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Les Pas sur le sable

Je n'ai jamais mis l' épigraphe que je voulais à cette série de notes. La z>oici, telle que tirée du Robinson Crusoé, traduction de l'abbé Desfontaines : « Vu jour, comme j'allais à mon canot, je découvris très distinctement sur le sable les marques d'un pied nu d'homme. Je n'eus jamais une plus grande frayeur. . . » Il faudrait citer presque entières

deux ou trois pages. C'est bien Vimpression que Von éprouve à deviner autour de soi le mouvement invisible des hommes.

Dès qu'on a vu des pas sur le sable, il faut rentrer chez soi et s'y enfermer.

L'humanité moyenne aime les scandales. Les vices éclatants d'autrui justifient les siens, dans leur médiocrité.

La pensée n'a de grandeur que dans les opinions extrêmes.

A toutes les questions sur la religion, je réponds par cette phrase de Mark Twain : « La religion, c'est de croire à des choses qu'on sait n'être pas vraies. »

La sagesse de l'Inde? Les Hindous ? Des cochons qui communient dans la bouse de vache.

Vivre, c'est l'art de se plier à la nécessité.

Les romans, les biographieslittéraires nous parlent tranquillenientd' a influences ancestrales », d' (( héritage moral », d' « instincts ataviques ». Le jargon darwinien est entré dans la culture générale. Les hommes sérieux se demandent maintenant comment l'en faire sortir. Ce sera difficile.

Le sacrifice est surtout prisé par ceux qui en profitent.

Pourquoi vouloir connaître le

fond des êtres? N'est-ce pas à la surface que les choses sont les plus belles femmes, bêtes, fleurs, fruits?

En dehors de la méthode scientifique, la recherche des causes n'est pas sans analogie avec notre manière de raisonner dans les rêves. Un arrêt de circulation, un froissement à telle partie de notre corps, et l'imagination, dans le sommeil, lui assigne pour cause l'image tout à fait indépendante qui occupe notre cerveau. Un pli de l'oreiller contre la bouche deviendra un

baiser de la femme à laquelle nous pensons; un gonflement aux organes de l'amour, ce sera sa main; un embarras au cœur se transformera en une peine causée par son attitude. De même, dans la vie éveillée, si par exemple l'idée de survie nous préoccupe, nous en trouvons aussitôt la justification dans une idée latente, qui n'a pourtant aucun lien logique avec elle : souff"rances injustifiées, morts d'êtres chers, comme si nos aspirations personnelles devaient régler la marche éternelle des choses. Les religions et les philosophies populaires ont beaucoup exploité cette ren-

contre de sentiments et d'idées.

Il est curieux qu'après plusieurs siècles d'analyse philosophique les hommes n'aient pas encore compris que la morale n'existe pas plusque le calorique, l'imperméabilité ou l'inertie.

Pour les uns, les livres sont des bornes; pour les autres, ce sont des échelles.

Ecrire avec sa vie.

Kl

Je lis de la métaphysique :

a La matière n'existe que dans la conscience. » Mais si l'on disait : « La conscience n'existe que dans la matière », serait-ce pas beaucoup plus raisonnable? Comment, en effet, concevoir la conscience en soi? Il lui faut un objet.

Il y a un moment, dans la vie, tôt ou tard, où on découvre le monde extérieur, ce qui résiste, les hommes, les choses. Alors, il faut s'asseoir devant l'obstacle

ou abandonner l'idéalisnie. Ma représentation du monde n'en est qu'une et presque négligeable, si je ne connais que celle-là. I^our vivre, pour continuer ma route, il faut que je m'ingénie à découvrir celles d'autrui.

Joli et rempli de choses, ce vers de Jules Laforgue :

Vu âne plein de foi pâture.

Quand Dumas père lut jy/czdame Bovary, il dit : « Si c'est

ça la littérature, tout ce que nous avons écrit depuis i83o ne vaut rien. »

M. Bergson raisonne sur le libre arbitre comme les astronomes d'avant Copernic raisonnaient sur les mouvements des astres.

Les livres sur l'amour sont beaucoup moins de la psychologie désintéressée que des confessions. C'est pourquoi ils ne deviennent guère intéressants

qu'après la mort de l'auteur, quand il est devenu célèbre.

Si la beauté promet le bonheur, c'est souvent l'imperfection qui tient la promesse.

C'est un bien redoutable amant que l'homme d'une seule femme.

Etre le mari d'une sotte, ce n'est rien, mais l'aimer!

xxn

On ne peut guère juger les êtres qu'on aîme. On craint trop que le jugement soit défavorable et, comme il ne détruirait pas le sentiment, on les aimerait tout autant et on souffrirait.

C'est un grand bonheur quand lejugement s'accorde avec le sentiment, mais c'est un grand hasard et un grand risque à courir.

Chez une femme, l'odeur de l'intelligence a toujours quel-

que chose de sexuel, à quoi se méprennent les hommes.

La jalousie, clans l'amitié tendre, fait beaucoup souffrir, d'autant plus qu'on n'ose jamais l'avouer.

Gomme il y a des épidermes délicats, il y a des cœurs qui saignent facilement.

xxvn

La froideur que l'on croit

avoir un motif de manifester, prendre garde qu'elle ne ressemble à un accès de stupidité.

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