous avez eu la barbarie de jeter ainsi dans la rivière le corps de votre mari, pourquoi n'avez-vous pas fait disparaître aussi la tête, il n'y aurait plus eu de preuves... — Je l'ai bien souvent essayé, monsieur, dit-elle ; mais je l'ai toujours trouvée trop lourde.

— Eh bien, qu'a-t-on fait de la femme?... s'écrièrent les deux Parisiens.

— Elle a été condamnée et exécutée à Tours, répondit le magistrat; mais son repentir et sa religion avaient fini par attirer l'intérêt sur elle, malgré l'énormité du crime.

— Eh ! sait-on, dit Bianchon, toutes les tragédies qui se jouent derrière le rideau du ménage que le public ne soulève jamais... Je trouve la justice humaine mal venue à juger des crimes entre époux; elle y a tout droit comme police, mais elle n'y entend rien dans ses prétentions à l'équité.

— Bien souvent la victime a été pendant si longtemps le bourreau, répondit naïvement madame de la Baudraye, que le crime paraîtrait quelquefois assez excusable si les accusés osaient tout dire.

Cette réponse provoquée par Bianchon, et l'histoire racontée par le procureur du roi, rendirent les deux Parisiens très-perplexes sur la situation de Dinah.

16b SCENES DE LA VIE DE PROVINCE

Aussi lorsque l'heure du coucher fut arrivée, y eut-il un de ces conciliabules qui se tiennent dans les corridors de ces vieux châteaux où les garçons restent tous, leur bougeoir à la main, à causer mystérieusement. Monsieur Gravier apprit alors le but de cette amusante soirée où l'innocence de madame de la Baudraye avait été mise en lumière.

— Après tout, dit Lousteau, l'impassibilité de notre châtelaine indiquerait aussi bien une profonde dépravation que la candeur la plus enfantine... Le procureur du roi m'a eu l'air de proposer de mettre le petit la Baudraye en salade...

— Il ne revient que demain, qui sait ce qui se passera cette nuit? ditGatien.

— Nous le saurons, s'écria monsieur Gravier.

La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. Monsieur Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa de mettre les scellés à la porte de madame de la Baudraye et sur celle du procureur. du roi. Les canards accusateurs du poète Ibicus ne sont rien en comparaison du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placées si bas ou si haut qu'il est impossible de se douter de ce piège. Le galant sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée, la coïncidence des cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin, le journaliste, le receveur des contributions et Gatien vinrent pieds

nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se promirent de venir à cinq heures du matin vériGer l'état des scellés. Jugez de leur étonnement et du plaisir de Gatien , lorsque tous quatre, un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux et trouvèrent celui du procureur du roi et celui de madame de la Baudraye dans un satisfaisant état de conservation.

— Est-ce la même cire ? dit monsieur Gravier.

— Est-ce les mêmes cheveux? demanda Lousteau. — ■ Oui, dit Gatien.

— Ceci change tout, s'écria Lousteau, vous aurez battu les buissons pour Robin des Bois.

— Le receveur des contributions et le fils du président s'interrogèrent par un coup d'oeil qui voulait dire : N'y a-t-il pas dans cette phrase quelque chose de piquant pour nous? devons-nous rire ou nous fâcher?

— Si, dit le journaliste à l'oreille de Bianchon, Dinah est vertueuse, elle vaut bien la peine que je cueille le fruit de son premier amour.

L'idée d'emporter en quelques instants une place qui résistait depuis neuf ans aux Sancerrois sourit alors à Lousteau. Dans cette pensée , il descendit le premier dans le jardin espérant y rencontrer la châtelaine. Ce hasard arriva d'autant mieux que madame de la Baudraye avait aussi le désir de s'entretenir avec son critique. La moitié des hasards sont cherchés.

— Hier, vous avez chassé, monsieur, dit madame de la Baudraye. Ce matin je suis assez embarrassée de

vous offrir quelque nouvel amusement; à moins que vous ne vouliez venir à la Baudraye, où vous pourrez observer la province un peu mieux qu'ici, car vous n'avez fait qu'une bouchée de mes ridicules; mais le proverbe sur la plus belle fille du monde regarde aussi la pauvre femme de province.

— Ce petit sot de Gatien, répondit Lousteau, vous a répété sans doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous adorait. Votre silence avanthier pendant le dîner et pendant toute la soirée m'a suffisamment révélé l'une de ces indiscrétions qui ne se commettent jamais à Paris. Que voulez-vous ! je ne me flatte pas d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions à vous et à monsieur de Clagny quelque remords... Oh! rassurez-vous, nous avons la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes yeux... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et en terres qui vous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des regains! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de monsieur de la Baudraye avec nos escompteurs de Paris : c'est la même nature. Vingt-huit ans, belle, sage, sans enfants... tenez, madame, je n'ai jamais rencontré le problème de la vertu mieux posé... L'auteur de Paqtdta la SéviUane doit avoir rêvé bien des rêves!... Je puis vous parler de toutes

ces choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on au métier que j'ai fait?...

En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du pays de Tendre, dans laquelle les passions vraies font de si longues patrouilles, il allait droit au but et se mettait en position de se faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années, témoin le pauvre procureur du roi pour qui la dernière faveur consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme ! Aussi, pour ne pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de la Baudraye essaya-t-elle de consoler le Manfred du Feuilleton en lui prophétisant tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.

— Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé, dit-elle. Croyez-moi , l'amour véiitable arrive souvent à contre-sens de la vie. Voyez monsieur de Gentz tombant, dans sa vieillesse > amoureux de Fanny Ellsler, et abandonnant les révolutions de Juillet pour les répétitions de cette danseuse !

— Cela me semble difficile, répondit Lcusteau. Je crois à l'amour, mais je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la réalité...

Madame de la Baudraye entendit enfin parler un

homme qui, jeté dans le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées, et qui, s'il n'était pas supérieur, jouait au moins très-bien la supériorité. Etienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris, l'air de Paris. Elle passa Tune des journées les plus agréables de sa vie entre Etienne et Bianchon qui lui racontèrent les anecdotes curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui seront quelque jour Yana de notre siècle; mots et faits vulgaires à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berry, mais dans l'évidente intention de flatter madame de la Baudraye et de l'amener sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame de la Baudraye qui parut à monsieur de Clagny, au receveur des contributions et à Gatien plus affectueuse que la veille avec Etienne. Ces amants de Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, à les entendre, rien de si spirituel ne s'était dit. Les Heures s'étaient envolées sans qu'on pût en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux comme deux prodiges. Ces exagérations trompetées sur le Mail eurent pour effet de faire arriver seize personnes le soir au château d'Anzy, les unes en cabriolet de famille, les autres en char à bancs, et quelques céliba-

taires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces provinciaux firent plus ou moins bien leurs entrées dans l'immense salon d'Anzy que Dinah, prévenue de cette invasion, avait éclairé largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée comme un de ses grands jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fleurs plus artificieuses qu'artificielles se présentèrent audacieusement sur des bonnets bisannuels ! La présidente Boirouge, cousine de Bianchon, échangea quelques phrases avec le docteur, de qui elle obtint une consultation gratuite en lui expliquant de prétendues douleurs nerveuses à l'estomac dans lesquelles il reconnut des indigestions périodiques.

— Prenez tout bonnement du thé tous les jours une heure après votre diner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.

— C'est décidément un bien grand médecin, dit la présidente en revenant auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame Gorju la femme du maire.

— On dit, répliqua sous son éventail madame de Glagny, que Dinah l'a fait venir bien moins pour les élections que pour savoir d'où provient sa stérilité...

Dans le premier moment de ieur succès, Lousteau présenta le savant médecin comme le seul candidat possible aux prochaines élections. Mais Bianchon, au grand contentement du nouveau sous-préfet, fit observer qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la politique.

— Il n'y a, dit-il, que les médecins sans clientèle qui puissent se faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'État, des penseurs, des gens dont les connaissances soient universelles, et qui sachent se mettre à la hauteur où doit être un législateur : voilà ce qui manque dans nos Chambres, et ce qu'il faut à notre pays !

Deux ou trois jeunes personnes, quelques jeunes gens et les femmes examinaient Lousteau comme si c'eût été un faiseur de tours.

— Monsieur Gatien Boirougc prétend que monsieur Lousteau gagne vingt mille francs par an à écrire, dit la femme du maire à madame de Clagny, le croyezvous?

— Est-ce possible ? puisqu'on ne paye que mille écus un procureur du roi...

— Monsieur Gatien, dit madame Chandier, faites donc parler tout haut monsieur Lousteau, je ne l'ai pas encore entendu...

— Quelles jolies bottes il a, dit mademoiselle Chandier à son frère, et comme elles reluisent !

— Bah ! c'est du vernis ?

— Pourquoi n'en as-tu pas ?

Lousteau finit par trouver qu'il posait un peu trop, et reconnut dans l'attitude des Sancerrois les indices du désir qui les avait amenés. — Quelle charge pourraiton leur faire? pensa-t-il. En ce moment, le prétendu valet de chambre de monsieur de la Baudraye, un valet de ferme vêtu d'une livrée, apporta les lettres, les journaux, et remit un paquet d'épreuves que le journaliste laissa prendre à Bianchon, car madame de la Baudraye lui dit en voyant le paquet dont la forme et les ficelles étaient assez typographiques : — Comment ! la littérature vous poursuit jusqu'ici ?

— Non pas la littérature , répondit-il , mais la revue où j'achève une nouvelle et qui paraît dans dix jours. Je suis venu sous le coup de : La fin à la prochaine livraison, et j'ai dû donner mon adresse à l'imprimeur. Ah ! nous mangeons un pain bien chèrement vendu par les spéculateurs en papier noirci ! Je vous peindrai l'espèce curieuse des directeurs de revue.

— Quand la conversation commencera-t-elle? dit alors à Dinah madame de Clagny comme on demande : A quelle heure le feu d'artifice ?

— Je croyais, dit madame Popinot-Chandier à sa cousine la présidente Boirouge, que nous aurions des histoires.

En ce moment où, comme un parterre impatient, les Sancerrois faisaient entendre des murmures, Lousteau vit Bianchon perdu dans une rêverie inspirée par l'enveloppe des épreuves.

— Qu'as-tu ? lui dit Etienne.

— Mais voici le plus joli roman du monde contenu dans une maculature qui enveloppait tes épreuves. Tiens, lis : Olympia, ou les Vengeances romaines.

— Voyons , dit Lousteau en prenant le fragment de maculature que lui tendit le docteur, et il lut à haute voix ceci :

caverne. Rinaldo, s'indignant de la lâcheté de ses conjuguons, qui n'avaient de courage qu'en plein air et n'osaient s'aventurer dans Rome, jeta sur eux un regard de mépris.

— Je suis donc seul ! ... leur dit-il. Il parut penser, puis il reprit : —

Vous êtes des misérables, j'irai seul, et j'aurai seul cette riche proie...

Vous m'entendez !... Adieu.

— Mon capitaine!... dit Lamberti, et si vous étiez pris sans avoir réussi?...

— Dieu me protège ! reprit Rinaldo en montrant le ciel.

A ces mots il sortit et rencontra sur la route l'intendant de Bracciano

— La page est finie, dit Lousteau que tout le monde avait religieusement écouté.

— Il nous lit son ouvrage, dit Gatien au fils de madame Popinot-Chandier.

— D'après les premiers mots, il est évident, mes-

dames, reprit le journaliste en saisissant cette occasion de mystifier les Sancerrois, que les brigands sont dans une caverne. Quelle ne'gligcnce mettaient alors les romanciers dans les détails, aujourd'hui si curieusement, si longuement observés, sous prétexte de couleur locale ! Si les voleurs sont dans une caverne, au lieu de : en montrant le ciel, il aurait fallu : en montrant la voûte. Malgré cette incorrection, Rinaldo me semble un homme d'exécution, et son apostrophe à Dieu sent l'Italie. Il y avait dans ce roman un soupçon de couleur locale. Peste ! des brigands, une caverne, un Lamberti qui sait calculer... Je vois tout un vaudeville dans cette page. Ajoutez à ces premiers éléments un bout d'intrigue, une jeune paysanne à chevelure relevée, à jupes courtes, et une centaine de couplets détestables... oh! mon Dieu, le public viendra. Et puis, Rinaldo... comme ce nom-là convient à Lafont ! En lui supposant des favoris noirs, un pantalon collant, un manteau, des moustaches, un pistolet et un chapeau pointu; si le directeur du Vaudeville a le courage de payer quelques articles de journaux, voilà cinquante représentations acquises au Vaudeville et six mille francs de droit d'auteur si je veux dire du bien de la pièce dans mon feuilleton. Continuons.

La dnchesse de Bracciano retrouva son gant. Certes, Adolphe, qui l'avait ramenée au bosquet d'orangers, put

croire qa'il y avait de la coquetterie dans cet oubli; car alors le bosquet était désert. Le bruit de la fête retentissait vaguement au loin. Les fantocçini annoncés avaient attiré tout le monde dans la galerie. Jamais Olympia ne parut plus belle à son amant. Leurs regards, animés du même feo, se comprirent. Il y eut un moment de silence délicieux pour leurs âmes et impossible à rendre. Ils s'assirent sur le même banc où ils s'étaient trouvés en présence du cbevalier de Paluzzi et des rieurs

— Malepeste ! je ne vois plus notre Rinaldo, s'écria Lousteau. Mais quels progrès dans la compréhension de l'intrigue un homme littéraire ne fera-t-il pas à cheval sur cette page ! La duchesse Olympia est une femme qui pouvait oublier à dessein ses gants dans un bosquet désert !

— A moins d'être placé entre l'huitre et le sous-chef de bureau, les deux créations les plus voisines du marbre dans le règne zoologique, il est impossible de ne pas reconnaître dans Olympia... dit Bianchon.

— Une femme de trente ans ! interrompit vivement madame de la Baudraye qui craignait une épithète par trop médicale.

— Adolphe en a dès lors vingt-deux, reprit le docleur, car une Italienne de trente ans est comme une Parisienne de quarante ans.

— Avec ces deux suppositions, le roman peut se re-

LA MUSE DU DEl'ARTEMLISi 177

construire, reprit Lousteau. Et ce chevalier de Paluzzi ! hein !... quel homme ! Dans ces deux pages le style est faible, l'auteur était peut-être un employé des Droits réunis, il aura fait le roman pour paver son tailleur...

— A cette époque, dit Bianchon, il y avait une censure, et il faut être aussi indulgent pour l'homme qui passait sous les ciseaux de 1805 que pour ceux qui allaient à l'échafaud en 1793.

— Comprenez-vous quelque chose ? demanda timidement madame Gorju, la femme du maire, à madame de Clagny.

La femme du procureur du roi, qui, selon l'expression de monsieur Gravier, aurait pu mettre en fuite un jeune Cosaque en 1814, se raffermit sur ses hanches comme un cavalier sur ses étriers, et fit une moue à sa voisine qui voulait dire : — On nous regarde ! sourions comme si nous comprenions.

— C'est charmant ! dit la mairesse à Gatien. De grâce, monsieur Lousteau, continuez.

Lousteau regarda les deux femmes, deux vraies pagodes indiennes, et put tenir son sérieux. Il jugea nécessaire de s'écrier : Attention ! en reprenant ainsi :

robe fiôla dans le silence. Tout à coup le cardinal Borborigano parut aux yeux de la duchesse. Il avait un visage sombre-, son front sem-

blait chargé de curges, et un sourire amer se dessinait dans ses rides=

— Madame, dit-il. vous êtes soupçonnée. Si vous êtes coupable, fuyez ; si vous ne l'êtes pas, fuyez encore :

parce que, vertueuse ou criminelle, vous serez de loin bien mieux en état de vous défendre...

— Je remercie Votre Emiuence de sa sollicitude, dit-elle; le duc de Biacciano reparaît: a quand je jugerai nécessaire de faire voir qu'il existe

— Le cardinal Borborigano ! s'écria Bianchon. Par les clefs du pape ! si vous ne m'accordez pas qu'il se trouve une magnifique création seulement dans le nom, si vous ne voyez pas à ces mots : robe frôla dans le silence! toute la poésie du rôle de Schedoni inventé par madame Radclifïe dans le Confessionnal des Pénitents noirs, vous êtes indigne de lire des romans...

— Pour moi, reprit Dinah qui eut pitié des dix-huit figures qui regardaient les deux Parisiens, la fable marche. Je connais tout : je suis à Rome, je vois le cadavre dun mari assassiné dont la femme, audacieuse et perverse, a établi son lit sur un cratère. A chaque nuit, à chaque plaisir, elle se dit : Tout va se découvrir !...

— La voyez- vous, s'écria Lousteau, étreignant ce monsieur Adolphe, elle le serre, elle veut mettre toute sa vie dans un baiser!... Adolphe me fait l'effet d'être un jeune homme parfaitement bien fait, mais sans es-

prit, un de ces gens comme il en faut aux Italiennes. Rinaldo plane sur l'intrigue que nous ne connaissons pas, mais qui doit être corsée comme celle d'un mélodrame de Pixérécourt. Nous pouvons nous figurer d'ailleurs que Rinaldo passe dans le fond du théâtre, comme un personnage des drames de Victor Hugo.

— Et c'est le mari peut-être, sécria madame de la Baudraye.

— Comprenez-vous quelque chose à tout cela ? demanda madame Piédefer à la présidente.

— C'est ravissant, dit madame de la Baudraye à sa mère.

Tous les gens de Sancerre ouvraient des yeux grands comme des pièces de cent sous.

— Continuez, de grâce, fit madame de la Baudraye.

Lousteau continua.

— Votre clef...

— L'auriez- vous perdue?

— Elle est dans le bosquet...

— Courons...

— Le cardinal l'aurait-il prise?...

— Non... La voici...

— De quel danger nous sortons !

Olympia regarda la clef, elle crut

reconnaître la sienne; mais Rinaldo l'avait changée : ses ruses avaient réussi, il possédait la véritable ciel.

i 80 SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE

Moderne Cartouche, il avait autant d'habileté que de courage, et, soupçonnant qne des trésors considérables pouvaient seuls obliger une duchesse à toujours porter à sa ceinture

— Cherche!... s'e'cria Lousteau. La page qui faisait le recto suivant n'y est pas, il n'y a plus pour nous tirer d'inquiétude que la page 212.

2i2 OLYMPIA

— Si la clef avait été perdue !

— Il serait mort...

— Mort! ne devriez-vous pas a( céder à la dernière prière qu'il v .

a faite, et lui donner la liberté aux conditions qu'il...

— Vous ne le connaissez pas...

— Mais...

— Tais-toi. Je t'ai pris pour amant, et non pour confesseur.

Adolphe garda le silence.

— Puis voilà un Amour sur une chèvre au galop, une vignette dessinée par Normand, gravée par Duplat... Oh ! les noms y sont, dit Lousteau.

— Eh bien, la suite? dirent ceux des auditeurs qui comprenaient.

— Mais le chapitre est fini, répondit Lousteau. La circonstance de la vignette change totalement mes opinions sur l'auteur. Pour avoir obtenu, sous l'Empire,

des vignettes gravées sur bois, l'auteur devait être un conseiller d'État ou madame Barthélemy-Hadot, feu Desforges ou Sewrin.

— Adolphe garda le silence!... Ah ! dit Bianchon, la duchesse a moins de trente ans.

— S'il n'y a plus rien, inventez une fin ! dit madame de la Baudraye.

— Mais, dit Lousteau, la maculature n'a été tirée que d'un seul côté. En style typographique, le côté de seconde, ou, pour vous mieux faire comprendre, tenez, le revers qui aurait dû être imprimé se trouve avoir reçu un nombre incommensurable d'empreintes diverses, elle appartient à la classe des feuilles dites de mise m train. Comme il serait horriblement long de vous apprendre en quoi consiste les dérèglements d'une feuille de mise en train, sachez qu'elle ne peut pas plus garder trace des douze premières pages que les pressiers y ont imprimées, que vous ne pourriez garder un souvenir quelconque du premier coup de bâton qu'on vous eût donné, si quelque pacha vous eût condamnée à en recevoir cent cinquante sur la plante des pieds.

— Je suis comme une folle, dit madame Popinot- Chandier à monsieur Gravier; je tâche de m'expliquele conseiller d'État, le cardinal, la clef et cette maculât...

— Vous n'avez pas la clef de cette plaisanterie, dit monsieur Gravier; eh bien! ni moi non plus, bellj dame, rassurez -vous.

— Mais il y a une autre feuille, dit Bianchon qui

regarda sur la table où se trouvaient les épreuves.

— Bon, dit Lousteau, elle e?t saine et entière ! Elle est signée IV; J. 2° édition. Mesdames, le IV indique le quatrième volume. Le J, dixième lettre de l'alphabet, la dixième feuille. Il me paraît dès lors prouvé que ce roman en quatre volumes in- 12 a joui, sauf les ruses du libraire, d'un grand succès, puisqu'il aurait eu deux éditions. Lisons et déchiffrons cette énigme ?

corridor; mais, se sentant poursuivi par les gens de la duchesse, Rînaldo

— Va te promener !

— Oh! dit madame de la Baudraye, il y a eu des événements importants entre votre fragment de maeulature et celte page.

— Dites, madame, cette précieuse bonne feuille. Mais la maculature où la duchesse a oublié ses gants dans le bosquet appartient -elle au quatrième volume? Au diable ! continuons:

ne trouve pas d'asile plus sûr que d'aller sur-le-champ dans le souterrain où devaient être les trésors de la maison de Rracciano. Léger comme la Camille du poète latin, il courut vers l'entrée mystérieuse des Bains de Vespasien. Déjà les torches éclairaient les murailles, lorsque l'adroit Rinaldo, découvrant avec la perspicacité dont

l'avait doué la nature, la porte cachée dans le mur, disparut prompteroent. Une honihle réflexion sillonna l'âme de Rinaldo comme la foudre quand elle déchire les nuages.

Il s'était emprisonné!... Il tâta le

— Oh ! cette bonne feuille et le fragment de maculature se suivent ! La dernière page du fragment est la 212 et nous avons ici 217 ! Et, en effet, si, dans la maculature, Rinaldo, qui a volé la clef des trésors de la duchesse Olympia en lui en substituant une à peu près semblable, se trouve dans la bonne feuille, au palais des ducs de Bracciano, le roman me paraît marcher à une conclusion quelconque. Je souhaite que cela soit aussi clair pour vous que cela le devient pour moi... Pour moi, la fête est linie, les deux amants sont revenus au palais Bracciano, il est nuit, il est une heure du matin. Rinaldo va faire un bon coup !

— Et Adolphe? dit le président Boirouge,qui passait pour être un peu leste en paroles.

— Et quel style ! dit Bianchon : Rinaldo qui trouve l'asile d'aller l...

— Évidemment ni Maradan, ni les Treuttel et Wurtz, ni Doguereau n'ont imprimé ce roman-là, dit Lousteau j car ils avaient à leurs gages des correcteurs qui revoyaient leurs épreuves, un luxe que nos éditeurs actuels devraient bien se donner, les auteurs d'aujourd'hui s'en trouveraient à merveille... Ce sera quelque pacotilleur du quai...

— Quel quai ? dit une dame à sa voisine. On parlait de bains...

— Continuez, dit madame de la Baudraye.

— En tout cas, ce n'est pas d'un conseiller d'État, dit Bianchon.

— C'est peut-être de madame Hadot, dit Lousteau.

— Pourquoi fourrent-ils là dedans madame Hadot de la Charité? demanda la présidente à son fils.

— Cette madame Hadot, ma chère présidente, répondit la châtelaine, était une femme auteur qui vivait sous le Consulat...

— Les femmes écrivaient donc sous l'empereur ? demanda madame Popinot-Chandier.

— Et madame de Genlis, et madame de Staël ? fit le procureur du roi piqué pour Dinah de cette observation.

— Ah!

— Continuez, de grâce, dit madame de la Baudraye à Lousteau.

Lousteau reprit la lecture en disant : Page 218:

mur avec une inquiète précipitation, et jeta un cii de désespoir quand il eut vainement cherché les traces de la serrure à secret. Il lui fut impossible de se refuser à reconnaître l'affreuse vérité. La porte, habilement construite pour servir les vengeances

de la duchesse, ne pouvait pas s'ouvrir en dedans. Rinaldo colla sa joue à divers endroits, et ne sentit nulle part l'air chaud de la galerie. Il espérait rencontrer une fente qui lui indiquerait l'endroit où finissait le mur, mais, rien, rien!... la paroi semblait être d'an seul bloc de marbre...

Alors il lui échappe un sourd rugissement d'hyène

— Eh bien! nous croyions avoir récemment inventé les cris d'hyène ? dit Lousteau, la littérature de l'Empire les connaissait déjà, les mettait même en scène avec un certain talent d'histoire naturelle; ce que prouve le mot sourd.

— Ne faites plus de réflexions, monsieur, dit madame de la Baudraye.

— Vous y voilà , s'écria Bianchon , Yintêrét , ce monstre romantique, vous a mis la main au collet comme à moi tout à l'heure.

— Lisez ! cria le procureur du roi, je comprends î

— Le fat 1 dit le président à l'oreille de son voisin le sous-préfet.

— Il veut flatter madame de la Baudraye, répondit le nouveau sous-préfet.

— Eh bien, je lis de suite, dit solennellement Lousteau.

On écouta le journaliste dans le plus profond silence.

iftlj SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE

Un gémissement profond répondit aa cri de Rinaldo; mais, dans son trouble, il le prit pour un écho, tant ce gémissement était faible et creux !

il ne pouvait pas sortir d'une poitrine humaine...

— Santa Maria! dit l'inconnu.

— Si je quitte cette place, je ne saurai plus la retrouver ! pensa Rinaldo quand il reprit son sang-froid accoutumé. Frapper, je serai reconnu : que faire?

— Qui donc est là ? demanda la voix.

— Hein! dit le brigand, les crapauds parleraient-ils, ici?

— Je suis le duc deBracciano! Qui

que vous soyez, si vous n'appartenez pas à la duchesse, venez, au nom de tous les saints, venez à moi...

— Il faudrait savoir où tu es, monseigneur le duc, répondit Rinaldo avec l'impertinence d'un homme qui se voit nécessaire.

— Je te vois, mon ami, car mes yeux se sout accoutumés à l'obscurité. Écoute, marche droit... bien...

tourne à gauche... viens... ici...

Nous voilà réunis.

Rinaldo. mettant ses mains en

avant par prudence, rencontra des barres de fer.

— On me trompe ! cria le bandit.

— Non, tu as touché ma cage...

Assieds-toi sur un fût de porphyre qui est là.

— Comment le duc de Bracciano peut-il être dans une cage? demanda le bandit.

— Mon ami, j'y suis depuis trente mois, debout, sans avoir pu m'asseoir... Mais qui es-tu, toi?

— Je suis Rinaldo, le prince de la Campagne, le chef de quatre-vingts braves que les lois nomment à tort des scélérats, que toutes les dames admirent, et que les juges pendent par une vieille habitude.

— Dieusoitloué!... Je suis sauvé...

Un honnête homme aurait eu peur; tandis que je suis sûr de pouvoir très-

bien m'entend re avec toi, s'écria le duc. 0 mon cher libérateur, tu dois être armé jusqu'aux dents.]

— E verissimo !

— Aurais-tu des...

— Oui, des limes, des pinces...

Corpo di Bacco : je venais emprunter indéfiniment les trésors des Bracciani.

— Tu en auras légitimement une

bonne part, mon cher Rinaldo, et peut-être irai-je faire la chasse aux hommes en ta compagnie...

— Vous m'étonnez, Excellence!...

— Écoute-moi, Rinaldo! Je ne te parlerai pas du désir de vengeance qui me ronge le cœur : je suis là depuis trente mois —tu es Italien — tu

or lesyengeanc.es romaines -2i"

me comprendras ! Ah ! mon ami, ma fatigue et mou épouvantable captivité ne sont rien en comparaison du mal qui me ronge le cœur. La duchesse de Bracciano est encore une des pins belles femmes de Rome, je l'aimais assez pour en être jaloux...

— Vous, son mari !...

— Oui, j'avais tort pe-ut-ètre 1

— Certes, cela ne se fait pas, dit Rinaldo.

— Ma jalousie fut excitée par la conduite de la duchesse, reprit le duc. L'événement a prouvé que j'avais raison. Un jeune Français aimait Olympia, il était aimé d'elle, j'eus des preuves de leur mutuelle affection. ..

— Mille pardons! mesdames, dit Lousteau; mais voyez-vous, il m'est impossible de ne pas vous faire observer combien la littérature de l'Empire allait droit au fait sans aucun détail, ce qui me semble le caractère des temps primitifs. La littérature de cette époque te-

nait le milieu entre le sommaire des chapitres du Télémaque et les réquisitoires du ministère public. Elle avait des idées, mais elle ne les exprimait pas, la dédaigneuse ! elle observait, mais elle ne faisait part de ses observations à personne, l'avare! il n'y avait que Foucbé qui fit part de ses observations à quelqu'un. La littérature se contentait alors, suivant l'expression d'un des plus niais critiques de la Revue des Deux-Mondes, d'une assez pure esquisse et du concours bien net de toutes les figures à l'antique; elle ne dansait pas sur les périodes ! Je le crois bien, elle n'avait pas de périodes, elle n'avait pas de mots à faire chatoyer; elle vous disait Lubin aimait Toinette, Toinette n'aimait pas Lubin, Lubin tua Toinette, et les gendarmes prirent Lubin qui fut mis en prison, mené à la cour d'assises et guillotiné. Forte esquisse, contour net! Quel beau drame! Eh bien, aujourd'hui, les barbares font chatoyer les mots.

— Et quelquefois les morts, dit monsieur de Cla-

— Ah ! répliqua Lousteau, vous vous donnez de ces R-là!

— Que veut-il dire ? demanda madame de Clagny que ce calembour inquiéta.

— 11 me semble que je marche dans un four, répondit la mairesse.

— Sa plaisanterie perdrait à être expliquée, fit observer Gatien.

— Aujourd'hui, reprit Lousteau, les romanciers des-

sinent des caractères ; et au lieu du contour net, ils dévoilent le cœur humain, ils vous intéressent soit à Toinette, soit à Lubin.

— Moi, je suis effrayé de l'éducation du public en fait de littérature, dit Bianchon. Comme les Russes battus par Charles Xlï qui ont fini par savoir la guerre, le lecteur a fini par apprendre l'art. Jadis on ne demandait que de l'intérêt au roman; quant au style, personne n'y tenait, pas même l'auteur; quant à des idées, zéro; quant à la couleur locale, néant. Insensiblement le lecteur a voulu du style, de l'intérêt, du pathétique, des connaissances positives ; il a exigé les cinq sens littéraires : l'invention, le style, la pensée, le savoir, le sentiment: puis la critique est venue, brochant sur le tout. Le critique, incapable d'inventer autre chose que des calomnies, a prétendu que toute œuvre qui n'émanait pas d'un cerveau complet était boiteuse. Quelques charlatans, comme Walter Scott, qui pouvaient réunir les cinq sens littéraires, s'étant alors montrés, ceux qui n'avaient que de l'esprit, que du savoir, que du style ou que du sentiment, ces écloppés, ces acéphales, ces manchots, ces borgnes littéraires se sont mis à crier que tout était perdu, ils ont prêché des croisades contre les gens qui gâtaient le métier, ou ils en ont nié les œuvres.

— C'est l'histoire de vos dernières querelles littéraires, fit observer Dinah.

— De grâce ! s'écria monsieur de Clagny, revenons au duc de Bracciano.

Au grand désespoir de l'assemblée, Lousteau reprit la lecture de la bonne feuille.

Alors je voulus m'assurer de mou malheur, afin de pouvoir me venger sous l'aile de la Providence et de la loi. La duchesse avait deviné mes projets. Nous nous combattions par la pensée avantde nous combattre le poison à la main. Nous voulions nous imposer mutuellement un toi lianeeque nous n'avions pas ; moi pour lui taire prendre un breuvage, elle pour s emparer de moi. Elle était femme, elle l'emporta; car les femmes ont un piège de plus que nous autres à tendre, et j'y tombai : je fus heureux; mais le lendemain matiu je me réveillai dans celte cage de fer. Je rugis pendant toute la journée dans l'obscurité

de cette cave, située sous la chambre à coucher de la duchesse. Le soir enlevé par un contre-poids habilement ménagé, je traversai les planchers et vis dans les bras de son amant lamchesse qui me jeta un morceau de pain, ma pitance de tous les soirs.

Voilà ma vie depuis trente mois ! Dans cette prison de marbre, mes cris ne peuvent parvenir à aucune oreille,

Pas de hasard pour moi. Je n'espérais plus ! En effet, la chambre de la dacbesse est au fond du palais, et ma voix, quand j'y monte, ne peut être entendue de personne. Chaque t'ois que je vois ma femme, elle me montre le poison que j'avais préparé

pour elle et pour son amant; je le demande pour moi, mais elle me refuse la mort, elle me donne du pain et je mange. J'ai bien fait de manger, de vivre, j'avais compté sans les bandits !...

— Oui, Excellence , quand ces imbéciles d'honnêtes gens sont endormis, nous veillons, nous...

— Ah ! Rinaldo, tous mes trésors sont à toi, nous les partagerons en frères , et je voudrais te donner tont... jusqu'à mon duché...

— Excellence, obtenez-moi du pape une absolution in articulo mortis, cela me vaudra mieux pour faire mon état.

— Tout ce que tu voudras ; mais lime les barreaux de ma cage et prêtemoi ton poignard .. Nous n'avons guère de temps, va vite... Ah! si mes dents étaient des limes... J'ai essavé de mâcher ce feiv.

— Excellence, dit Binaldo eu écoutant les dernières paroles du duc, j'ai déjà scie un barreau.

— Tu es un dieu !

— Voire femme était à la fête de la princesse Villavitiosa; elle est levenue avec son petit Fiançais, elle est ivre d'amour, nous avons donc le temps.

— As-tu iini?

— Oui...

228 OLi.vim

— Ton poignard? demanda vivement le duc au bandit.

— Le voici.

— Bien. JViiieruis le bruit du

IL'SSO. t.

— Ne «n'oubliez pas ! dit le bandit qui se connaissait en lecowiaissanee.

— Pas plus que mou père, dit le duc.

— Adieu! lui dit Riiiaido. Tiens, comme il s'envole ! ajouta le bandit Wl voyant disparaître le duc. Pas plus '/ue scn père, se dit-il ; si c'est ainsi qu'il compte se souvenir de moi..

Ah! j'avais pourtant fait le serment de ne jamais nuire aux femmes...

Mais laissons pour un moment le

bandit livré à ses réflexions, et montons comme le due dans les appartements du palais.

— Eneore une vignette, un Amour sur un colimaçon ! Pais la 230 est une page blanche, dit le journaliste. Voici deux autres pages blanches prises par ce titre si délicieux à écrire quand on a l'heureux malheur de faire des romans : Conclusion !

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