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Les passions des martyrs et les genres littéraires

Ce livre n'est ni une histoire des persécutions ni un aperçu complet des sources historiques où elle est racontée. Notre seul but a été de faire valoir, en formulant les réserves et les distinctions nécessaires, la branche spéciale de la littérature chrétienne constituée par les Actes des martyrs.

Cette classe de documents est, comme on sait, fort mélangée. On y trouve réunis, et trop souvent confondus, le meilleur et le pire, et le moindre tort causé par tant de productions médiocres ou positivement malsaines n'est pas d'avoir diminué le respect dû à certains récits dignes de demeurer dans la mémoire de toutes les générations chrétiennes.

Nous croirions avoir rendu un utile service aux

lecteurs moins familiarisés avec les méthodes de

la critique hagiographique si nous avions réussi à

leur donner le moyen de discerner entre des textes

vénérables, comme la Passion de saint Polycarpe

ou les Actes des saintes Perpétue et Félicité, et

BQX

/flll PRÉFACE

ces amplifications prétentieuses qui, mérite littéraire à part, pourraient être mises sur la même ligne que les Martyrs de Chateaubriand.

Ces pages, qui datent de 1917, ont peut-être vieilli avant de voir le jour. Elles se ressentent certainement des conditions exceptionnelles dans lesquelles il a fallu les rédiger d'abord, les imprimer ensuite. Nous nous permettons de le rappeler, parce que nous avons conscience de devoir compter sur l'indulgence du lecteur.

Suivant notre habitude, les sigles BHG, BHL, BHO, désignent les trois séries de la Bibliotheca hagiographica des Bollandistes. Cette abréviation nous a permis d'être précis sans encombrer de notes un travail déjà trop long.

Bruxelles, jeté de la Toussaint, .1920.

Un recueil d'actes des martyrs peut se comparer à un musée d'antiques. On songe, en le feuilletant, à ces galeries où les marbres de toute provenance s'entassent au hasard des acquisitions, à la forttfne des locaux, sans souci apparent des époques ni des pays d'origine. Pour un chef-d'œuvre, on y voit vingt pièces médiocres, et d'autres dont l'antiquité seule justifie la présence dans un^-sanctuaire de l'art.

Là aussi le public se laisse guider dans ses préférences par une esthétique superficielle qu'il ne faut pas lui demander de raisonner. S'il se doute vaguement que ces beaux marbres ne sont pas d'un même siècle ni d'une même école, il ne sent aucun besoin de s'initier aux recherches qu'une longue familiarité avec les monuments de l'antiquité permet aux archéologues de conduire à bon terme. Ne demandez pas à l'amateur si la statue qu'il admire est un original de Praxitèle, une copie, une réplique ? Quel moyen a-t-on, vous répondra-t-il, de s'en assurer ? S'il entend dire, à propos de ce buste, que c'est bien là le portrait de Périclès et non point une étude d'atelier, un sourire discret vous fera comprendre qu'on ne se prononce

pas sur des ressemblances que nul n'a le pouvoir de contrôler.

L'ignorance des méthodes inspire au public lettré qui s'intéresse aux récits hagiographiques des sentiments analogues. Sur des indices sans consistance, il fait son choix ; il admire ou condamne sans appel. Si, à ce con. naisseur qui se fie à son coup-d'ceil. vous signalez des défauts, vous lui gâtez le plaisir, vous dérangez la conception historique qu'il s'est faite d'après ces textes. A tel autre vous indiquez des qualités qui ont échappé à son inexpérience. Il juge plus commode de s'en tenir à sa première impression et de déclarer que l'on ne saurait tirer parti d'une littérature si incertaine par tant de côtés.

Quel qu'en soit l'objet, l'enthousiasme irréfléchi est aussi déraisonnable que le dédain systématique. Mais une erreur d'appréciation sur un document écrit, est, au point de vue de l'histoire, de plus grande conséquence que l'estimation peu judicieuse d'une œuvre artistique. Sans déprécier les efforts que l'on fait pour initier le public instruit aux méthodes et aux résultats de l'archéologie, n'est-il pas plus nécessaire de lui apprendre à classer les textes hagiographiques, à les lire d'une façon intelligente, en un mot de mettre à sa portée les progrès de la critique ?

La simple inspection d'un inventaire quelque peu détaillé des manuscrits d'une grande bibliothèque, sous la rubrique Vitae et passiones sandorum, suffit à donner une idée de la richesse de cette littérature. Sans parler du nombre des exemplaires d'un même ouvrage attestant, à travers les siècles, un succès sans cesse renouvelé, on est frappé de la variété des formes sous

lesquelles nous est parvenue l'histoire des saints et de leur culte.

Les actes des saints se groupent, d'après les sujets, en trois catégories bien tranchées : Passions des martyrs, Actes des apôtres, Vies des saints.

Si l'on considère surtout la forme littéraire, on distinguera les simples récits, les éloges ou panégyriques, les dialogues, comme ceux de Palladius et de Sulpice Sévère, les lettres parmi lesquelles les encycliques de l'église de Smyrne et de l'église de Vienne et de Lyon, ainsi que les lettres qui servent de complément à la vie de S. Martin. On pourrait ajouter encore une classe très spéciale, celle des apocalypses, qui ne se réclament j>as seulement d'une série de personnages de l'Ancien Testament, mais de la Sainte Vierge, de plusieurs apôtres, de S. Christophe.

Les documents qui se rapportent moins à l'histoire qu'au culte des saints sont lex Inventions de reliques, les Translations de reliques, les Miracles.

Il s'en faut que cette nomenclature indique toutes les variétés d'écrits hagiographiques qui se succèdent dans les grands légendiers. A côté des pièces d'un caractère nettement défini, il en est d'autres de nature composite dont les titres indiquent assez l'allure. Ainsi outre la simple passio ou uapiùpiov, il y a le (Moç kcù (uaprùpiov qui indique un genre hybride, non moins que le genre qui s'intitule Yevvn.a'iç, àvonrpoqpn., £ioç koù uapîùpiov. La vie du saint est ordinairement annoncée sous le titre de ptoç koù TroXrreia, parfois elle se complet©' par un recueil de miracles : pioç koù ttoXireia koù Gaujuara. Les actes apocryphes des apôtres ne se donnent pas toujours comme de simples TrpdHeiç,

mais encore comme des voyages ou tournées apostoliques, Tiepioboi. Le panégyrique lui-même n'est pas nécessairement pur de tout mélange puisqu'on rencontre les Tipctéeiç Kcri Trepîoboi èYKwuiuj cruuTr€7r\€Yuévai ' .

L'énumération qui précède n'est point sans utilité, mais elle ne nous introduit guère dans la question des genres littéraires si importants à définir avec précision. Les catégories que nous venons d'indiquer sont purement extérieures. Après avoir reconnu qu'un récit est une vita et passio plutôt qu'une passion pure et simple, la question de sa valeur intrinsèque reste entière, puisque sous la même rubrique on conçoit fort bien un texte historique, une œuvre d'imagination, une compilation d'éléments divers. Il sert de peu de rattacher une pièce hagiographique à un genre qui n'est point fixé dans un cadre rigide, ni astreint à des lois auxquelles l'écrivain a voulu se plier. Du moment qu'il est prouvé qu'un auteur a voulu se lier à une convention, sa parole acquiert une portée bien différente de celle qu'aurait la simple expression de sa pensée%.

Faut-il donner des exemples ? Un poète du moyen âge a décrit dans un dialogue, l'état de la curie Romaine au moyen âge *. On rangera, si l'on veut, son poème dans la classe des dialogues versifiés, et cela pourra suffire pour satisfaire l'instinct de symétrie des esprits superficiels. Mais voici que deux savants, sans se connaître, publient le livre, l'un le considérant comme une satire de la cour pontificale, l'autre comme une apologie. Grande perplexité des lecteurs au

1 Analecta Bolland. t. XIII, p. 311.

2 Analecta Bolland. t. XXXII, p. 344.

courant d'une pareille divergence de vues. Un troisième éditeur est venu récemment mettre tout le monde d'accord en reconnaissant dans l'un des interlocuteurs le censeur de la curie, tandis que l'autre est chargé de la contre-partie. Une étude plus attentive des intentions de l'auteur, la détermination préalable du genre auquel il avait voulu s'astreindre, aurait évité, on le voit, de graves malentendus.

Un romancier que nous pourrions nommer, fut bien étonné, un beau jour, de voir citer à l'appui d'une thèse historique, un épisode entièrement imaginaire emprunté à un de ses livres. Il put prendre cette méprise pour un hommage involontaire rendu à son talent de peintre. D'autres auront reconnu la légèreté du compilateur qui avait négligé de distinguer des genres aussi différents que le roman et l'histoire.

Vos recherches vous mettent entre les mains une collection de lettres intéressantes. Quel est le caractère de cette correspondance ? Sont-ce des lettres écrites pour l'intimité, au jour le jour, avec la simplicité et l'abandon qui sied entre amis ? Y reconnaît-on plutôt le ton de l'homme qui recherche les suffrages du public et pose devant la postérité ? D'après le résultat de votre enquête sur la branche du genre épistolaire à laquelle appartient le- recueil, œuvre familière et vivante ou plutôt œuvre littéraire et artificielle, vous déciderez dans quelle mesure il est permis d'invoquer son témoignage.

C'est d'ailleurs une vérité élémentaire que le sens exact d'une parole, l'importance relative d'un détail, l'appréciation d'une série de faits peuvent nous échapper si nous faisons abstraction de l'ensemble, et si,

nous contentant de ce qu'on nous dit, nous négligeons de savoir ce qu'on a voulu dire. Une même phrase peut avoir plusieurs sens suivant l'intention de celui qui l'énonce ; une pointe d'ironie peut transformer l'éloge en une sanglante injure. Tout le monde comprend sans difficulté qu'il y a quelque inconvénient à ne pas faire de distinction entre une histoire et une parabole. Mais en dehois de ces cas extrêmes, où l'instinct apprend à compter avec la distinction des genres, on oublie trop souvent d'appliquer aux documents ces principes qui ne sont contestés par personne.

C'est un des écueils que n'évite pas toujours la critique hagiographique. Elle trouve à s'exercer sur des compositions d'un genre très particulier, anonymes pour la plupart, rebelles à la chronologie, et de provenance douteuse. Les employer sans discernement, c'est ressembler à l'homme qui accepterait en paiement toutes les valeurs qu'on lui apporte, sans avoir l'air de savoir qu'il existe des titres dépréciés et qu'il circule de la fausse monnaie. Refuser de s'en servir, c'est se déclarer incapable de faire la vérification La tâche n'est pas aisée, mais elle n'est pas impossible. Elle consiste à ne négliger aucun effort pour établir dans le détail la nature des matériaux 'fournis par les collections hagiographiques, à démêler leur origine et à les résoudre en leurs éléments.

Les travaux de ces dernières années sur les genres littéraires des anciens ont attiré- l'attention de quelques savants sur les sources de l'hagiographie ancienne, et on s'est donné beaucoup de peine pour découvrir le lien de continuité qui la rattacherait à l'antiquité classique. Que ce lien existe, qui pourrait en douter ?

Les chrétiens n'ont pas créé une langue à leur usage, ni des formes littéraires entièrement nouvelles. Leurs premiers écrivains ont mis au service de la religion le talent reçu de la nature, discipliné dans les écoles du temps. Ils doivent donc quelque chose aux lettres profanes, et il serait vraiment étonnant que leur manière d'écrire tranchât violemment sur celle des contemporains. Ainsi comprise, l'influence du milieu et de l'époque ne saurait être niée, et n'a jamais été sérieu sèment contestée.

Mais on parle d'une corrélation plus étroite entre la littérature hagiographique à ses débuts et certaines branches secondaires et longtemps oubliées de la littérature antique. L'une n'est qu'un rameau de l'autre et pour bien marquer que les auteurs de nos meilleures passions ne possèdent aucune espèce d'originalité, on va jusqu'à imaginer je ne sais quels hagiographies païens dont ils se seraient faits, inconsciemment peut-être, les disciples. Ces auteurs avaient créé, paraît-il, un genre très aimé du public, ayant son style et ses règles. En l'adoptant pour glorifier les victimes des persécutions, les écrivains ecclésiastiques s'assujetissaient à un programme imposé.

Les conséquences sont faciles à déduire. Des relations coulées dans un moule tout préparé ne sauraient être strictement historiques ; ce sont moins des documents que des morceaux de littérature. On ne va pas jusqu'à contester la valeur historique de chacun de leurs éléments. Il en est qui ont été puisés dans la réalité. Mais d'autres sont du domaine de la convention. Le rôle du critique est de faire le partage, et la connaissance approfondie des genres est requise pour discerner

dans les textes la «littérature» de l'histoire, pour séparer le rédacteur du témoin.

La tâche de la critique est en effet bien définie. La délimitation des genres, telle qu'on la propose, est beaucoup moins évidente. Elle repose sur des hypothèses qui auraient besoin d'être solidement appuyées, et l'application des principes peut mener à des confusions. Il convient donc d'examiner de près les théories nouvelles, d'autant plus que, sans avoir conquis l'unanimité des suffrages, elles ont trouvé quelques notables adhésions dans le camp des philologues, où l'on aime, il faut bien le dire, à opérer sur les textes hagiographiques tamquam in anima vili.

D'ailleurs, s'il paraît bien que les dernières expériences ont été conduites avec peu de circonspection et de mesure, je ne voudrais pas affirmer qu'elles aient été absolument stériles. Nos textes ont passé sous des yeux moins fatigués que d'autres, à qui la vue du même objet ôte .quelque chose de leur acuité. D'utiles remarques ont été faites, l'attention s'est portée sur des points jusqu'ici négligés, et il se pourrait bien que des études commencées dans des milieux peu sympathiques à l'hagiographie, et non sans quelque dédain, finissent par tourner à son avantage.

L'occasion semble favorable de passer en revue les anciens textes dont la critique s'est occupée en ces dernières années et de constater, s'il y a lieu, les progrès réalisés. Mais, dans le vaste champ qui nous est ouvert, il faut se restreindre.

Bien que constituant un genre nettement défini, les actes apocryphes des apôtres seront cette fois laissés de côté, et nous n'y toucherons qu'en passant. Il n'en ré-

sultera aucune lacune importante dans nos recherches. Cette littérature, dont les origines remontent très haut, a suivi des voies indépendantes, son influence sur les actes des martyrs se constate relativement assez tard et a été exagérée.

Les vies des saints proprement dites, biographies de grands évêques ou d'illustres ascètes doivent aussi être écartées provisoirement. Ce n'est pas qu'on ait négligé de les rapprocher également des modèles profanes. Mais il y a avantage à séparer leur étude de celle des passions. Ici encore, on a parlé d'influence réciproque. Certaines formes des actes des martyrs porteraient l'empreinte de la nouvelle littérature biographique.

L'idée ne doit pas être absolument écartée. Il arrive un moment où tous les- groupes réagissent les uns sur les autres et donnent naissance à des catégories intermédiaires. Durant la période qui nous occupe surtout, ces réactions sont moins sensibles, et on n'a pas démontré qu'elles aient opéré dans la constitution des genres.

Les passions des martyrs feront donc exclusivement l'objet de ce travail. Notre manière de procéder sera bien simple. Nous distinguerons trois grandes catégories sur lesquelles tout le monde est d'accord, et que chacun se représentera sans peine par des exemples familiers : les passions historiques, les panégyriques des martyrs, les passions artificielles. Ce sont là incontestablement des genres bien tranchés. Comment se sont-il constitués ? A quelles règles sont-ils soumis et quelle part chacun d'eux fait-il à la littérature ? Nous essayerons de le préciser. Il n'y aura pas lieu d'in-

sister longuement sur les genres intermédiaires. Les étudier dans le détail serait une tâche infinie, et nullement nécessaire. L'application, à quelques exemples choisis, des critères acquis, suffira pour ouvrir la voie à de nouvelles recherches. Comme une bonne part des difficultés que rencontre le critique dans l'étude des textes proviennent des incertitudes de la tradition, nous ferons connaître les conditions spéciales dans lesquelles la plupart des récits hagiographiques nous sont parvenus.

§. i. l'hagiographie de smyrne.

Dans les premiers mois de l'année 156, la persécution avait fait à Smyrne plusieurs victimes, parmi lesquelles brillait au premier rang l'évêque Pblycarpe. Le bruit de ces événements tragiques se répandit bientôt, et à Philoméliunf de Phrygie on demanda une relation circonstanciée.

L'église de Smyrne se hâta de répondre à ce pieux désir et confia à un de ses fidèles, nommé Marcianus, la tâche de rédiger le récit. Il le fit sous la forme d'une lettre, que copia un certain Euarestos, et qui fut adressée à la communauté de Philomélium en même temps qu'à toutes les communautés appartenant à l'église catholique. Cette encyclique est la Passio Polycarpt, qui nous est parvenue intégralement, et aussi dans une analyse avec de larges extraits, au livre IV de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe l.

1 BHG. 1556-60. Le rédacteur Mapxirxvôç. est appelé Mapjdujv dans un manuscrit. Gebhardt adopte cette dernière leçon. Voir Zeitschrïft fur historische Thzologie, 1875, p. 370. Lightfoot, The apostolic Fathers, Part II, t. III, 2e éd. p. 398, la rejette et en explique l'origine. W. Reuning, Zur Erkldrung des Polykarfmartyriums (Darmstadt, 1917), p. 2, essaie d'en tirer parti pour démontrer l'authenticité des chapitres 19 et 20.

Il est d'abord rendu hommage aux martyrs qui précédèrent l'évêque dans l'arène. Leur courage surhumain au milieu des supplices est exalté en termes émus. Parmi eux se distingue Germanicus, dont le juge s'acharne vainement à ébranler la constance. Un seul, hélas, qui avait présumé de ses forces, apostasia. Mais l'héroïsme de Polycarpe fera oublier cette défection. Sa passion, qui rappelle celle du Sauveur, est racontée dans le détail, depuis le moment où les soldats découvrent la retraite où ses amis l'avaient forcé à se réfugier. Il se livre, ordonne que les soldats soient bien traités et demande qu'on lui accorde quelque temps pour prier. A son entrée en ville, il est rencontré par l'irénarque, qui, ne pouvant lui arracher une faiblesse, traite indignement le vénérable vieillard. Au stade où il est conduit, au milieu des clameurs de la foule, le proconsul ne réussit pas davantage à le faire jurer par la fortune de César et à maudire le Christ. «Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers, dit le martyr, et il ne m'a point fait de mal. Comment pourraisje maudire mon roi et mon sauveur?»

Le dialogue se poursuit entre l'accusé et le juge, qui fait enfin proclamer que Polycarpe s'est avoué chrétien. Le peuple demande qu'il soit brûlé vif et se met aussitôt à rassembler le bois pour le bûcher. Une dernière prière du martyr et la flamme monte, l'entourant comme d'une voile sans le consumer. Un coup de poignard l'achève et le flot de sang éteint le feu. Pour empêcher les chrétiens d'emporter le corps, on le brûle. Les ossements' calcinés sont pieusement recueillis.

Telle est en résumé la lettre de l'église de Smyrne, le plus ancien document hagiographique que nous pos-

sédions, et il n'y a qu'une voix pour dire qu'il n'en existe pas de plus beau. Il suffit de le relire et de peser chaque phrase pour se persuader que pareil récit est ce qu'il prétend être, la relation d'un contemporain qui a connu le martyr, l'a vu au milieu des flammes, a touché de ses mains les restes du saint corps .

Le portrait du vieil évêque, modèle de charité, de douceur et de fermeté, dont la pensée plane au dessus des choses de cette terre et que la perspective du supplice semble laisser complètement indifférent, est d'un relief très accusé.

Rien de plus naturel et de moins fcanal que la série des incidents qui se déroulent d'un bout à l'autre de la tragédie, rien qui ressemble moins à une succession de faits se développant suivant un programme. Pour le mener en ville on met le vieil évêque sur un âne. En route il croise l'irénarque Hérode avec son père qui, espérant le gagner, l'invitent à monter dans leur voiture, puis, quand il refuse de les écouter, le font si brutalement descendre qu'il se blesse à la jambe. Et ce drame de l'amphithéâtre, comme il ressemble peu à la mise en scène de tant d'histoires artificielles que tout le monde connaît. Le tumulte empêche de s'entendre. L'interrogatoire et la confession du martyr ne parviennent aux oreilles que des proches voisins, et lorsqu'il a dit son dernier mot, le proconsul envoie le héraut proclamer au milieu du stade que Polycarpe s'est avoué chrétien. Ces paroles sont accueillies par les cris de la multitude qui veut que Polycarpe soit jeté aux lions. Mais les règlements s'y opposent. Alors la populace réclame le supplice du feu, et tous, les Juifs en tête, courent cher-

cher aux environs le bois nécessaire. L'interrogatoire est d'une simplicité et d'une grandeur impressionnante. Lorsque le proconsul veut l'amener à dire : Aipe toùç àOéouç, Polycarpe promène gravement le regard sur la foule impie réunie dans le stade, la désigne de la main et répète, en soupirant vers le ciel : Aipe toùç àGéouç. Et combien touchante est sa réponse au juge qui lui ordonne de renier le Christ.

La part faite au merveilleux est extrêmement modérée, et l'on n'y remarque rien qui ne réponde à l'état d'âme des chrétiens de l'époque. Polycarpe voit en songe son oreiller en feu. C'est pour lui un présage, et il en fait part aux siens : « Je serai brûlé vif » dit-il. Quoi de plus naturel de la part d'un homme à qui la perspective du supplice est habituelle ? En entrant dans le stade il s'entend crier : «Courage, Polycarpe, courage.» C'est pour les chrétiens une voix du ciel. La flamme qui prend une direction et une forme singulière l, tout comme le parfum que semble dégager le bûcher, sont peut-être des phénomènes assez simples auxquels l'excitation du moment donnait une signification spéciale 2. Et quoi qu'on en puisse penser, nous sommes très loin de ce merveilleux de commande dont les hagiographies moins anciens ont tant abusé.

Le caractère général du récit'est facile à saisir. Ce

'Cf. Lightfoot, op. cit., part II, t. I, p. 614.

- Nous ne dirons rien du miracle de la colombe. Les critiques sont à peu près unanimes à regarder les mots uepioxepà xai qu'Eusèbe ne connaît pas, comme une interpolation. P. Corssbn, dans Neue Jakrbiïcher fier das klassische Altertum, t., XXXIV (1915) p. 498, prétend qu'Eusèbe a trouvé le trait trop grossier et l'a effacé. Il est seul de son avis.

n'est point une série de notes relatant sèchement mais avec exactitude ce qui s'est passé à Smyrne durant la persécution. C'est un tableau pathétique dans lequel toute l'attention est absorbée par la radieuse personnalité de Polycarpe, continuant par l'exemple et la parole à enseigner son peuple. Si l'on a voulu avant tout satisfaire la pieuse curiosité des chrétiens de Philomélium, le but d'édification n'est nullement dissimulé. Dès les premières lignes, le rédacteur attire l'attention sur la ressemblance de Polycarpe avec le Sauveur souffrant, et il y revient discrètement plus tard. La plupart du temps il laisse parler les faits, parfois il tire la morale. Il loue les martyrs qui n'hésitent point à accepter une souffrance de quelques instants pour échapper à des peines éternelles. Il blâme en passant ceux qui s'offrent aux persécuteurs ', il fait ressortir le calme de son héros 2 e£ note les impressions de la foule s. Tout cela est bien amené, sans effort, et ne saurait jeter aucune ombre sur la fidélité de la narration. Il ne semble pas que le rédacteur ait eu à sa disposition un compte rendu ou une sténographie, mais la marche du -dialogue, simple et coulante, exclut tout soupçon de procédé littéraire, et s'il est difficile de garantir mot pour mot le texte des réponses, on ne voit pas pourquoi des témoins oculaires n'auraient pas pu en retenir l'essentiel et reproduire la suite des idées.

Ceci ne peut s'appliquer qu'avec des restrictions, sem-

4 Passio Polycarpi, 4.

2 Passio Polycarpi, 5 ; 8, 3.

5 Passio Polycarpi, 3; 16, 1.

l6 LES PASSIONS DES MARTYRS

ble-t-il, à la prière, relativement longue, de Polycarpe sur le bûcher. On y entend, sans aucun doute possible, un écho de textes liturgiques connus *. Que le martyr ait mêlé à son langage des formules consacrées, rien de plus naturel. Que le narrateur, essayant de rapporter ses paroles, y ait joint des expressions qu'il retrouvait dans sa mémoire ou ait subi consciemment l'influence d'une rédaction reçue, c'est une hypothèse trop vraisemb lable peur qu'il soit permis de n'en point tenir compte.

Des critiques ingénieux ont découvert dans la lettre de l'église de Smyrne une tendance qui doit, à les entendre, modifier complètement notre appréciation sur le cachet propre du document et mettre en doute l'authenticité et la véracité du récit. Au lieu d'être le narré simple et sincère de ce qui est^arrivé, la lettre n'est pour eux que le développement d'une thèse 2. Voici comment.

1 Voir J. Armiiage Robinson, dans The Expositor, V séries,. t. IX (189^9), p. 63-72 ; H. Lietzmann, dans Zeitschrift fur wissenschaftliche Théologie, t. LIV (1912), p. 56-61. Dans un article qui nous arrive au moment de mettre sous presse (Journal of theological Studiess janvier 1920, p. 97-105), M. J. A. Robinson reprend son premier travail, et ouvre provisoirement des perspectives nouvelles sur lesquelles, sans nul doute, ii s'expliquera plus longuement, et que nous ne pourrons alors nous dispenser de discuter. Il attire principalement l'attention sur la doxologie de la prière dei3olycarpe, et y trouve un argument pour abaisser assez notablement la date de la rédaction de la passion. Nous n'anticiperons pas sur ce que nous avons à dire touchant l'instabilité des textes hagiographiques. Mais il est utile de faire remarquer que les doxologies appartiennent à l'élément le moins ferme de la tradition manuscrite et sont sujettes à subir, ne fût-ce que par le fait des copistes, les influences du moment.

2 Sur tout ceci, Lightfoot, t. c, p. 6rc ; Reuning, t. c, p. 10-20.

L'idée-mère de la Passio Polycarpi est un parallèle du martyr avec le Christ souffrant ; les détails sont, sinon inventés, du moins choisis et mis en lumière à cet effet. Dès l'entrée en matière l'écrivain fait remarquer que presque tous les incidents qui précèdent la mort de Polycarpe sont comme un renouvellement de l'histoire évangélique '. Les moindres traits concourent à marquer la ressemblance. Comme le Sauveur, Polycarpe se trouvait à quelque distance de la ville 2 ; il a prédit sa mort 5 ; il est trahi par les siens, que l'on compare à Judas ', et l'officier qui intervient s'appelle de son propre nom Hérode b. Des gens armés viennent l'arrêter la nuit comme un voleur 6. Il déclare, à l'exemple du Christ, accepter la volonté de Dieu 7, et son sacrifice s'accomplit au temps de la pâque juive 8. Dans le stade, une voix du ciel se fait entendre 9. Si, au lieu d'être exposé aux bêtes, Polycarpe est brûlé vif, c'est en accomplissement d'une de

1 Passio Polycarpi, i, i : ïvec ï]\jliv ô KÛpioç &vw0ev dirobeiEr] x6 xaxà tô eùaYY^l0V napxùpiov.

2 Passio, 5. r : tCç àfpibiov où |uai<pàv àîréxov àirô tP|Ç ttô\€ujç. — 6, i : \À£Té$Y\ eCç £xepov àYpîbiov.

3 Passio , 5. 2 : beî |tie £uùvxa Kaf|vai.

* Passio, 6, 1: o*uve\dpovxo Traibdpia bùo O&v tô ëxepov paaavi- £ô|U€vov dj|ao\ôtrio"€v. — 6,2: oi bè Trpobôvxeç aûxôv xf|ç aûxf|ç xoO 'loûba TÛxwaiv xi|uu>piaç.

s Passio, 6, 2 : Kcti ô etpnvapxoç ô K€K\r|pu;|U6voç tô aûxô ôvojia 'Hpuubriç éiu\€YÔ|aevoç.

6 Passio, 7, 1 : ibç èm \x\oty\v xp^xovxeç • kcù ôipè xr\<; Uùpaç auve-

ir€\6ÔVT€Ç.

7 Passio, 7, 1 : xà GéXrma xoû 0€OO f€vèaOuj.

8 Passio, 21 : jmpxupeî... irpo éirxà xaXavbwv napxiwv, aappdxii* H€Yâ\uj.

9 Passio, 9, 1 : qpiuvn éS oùpavoû ^y^v€XO * ïaxu€ TToXÛKapire, Kal dvbpiZou.

l8 LES PASSIONS DES MARTYRS

ses prédictions '. Le soldat qui l'achève, c'est le pendant du centenier de l'évangile, perçant le côté du Sauveur 2. Enfin, ceci complète le parallèle : les Juifs prennent leurs mesures pour que le corps ne puisse être emporté par les chrétiens 3. Et afin qu'il n'y ait aucun doute sur ses intentions, le rédacteur répète à plusieurs reprises la formule caractéristique, Kcrrà tô eùaYïéXiov ', et insiste sur l'imitation du Christ 5. Une comparaison aussi minutieusement développée accuse un plan tout artificiel. L'état d'esprit qui l'a dictée n'existait pas au second siècle et oblige à abaisser de cent ans au moins la date des actes de Polycarpe •.

Et voilà Marcianus, qui se présente comme le porte-voix de l'Église de Smyrne, le témoin intègre et autorisé, réduit, ou peu s'en faut, au rang de faussaire.

Pour se laisser impressionner par cette argumentation, il faut n'avoir lu la Passio Polycarpi que dans une analyse incomplète et tendancieuse comme celle que nous venons de résumer. Ceux qui la connaissent pour en avoir médité le texte se rappelleront l'allure vive et dégagée du récit, en opposition absolue avec les vues absfraites qui tendraient à le réduire à une sorte d'exposé didactique, à une homélie aux lignes sèches et

1 Passio, 5, 2.

* P*ssio, 16, i : éKeXeuaav Trpoae\6ôvxa aû-rw KouqpéxTopa irapa- POaai Êiqpibtov.

3 Passio, 17, 2 : kcù xaûxa ÛTroPaMôvriuv xai éviaxuôvxwv tiwv

'loubaiujv, oï kcù 4.Tr\pr\aaw, ueMôvrwv fi.uûiv Ix tou Trupôç auTÔ \auf3ctveiv.

4 Passio, 1, 1 ; 19, 1.

s Passio, 1, 1 : i'va montai Kal rj (ueîç aùxoû y^vibueSa. -17, 3: toùç bè udpfupaç ibç uaGriràç kcù uiurixàç tou Kupîou àYCtTTuùuev. 6 Th. Keim, Aus detn L'rchristentum, t. I (Zurich, 1878), p. 90-170.

rigides. Nulle part on ne surprend le rédacteur embarrassé ou seulement préoccupé du souci de souligner des analogies plus ou moins frappantes avec l'histoire évangélique.

Le Christ est le modèle du chrétien ; son parfait imitateur est le martyr qui le suit dans la voie douloureuse. Cette idée était si familière aux premières générations chrétiennes que toute ressemblance plus étroite avec le Maître sautait immédiatement aux yeux et ne pouvait manquer d'être signalée l. On se rappellera que S. Ignace écrivait aux Romains : «Laissez-moi être imitateur de la passion de mon Dieu * » ; que Polycarpe lui-même, dans sa lettre aux Philippiens disait : «Soyons donc les imitateurs de sa patience, et si nous souffrons pour son nom, louons-le 3». Toute l'antiquité est pénétrée de cette pensée que le martyr souffre avec le Sauveur et reproduit sa passion en lui. On la retrouve un peu plus tard dans la lettre des églises de Vienne et de Lyon *, dans Hqgésippe à propos de Jacques le Juste b, dans la passion de Perpétue et Félicité 6, et dans beaucoup d'autres textes \

Il n'est donc pas étonnant que l'église de Smyrne ait relevé avec complaisance les traits de conformité de son pasteur avec le divin modèle. Elle l'a fait

1 Lightfoot, t. c, p. 612,

2 Rom. VI, 3.

> s Philipp. VIII, 2. Cf. IX, 2.

'Eusèbe, H, £., V, 1, 41, 2, 2.

:1 Eusèbe, H. E.f IV, 22, 4. .

6 BHL. 6633, 18, 9.

' Denys d'Alexandrie dans Eusèbe, H. E., VI, 41, 21 ; Passio Montant et Lucii, BHL. 6009, 22, 3; Vita et passio Cypriani, BHL. 2041,- 18, 1 ; Eusèbe, Mari. Palaest., vi, 5 ; xi, 24.

de la façon la plus discrète, lorsque l'occasion s'en offrait, sans plier la relation au cadre étroit d'une suite de rapprochements. Si le rédacteur avait voulu arranger les faits en vue d'une thèse à établir, il s'y serait pris tout autrement ; il n'aurait point réussi à dissimuler cette préoccupation. Et puis, aurait-il négligé, par exemple, de faire clouer le martyr au poteau, ain, si que le voulait l'usage, au lieu de le montrer les mains simplement liées derrière le dos ■ ?

Concluons qu'il n'y a pas lieu de reconnaître dans la Passio Polycarpi un écrit d'un genre spécial, à tendance plutôt homilétique, modèle lointain du livre des Conformités de S. François. Rien surtout ne donne à penser que le rédacteur ait pris quelques libertés avec l'histoire, en vue de multiplier les points de contact avec le récit évangélique et de forcer la ressemblance.

Il est étonnant que l'on ait pu, en ces derniers temps, reprendre ce thème démodé, non pour accuser de falsification tendancieuse ou d'inexactitude le premier rédacteur, mais pour reconnaître dans le texte qui nous est parvenu une recension plus récente, qui seruit le produit de retouches successives visant uniformément à montrer dans Polycarpe la réalisation de l'idéal, qui est le Christ souffrant. La substance du Martyrium Polycarpi, on ne le nie point, est authentique. Mais lorsque le document se transforma en « littérature », il se chargea peu à peu d'ornements et subit des interpolations destinées à accentuer le parallèle. Le texte employé par Eusèbe ne contenait encore que le germe du dévelop-

« Passio, 13, 3 ; 14, 1.

pement, arrivé à son terme dans celui que nous lisons dans nos éditions '. Eusèbe représente un intermédiaire entre l'original et la forme actuelle.

Nous pouvons dire dès maintenant qu'aucun des arguments apportés en faveur de cette thèse ne nous a paru probant. On pourra s'en rendre compte lorsque nous aurons dit comment la Passio Polycarpi nous est parvenue. Mais avant d'aborder cette question, il faut essayer d'apprécier la valeur et fixer l'âge d'un autre document relatif à l'évêque de Smyrne, la Vit a Polycarpi*, qui est une sorte de complément de la passion. Des jugements très divergents ont été émis sur cette pièce, moins importante en elle-même que comme chaînon de la tradition.

Résumons d'abord cette histoire anonyme, dont l'auteur serait un certain Pionius, et retenons ce nom. Elle commence par une introduction de quelques lignes, sorte d'exorde ex abrupto, qui suppose un texte auquel celle-ci fait suite : « Revenons sur nos pas, dit l'auteur, et remontons au séjour de S. Paul à Smyrne, com-

1 H. Muller, Das Martyrium Polycarpi, dans Rômische Quartalschrift, t. XXII (1908)), p. 1-161 ; Aus der Ueberlieferungsgeschichte des Polykarp-Martyvium, Paderborn, 1908 ; Eine Bemerkung zum Martyr ium Polycarpi, dans Théologie und Glaube, t. II (1910), p. 669-70. Dans ce dernier travail M. Millier prétend qu'un fragment publié par Chr. A. Papadopoulos, dans le revue d'Alexandrie <J>dpoç éKK\r|(na(JTiKÔç, t. I (1908), p. 209-30, lui donne raison sur plus d'un point. C'est pure illusion. Ce texte très récent, et qui a subi des coupures, n'a aucune importance pour la critique de la passion de Polycarpe. Le Dr Baden, Der Nachahmunsgedankc itn Polykarpmartyrium dans Théologie und Glaube, t. III (1911), p. 115-32, se met à un point de vue très spécial, que nous n'avons pas à discuter. 2 BHG. 1561.

me je l'ai trouvé dans d'anciennes copies ; puis je passerai à l'histoire de Polycarpe l. »

S. Paul revenant de Galatie arrive à Smyrne pour aller de là à Jérusalem. Il se rend chez Stratéas, frère de Timothée 2, qu'il avait compté parmi ses auditeurs en Pamphylie. Les fidèles se réunissent autour de lui dans la maison de Stratéas; il leur parle de la Pâque et de la Pentecôte, de l'offrande du pain et du calice et notamment de l'époque où devaient se célébrer les grandes fêtes. Après son départ, Stratéas lui succéda dans l'enseignement des fidèles, et après lui, quelques autres « dont je donnerai, ajoute l'auteur, les noms et les qualités autant qu'il est possible de les découvrir 5.>

Durant l'épiscopat de Boucolos, une femme du nom de Callisto, avertie par une vision, rachète un jeune esclave, qui n'est autre que Polycarpe, l'élève chez elle, et lui confie l'administration de sa maison. En son absence, le vertueux intendant distribue aux pauvres toutes les provisions. Dénoncé auprès de sa maîtresse, il obtient par ses prières que Dieu renouvelle le miracle d'Élie pour la veuve de Sarepta. Callisto l'adopte et l'institue son héritier. Après la mort de sa bienfaitrice, Polycarpe s'applique à mener une vie toute surnaturelle. Il s'adonne à la prière, distribue de larges aumônes, se contente du strict nécessaire pour la nourriture et le vêtement, fuit les distractions bruyan-

1 Vita Polycarpi, i : ènaveXQwv àvwrépiu koù àp£duevoç àno tnç toO uaKapiou TTaûXou Trapouaiaç €Îç luùpvav kt\.

2 Vita, 2 : Irparcuav... uiôv ôvra Eûveixriç 0\JYaTP°Ç Aw'iboç.. Ces deux noms sont pris dans II Tim. i, 5.

s Vita , 2, 3.

tes et les mauvaises compagnies, fréquente les jeunes gens vertueux, vient en aide aux pauvres marchands, surtout aux vieillards. Parvenu à l'âge d'homme, il se fortifie dans la pratique de la piété et se décide à garder le célibat S

L'évêque Boucolos, qui a appris à estimer Polycarpe pour son bon caractère, sa bienfaisance, son pouvoir sur les démons, l'ordonne diacre. Dans ces fonctions, Polycarpe se distingue par son éloquence et son zèle contre les hellènes, les juifs et les hérétiques. Boucolos réussit, non sans peine, à lui faire accepter l'enseignement catéchétique, mission dont il s'acquitte supérieurement. Il compose une foule d'écrits, homélies et lettres, que les persécuteurs, confisquèrent. Parmi ceux qui furent retrouvés, il y a son épître aux Philippiens, que le biographe promet d'insérer en lieu convenable 2.

L'enseignement de Polycarpe a principalement pour objet Dieu, le Verbe divin, l'Esprit-Saint, l'Église catholique. Il fait valoir la chasteté à ses divers degrés, c'està-dire dans le mariage, dans le veuvage, dans l'état de virginité. Boucolos apprécie de plus en plus son auxiliaire, et, encouragé par une vision, lui confère le sacerdoce. Polycarpe s'en montre digne et se distingue par son éloquence dans l'enseignement des Écritures. Boucolos, qui a été averti par une vision que Polycarpe sera son sucesseur, étant venu à mourir, les évêques voisins se réunissent. Divers prodiges, notamment une colombe blanche et lumineuse volant autour de sa têtei attirent l'attention sur Polycarpe. On lisait précisément

1 Vita, 3-9.

3 Vita, 10 13.

les épîtres à Timothée et à Tite, où S> Paul expose les qualités d'un bon évêque, et Polycarpe lui-même faisait la lecture. Le peuple l'acclame ; conduit en présence des évêques, il reçoit l'imposition des mains. Il prend la parole, et après le départ des évêques il con tinue son enseignement.

Le biographe passe aussitôt aux miracles opérés par le saint de son vivant. En faveur d'un évêque, nommé Daphnus, il multiplie le blé, une autre fois le vin. Un jour, rentrant en ville avec s on diacre Camerius — qui fut. ajoute-t-on, son second successeur après Papirius — il est averti pas un ange que l'hôtellerie où il est entré va s'écrouler. Il a le temps de s'échapper. Un grand incendie est éteint par son intercession. Dans un moment de grande sécheresse, il met le peuple en prières et obtient la pluie 2.

L'histoire de Polycarpe se termine sur ce dernier épisode, sans épilogue ou conclusion d'aucune sorte.

Si l'on fait abstraction, provisoirement, de quelques passages où l'auteur fait clairement allusion à un en. semble, auquel la vie de Polycarpe se rattache, on reconnaîtra dans le sujet et la contexture de cette biographie un spécimen d'un genre de littérature dont on a plus d'un exemple, c'est le Bioç Tipô toû uapiupiou. La plupart des martyrs sur lesquels on a quelques détails n'entrent dans l'histoire qu'au moment de leur arrestation et ce que l'on sait de leur vie ne se rapporte qu'aux derniers jours. Lorsque le culte a pris

1 Vita, 13-24.

3 Vita, 24-31.

LES PASSIONS HISTORIQUBS 25

une large extension et que la personnalité du martyr est devenue suffisamment familière à l'intelligence populaire, une curiosité bien naturelle s'éveille et demande à être renseignée sur ses antécédents. Il se trouve alors à point nommé des hagiographies tout disposés à satisfaire ce juste désir1. Quelques traditions éparses qui circulent dans le public et auxquelles il suffit de donner un corps, une poignée de faits historiques ou réputés tels, se rapportant à l'époque et au milieu où le saint a vécu, un choix de citations appropriées au sujet font ordinairement tous les frais de la documentation. Le fond du récit est constitué par le développement d'un type de sainteté spécial, variable selon les occurences, et en harmonie avec la situation sociale du martyr ; l'élément merveilleux est particulièrement mis en lumière, et il est rare que ces biographies soient dépourvues du chapitre des miracles.

La vie de Polycarpe débute par une revue rapide de l'histoire des origines de l'Église de Smyrne que l'auteur prétend avoir trouvée dans de vieux parchemins, affirmation qu'il ne faut pas bénévolement prendre au sérieux. Puis il passe à l'histoire de Polycarpe, dont l'origine orientale et l'extraction modeste étaient peut-être connues, mais dont il s'agit d'expliquer l'arrivée à Smyrne. De là, la vision de Callisto et tout ce qui s'en suit. L'adolescence du saint fut exemplaire et Dieu récompensa sa charité par des miracles. Ce modèle des jeunes gens était prédestiné à l'état ecclésiastique. L'é-

1 Nous avons donné des exemples de cette catégorie de compositions dans Les légendes grecques des suints militaires (Paris, x909), PP. 32-34/ 66-68.

vêque le prend pour son diacre et l'on montre par le détail qu'il fut aussi bon diacre qu'il avait été pieux fidèle. L'enseignement fait partie de sa charge; l'auteur va jusqu'à nous donner les sujets ordinaires de ses conférences. C'est à ce propos qu'il parle de l'activité littéraire de Polycarpe.

Le passage est curieux, et sa provenance n'est pas douteuse. On sait par Irénée que l'évêque de Smyrne a écrit des lettres ' ; c'est à Irénée que l'auteur emprunte l'expression par laquelle il caractérise l'épître aux Philippiens : iKavarràTrj 2. Pour les homélies, il s'est rappelé les termes dans lesquels Ignace lui a adressé ce conseil : ôuiXiav TrotoO 5. Il en conclut que Polycarpe s'est nécessairement exercé dans cette bran" che de l'éloquence

Polycarpe est ordonné prêtre, au moment convenable, lorsqu'il a atteint la maturité. Ici encore, on entreprend de montrer qu'il s'acquitta en perfection de son ministère. Il n'a pas son pareil et, à la mort de Boucolos, il doit inévitablement lui succéder, ce qui d'ailleurs est confirmé par des interventions célestes. De son administration, il n'est pas dit grand'chose, mais on indique les principaux sujets de ses discours. Enfin, quelques miracles classiques achèvent de donner à cette vie le cachet des biographies faites sur un plan artificiel, composées en partie de morceaux rapportés et de

1 Epist. ad Florinum : kcù éx tûjv éiriaToXiJùv bè aùroO wv èixéa- T€i\ev r|xoi tcûç •feiTviwoatç éxK\r|aiaiç, éTncmiptéwv- aûrdç, r\ xwv àbeXqpwv Tiai. Eusèbe, Hist. eccl., V, 20, 8.

2 Haer. III, 3, 4.

3 Ep. ad Polyc, 5 : xàç Kaxoxexviaç (peCye, |uâ\\ov bè irepi toûtwv ô|ui\iav TTOIOÛ.

développements à la mode des rhéteurs.

On est habitué à ne lire de pareilles pièces que dans des textes de date relativement récente. Celle-ci pourrait être des premières années du Ve siècle, puisque Macaire de Magnésie, qui cite deux miracles ' empruntés à la vie de Polycarpe 2, est l'évêque du même nom qui prit part, en 403, au synode du Chêne '. Si elle existait dès lors sous la forme actuelle, nous aurions ici le plus ancien Bioç TTpô toû uaprupiou connu.

Une si haute antiquité n'est pas sans causer quelque surprise, et si la date de Macaire de Magnésie pouvait être abaissée, on n'hésiterait pas à rapporter la vie de Polycarpe à une époque où elle se trouverait moins isolée. Et pourtant il s'est trouvé récemment des érudits qui se sont donné la tâche de la vieillir encore et de prouver qu'elle est l'œuvre d'un personnage célèbre, qui mourut en 250, le martyr Pionius *. Cette thèse hardie entraîne, on le conçoit, de graves conséquences et en tout premier lieu celle de modifier toutes les idées reçues sur les développements de l'hagiographie primitive. Pour apprécier la solidité des conclusions nouvelles, il faut avoir présent à l'esprit ce que l'antiquité nous apprend au sujet de Pionius le martyr.

1 Blondel, Macarii Magnetis quae supersunt (Paris, 1876), p. 109.

* Vita Polyc arpi, 29-31 et 4.

5 Mansi, Conciliat t. III, p. 1142. Cf. Lightfoot, op. cit., t. III, p. 430.

* P. Corssen, Die Vita Polycarpi dans Zeitschrift fur neutestamentliche Wissenschaft, t. V, (1914^. 266-303 ; E. Schwartz, De Pionio et Polycarpo, Gottingae, 1905 ; C. Erbes, dans Zeitschrift fiir Kirchengeschichte, t. XXXVI (1916), p. 301.

Eusèbe le connaît, mais son témoignage peut être passé sous silence ', puisque de son analyse de la Passio Pionii il résulte qu'il lisait la même pièce que nous *. Tout le monde est d'accord sur ce point. L'historien d'ailleurs s'est mépris sur l'époque du martyre 3. Nous sommes donc ramenés à un document unique, dont la tradition est malheureusement assez compliquée et encore insuffisamment connue. Nous disposons d'un texte grec, longtemps ignoré, et d'une vieille version latine ..*. En les rapprochant et en tenant compte de ce que nous savons des versions slaves s, nous arrivons à conclure à l'existence de plusieurs recensions. Le texte latin représente-t-il le plus exactement la forme primitive, comme Lightfoot est disposé à l'admettre 6 ? Nous n'oserions le décider, mais le texte grec est loin d'être en parfait état. Certains traits doivent être tombés, comme au ch. 20, la délibération du juge avec son conseil 7 ; et dans l'interrogatoire aussi il semble y avoir une lacune. On voit tout à coup Pionius à la torture, que le juge n'a pas ordonnée. Sans perdre de

< Hist. eccl.y IV, 15, 47.

2 BHG. 1546. Rappelons en passant que la notice du martyrologe hiéronymien dépend de la passion de Pionius.

3 Lightfoot, op. cit., t. I, 624, 654, 696. ; Schwartz, t. c, p. 18 i BGL. 6852. Voir les corrections de C. Weyman dans Festgabe

Hermann Grauert gewidmet (FVeiburg, 1910), p. 15-17. La version de Lipomano dépend de notre texte grec. Elle présente quelles lacunes dues à la négligence.

5 Cf. O. von Gebhardt, Das Martyrium des h. Pionius dans Archtv fur slavischt Philologie, t. XVIII, p. 157.

6 Lightfoot, t. c, p. 696-97.

7 Proconsul, diu habitis cum consiliatore sermonibus, rursus ad Pionium verba convertit. Act. SS., Febr. t. I, p. 42, n. 11.

vue ces éléments d'incertitude, nous aurons principalement recours au grec.

Le jour même de l'anniversaire de S. Polycarpe, le prêtre Pionius est arrêté avec quelques autres chrétiens. Il avait eu dès la veille une vision de son sort, et il attendait, dans le jeûne, avec Sabinà et Asclépiade. Tous les trois se mirent des chaînes au cou, pour que, au moment où on les emmènerait, le public ne s'imaginât pas un instant qu'ils allaient prendre part aux sacrifices impurs. Le néocore Polémon les conduit à la place publique au milieu d'une foule considérable de païens et de juifs, et les exhorte à sacrifier. Pionius étend la main et adresse un long discours aux assistants qui l'écoutent en silence ; il finit en déclarant solennellement ne pas vouloir adorer les dieux. On essaie, par de bonnes paroles, à le faire changer d'avis. Pionius résiste avec fermeté et réplique vivement à un certain Alexandre, qui esquissait quelques railleries. Après un nouveau dialogue très animé avec Pôlémon, Pionius réitère sa profession de foi.

Alors on procède à un interrogatoire en forme, qui est mis par écrit. Pionius, Sabina, à qui il avait imposé le nom Théodota, Asclépiade ont à répondre à des questions à peu près identiques. On les conduit ensuite en prison et sur le chemin la foule ne cesse de les interpeller. Deux de leurs compagnons, et un certain Eutychianus, de l'hérésie des Phrygiens, les avaient précédés.

Les geôliers voyant que Pionius refusait les offrandes des fidèles — ce qui tarissait du coup pour eux-mêmes une source de profits — enferment les martyrs tout au fond de la prison. Eux bénissent Dieu et donnent aux

gardiens tout ce qu'on a apporté pour eux. Les païens les visitent, et aussi les malheureux chrétiens qui avaient eu un moment de faiblesse. Pionius leur adresse une exhortation, où il rappelle plusieurs traits de l'Écriture pour prémunir ses auditeurs contre les sollicitations des juifs, et insiste longuement sur l'histoire delaPythonisse.

Comme il congédiait son monde, arrivent Polémon et l'hipparque Théophile criant : « Euctémon votre évêque a sacrifié ; faites de même. Il vous attend avec Lépidus au Némésion ' . » Pionius répond qu'il attendra le proconsul, dont on usurpe les fonctions. On revient, et on essaie de leur faire croire que le proconsul veut qu'ils soient transportés à Éphèse. Pionius réplique qu'il attendra le messager. Furieux de n'être pas cru sur parole, Théophile se jette sur lui, et fait emmener les martyrs. Mais ils se laissent tomber à terre et traîner à force de bras. Dans le temple, Pionius repousse vigoureusement les assauts de Lépidus, d'un rhéteur Rufinus et d'autres encore. On essaie inutilement de mettre des couronnes sur la tête des martyrs. L'homme chargé de leur offrir les viandes consacrées n'ose approcher et se voit réduit à les manger lui-même. On ramène les martyrs en prison. Un des soldats frappe violemment Pionius à la tête ; le châtiment ne se fait pas attendre.

Enfin le proconsul arrive à Smyrne, et fait comparaître Pionius. D'abord un rapide interrogatoire où le juge essaie en vain de lui arracher une apostasie. Puis

* Passio Pionii, 15, 2.

LES PASSIONS HISTORIQUES 3l

la torture, qui n'a pas meilleur résultat. Alors la sentence est prononcée. Pionius sera brûlé vif.

Conduit au stade, il se dépouille et remercie Dieu d'avoir conservé son corps pur et chaste, puis il se livre au bourreau qui. tout en le clouant au poteau, cherche encore à ébranler sa constance. Avec Pionius monta sur le bûcher un prêtre Marcionite nommé Métrodore. Pionius se recueille dans une dernière prière, et en disant ces mots : «Seigneur, recevez mon âme», il expire doucement. Quand le bûcher fut éteint, les fidèles allèrent regarder le corps et constatèrent avec joie que la flamme lui avait laissé toute sa beauté.

Ce pâle résumé ne donne aucune idée de la physionomie très particulière de cette passion, où règne une vie intense et où les traits originaux abondent, à commencer par cette inspiration des martyrs qui se chargent eux-mêmes de chaînes pour que nul ne se trompe sur leurs intentions *, la scène du marché où Pionius force le peuple et les gardes à l'écouter 2, la résistance opposée par les martyrs à ceux qui veulent les traîner au temple 3, la piteuse attitude de l'aide du sacrificateur, les railleries à l'adresse de l'évêque apostat 4. Très intéressantes sont les interpellations et les ripostes entre magistrats et accusés, entre ceux-ci et la foule. Le contraste des simples conversations avec l'interrogatoire officiel, dont le notaire prend acte 5, est complet. Et quant à la plèbe,

1 Passio, 2, 3.

* Passio, 5, 1.

3 Passio, 15, 7.

i Passio, 18, 13, 14.

5 Passio, 9, 1. Les mots Ypâqpovroç toO voxapiou Trctvxa sont une glose de éYYpctqpiuç, et l'on propose de les supprimer. P. Franchi de* Cavalieri, Noie agiograftchc dans Studi e Testi, 8, p. 27.

sa mobilité habituelle s'accuse de la façon la plus spontanée. Tantôt elle se laisse captiver par la parole de Pionius, et lui témoigne de la sympathie ; bientôt après elle le maltraite et lui lance de grossières injures ' .

Le personnel officiel est aussi bien curieux à étudier, et les détails relatifs à la compétence des fonctionnaires et des magistrats ne sont point de ceux qu'un simple rhéteur, encore moins un faussaire, aurait inventés comme élément d'intérêt. Polémon avoue n'avoir pas le droit de livrer les martyrs au supplice ; il n'est point précédé des faisceaux *. Pionius connaît ses droits et prétend en user. Il réclame la juridiction du proconsul 3.

On pourrait faire valoir encore la précision des données topographiques, certaines particularités qui ne relèvent évidemment pas de la littérature, comme la présence des Marcionites mêlés aux martyrs catholiques '; enfin l'absence presque complète de merveilleux. Le songe de Pionius est de ceux que pourrait avoir tout homme dans sa situation et l'épisode du soldat qui se fait mal en frappant le martyr n'est pas présenté comme un miracle 8. Si nous' oublions un instant deux longs discours qui interrompent l'action, il y a peu de passions qui donnent, autant que celle de Pionius, l'impression de la réalité vivante. Que faut-il penser des discours ?

1 Passio, 5, i ; 7, i ; io, i ; 18, 6.

* Passio, io, 4.

8 Passio, 15, 3, cf. 15, 6.

' Passio, 60.

s Passio, 18, 10, 11.

Il est à noter d'abord que, dans le document luimême, nous relevons en plus d'un endroit la mentions d'une source écrite. Déjà la préface déclare que le martyr a laissé cet écrit, tô (JÙYYPauua toûto, pour nous rappeler ses enseignements '. Plus loin il est question d'un interrogatoire mis par écrit, èYYpàcpwç % et encore d'une autre séance dont on a la relation, qui va suivre : Y€VO» névuuv Û7T0uvr|uàTUJV twv ÛTTOTeTcrruéviuv 3. D'après ces indications on retrouverait dans la Passio Fionii un fragment autobiographique et deux procès-verbaux d'audience. En y ajoutant une préface du rédacteur, qui serait également responsable de quelques phrases d'introduction *, de tous les compléments à partir du prononcé de la sentence, et aussi, cela va sans dire, des transitions indispensables, on aurait décomposé la pièce en tous ses éléments.

Comment faut-il comprendre la phrase <TUYYPaMM<x toOto KcrréXurev ? Le martyr a-t-il réellement rédigé dans sa prison des mémoires sur son arrestation et les faits qui précédèrent l'arrivée du proconsul ? ou bien l'auteur de la passion a-t-il eu recours à un artifice littéraire destiné à donner plus de crédit à son œuvre ?

Les fictions de ce genre ne sont point sans exemple. Mais il ne faut pas en faire la règle et ce n'est que sur des indices suffisants que l'on a le droit de conclure à l'emploi de ce procédé. Presque toujours, l'é-

1 Passio, i, 2.

5 Passio, g, i. Cf. plus haut, p. 31.

3 Dans son édition O. v. Gebhardt, p. m, corrige Y€vouévu)v wrouvriudTUJv <ûirô> tûjv émT€TaYuévwv. M. Schwartz, t. c, p. 21, maintient avec raison la leçon du manuscrit.

* Passiot 2, I.

crivain qui s'en sert trahit sa supercherie, ne fût-ce que par une insistance maladroite à faire valoir le prétendu document. Le plus souvent la teneur même du morceau en décèle l'origine, par les invraisemblances, les incohérences qui s'y découvrent. Est-ce bien le cas ici ?

Il ne suffira pas de dire que la forme même de la narration * exclut l'hypothèse d'un mémoire / écrit par Pionius ; que celui-ci aurait parlé à la première personne, alors qu'il est toujours question de lui à la troisième. Cette difficulté n'est pas fort grave. Le rédacteur a transposé son document, sans se rendre compte de ce qu'il lui faisait perdre en intérêt et en importance.

Que ce ne soit point là simplement un argument inventé pour les besoins de la cause, deux passages au moins, qui ont gardé la trace de la forme primitive, semblent le prouver. Au chapitre x l'auteur relate un propos concernant Asclépiade, qui se trouvait alors en compagnie de Pionius et de Sabine, et il s'oublie à dire : « lequel se trouvait en notre compagnie », tôv 0"ùv f](Liîv 'Ao*K\rjTnàbnv. Plus loin, ch. xvin, 13, pour exprimer qu'Euctémon voulait que l'on forçât les martyrs à sacrifier, il les désigne de nouveau par la première personne : rjHiuJKei ô EÛKTn,uuuv àvaYKao"9f)vai f]uâç. Si l'hagiographe avait voulu donner le change à ses lecteurs, n'aurait-il pas mis toute l'histoire dans la bouche de Pionius, et imagine-t-on qu'après avoir fabriqué une pièce où il faisait parler le martyr, il se soit donné le plaisir de la mettre— et avec quelle négligence— à la troisième personne ?

' C'cst-à-dirc à partir du ch. n jusqu'au ch. xyi.

L'hypothèse du fragment autobiographique explique du même coup la clarté du récit, le naturel des incidents et des dialogues et aussi les deux longs discours tenus à l'agora et dans la prison '.

Il n'y a rien, d'ailleurs, dan» ces morceaux, qui ressemble aux harangues que les hagiographes se plaisent à mettre dans la bouche des martyrs. On y reconnaît un cachet original et personnel, que la littérature pure ne saurait donner. D'autre part, ils ont été prononcés dans des circonstances qui excluent la transmission par la tachygraphie. Que nous n'ayons plus la phrase telle qu'elle sortit de la bouche du martyr, que Pionius ait pris le soin de donner à ses discours une forme se ressentant moins de l'improvisation, qu'ils aient même été retouchés par le rédacteur de la passion, nous ne chercherons pas à le nier. Mais quant à déterminer la part du travail de revision, les éléments nous font défaut pour l'essayer.

L'existence du récit personnel incorporé dans la Passio Pionii une fois admise, il y a lieu de se demander encore si le premier interrogatoire officiel 2 appartient à la rédaction de Pionius ou s'il est une insertion, dont la source directe serait l'acte notarié obtenu au greffe. La question est malaisée à trancher, d'autant plus que, le tour de Sabine venu, la suite des réponses est interrompue pour expliquer comment elle a changé son nom en celui de Théodota. On remarquera que, les questions se répétant à peu près

1 Passio, 4, 2-4; 12, 3^-14, 16.

* Passio, 9.

identiquement pour les trois accusés !, elles pouvaient être retenues sans grand effort de mémoire. Rien n'empêche dès lors que Pionius ait mis lui-même l'interrogatoire par écrit.

La deuxième partie de la passion * commence par le procès de Pionius devant le proconsul. Le rédacteur s'est servi d' Û7T0Uvr|jLicxTa, qui sont au moins des notes prises à l'audience, peut-être par un chrétien qui a accompagné Pionius jusqu'au bûcher, et écrit un rapport que le rédacteur de la passion a soudé au mémoire du martyr. L'élément narratif est trop étroitement enlacé au dialogue pour qu'il puisse être question d'un document de provenance officielle.

On remarquera que dans les derniers chapitres de la passion il n'est question nulle part des compagnons de Pionius. Ils ne furent sans doute pas jugés en même temps que lui. Le silence gardé par l'auteur sur leur sort n'est guère compatible avec l'hypothèse d'une supercherie littéraire. Un hagiographie ayant toute sa liberté d'allures se serait abstenu de faire intervenir des personnages qui ne devaient point suivre son héros jusqu'au supplice, à moins de nous dire ce qu'ils sont devenus. Au contraire, on comprend fort bien que, disposant d'un document où ils jouaient un certain rôle,

* O. v. Gebhardt, p. 103, va jusqu'à insérer, par conjecture el en conformité avec le reste de l'interrogatoire, les phrases suivantes qui manquent dans le manuscrit : TToX^nwv eiuev ' TToiaç éKK\n,aiaç ; 'AaK\r|Tndbr|Ç €UT€v ■ Tf|ç Ka9o\iKf|Ç. Cela n'est pas requis. Il est naturel que le juge, par une sorte de lassitude, omette une de ces questions, connaissant d'avance la réponse. Il voyait bien que les trois accusés appartenaient à la même religion.

5 Les chapitres xix à xxm.

il ne les ait point supprimés, quitte à les perdre de vue à partir du moment où leur destinée les séparait de leur chef.

Tout concourt donc à accentuer l'impression que la Passio Pionii produit sur un lecteur instruit ; et l'on comprend que sa valeur historique n'ait jamais été sérieusement mise en question. Pionius nous y est dépeint comme un homme d'esprit vif et de caractère énergique, d'une fervente et solide piété, prêtre £élé, plein d'ardeur pour le martyre et de dévotion pour le grand Polycarpe, dont il célébrait la vigile le jour qui précéda son arrestation. Avec cela, on lui reconnaîtra une intelligence cultivée, une parole facile, et, si l'on veut, une plume alerte et exercée. Rien ne lui manque donc pour rendre vraisemblable l'attribution de l'œuvre littéraire dont on s'efforce de lui faire honneur et qui consisterait principalement en une édition complète de la lettre de l'église de Smyrne augmentée de la vie de Polycarpe qui serait de sa composition. Voyons comment on entreprend de justifier cette thèse.

On sait que la passion de Polycarpe, telle qu'elle nous est parvenue en dehors de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe se termine par un post-scriptum qui est une sorte de généalogie des manuscrits de cette pièce. L'appendice apparaît sous une double forme, la première (A) commune à tous les manuscrits, sauf celui de Moscou ; la seconde (B) propre à ce dernier exemplaire.

Dans A, un certain Socrate de Corinthe et un nommé Pionius parlent successivement en leur propre nom. Socrate atteste avoir copié la lettre sur l'exemplaire d'un Gaius, qui l'avait copiée d'après celui d'Irénée (èx tûùv Eipnvaiou), disciple de Polycarpe. Quant à Pio-

38 LES PASSIONS pES MARTYRS

nius, il s'est servi de la copie déjà fort endommagée de Socrate, et il l'a découverte sur les indications de Polycarpe lui-même, qui s'est montré à lui, Ka8ujç br\- Xujctw èv tûj Ka6€£fjç, ajoute-t-il.

Dans B, sans parler d'autres variantes dont il sera bientôt question, cette dernière phrase manque. On se demande tout d'abord à quoi elle peut se rapporter.

Ici il faut revenir à la vie de Polycarpe qui contient également certaines indications énigmatiques dont il convient de chercher l'explication.

Tout d'abord on se souvient de l'exorde un peu brusque qui tient lieu du prologue d'usage : èTraveXGuuv àvujîépuj kgù àpHduevoç durô Tfjç toû uctKapîou TTaùXou Trapoucriaç. Quelques lignes plus loin l'auteur promet une notice sur les successeurs de Stratéas " et, à un autre endroit, le texte de la lettre de Polycarpe aux Philippiens 2. Enfin, après avoir- raconté longuement la vie de l'évêque de Smyrne, il passe à ses miracles, sans dire le moindre mot de son martyre 3.

Cette dernière particularité donne la clef du problème. La vie a été écrite uniquement pour servir de complément à la passion, et dans la pensée de son auteur, elle devait la suivre dans le même volume. C'est ce qui explique qu'il puisse entrer en matière en disant : c Revenons sur nos pas et remontons plus haut. » Le volume devait comprendre autre chose encore. D'abord

1 Vita Polycarpi, 3 : wv Ta uèv ôvôuara, irpôç 8 buva-rôv evpia- K€iv, oïnveç Kai ôttoîoi éy^vovro, dvaYpâv^ouai.

2 Ibid. 13 : iv oïç xai irpôç OiXnrrrriatouç r\ émaxoXri ÎKavwTdTTi rjv Kai aÙTrjv évTdHouev év tw b^ovn tôttuj.

3 Une lacune provenant de la disparition d'un feuillet, entre les ch. xxvni et xxix, tombe en plein dans la série des miracles.

des notes sur la liste épiscopale de Smyrne. A la rigueur les maigres indications données sur Boucolos et deux autres évêques ' cités en passant, pourraient répondre à cette partie du programme. Après cela, la lettre aux Philippiens et aussi, tout au moins, une note complémentaire où l'auteur de la compilation faisait connaître en quelles circonstances le martyr s'était montré à lui pour le mettre sur la trace d'un exemplaire de la passion. Car c'est Pionius qui est à la fois l'éditeur de la lettre des Smyrniotes d'après la copie de Socrate, et l'auteur de la vie de Polycarpe et de la petite collection dite Corpus Polycavpianum, dont la composition vient d'être indiquée.

Nous avons essayé de nous rendre compte de l'œuvre de Pionius en nous appuyant sur l'épilogue A de la passion de Polycarpe. Tâchons de comprendre aussi l'épilogue B.

Il conserve la première phrase de A concernant Gaius et Irénée. Puis il ajoute : « Cet Irénée se trouvant à Rome à l'époque du martyre de l'évêque Polycarpe, donna l'enseignement à un grand nombre. On connaît de lui beaucoup d'écrits excellents et orthodoxes. Il y parle de Polycarpe et se reconnaît son disciple. Il réfuta habilement toutes les hérésies et inculqua la loi ecclésiastique et catholique, comme il l'avait reçue du saint. » Suit l'histoire de la rencontre de Polycarpe avec Marcion *, et ce fait, que l'on trouve, dit-il, dans les 0"UYïpàuuaTa d'Irénée, qu'au moment de la mort de Polycarpe, il entendit à Rome

1 Vita Polycarpi, 27.

' Irénée, Haer.t III, 3, 4.

une voix éclatante comme une trompette, disant : «Polycarpe a subi le martyre. » L'auteur de la note revient alors à ses manuscrits. « Gaius, reprend-il, a transcrit sur les o"UYYpàu|uaTa d'Irénée, Isocrate de Corinthe a copié sur Gaius, et puis moi, Pionius, j'ai transcrit la copie d'Isocrate. > Le reste, moins la phrase, kcx8wç on,\wo"uj, est conforme à la réduction A.

Est-ce un inconnu qui s'est permis d'interpoler et de retoucher cette rédaction ? Est-ce Pionius lui-même qui a donné une double forme à sa pensée ? Et alors quelle est la rédaction définitive ? La plupart des solutions qu'on a proposées sont peu satisfaisantes et laissent subsister des obscurités, et il ne sert de rien de savoir que l'auteur de B est postérieur à A, si l'on ignore qui il est et pourquoi il a touché à ce texte.

Peut-être pourrait-on se représenter les choses comme nous allons le dire. Pionius est l'auteur du double épilogue. A a été écrit pour le Corpus Polycarpiantim, comme l'indique la phrase KctGubç c-r)\uj(Tw èv tw Ka6e£fjç. B, qui n'a pas cette incidente, aurait figuré dans une édition de la Passio Polycarpi seule, sans les compléments. Cette édition est représentée pour nous par l'unique manuscrit de Moscou, qui seul a gardé le postscriptum B, venant à la suite d'un texte qui offre de notables particularités.

Tous nos exemplaires de la passion remontent à un même archétype, qui était loin d'être sans défauts, et le texte nous en est parvenu par une double voie : par Eusèbe et par Pionius. Les exemplaires de ce dernier peuvent se partager en deux groupes. Ceux qui sont représentés par les manuscrits è, p, v, tous pourvus de l'épilogue A, s'écartent assez souvent d'Eu-

sèbe ; le manuscrit m, avec l'épilogue B, s'en rapproche davantage et tranche sur tous les autres par l'excellence de ses leçons. Ne pourrait-on pas dire que ce dernier provient d'une nouvelle revision plus soignée du texte, entreprise par Pionius postérieurement à l'édition du Corpus Polycarpianum ?

Que B soit sorti de la plume de Pionius, nous en avons un indice dans cette phrase : ikcivûjç T€ Trâcav aïpecriv nXeYÉev kcù tôv èKK\r)OïaO"TiKÔv xavôva koù kccOoXikôv ibç Trapé\a(tev Ttapà toû cVfiou, Kai TrapébwK€V, dont Zahn1 a reconnu l'équivalent dans le chapitre xn de la vie de Polycarpe, où l'auteur cite également Irénée : koù toùç cdpeTiKOÙç rjXeYX^-- è666r| ouv ùttô Xpicnoû to uèv Tipwtov 6ibao"Ka\iaç ôp0f|ç èKK\r)OïacrTiKoç kciGoXikôç, Kavwv.

Cette concordance verbale n'est pas fortuite, et on ne la conçoit bien que dans l'hypothèse de l'auteur unique. Le rôle de Pionius établi, demandons-nous qui était Pionius.

Il est possible qu'il fût Smyrniote d'origine. La vie de Polycarpe suppose une certaine connaissance non seulement de la topographie mais encore de l'organisation municipale et de l'histoire de Smyrne 2. Mais ceci ne nous avance guère. Trois hypothèses se présentent entre lesquelles il faut choisir. Ou bien nous avons affaire à un faussaire qui a pris le nom de Pionius ; ou bien à un homonyme du martyr ; ou bien au martyr luimême.

La première explication est la plus commune, et Light-

* Dans Gôttingische gelehtU Anzcigen, 1882, t. I, p. 298. 9 Cf. Corssbn, Die Vita Polycarpi, p. 228-290.

foot l'a adoptée. Le prétendu Pionius feint d'avoir été amené par une vision à s'occuper de S. Polycarpe. Or on sait que la vocation surnaturelle de l'hagiographe est un des lieux communs les plus rebattus. Sans disposer d'aucune sorte de documents, notre homme a fabriqué une vie où son imagination s'est donné libre carrière. Il aurait poussé l'audace jusqu'à porter une main sacrilège sur le monument vénérable qu'est la Passio Polycarpi, en y introduisant la fameuse colombe du bûcher, qui a fait le tourment des critiques et qui réapparaît dans son récit de l'élection épiscopale du saint.

Quoi que l'on pense de cette dernière hypothèse de l'illustre critique ', on ne peut nier que l'auteur de la vie de Polycarpe ne possède toutes les qualités du parfait mystificateur, et, au point de vue de la créance que mérite sa biographie, il est assez indifférent de savoir s'il s'est affublé d'un faux nom ou s'il s'appelait en réalité Pionius. Dans les deux cas aussi on peut se demander si la généalogie des manuscrits de la passion est une fiction ou une attestation fondée en vérité. Nous n'avons aucun moyen de décider.

Reste la troisième solution. L'auteur du Corpus Polycarpianum serait le martyr Pionius en personne. On aura déjà compris, par la simple analyse de la vie, que rien n'est moins probable et nous essayerons de montrer que cette attribution n'a pour elle que la simple identité des noms.

Ce n'est pas qu'on se soit épargné la peine de cher-

1 Ce rapprochement de la colombe qui s'élève du bûcher et de cel le qui désigne l'élu n'est pas heureux. Ce sont deux motifs très divers.

cher des arguments pour donner un semblant de solidité à la thèse nouvelle. M. Corssen, après avoir montré que l'élément merveilleux ne saurait être invoqué contre elle 4, énumère les raisons que l'on peut avoir d'identifier avec le martyr celui que nous appelons le faux Pionius, puis examine un certain nombre de particularités qui lui permettent, pense-t-il, de conclure définitivement. Nous allons le suivre.

Les visions et les miracles dont la vie de Polycarpe est remplie n'arrêtent donc pas M. Corssen, qui pourtant fait grand cas de la passion de Pionius et reconnaît le caractère autobiographique de sa source principale V II n'est nullement impressionné par le contraste de ce document authentique, d'où le merveilleux est presque totalement absent, avec la -biographie de Polycarpe, qui en est encombrée. Des visions, tout le monde en a dans ce récit. Callisto, lorsque Polycarpe arrive à Smyrne 5 ; Boucolos, à diverses reprises et en particulier lorsqu'il s'agit de conférer la prêtrise à Polycarpe*. Il apprend aussi d'une manière surnaturelle qu'il l'aura pour successeur, et lorsque la foule arrive à l'église pour l'élection, plusieurs frères sont favorisés de visions variées s. Plus tard, Polycarpe est averti par un ange du danger qu'il court dans l'hôtellerie 6. Et pour ce qui est des miracles, Polycarpe en fait continuelle-

1 Article cité, p. 280.

2 Article cité, p. 289.

3 Vita Polycarpi, 3.

* Vita, 17.

8 Vita, 20, 21.

6 Vita, 27.

ment, dès sa plus tendre jeunesse ', avant son élévation à l'épiscopat 2 et plus tard.

M. Corssen ne cherche évidemment pas à établir l'historicité des faits, mais il répond, en substance, que l'on a toujours cru à ces choses dans l'Eglise, au cours des premiers siècles comme maintenant, et, de ce que l'on peut citer des parallèles à chacun des traits miraculeux de la biographie, il conclut que l'ensemble ne détonne nullement sur les idées ou les préjugés de l'époque. Pour les visions, il a un argument spécial. Le vrai Pionius, la veille de son arrestation, en eut une lui-même. Raison déplus pour penser que c'est lui l'auteur d'une vie, où les visions jouent un grand rôle 3.

Toute cette argumentation a le tort d'être à côté de la question. Tout le monde, même les adversaires du miracle, admettent maintenant qu'un auteur n'est pas nécessairement discrédité parce qu'il croit aux manifestations surnaturelles, et l'on ne songe pas à rejeter la passion de Polycarpe parce qu'elle porte les traces de l'état d'esprit que M. Corssen constate chez plus d'un chrétien du IIIe siècle. Ce qui rend suspectes certaines vies de saints, c'est la part que font au merveilleux des biographes, tels que le faux Pionius, qui le multiplient à l'excès et en usent comme d'un cliché. Il n'y a point de circonstance importante dans la vie du héros qui n'ait été préparée par une vision ; il n'y a point de miracles — parmi ceux que l'on aime à raconter des saints per-

1 Vita, 5.

* Vita, 10.

z Die Vita Polycarpi, p. 290.

sonnages de sa condition — qu'il n'ait accompli luimême. Tout cela, encombré de développements oiseux et de lieux communs, est le fait, non d'un biographe consciencieux quoique se laissant influencer par les idées ambiantes, mais d'un homme de lettres se livrant à sa fantaisie et travaillant sur des réminiscences. Il se forma plus tard des hagiographies fidèles à cette méthode. Au troisième siècle, on n'en avait point encore signalé.

Pour nous amener à penser que le martyr Pionius est bien l'auteur de la vie de Polycarpe, M. Corssen fait remarquer qu'il était au courant des choses de Smyrne, ce que nous admettons, mais qui ne prouve rien, et il retrouve dans la pièce la trace visible de toutes les qualités que révèle le récit personnel enchâssé dans la Passio Pionii. On sait que le martyr était instruit, car il parle pertinemment de la Palestine et de la mer Morte, et il a lu Homère. Il connaissait sa rhétorique, lui qui réduit au silence un rhéteur Rufinus qui s'était avisé de l'attaquer. Comme prêtre, il enseignait aux chrétiens la doctrine sacrée; de là le caractère didactique de ses discours. Quelque chose de tout cela, nous dit-on, se reflète dans la vie de Polycarpe, bien qu'elle soit moins spontanée et d'un effet moins impressionnant, plus ornée aussi que la passion de Pionius. Mais ne faut-il pas tenir compte de la différence des situations, et n'est-il pas évident que l'écrivain a pu mettre plus d'art dans sa rédaction et mieux faire valoir ses ressources lorsqu'il travaillait à tête reposée ?

Si l'on trouve ces déductions peu décisives, M. Corssen est prêt à tirer parti de la vision de Pionius la veille du jour de S. Polycarpe *. Elle suppose, dit-il, que Pionius

* Passio Pionii, 2, a.

avait la pensée pleine du souvenir du grand martyr. Or, l'homme qui devait l'avoir plus que personne présent à la mémoire, c'est bien l'auteur du Corpus Polycarpianum. Il est donc vraisembable, étant donné tout ce que- nous savons déjà, que Pionius le martyr et cet auteur ne font qu'un '.

Comptant sur l'effet de cette argumentation, M. Corssen prononce le mot de « grosse Wahrscheinlichkeit » et pour achever de convaincre le lecteur, qu'il juge à moitié gagné, il passe au détail. Suivons-le.

i° L'auteur du Corpus et le martyr ont eu chacun une vision « occasionnée par le souvenir de Polycarpe >.

— Nous le savons déjà. Mais rappelons que dans le premier cas elle a pour objet la découverte d'un document Ce genre de révélation est trop répandu dans le monde des lettres à certaines époques, pour qu'il soit permis d'en tenir compte. D'ailleurs, dans le cas du martyr, il n'est pas question d'une apparition de S. Polycarpe. Pionius est simplement averti en songe de l'événement du jour suivant, qui coïncide avec l'anniversaire du saint.

On ajoute, pour appuyer, que Pionius le martyr, tout comme l'autre Pionius. admettait qu'il se faisait encore des miracles dans l'Eglise : ôo"a à'Ma uexaXeîa èv tvJ tKKXnaic/. Tfj KaGoXiKfj y^ïvéto11 2. Preuve que les idées du biographe de Polycarpe ne tranchaient pas sur celles du martyr.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il faudrait montrer

1 Die Vita Polycarpi, p. 291-92.

* Passio Pionii, 13, 6.

que tous les deux faisaient la même part au surnaturel, tâche difficile.

2° Pionius le martyr était prêtre â ; l'autre l'était également, puisqu'il promet de faire connaître la méthode d'interprétation des Ecritures, propre à Polycarpe, en faveur c de ceux qui, après nous» seront chargés de ce ministère : toÎç ueO' f|uâç 6iaKOvn,cracr0ai rr)V tûjv drfiwv koù 0€O7Tveuf tujv Ypatpwv ôp9n,v bibacTKaXiav *.

— Mais, au lieu de se rapporter à la succession régulière, le u€0' f|uâç n'est-il pas un pendant de Ka8J rjuaç, désignant un fait contemporain, et ne veut-il pas dire simplement : < des générations suivantes »? Ensuite, lorsque notre auteur écrivait : xàYÙJ TTiôvioç, pourquoi n'a-til pas ajouté son titre de Trpecrpuxepoç, suivant l'usage ?

3° Pionius le martyr a vécu dans le célibat et, en mourant, remercie Dieu d'avoir conservé son corps sans souillure 5. Or écoutez le biographe. Il distingue trois degrés dans la chasteté et préfère à tous les autres la continence absolue.

— En cela il était de l'avis de S. Paul, et n'avait pas besoin, pour la louer, de l'avoir pratiquée lui-même.

4° On pense que Pionius le martyr a voyagé en Terre Sainte. Il a donc vu l'Orient. Ceci explique que l'auteur de la vie de Polycarpe ait pu écrire cette phrase à la louange des Orientaux : OiXouaGeîç yâp, ei Kai Tiveç dXXoi, koù Trpocrqpueîç Tatç Geicuç YPa(paîç oi

TV|V àv(XTOXf|V OlKOÛVTeç dvôpUUTTOl *.

1 Passio Pionii 19, 5.

2 Vita Polycarpi, 20.

5 Passio Pionii, 21, 2.

* Vita Polycarpi, 6.

— Serait-il permis de faire remarquer qu'il ne fallait pas être sorti de Smyrne pour se faire cette opinion, et que du reste le voyage de Pionius n'est attesté nulle part?

50 Dans la Passio Pionti on constate l'emploi fréquent du discours direct. De même dans la vie de Polycarpe. Et puis l'auteur avait reçu des notions de rhétorique et une formation philosophique.

— Comme il n'y a que deux manières de faire parler les personnages, c'est une marque d'identité insuffisante. Mieux vaudrait, si l'on veut tirer parti des discours, signaler quelque particularité carac éristique. Et s'il faut identifier tous les homonymes qui ont fréquenté les rhéteurs et les philosophes, sans que l'on ait à se préoccuper des doctrines et des procédés spéciaux, on aboutira à d'étranges résultats.

6° Ici M. Corssen passe à une autre catégorie d'indices révélateurs : similitude d'expressions et de tournures dans le mémoire du martyr Pionius et dans la vie de Polycarpe.

Passio Pionii, 8, 3. Vita Polycarpi, 13.

tôv 0eôv... ôv èYVUJKauev èv bibatfKaXia aÙToO irpô

bià toû Xôyou aiiTOÛ Xpicr- ttcxvtujv fjv to toùç oikoO-

toû. ovtcxç eibévai irepi 0eoû...

item 9, 6. xai ôti outoç €ÙbÔKr|CFev

tôv ïbiov Xôyov uiôv èK twv oùpavwv KaTaTréuijmi... 31...

€\j6ÔKr)craç Tiéuiyai tôv Xôyov o~ou èm Tfjç YHÇ- — On voit bien que les deux auteurs connaissaient la doctrine du Logos. Mais apparemment ils n'étaient pas seuls à la connaître.

7° Passio Pionii, 4, 24. Vita Polycarpi, 24.

b\b br\ uapiupôueGa ù)uîv xnv u€YàXnv &ià îrupôç Trepi Tfjç ueMoùcrnç bià ttu- xpiaiv. pôç YivecrGai Kpicreaiç utto Oeoû 6ià toû Xôfou ccùtoû 'Irjcrou Xpicrioû.

— L'expression Trupôç Kpicriç dans la II Pétri", III, 7, que M. Corssen cite lui-même, -aurait dû l'empêcher de faire ce rapprochement.

8° Les deux documents témoignent d'une égale animosité entre chrétiens et juifs.

— Inutile de citer les passages. On ne nie pas le fait, et la Passio Polycarpi rend le même témoignage. J'en conclurai simplement que ces haines étaient tenaces. Plusieurs siècles après Polycarpe elles avaient simplement changé d'expression '.

90 Passio Pionii, 4. Vita Polycarpi, 30.

"Avbpeç 01 hz\ tuj KdWei "Avbpeç 01 Tfjcrbe Tfjç Trepi-

luùpvnç Kctuxwuevoi. KaXXoûç TrôXeujç kcitoikoi.

— Les Smyrniotes étaient fiers de la beauté de leur ville, et ils avaient le droit de l'être 2. C'était un lieu commun, dont on a bien d'autres exemples, de van-

1 M. S. Reinach, 5. Polycarpi et les juifs de Smyrne, dans Revue des études juives, t. XI (1885), p. 235-38, trouve dans la Vie de Polycarpe «une image instructive de l'état des choses à Smyrne au milieu du Ile siècle après J-C. » Ceci supposerait que, pour cette partie du sujet, Pionius utilisait des documents contemporains de Polycarpe. Cela n'est nullement probable, et au lieu de c Ile siècle » il faudrait peut-être écrire « IVe siècle. »

* LlGHTFOOT, Op. Cit., t. III, p. 462.

ter sa ville natale. M. Corssen le reconnaît. Dès lors quel avantage peut-il tirer du parallèle ?

io° On met en regard une réponse de Pionius, et une phrase que le biographe place dans la bouche de Polycarpe. Quelqu'un de la foule dit à Pionius : KaXôv écrri tô £fjv Kcxi tô qpûùç toûto pXéîreiv. Pionius réplique: Korf w Xérw ôti KaXôv ècrn tô £fjv, dXX' èKeîvo Kpeîo"0"ov ô f]ueîç, èTrnroGoûuev '.

— Le mot de Polycarpe est tout autrement encadré. Une nuit, à l'auberge, un ange l'avertit que la maison va tomber. Il éveille son diacre. Celui-ci, troublé dans son premier sommeil, ne peut se décider à partir. «J'ai confiance en Dieu, dit-il, et, tant que vous serez ici, le mur ne tombera pas. » Et Polycarpe de répondre : «Moi aussi j'ai confiance en Dieu, mais je n'ai aucune confiance dans le mur : Kcrfuu tuj 0ew moreOuj, àXXà tuj toixuj où TTiOTeùa» 2.

Comparez les deux phrases. Il a y bien quelque ressemblance entre les tournures ; mais où est la pointe dans la phrase de Pionius ?

ii° Passio Piomi, 11, 4.

oi becruocpùXaKeç... ôpYtcr- GévTeç 2(3aXov aÙTOÙç eiç

TÔ èOUJTepOV TipÔÇ TÔ \AT)

£xav aÙTOÙç Triv o"ùuTrao"av qpiXavGpuurriav.

Vit a Polycarpt, 12.

TfoXXaKiç 5' aÙTÔv rrpoTpé- \paç xai TrapeKaXécraç ô BoukôXoç uôXiç èrreicre Tipôç tô xai aÙTÔv ùttô Kupiou TraibeuOfjvai xai èv eKKXn.oia tôv Tfjç Kcrrrixricreujç, Trou'"iO'aa6ai Xôyov.

* Passio Pionii, 5.

8 Vita Polycarpt, 27.

Avec raison, M. Corssen fait remarquer que dans les deux passages irpôç a un sens non final mais causatif*. S'il est vrai que la tournure est plutôt insolite, je ne crois pas qu'elle soit assez rare pour être caractéristique d'un auteur. D'ailleurs, on n'aura point perdu de vue que la phrase du martyr Pionius n'est pas garantie, le rédacteur ayant remanié le texte pour l'incorporer dans sa narration, circonstance qui ôte toute rigueur à l'argument tiré de la similitude des expressions.

Et voilà tout ce que l'on a pu réunir pour démontrer l'identité des deux Pionius : un petit nombre de légers indices prouvant tout au plus qu'elle ne dépasse pas la limite des possibles ; encore faudrait-il négliger l'élément essentiel du problème, nous voulons dire le genre de littérature auquel se rattache la vie de Polvcarpe, genre qui n'existait point à une époque aussi primitive et dont en ne peut, sans apporter des raisons décisives, faire remonter l'origine au martyr Pionius.

Après M. Corssen, M. Schwartz a également donné son avis sur le sujet. Mais pour ce savant toute une partie de l'argumentation de son collègue n'est pas recevable, parce qu'il* n'est pas d'accord avec lui sur le caractère autobiographique des premiers chapitres de la Pas- ' sio Pionii. Il n'en tient pas moins énergiquement à la thèse nouvelle. La phrase du prologue de la passion de Pionius : ffÙYYpauua toûto KorréXurev, ne vise pas la première partie de la passion elle-même, mais la vie de Polycarpe. Et si l'on objecte que pareille allusion man-

iDù Vita Polycarpij p. 297.

que totalement de clarté, parce que la vie n'est nulle part citée dans le contexte, M. Schwartz répond ' que la Passio Pionii était annexée à la vie de Polycarpe, en d'autres termes, qu'après la mort de Pionius, on compléta le Corpus Polycarpianum par l'histoire du martyre de son auteur.

Je vois bien que M. Schwartz affirme tout cela avec force : iterum iterumque contendo 2 ; je cherche en vain une raison convaincante. Il est vrai qu'il se refuse à croire qu'un rédacteur ait pu être assez osé pour dépouiller le mémoire d'un martyr de son caractère per. sonnel, et il invoque à l'appui les usages littéraires. Dans les passions de Perpétue et Félicité, dans celles de Montanus et Lucius, les écrits des martyrs sont insérés littéralement. Si l'auteur de la passion de Pionius avait eu entre les mains un document analogue, il l'aurait transcrit sans lui faire subir de préparation.

Notez en passant que, dans les deux cas qu'il cite en exemple, M. Schwartz se prononce catégoriquement pour l'hypothèse d'une fiction littéraire. On se demande quelles considérations de respect ou de fidélité pouvaient dès lors arrêter l'écrivain. Il n'en affirme pas moins que c'était une loi scrupuleusement observée par les hagiographes : hune morem severe observant, de distinguer avec soin les paroles des martyrs de leur propre texte. Comme s'il suffisait de deux exemples pour déduire une règle immuable, à laquelle nul n'eût osé contrevenir. En vain lui fait-on remarquer les deux passages de la Passw Pionii où l'usage de la première

1 De Pionio et Polycarpo, p. 13.

2 Ibid.,p. 24.

personne accuse l'existence d'un récit personnel. Il s'en débarrasse d'une manière singulièrement expéditive : ô crùv fiuîv 'AcrKAnTTiàbnç signifient Asclepiadem christianum, dit-il, sans se demander si à cet endroit du récit il y avait la moindre raison de le rappeler. Quant à l'histoire d'Euctémon ', il assure qu'on l'a apprise après la persécution, èXéYÊTO ueià TaÛTa. Si c'était là le cas, il faudrait au moins que l'hagiographe eût continué : r)£iuuK6i dvcrfKao~6nvai xoùç udpTupccç, et non pas f|udç.

Bien que se séparant sur ce point important de M. Corssen, M. Schwartz devient son auxiliaire pour la partie essentielle de la démonstration. Son principal argument est tiré du chapitre II de la vie, où l'auteur invoque S. Paul contre la célébration de la Pâque, tant d'après le calcul des Montanistes que d'après les Quartodécimans 2. Ceci prouverait que la vie est antérieure au concile de Nicée, puisqu'il n'est fait aucune mention des cycles lunaires de Rome et d'Alexandrie.

Mais n'est-ce point perdre de vue d'abord que ce passage, qui se soude si maladroitement à la vie, est un emprunt ? L'auteur l'avoue lui-même : xaGwç eùpov év dpxaioiç àvTiïpàcpoiç, et ici on peut l'en croire. Ces lignes dateraient même du milieu du IIIesiècle sans que pour cela la vie soit de la même époque. Mais comme on l'a déjà fait remarquer 3, elles ne portent aucune marque d'an-

1 Passto Piomi, 18, 13 : éXéfeTO bè luerà xaûxa ôti f]HiwK€i ô Eû- KTriiuuuv àvorfKaa9ïîvai ni^âç, Kai ôti aùrôç à-rrriveYKe tô ôîbiov eîç

TÔ N€fi€0"€ÎOV.

2 Vita Polycurpi, 2 : évxaO0a fàp qpaivexai ô cnrôaToXoç bibdo*Kuuv ôti oûre trapà tôv Kaipôv twv àlvpmjv beî iroieîv, wcnrep oi aipe- TiKoi iroioOai, ladXiaxa oi <î>p\JY€ç, oôxe jarjv ird\iv et àvd^Kr\ç reacapeaKaibexdTr).

' M LlGHTFOOT, Op. Cit., t. III, p. 429.

tiquité, bien au contraire. Le reproche est adressé aux Montanistes et autres qui, au IV: et au Ve siècles, célébraient la Pâque à une date fixe. Quant à l'erreur des Quartodécimans dénoncée au début d'une biographie de Polycarpe, elle suppose qu'on avait eu tout le temps d'oublier que Polycarpe l'avait partagée luimême.

Nous refusons donc de reconnaître à la vie de Polycarpe la haute antiquité qu'on a voulu revendiquer pour elle *. Elle n'est point antérieure au commencement du Ve siècle ou, tout au plus tôt, ~à la fin du IVe, et cette époque tardive rend bien mieux compte, abstraction faite du caractère général de la composition, de plusieurs faits, notamment qu'Eusèbe ne l'ait point citée — on a prétendu que c'était par considération pour Irénée2; — que Pionius, l'éditeur de la passion de Polycarpe, cite Irénée non d'après ses livres mais d'après Eusèbe 5 ; que le même Pionius ait pu parler de la copie de Socrate de Corinthe comme d'un très vieux manuscrit.

M. Corssen a l'air de croire que le seul motif qui a décidé les critiques depuis Tillemont à écarter l'identification de Pionius avec le martyr, c'est que le bio-

1 M. C. ScHMiDT. Gesprdche jfcsu mit seincn Jùngern nach der Aûferstehung (Leipzig, 1919), p. 705-725, s'occupe longuement de la vie de Polycarpe. L'ouvrage nous est arrivé trop tard pour pouvoir être utilisé. Nous constatons avec satisfaction que l'auteur combat énergiquement la thèse de MM. Corssen et Schwartz sur l'attribution de la vie au martyr Pionius ; il n'hésite pas à la qualifier de « beklagenswerte Verirrung der philologischen Kritik ». Certains de ses arguments mériteraient d'être discutés. Nous ne pouvons ici entrer dans le détaiL

2 Schwartz, De Pionio et Polycarpo, p. 33.

5 Zahn, dans Gôttingische gelehrte Anzeigen, t. c. p. 299.

graphe fait connaître un Poly carpe très différent de celui d'Irénée '. Celui-ci nous présente un disciple des apôtres, placé par eux-à la tête de l'église de Smyrne 2, tandis que Pionius lui donne plusieurs prédécesseurs et le soumet à l'élection du clergé et du peuple.

Nous avons fait valoir assez de raisons d'un tout autre ordre pour n'avoir plus à réfuter pareille assertion. Il n'y a pas à disconvenir, pourtant, que l'attitude de Pionius vis-à-vis d'Irénée, qu'il connaît et qu'il cite, ne soit singulière. On voudrait qu'au moins il s'explique et nous dise ce qui l'amène à se séparer d'une si haute autorité.

Que ceux-là qui n'ont point fréquenté les hagiographies s'étonnent et déclarent le fait inexplicable. Lorsque des compilateurs de la classe de Pionius sont amenés à choisir entre des textes ou des traditions contraires, ils ont recours, selon leur tempérament, à l'un des deux procédés que voici. Ou bien ils harmonisent et essaient de faire comprendre que tout le monde a raison. C'est le cas de l'auteur du Synaxaire précisément à propos de S. Polycarpe, au 23 février : êuaGrj- Tew0n. tiÎ) GeoXÔYoi kcù eùaYY^io"Tf) 'Iwâvvr) crùv 'lYvaiiuj tlù 0eoqpôpuj, koù jneià BoukôXov xeipoTOverrai èTrîcTKOTTOç if\ç ruupvaiuuv èKKXricriaç 3. C'est ainsi qu'il parvient à combiner Irénée et le pseudo-Pionius. De même, par un procédé analogue, au 6 février, dans la notice de Boucolos, c'est ce dernier qui est mis en relation avec

1 Die Vita Polycarpi, p. 298.

2 Haer. III, 3, 4.

3 Synax. tccl. CP., p. 485.

S. Jean, qui le place sur le siège de Smyrne, où il a pour successeur Polycarpe '.

Quand ils n'entrevoient pas le moyen de trouver un accord, ils ne soufflent mot de la difficulté et prennent le parti qui cadre le mieux avec leurs idées. Rencontrant un document qui lui fournissait une liste épiscopale et une version spéciale de l'histoire des origines de son église, notre Pionius s'en empara comme d'une nouveauté intéressante, peut-être sans se rendre tout à fait compte de la contradiction qui en résultait. En tout cas, il ne se soucia pas plus de l'affirmation d'Irénée que de l'invraisemblance des discours que l'on mettait dans la bouche de S. Paul et de l'impossibilité de concilier tout cet ensemble avec les Actes des apôtres, notamment avec l'histoire de Timothée. Ceux qui, avec nous, replaceront Pionius à son ancien rang, n'iront point chercher dans le chapitre II de la vie de Polycarpe une tradition de l'église de Smyrne à mettre en balance avec le témoignage d'Irénée.

A notre tour, nous aurons bien le droit de demander quelle raison profonde a provoqué ces essais inattendus, de réhabilitation d'une pièce qui n'offre d'autre intérêt que son antiquité. Cette fois c'est bien Irénée qui est en cause, et M. Corssen avoue que sa démonstration a pour but de réfuter « objectivement » le témoignage d' Irénée sur les relations de Polycarpe avec S. Jean. « Si j'ai réussi, dit-il, ce témoignage n'est autre chose qu'un faux audacieux 2. »

M. Schwartz fait la même confession, mais s'exprime avec beaucoup moins de mesure :

* Ibid., p. 445.

2 Die Y ita Polycarpi, p. 302.

« Eiusdem vero Irenaei dolo factum est ut Eusebius de Pionii meritis praeter martyrium taceret. Illi enim imposuit audax vaferrimi haereticorum impugnatoris mendacium Polycarpum Ioannis apostoli fuisse discipulum : quod cum pugnare videret cum eis quae Pionius de vita Polycarpi narraverat cumque episcoporum Smyrnaeorum catalogo, haec omnia abiecit et abiecta silentio oppressit. »

Ce n'est pas tout : « Ne vel hoc saeculo non desint qui eum imitentur Irenaeum crédule admirati, vereor, quam molestum et periculosum sit superstitiosam fabularum de Ioanne venerationem attingere, ipse expertus '. »

M. Schwartz fait allusion à ses travaux sur les fils de Zébédée, qui lui auraient valu je ne sais quels déboires. Soit. On le plaint. Mais il n'a pas choisi le bon moyen de prouver qu'il avait raison contre Irénée.

Il y aurait encore à ajouter quelques mots au sujet de la liste épiscopale de Smyrne. L'auteur de la vie de Poiycarpe cite Stratéas, dont il fait le frère de Timothée, puis Boucolos, Poiycarpe, Papirius, Camerius 2. Les Constitutions apostoliques nomment Ariston, Stratéas et un autre Ariston 3. La répétition de ce dernier nom a été jugée suspecte * non sans motif, et on a mis en doute l'existence même de Stratéas s. Quant à Boucolos, on juge qu'il est impossible de nier qu'il soit le prédécesseur de Poiycarpe. L'auteur de la vie indique l'endroit où il était enterré, à côté du lieu de

1 De Pionio et Polycarpo, p. 33.

2 Vita Polycarpi, 2, 27.

3 Const. apost. VII, 46.

4 LlGHTFOOT, op. Cit., t. I, p. 463.

n Corssbn, Die Vita Polycarpi, p. 300.

la déposition du martyr Thraséas, là où un myrte avait poussé : eiç tô Trpô Tfjç 'EqpecriaKfjç (3ao"iXeiaç KOiunTriptov, xai KcrraGéuevoi êvGa vûv uupcrivn <r|> àve(3Xào"Tr|aev ueTà Tf)V àrrôGecriv tou aujuaioç Gpacréou toû uapiupoç1. Si Pionius, ajoute-ton, est un faussaire, ainsi que vous le prétendez, comment aurait-il pu inventer pareil trait ? Smyrniote ou non, il ne pouvait y songer, et dans le premier cas, il se serait rendu simplement ridicule 2.

Nous croyons de même que le lieu de la sépulture de Boucolos ne compte pas parmi les inventions de Pionius. Cette sépulture devait être connue, et mettons même qu'elle fût ornée d'une épitaphe portant le nom BoukôXoç èTrio"KOTToç. Va-t-on nous faire croire que son rang dans la liste épiscopale y figurait également ? Et que vaut l'argumentation contre Irénée, si l'on sait simplement que Boucolos fut évêque ? Tout ce que nous dirons de plus ne repose que sur l'autorité du faux Pionius.

A moins d'adopter la version d'une des rédactions des Acta jfohanms, qu'il est au moins permis de citer : Ei6' outuuç èv tij Zuupvaiuiv TrôXei d-rreXGôvTUJV n,uwv, TTàvTa Ta eïbuuXcc cruveTpipncrav tfj buvduei toû XpiOToû • kcù KaGiepibcraç vaoùç ô àrrôOToXoç toû Xpicrioû koù Kcnn- Xn,o"aç aÛTOÙç èpârmcrtv ârravTaç Kai rrâo"av Tnv rrapdXiov èKeivnv, KaTaXemuuv èKeîae rrpôebpov BoukôXov koù TToXû-

1 Vita Polycarpi, 20. D'après le synaxaire du 6 février, qui est extrait de la vie de Polycarpe, ce n'est pas sur le tombeau de Thraséas mais sur celui de Boucolos que le myrte a poussé. Synax. ceci. CP„ p. 446.

5 CORSSEN, p. 3OO.

KapTTOV, toùç cujtoû uaGnràç kcù 'Avbpôvixov '. Est-il bien sûr que l'autorité de cet hagiographie soit très inférieure à celle de Pionius ?

. Au risque de fournir des armes aux adversaires d'Irénée, nous citerons encore une tradition qu'ils semblent avoir négligée. La liste du pseudo-Dorothée cite Apelles comme premier évêque de Smyrne : 'AttcX- Xrjç ôç kcù aÙTOç èmcrKOTroç Xuupvriç èYéveTO TTpô toû dyiou TToXuKâpTrou f. Pour être logique, il faudrait aussi tenir compte de cette tradition-là.

Il a fallu insister un peu longuement sur une pièce à laquelle on a attribué une importance exagérée. On comprend que, abstraction faite des conséquences qu'on peut en tirer pour l'histoire, il ne soit pas indifférent pour l'étude du développement de l'hagiographie et de l'origine des genres, qu'elle soit du IIIe ou du Ve siècle. L'église de Smyrne ne nous a laissé que deux récits de martyres, contemporains des événements, mais ils sont de premier ordre.

§. 2. L'hagiographie de Carthage.

Ce n'est point de Rome, où la persécution sévit si rudement et de si bonne heure, que nous viennent les premiers actes latins. C'est sur le sol de son ancienne rivale que naquit et se développa une littérature qui soutient dignement la comparaison avec l'hagiographie grecque dont l'Asie Mineure fut le berceau. D'action

1 Zahn, Acta Ioannii, p. 188, d'après le manuscrit de Paris 1468.

2 Synax.eccl. CF., p. 786. Cf. pp. 83, 184, 621.

réciproque il ne saurait être question. Carthage était en dehors ^des influences asiatiques et d'autre part l'Occident seul pouvait subir son rayonnement.

Le premier en date des documents africains est un rapport d'audience singulièrement éloquent dans sa simplicité. Le 17 juillet 180, à Carthage, Spératus et ses onze compagnons, dont six femmes, sont introduits devant le proconsul Saturninus, qui les exhorte à renoncer à leur foi. Spératus répond. C'est lui qui porte habituellement la parole ; d'autres pourtant disent quelques mots. Tous affirment leur attachement à la croyance chrétienne. Un répit de trente jours leur permettra de réfléchir. Ils refusent. L'arrêt de mort est aussitôt rendu. Les martyrs répondent: Deo gratias, et sur l'heure ils sont décapités '.

Le dialogue entre le juge et les prévenus remplit presque tout le morceau. C'est un spécimen typique de ce qu'on a appelé du nom d'actes proconsulaires, parce qu'ils sont censés n'être qu'une simple reproduction du compte rendu officiel de l'audience du proconsul.

La valeur historique de la passion de Spératus et de ses compagnons, autrement dite des martyrs Scillitains, n'a jamais été mise en doute. Sans qu'il s'y manifeste la moindre recherche de l'effet à obtenir, les personnages se détachent nettement. Saturninus, un magistrat sérieux, pénétré de ses devoirs et ne sévissant que par nécescité ; il ne demanderait pas mieux que de sauver les accusés et les engage à réfléchir mûrement. Spératus, bien décidé à ne faire aucune concession et certain d'être

1 Passio sanctorum Scillitanorum, BHL. 7527 ; BHG. 1645.

LES PASSIONS HISTORIQUES 6l

l'interprète des sentiments de ses compagnons, répond avec fermeté, mais sans emphase, aux questions qui lui sont posées. Les autres interviennent discrètement, pour affirmer leur pleine conformité de sentiments. Inébranlables dans leur conviction, les martyrs ont pesé les conséquences de leur attitude ; ils savent le sort qui les attend et acceptent la mort avec joie.

L'émotion qui se dégage de cette courte page, d'où l'art est absent, est de celles qu'une œuvre d'art arriverait difficilement à produire.

Nous parlons des actes des martyrs Scillitains d'après la forme que l'on s'accorde à regarder comme la plus ancienne, telle que l'a publiée M. Robinson *. Elle a toute chance, en effet, d'avoir mieux conservé que les autres recensions l'aspect primitif du document. Je n'oserais affirmer qu'elle le reproduise tel quel dans sa teneur originale. On peut se demander s'il n'a pas subi quelques légères coupures. Ne parlons pas du début, qui est, dans toutes les recensions, fort brusque, et où manquent les questions d'usage sur l'identité des inculpés et le thème de l'accusation. Il est fort possible que l'instruction ait été commencée dans une séance préalable, qui n'est pas rappelée ici. On expliquerait ainsi que le juge ait pu, sans préliminaires, exhorter les martyrs à changer de résolution. Un détail plus significatif, c'est que Spératus ne répond jamais qu'à une question du proconsul, alors que Donata, Vestia, Secunda parlent successivement sans être interrogées. Il est vrai que Saturninus venait de dire, probablement en promenant son regard sur tous

1 Dans Texts and Studies, 1. 1, a, Cambridge, 1891.

les accusés : Nolite huius dementiae esse participes. Mais Cittinus a donné la réplique, et dans les manuscrits de Vienne et d'Évreux utilisés par Robinson, et ceux de Chartres employés par les Bollandistes, également dans le ms. 93-100 de Bruxelles, les trois martyres sont successivement interpellées par le proconsul : Tu quid dicis Donata — Tu quid dicis Vestia — Quîd tu dicis Secunda ? Ce n'est pas là du remplissage imaginé par un copiste ou un reviseur. La phrase est de style et se retrouve dans des interrogatoires comme celui des compagnons de S. Justin : 'Poucttikôç êîrapxoç rrpôç if]V Xapnà) eiTiev • Zù ri Xéyeiç XapnoO ' ; et dans la passion des saintes Agape, Irène et Chionia : AouXKnrioç eurev ' Zù ti Xéyeiç 'AYonrn, — Zù tî Xéyeiç Etpnvn, — Zù tî Xéyeiç Xiôvn. — Zù tî Xéfeiç Kacria — Zù ti Xéyeiç EÙTuxia * ; De même] dans l'enquête menée par Zénophile, celuici s'adresse à un des témoins : Tu quid dicis 3 ? Il n'est donc pas improbable que primitivement l'alternance des questions et des réponses était observée comme elle l'est dans les procès- verbaux. Les manuscrits autorisent à le dire.

Ils ne nous permettent pas d'aller plus loin et d'ajouter que la forme protocolaire éta t strictement observée dans la première rédaction de la passion. Cela n'est guère probable. Quelque discrète que soit l'intervention, la personne du rédacteur ne disparaît pas entièrement. Des phrases comme celles-ci : Satuminus proconsul dixit ceteris — et cum eo omnes consenserunt —

1 Passio Iustini, BHG. 973, 4, 2.

* Passio Agapes, Irenes, Chioniae, BHG. 34.

5 Gesta apud Zenophilum, XI, 27, Gebhardt, Acta martyr um selecta, p. 200.

iterum dixit, s'écartent du formulaire officiel. Pas plus que l'exécution, les paroles des martyrs après le prononcé de la sentence n'étaient consignées au procèsverbal. Les actes des martyrs Scillitains ne sont donc pas, dans toute la rigueur du terme, des actes proconsulaires. Ils ne reproduisent pas mot pour mot un document officiel. Peut-être même ne dérivent-ils pas d'-une telle source, à moins qu'on ne dise qu'ils ont été complétés et, par endroits, abrégés par un témoin oculaire. N'est-il pas plus naturel de penser que l'auteur de la passion a assisté au jugement, noté les réponses et inséré dans sa rédaction quelques traits insignifiants en apparence, mais qui ôtent à l'ensemble la sécheresse d'une simple sténographie ?

Les actes de Perpétue et Félicité sont, pour l'ampleur et le pathétique, le chef-d'œuvre de la littérature hagiographique '. Tout le monde les a lus, et nous pouvons nous dispenser de les résumer. Rappelons simplement les parties principales dont ils se composent : le prologue ; une courte introduction ; le récit de Perpétue, y compris ses visions jusqu'à la veille du martyre ; la vision de Saturus ; la narration du rédacteur ; l'épilogue. Dans toutes ses parties le récit est singulièrement captivant. L'absence de recherche, la vivacité des impressions, la netteté de l'exposé, la chaleur du sentiment, tout y contribue à tenir le lecteur sous le charme, et il ne faut pas d'autre preuve de la valeur et de la sincérité d'un témoin. Et en fait, jusqu'ici, on n'en exigeait point. Mais voilà que, sous

1 BHL. 6633 ; BHG. i48j.

l'influence des idées en cours, on s'est mis à suspecter la bonne foi du rédacteur, et récemment, M. Schwartz, sans dire ses raisons, a qualifié de commentarii ficti l les mémoires de Perpétue et de Saturus, les assimilant aux discours que certains auteurs mettent dans la bouche des condamnés, il n'y voit qu'un artifice destiné à produire un effet d'émotion intense.

Il ne sera pas aisé d'indiquer le modèle auquel l'auteur de la passion aurait emprunté le procédé. En hagiographie, il faut bien convenir qu'il n'a point de précurseurs, et quant à aller s'inspirer de quelque œuvre profane, qu'il y aurait d'ailleurs lieu de désigner, il en paraît si éloigné par l'absence même de préoccupations littéraires, sa langue et son style trahissent si peu tout effort de composition, qu'il faudrait des preuves solides pour faire adopter l'hypothèse d'une fiction.

On fera état, peut-être, dans les visions, de l'influence de telle scène biblique, comme le songe de Jacob, ou certains tableaux de l'Apocalypse 2. Plus d'un détail aussi est suggéré par le pasteur d'Hermas ; il en est d'autres qui trouvent leurs parallèles dans, la littérature apologétique 3. Nous ne serons pas les premiers à faire remarquer que ces ressemblances ne sont pas un obstacle à la réalité des visions, que Perpétue et Saturus ont pu avoir des rêves faits surtout de souvenirs. Les coïncidences verbales avec ces sources présumées ne sont d'ailleurs ni assez nombreuses ni assez frap-

1 De Pionio et Polycarpo, p. 23.

2 Gen. 28, 12 ; Apoc. 1, 14.

3 Cf. Robinson, Texts and Studics, t. I, 2, p. 26.

parités pour suggérer, même de loin, l'idée d'une œuvre d'érudit élaborée au milieu des livres.

Un savant s'est avisé d'appliquer aux pages dictées par Perpétue et par Saturus une méthode dont on pourrait, à la rigueur, n'attendre point de résultat, étant donné leur peu d'étendue, et qui néanmoins aboutit à confirmer les déclarations du rédacteur '. L'examen du vocabulaire et des procédés de style ont conduit à des conclusions favorables. L'usage de certains mots, un choix de tournures, l'absolue simplicité de la narration dans les deux mémoires contrastent incontestablement avec les autres parties des actes et semblent trahir une autre main. Nous n'irons pas jusqu'à dire que le rédacteur a dû respecter scrupuleusement le texte des deux documents, qu'il les a simplement insérés sans coupures ou sans retouches d'aucune sorte. Nos moyens de contrôle ne comportent pas cette précision. C'est un résultat appréciable de constater que la thèse nouvelle fait abstraction des conditions concrètes de la composition.

La recherche du véritable auteur de la passion de Perpétue a préoccupé plus d'un érudit. Les traces de Montanisme que quelques-uns ont cru relever dans le document et des ressemblances de style ont fait penser à Tertullien et il paraît bien que cette opinion gagne toujours un plus grand nombre d'adhérents '.

1 Robinson, t. c, p. 44-47.

2 Parmi les auteurs favorables à cette attribution on peut citer, après Ruinart : Zahn, Robinson, A. d'Alès (Revue d'Histoire ecclésiastique, t. VIII, 1907, p. 5-18). Contre Tertullien se prononcent K. J. Neumann et Monceaux .

Pourtant, le premier indice, tiré des tendances sectaires, s'évanouit tous les jours davantage, au moins en ce qui concerne le corps de la passion. L'examen qui vient d'en être fait tout récemment, par un bon connaisseur, conclut à l'absence de l'élément suspect dans les passages où l'on se plaisait surtout à le signaler, je veux dire les visions \

Dans la partie propre au compilateur on ne rencontre pas, il est vrai, de propositions ouvertement montanistes, mais la tendance est indéniable et le rédacteur, dans sa préface, « exprime la prétention de faire entrer dans Y instrument iim ecclesiae les visions récentes et les prophéties nouvelles a. » Où se voit la preuve que cet auteur, qui penche visiblement vers le Montanisme, n'est autre que Tertullien, c'est dans des rapprochements de style si nombreux et si caractéristiques, que l'hésitation est à peine possible, malgré l'objection tirée du silence de Tertullien, qui aurait eu tant d'occasions de se référer à son œuvre 3. Il est

1 P. de Labriolle, La crise du Montanisme (Paris, 1913), p. 539-5*

2 P. DE LABLIOLLE, t. C, p. 353.

:' La seule allusion qu'il tasse à nos martyrs se trouve dans le Dt Anima, 55 : Quotnodo Perpétua, fortissima martyr sub die passions in revelatione paradtsi solos illtc conmartyres vidit. Cette phrase prouverait contre la thèse de l'attribution à Tertullien si, comme on l'a pensé [Anal. Boll., t. XXXIII, p. 338), elle se rapporte à un passage qui se trouve dans la vision de Saturus (c. 13) et non dans celle de Perpétue. Mais on a fait remarquer (Robinson, p. 55) que Saturus n'a pas vu seulement les martyrs: et coeptmus illic multos fratres cognoscere, sed et martyres. On a donc renvoyé plutôt à la vision de Perpétue (c. 4, 8), où celle-ci voit autour du pasteur circumstantes candidati milia multa. Les martyrs

vrai que ces caractères ne se manifestent de façon à s'imposer que dans le prologue et l'épilogue. Les indices relevés dans le corps de la passion sont loin d'avoir la même portée.

Il y aurait donc lieu de se demander si Tertullien ne s'est point borné à encadrer la passion rédigée par un autre, d'une préface et d'une conclusion * ? Il s'était rendu compte, sans doute, du parti qu'il y avait à tirer de ces actes, pleins de frappantes manifestations de l'Esprit; il en aurait fait une édition, dans laquelle il ne se serait pas interdit d'introduire quelque réflexion discrète comme celle-ci : adeo in spirttu et in extasi /itérât 2. D'autre part, étant donné son tempérament, on a de la peine à se figurer qu'ayant une si bonne occasion d'accentuer ses idées, au cours d'un récit d'une certaine étendue, il en ait usé avec tant de modération. La passion de Perpétue se présente à nous, non comme un manifeste du Montanisme, mais comme une relation fidèle de ce qui s'est passé dans une communauté où les nouvelles doctrines n'étaient point sans avoir fait sentir leur influence. Que la secte ait pu s'en servir comme d'un instrument de propagande discrète, c'est ce que paraît indiquer l'intervention d'un personnage qui lui avait voué ses sympathies et qui, selon toute probabilité, n'est autre que Tertullien.

ne sont pas expressément nommés ici. Il y a lieu de se demander si Tertullien ne lisait pas, au ch. 13, avec le ms. B : coepimus illic mnltos fratres cognoscere martyres.

1 Cf. Harnack, Geschichte der altchristlichen Literaiur, t. II, 2, p. 322.

* Passio P'erpttuae, 20, 8 ; P. de Labriolle, t. c, p. 351.

Il nous est parvenu, dans un grand nombre de manuscrits, une autre forme des actes de Perpétue et Félicité * que l'on a qualifiée du nom d'actes abrégés et d'actes catholiques 2. Pour le dire tout de suite, je ne vois nulle part la trace d'un remaniement spécialement inspiré par le souci d'orthodoxie. La grande passion était relativement fort longue. Celle-ci, destinée à la lecture 5, est ramenée à des proportions moyennes. Il n'est pas interdit de penser qu'elle a été composée à l'usage d'une église dont les fidèles supportaient mal les lectures prolixes, et que peu à peu le côté pratique de cette rédaction aura fait son succès.

Il est vrai qu'elle est autre chose qu'un simple résumé. Outre les parties empruntées aux actes que nous connaissons, elle en contient qui n'y ont point de correspondant ; elle contredit formellement ce récit sur plus d'un point.

L'auteur a puisé librement dans les vieux actes, leur a pris le cadre et quelques faits, et en a négligé beaucoup d'autres. Il se sert parfois des termes mêmes du modèle ; mais le plus souvent il ne s'est soucié que de rendre le sens, approximativement. Son exemplaire était apparenté à celui qu'a suiyi J'auteur

* BHL. 6634.

5 P. Monceaux, Histoire littéraire de V Afrique chrétienne,, t. II, p. 78-82 ; Harnack, Geschichte der altchristlichen Literatur, t. II,

2> P- 373- 3 Passio, g : Horum ergo famosissimorum et beatissimorum marty-

rutn, sanctissimi fratres ..fideliter memoriis communicantes et actus

eorum in ecclesia ad aedificationem legentes.

de la version grecque *. C'est là qu'il a puisé son début, où Ton apprend que l'histoire s'est passée non à Carthage, sous Septime Sévère, mais à Thurburbo, durant la persécution de Valérien et de Gallien, double erreur qui le place, lui et le traducteur grec, à une belle distance des événements.

La partie la plus développée de la nouvelle passion est l'interrogatoire, à peine esquissé dans l'ancienne. Il est à croire que c'était là le sûr moyen d'intéresser le public. Il ne s'y rencontre aucune extravagance proprement dite, mais quelques invraisemblances bien caractérisées. A la question : « Avez-vous un mari ? » Félicité fait cette réponse peu chrétienne : Habeo qaem nunc contemno 2. La dernière tentative du père de Perpétue est racontée d'une façon qui ne laisse pas d'être touchante : Pater vero eius, iactans infantem in collo eius, et ipse cum matre et viro tenentes manum eius et fientes, osculabantur dicentes : Miserere nostri, ftlta, et vive nobiscum. Mais la scène est complètement gâtée par la manière brutale, et incompatible avec son caractère, dont Perpétue les repousse : Ai Ma proiciens infantem eosque repellens, dixit : Recedite a me, operarii iniquitatis, quia non novi vos, 'Non enim potero meliores et maiores vos facere Deo, qui me ad hanc gloriam perducere dignatus est 3.

Et puis, conçoit-on qu'à pareil moment la martyre fasse un jeu de mots sur son nom : perpétuant filiam possidebis, avec cette circonstance aggravante qu'i

1 Robinson, t. c, p. 16-20.

i Passio, 4.

"' Passio, 6.

avait déjà servi dans une réplique au proconsuK1. Tout le reste est sans originalité et nous avouons ne pas voir très bien où sont les choses « difficiles à inventer » que l'on a pu découvrir dans le morceau. Il suffisait, pour le rédiger, d'avoir lu quelques passions des martyrs, ou de connaître quelque peu la procédure, ce qui n'était pas si malaisé. Nous ne partageons donc pas l'opinion qui voudrait que le rédacteur ait eu entre les mains un autre document « qui contenait en particulier le procès-verbal complet de l'interrogatoire 2. » Notre hagiographe n'a tait que développer un thème déjà devenu banal.

On ne cherchera pas une preuve d'originalité dans les passages où il se met en contradiction avec la source. Ainsi, quand il fait de Saturus et de Saturninus deux frères, de Révocatus et de Félicité frère et sœur, il applique simplement un procédé très usité en hagiographie. S'il a une version à lui sur les supplices : Saturus et Perpétua a leonibus devorati sunt ; Saturninus vero ab ursis erutus, gladio est percussus ; Révocatus et Félicitas a leopardis gloriosum agonern impleverunt % c'est qu'il n'a eu que la préoccupation d'abréger la scène de l'amphithéâtre. Dans son empressement, il a distribué les rôles avec la dernière négligence, sans ajouter aucun élément nouveau à ceux qu'il empruntait à la source.

Ce n'est pas non plus la peine de l'excuser, comme on l'a essayé, d'avoir fait reparaître le proconsul Mi.

1 Passio, 5, 6.

2 Monceaux, t. c, p. 79-80.

5 Passio, 8.

LES PASSIONS HISTORIQUES Jl

nucius, lequel était mort et remplacé par le procurateur Hilarianus '. A qui nous dirait qu'on ne voit pas pour quel motif le rédacteur du IVe siècle aurait altéré sur tant de points les données de la grande passion *, il y aurait à répondre que le sans-gêne et la négligence sont de tradition dans le métier du remanieur, et qu'il serait illusoire de chercher des motifs raisonnés ou des intentions mystérieuses aux moindres modifications qu'ils font subir aux textes 5.

Nous ne pouvons accorder davantage que les actes abrégés sont ceux que lisait S. Augustin. L'argument tiré du jeu de mots perpétua felicitate florucrunt 4 ne porte pas. Ce n'est pas l'interrogatoire de Perpétue qui a dû le lui suggérer. La simple rencontre des deux noms suffisait bien pour cela. On dit encore que « Saint

1 M. Monceaux, t. c, p. 79, est d'avis qu'il y a deux traditions en présence, l'une qui nomme Minucius, l'aube qui nomme Hilarianus. « Pour les concilier, dit-il, il suffit d'admettre qu'en réalité l'enquête fut commencée par Minucius et terminée par Hiiarianus. » C'est là un expédient auquel on n'a recours qu'à l'extrémité, lorsque vraiment on a affaire à deux traditions d'égale valeur. Ici il s'agit d'une tradition et d'une erreur.

* Monceaux, t. c, p. 80.

3 On a un exemple de la liberté que prennent les hagiographes avec les textes dans certains résumés de la passion de Perpétue dans dans les synaxaires. Voir, par exemple, celui où Dinocrate, qui était mort, est placé èv irèpa qpu\aKf|. Synax. Bccl. CP.y p. 439-40. Il est utile de rappeler qu'en général ce genre de textes ne se prête pas à des recherches très délicates. Dans le synaxaire dit ménologe de Basile, le mot scala (4, 3) est reproduit sous sa lorme latine aKCÎXa. M. Robinson, t. c, p. 22, avait cru pouvoir en conclure que le résumé est indépendant du texte grec, qui porte K\iuciKa xa\K?|v. Mais la notice que nous avons citée emploie ces mêmes mots. Il est donc probable que l'emploi de 0Kd\a est dû au caprice d'un copiste.

* Sermo 280, 1. Cf. Scrmo 282, 1, 3. P. L., t. XXXVIII, pp. 1281, 1285, 1286.

Augustin mentionne un document; lu à l'église, qui ne pouvait être la Passio montaniste *. » De cette mention nous conclurons plutôt que, pas plus que nous, S. Augustin ne regardait comme montanistes les grands actes de Perpétue et de Félicité. Car c'était bien cette pièce-là qui se lisait dans son église. Rappelant l'attitude de Perpétue vis-à-vis de son père, il dit : Tanta patri moderatione respondit, ut nec praeceptum violaret quo debetur honor parentibus nec dolis cederet 2. La Perpétue des actes abrégés ne se distingue pas précisément, on l'a vu, par la modération de son langage et. la délicatesse de ses sentiments. Ce qui suit d'ailleurs, ne laissera aucun doute : Qui \inimicus] superaïus, eumdem patrem dus virga percuti fecit... ibi vero doluit Ma sertis parentis iniuriam. Ce trait appartient exclusivement à la passion antique 3.

Les saints Montanus, Lucius et leurs compagnons souffrirent pour la foi à Carthage plus d'un demi-siècle après Perpétue et Félicité. Mais il y a de telles affinités entre la passion de ces dernières et la Passio Montant * qu'on ne saurait logiquement séparer l'étude de ces deux documents.

1 Monceaux, t. c , p. 78, n. 2.

2 Sermo 281, 2, P. I., t. XXVIII, p. 1284.

3 Passio BHL. 6633, 6. 5.

1 BHL. 6009. Outre la préface de M. P. Franchi de' Cas-alieri à son édition, voir aussi ses Note agiograftche dans Studi c testi, t. XXII, pp. 3-31, 111-14.

Une première analogie consiste en ce que toute la première partie de la Passio Montant est faite d'une lettre, rédigée par un des martyrs au nom de tous. Voici ce qu'elle nous apprend.

A la suite d'une émeute populaire contre le gouverneur, les chrétiens furent en butte à des violences. Lucien, Montanus, Flavianus, Iùlianus, Victoricus, Primolus, Remis et Donatianus sont arrêtés, gardés provisoirement, menacés d'être brûlés vifs, enfin, mis en prison. Renus est favorisé d'un songe qui réjouit les martyrs. Tout à coup ceux-ci sont appelés et menés devant le juge. Après l'audience ils sont reconduits à la prison, où les attend la torture, longtemps prolongée, de la faim et de la soif. Ici se placent deux visions, l'une du prêtre Victor, qui souffrit le martyre aussitôt après, l'autre de Quartillosia, femme et mère de deux martyrs. Le prêtre Lucius, le sous-diacre Hérennianus et le catéchumène Ianuar.ius sont autorisés à introduire dans la prison quelques provisions. La lettre se termine par une vive exhortation à la charité et à la concorde, appuyée par le récit d'une vision de Montanus. C'est à la demande de ce dernier que l'auteur anonyme prend la plume pour compléter la relation.

Après plusieurs mois de détention, les martyrs, à l'exception de Flavianus, qui est ramené en prison, sont condamnés à mort et aussitôt envoyés au supplice. Lucius précède, suivent Julianus et Victoricus. En route, ils s'entretiennent simplement avec les frères accourus de toutes parts. Montanus leur adresse de plus longues recommandations. Au moment de mourir, il fait une prière et demande à Dieu que dans trois jours il soit donné à Flavianus de le rejoindre. La moitié

du bandeau qui doit lui couvrir les yeux sera réservée pour son ami. La mère de Flavianus souhaite, elle aussi pour son fils l'honneur du martyre.

Le troisième jour Flavianus comparaît de nouveau. Ses amis et ses disciples, des païens sans doute, ont recours, pour le sauver, à tous les moyens, jusqu'à essayer de faire croire qu'il a menti en se déclarant diacre. Mais il proteste, et le juge le condamne. En attendant le supplice, il recommande de compléter la lettre des martyrs et d'y ajouter ses visions. Amené au lieu de l'exécution, il adresse la parole aux assistants et désigne au suffrage des fidèles, pour le siège de Carthage, le prêtre Lucien.

Ni le rédacteur de la passion ni l'auteur de la lettre des martyrs ne se nomment. Pour ce dernier, il n'est pas difficile de deviner qui il est : c'est Flavianus. C'est de lui que notre hagiographie tient le mandat de compléter le premier écrit': Hoc nobis munies iniunxit ut quicquid litteris eorum deesset adderemus ' et il en parle comme de son œuvre propre : sic effectuai est ut iuberet haec scribi et ad propria verba /coniungi - .

Le style de la Passio Montant et Luai, on l'a démontré dans le détail •", se ressent beaucoup de l'influence de Cyprien. Mais cette dépendance toute superficielle n'est pas de nature à atteindre le fond des choses ni à modifier notre jugement sur la portée historique du morceau. Ses rapports avec la Passio Perpetuae sont

1 Passio, 12.

s Passio, ai. Cf. P. Franchi, Studi e testi, t. c, p. 18-19. s P. Franchi, Gli atti dei SS. Montano, Lucio e compagni, pp. 2-5,. et les tables.

beaucoup plus intimes, à ce point que sur quelques savants elle a produit l'effet d'un simple pastiche '. Il n'y pas qu'une pure ressemblance de forme. Une relation auto-biographique incorporée dans la rédaction, la place considérable donnée aux visions, et l'air de famille qu'elles ont avec les visions de Perpétue et de Saturus, la description de la prison, des manières de parler identiques, tant de traits communs avec la passion de Perpétue, constituent une fâcheuse prévention. Surtout lorsque la ressemblance va aussi loin que dans cette phrase : et continuo eadem die subito rapti sumus -*d procuratorem qui defuncti proconsulis partes adtninistrabat*, dont tous les éléments se retrouvent dans la passion de Perpétue : Alio die cum pranderemus, subito rapti sumus ut audiremur... et Hilarianus pro curai or , quiiunc loco proconsulis Minuci Timiniani dejuncti ius gladii acceperat5. Est-il vraisemblable qu'à tant d'autres coïncidences vienne encore s'ajouter la circonstance fortuite d'un intérim dans le gouvernement, et d'un intérim confié les deux fois, à un procurateur, ce qui n'était pas normal * ?

Ici pourtant, il faut se rendre à l'évidence. Les faits se passent peu après le martyre de Cyprien, et le proconsul qui le jugea, Galerius Maximus, mourut

1 j. R. Harris - S. K. Gifford, The Acts of the martyrdom of Perpétua and Félicitas (London. 1890), p. 27. V. Schultze, dans Theologisches LiUraturblatt, 1899, p. 471.

2 Passio Montant et Lucii, 6.

3 Passio Perpetuae, 6.

* Pallu de Lessbrt, Fastes des provinces africaines, 1. 1, pp. 23S,

en fonctions peu de jours après sa victime *. Ce n'est pas contre lui que peut avoir été dirigé l'attentat dont fut l'objet le praeses mentionné dans la Passio Montani, car les actes de Cyprien disent clairement qu'il est mort de maladie a. Rien n'empêche de reconnaître en ce magistrat impopulaire le procurateur qui remplaça provisoirement le proconsul décédé, et de retenir le trait comme historique.

La difficulté tirée des visions n'est pas non plus bien redoutable. Certes, si elles ne sont pas calquées sur celles de Perpétue et de Saturus, les réminiscences ne manquent pas. Est-il fort étonnant que des chrétiens familiarisés avec le récit fameux qu'ils avaient souvent entendu lire, des hommes qui se nourrissaient peut-être de cette lecture comme étant la meilleure préparation au martyre, aient été hantés dans leurs rêves par les images gracieuses et consolantes qu'elle évoquait à leurs yeux ? qu'un lettré, comme Flavianus, se soit constamment inspiré d'un texte qu'il savait sans doute par cœur ?

Car tel est le cachet du récit dans toutes ses parties, que l'on ne peut s'arrêter à l'hypothèse d'une laborieuse imitation littéraire. Malgré les entraves du style, l'exposé des événements se développe avec aisance et naturel. Nulle part l'attention n'est distraite par des détails de pur remplissage ou par des scènes banales sur lesquelles les rédacteurs livrés à leur imagination ne manquent pas d'appuyer. L'interrogatoire

1 Passio Cypnani, BHL. 2037, 5.

2 Sur tout ceci voir P. Franchi, dans Studi e testi, t. XXII, p. 13-16.

est à peine esquissé, et du supplice il est tout juste fait mention. En revanche il y a une foule de traits auxquels un faussaire pouvait difficilement songer. Ainsi ce fait, assurément rare dans les actes des martyrs, d'un accusé que ses amis travaillent à sauver, et dont le jugement est provisoirement différé ; et cet artifice auquel ils ont recours et que le martyr est lui-même obligé de dévoiler, d'une fausse notoria produite à cet effet. On a fait remarquer aussi avec raison qu'un simple plagiaire aurait mis les visions sur le compte des martyrs de premier plan, comme on le voit dans le modèle, au lieu de les attribuer à des personnages secondaires, Renus, Victor, Quartillosia, dont il ne sera plus question ensuite. Bien d'autres particularités ont été mises en lumière, prouvant toutes que nous pouvons continuer à lire la Passio Montani comme un monument authentique de la persécution de Valérien.

A la question de savoir si au moins la forme épistolaire donnée à la première partie de la passion n'est pas un artifice de rédaction suggéré par la passion de Perpétue, il a été opposé un argument ingénieux tiré du rythme des cadences à la fin des périodes ou avant les pauses, procédé de style emprunté à Cyprien par le rédacteur de la passion '. Le système adopté a été scrupuleusement observé par l'auteur lorsqu'il parle en son nom. Dans les autres parties du texte, il y a de très nombreuses dérogations à la règle, que la lecture à haute voix rend surtout sensibles2. C'est

1 Wilamowitz-Moellbndorff, Lesefriichte dans Hermès, t. XXXIV (1898), p. au ; P. Franchi, dans Studi e testi, t. III, p. 8-10.

2 Wilamowitz, t. c, p. 314.

y8 LES PASSIONS DES MARTYRS

principalement dans les visions, tant du commencement que de la fin, que se manifeste cette irrégularité. Ceci permettrait de conclure que la lettre des martyrs n'a pas été insérée textuellement, que le rédacteur a unifié le st\ie de toutes les parties, sauf des visions, considérées comme plus importantes et plus vénérables.

Nous ajouterons encore ftne remarque analogue à celle qui a été faite à propos des actes de S. Pionius. Si l'auteur de la P.issio Montant avait imaginé de toutes . pièces la lettre des martyrs, il n'y aurait pas introduit un personnage comme Remis, qu'il perd de vue dans la suite, ou bien il aurait pris soin de nous dire ce qu'il est devenu. Son silence s'explique bien mieux dans la supposition d'un document rédigé par autrui.

La Passio Mariant et Iacobi ' est de la même époque et aussi ,de la même école que les actes deMontanus*. Pas plus que ceux-ci, elle n'a trouvé grâ( e devant certains critiques5 qui déduisent des analogies de ces deux textes l'existence d'un genre spécial mais artificiel, ayant pris naissance en Afrique sous l'influence de la passion de Perpétue.

i BHL. 131.

* On a essayé de démontrer que les deux Passions sont l'œuvre d'un seul hagiographe, à qui l'on attribue également certains traités anonymes publiés dans l'appendice des œuvres de S. Cyprien, et cet auteur ne serait autre que le diacre Pontius, que nous aurons l'occasion de citer plus loin. Voir A. d'Alès, Le diacre Pontius, dans Recherches de science religieuse, t. IX (1918), p. 319-78. Aucun des arguments apportés en faveur de cette double thèse ne nous a paru décisif.

s V. Schultze, dans Thcologisches Literaturblatt, 1899, p. 471 ; R. Reitzenstein, Die Nachrichten iiber den Tod Cvprtans, p. 51.

Les ressemblances de style et d'allure sont indéniables. La place considérable donnée aux visions, l'absence d'interrogatoire sont des particularités communes aux deux relations, et ce ne sont pas les seules. Mais à côté de cela, quelles différences et comme il est évident qu'elles sont indépendantes et inspirées directement par les événements.

Les deux martyrs sont en voyage en compagnie de l'auteur de la passion. On s'arrête pour loger dans un endroit voisin de Cirta, nommé Muguae. Tandis qu'ils sont là, ils voient arriver deux évêques, Agapius et Secundinus, rappelés d'exil ; ils vont repasser en jugement et seront exécutés. Deux jours après le départ des évêques tous les chrétiens surpris dans la même ferme sont arrêtés avec les martyrs et conduits à Cirta. Interrogé par le magistrat, Jacques avoue sa qualité de diacre. A Marianus qui se disait lecteur, et il l'était en effet, on fit subir la torture. Tous deux sont conduits en prison.

Durant son sommeil, Marianus est consolé par une vision, dont il raconte les détails. Alors Jacques se souvient d'avoir eu lui aussi durant son voyage un rêve qui lui présageait le martyre. Un de leurs compagnons de captivité, Aemilianus, chevalier romain, fait connaître à son tour la vision dont il a été favorisé.

Les saints sont bientôt appelés à l'audience publique, puis envoyés à Lambèse avec un rapport au gouverneur. Un des assistants qui avait attiré l'attention des païens, fut interrogé, confessa la foi et leur fut adjoint. Les laïques furent séparés des clercs et pendant plusieurs jours les exécutions se succédèrent.

Tandis que nos martyrs attendent dans la prison,

Agapius se montre à Jacques durant son sommeil, et lui promet la couronne pour le lendemain. Et en effet, au jour indiqué, Jacques et les autres clercs sont appelés au tribunal et condamnés à mort. Conduits au bord d'une rivière, ils furent placés par ordre pour faciliter la tâche du bourreau. Les bandeaux qui couvraient leurs yeux ne leur voilaient pas les visions prophétiques, dont Marianus indiqua la signification. Tous furent décapités et les corps jetés dans la rivière.

Cette histoire9 dont le détail est très précis, malgré quelque recherche dans le style, ressemble aussi peu que possible au contenu des actes de Montanus et Lucius, de Perpétue et Félicité. Elle cadre d'ailleurs parfaitement avec les données historiques sur la persécution de Valérien. Le cas des évêques Agapius et Secundinus est exactement celui de S. Cyprien, d'abord exilé, puis rappelé et aussitôt condamné à mort, comme le prescrivait pour les évêques, les prêtres et les diacres l'édit de 258 l.

La procédure suivie à Cirta s'explique fort bien. Le magistrat, qui n'avait pas le droit de glaive, se borne à instruire la cause. Marianus est soupçonné de vouloir échapper à la peine en déclarant un grade ecclésiastique inférieur au diaconat. On lui applique la torture, pour lui arracher des aveux qui le feront tomber sous la loi. La confession de Jacques le désigne du premier coup pour le dernier supplice et rend la torture superflue. La persécution n'atteignait pas absolument, toutes les classes, sans quoi l'auteur de la

3 P. Franchi, dans Studi e Testi, t. III (Roma, 1900), p. 16.

LES PASSIONS HISTORIQUES 8l

passion, arrêté en même temps que les martyrs, n'aurait pas échappé et les chrétiens n'auraient pu se porter en toule au lieu de l'exécution '.

On ne cherchera pas d'objection contre le caractère historique de la passion dans l'inscription gravée sur le rocher près de Cirta sur les bords de l'Amsaga (Roummel) : IIII nonas septembres passione marturorum Hortensium Mariant et Iacobi, Dati, lapin 2... Ce texte semble n'avoir d'autre signification que de désigner à la vénération des fidèles l'endroit sanctifié par le sang des martyrs. Il serait en contradiction avec la passion d'après laquelle Marianus et Jacques sont tombés aux environs, de Lambèse.

Remarquez que la date n'est pas celle du martyre de nos saints, dont la fête se faisait le 6 mai. D'autre part il n'est pas naturel de penser qu'il puisse y avoir eu un autre groupe de martyrs Hortenses, ayant précisément les mêmes chefs Marianus et Jacques. On peut choisir entre deux solutions. Le 2 septembre serait le jour de la commémoraison collective d'une série de martyrs originaires de Horta, localité d'ailleurs inconnue, et notamment de Marianus et de Jacques 3. Mais qui aurait songé à placer à pareil endroit une inscription de ce genre ? Ou bien l'inscription enregistrerait une légende topographique*. Alors, que signifie la date ?

1 P. Franchi, t. c. p. 17-18.

2 P. Monceaux, Enquête sur Vcpigraph'u chrétienne a'AJrique, n.

3 Cf. P. Franchi, t. c. p. ai-a6.

* Les origines du culte des martyrs, p. 435-36.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le texte épigraphique est d'époque tardive tandis que la passion est antique et que le contrôle de l'histoire la met dans un jour favorable. Evidemment le choix des détails, le relief plus ou moins accentué de certaines parties, sans parler du style, peuvent relever d'une influence littéraire qui se rattacherait à la passion de Perpétue. En ce qui concerne notamment les visions ou lés rêves, il faut tenir compte aussi des idées du temps.

On attachait à ces manifestations un caractère sacré que nous sommes portés à ne point leur reconnaître ; à cette époque et dans ce pays, elles avaient une incontestable importance aux yeux des chrétiens. Un hagiographie qui avait lu la passion de Perpétue ne pouvait oublier cet élément d'intérêt et d'édification, mais il n'était pas réduit à l'inventer. Les visions racontées dans la passion de Marianus et Jacques ont leur cachet propre, et on n'est pas admis à prétendre qu'elles ont été copiées sur d'autres.

Les actes proconsulaires de S. Cyprien ont été plus d'une fois reproduits en ces derniers temps, d'après l'édition de Hartel. Combien elle est défectueuse, combien insuffisante en est la base manuscrite, c'est ce que vient de démontrer M. Reitzenstein, après avoir collationné un bon nombre de manuscrits négligés jusqu'ici 4. Pour se rendre compte du résultat de ses recherches, il faut avoir

1 Die Nachrichten iïber den Tod Cyprians dans Sitznngsberichte der Heidelberger Akademie, Phil.-hist. Klasse, 1913, 14. L'article des Nachrichten de Gôttingen, 1919, p. 177-219, ne nous est point parvenu en temps utile.

devant les yeux la division des actes, tels qu'ils se lisent communément, en trois parties principales :

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