ANCIEN-EMPIRE
Relativement à l'Ancien-Empire, la série monumentale et les listes offrent encore un bien plus grand nombre de lacunes, et la possibilité d'arriver à des dates précises reste beaucoup plus précaire. Ici, il faut tailler à grands traits.
On peut cependant saisir dans cette phase historique, dont la durée a été fort longue, quelques groupements de consistance suffisante. Par exemple l'époque de la XIIe dynastie, qui nous a laissé des monuments et des papyrus. Cette dynastie, qui compte huit rois, a occupé le trône pendant 215 ans '). Manéthon enregistre ensuite, avant d'arriver aux Pasteurs, une treizième dynastie, diospolite, de 60 rois et une quatorzième dynastie, xoïte, de 76 rois, mais il ne cite aucun des noms de ces familles, pour lesquelles i! faudrait trouver un espace de 957 ans, ou tout au moins de 484 ans, si elles ont été contemporaines. Quoique cette contemporanéité soit peu vraisemblable, surtout dés le début de la XIIIe dynastie, il est prudent de ne point accepter ici le chiffre le plus élevé. M. de Rongé a d'ailleurs signalé des preuves monumentales de la puissance des Sevekhotep, qui régnaient en maîtres depuis les rives de la Méditerranée jusqu'aux confins de la Nubie. Il a montré aussi, en expliquant une stèle du Musée de Leide, que ces Pharaons ont été les successeurs immédiats de ceux de la XIIe dynastie. Nous sommes donc bien encore sur le terrain des réalités historiques.
Entre Ménés et Amenemha I, le premier Pharaon de la XII dynastie, les listes de Manéthon placent plus de cent règnes. Ce chiffre considérable a effrayé les chronologistes, qui se sont efforcés de l'atténuer, au moyen de l'exclusion de certaines dynasties supposées collatérales. Le procédé est loin d'offrir une base solide. Tout au moins il n'est plus possible de contester les cinquante-huit Pharaons antérieurs à Amenemha 1, dont la table d'Àbydos nous a livré les cartouches intacts. Or, comme on l'a bien fait remarquer, ces listes monumentales n'ont pas été dressées dans un but historique. Le Pharaon, qui les faisait graver n'avait point en vue d'établir un tableau complet des rois ses prédécesseurs; il se bornait à choisir parmi ces monarques ceux auxquels il lui convenait de présenter l'hommage religieux. C'est pour
') Voir Lepsius, Ueber die zw'àlfte aegi/pt. Dynastie.
ce motif, que les monuments de ce genre ne nous donnent jamais ni la série entière, ni même l'ordre chronologique des règnes,,
il est un fait universellement admis, c'est que Ménès réunit sous son sceptre la Haute et la Basse-Egypte. Sur le papyrus de Turin, il commence la série des rois, avec le double titre fV§^ , qui indique cette concentration du pouvoir dans les mains d'un souverain unique. Les plus anciens monuments que nous possédons ne remontent pas jusqu'à Ménès, mais nous en avons de Khoufou (Chéops), de Menkara, (Mycérinus), de Snefrou, etc. Or, ces Pharaons portent le double titre; ils ont de plus une cour organisée et des fonctionnaires qualifiés d'après un formulaire qui ne cessa pas d'être employé. On y trouve les fils royaux, les amis royaux, les scribes royaux, les architectes royaux, etc. et ces titres sont écrits au moyen du mot ^ ^ , qui désignait spécialement la royauté sur la Haute-Egypte. Il est conséquemment permis de conclure qu'à l'époque du commencement de la IVe dynastie et avant la construction des grandes pyramides, la soumission de la Haute-Egypte aux maîtres de Memphis n'était pas un fait de date récentes L'unité de l'empire était depuis longtemps constituée; et l'Egypte se donnait à elle-même le nom de ; , pays double, par lequel elle n'a pas cessé d'être désignée jusqu'à Isa cliûte définitive.
Cette unité a pu être interrompue par les révolutions ou par les guerres; il n'est donc pas impossible que certains Pharaons, certaines dynasties même, n'aient régné collatéralement. Mais un tel état de choses constituait toujours une situation violente et exceptionnelle; c'était l'asservissement d'une partie du pays à des usurpateurs, et l'amoindrisement de l'autorité légitime. On peut donc être bien convaincu qu'aucun souverain de l'Egypte n'a jamais associé dans le même culte les rois de doux dynasties contemporaines. Au contraire l'examen des tables royales tend à prouver que les Pharaons dont l'autorité avait été tenue en échec étaient eux-mêmes exceptés de l'hommage, malgré leur légitimité. C'est pour ce motif que cette riche liste d'Abydos franchit d'un seul bond tout l'espace qui sépare Amenemha IV d 'Ah mes 1. rejetant ainsi dans le même oubli les dynasties qui se laissèrent vaincre par les Pasteurs, et le belliqueux Sekenen-Ra qui commença contre ces Barbares une guerre heureuse, bientôt suivie de leur expulsion définitive sous son successeur.
Ainsi donc, les cinquante-huit cartouches royaux de la nouvelle table d'Abydos s'appliquent bien réellement à cinquante-huit souverains distincts ayant
régné, dans l'Ancien-Empire, depuis Mènes jusqu'à Amenemha I. Mais ce chiffre de cinquante- huit rois ne représente nullement la série complète, surtout à partir de la septième dynastie. De même que la liste monumentale passe entièrement six dynasties après la douzième, elle semble ne pas tenu grand compte des cinq dynasties immédiatement antérieures, parmi lesquelles elle se borne à choisir dix-neuf noms. Les monuments nous permettent d'y ajouter en toute sécurité un certain nombre de règnes, ceux des Entef en particulier.
Au-delà de la septième dynastie les documents prennent plus de précision. Les listes manéthoniennes inscrivent 49 rois dans les six premières. Si les trente-neuf cartouches que donne la table d'Abydos pour la même période, ne prouvent pas absolument l'exactitude du chiffre indiqué par l'annaliste égypto-grec, du moins elles suffisent pour attester sa sincérité, et pour le laver des reproches d'exagération que la critique incompétente ne lui a pas ménagés.
L'étude des monuments qu'on peut attribuer à ces six premières dynasties fait l'objet d'un mémoire très intéressant et très sagement ordonné de M. le vicomte de Rougé '). Le savant égyptologue semble se défendre de tout entraînement enthousiaste, et n'employer qu'avec de minutieuses précautions les titres qu'il interroge. Aussi les résultats, qu'il annonce, s'imposentils d'eux-mêmes à la confiance des savants. On admettra donc sans difficulté son assertion que les monuments permettent d'élever à 45 noms la liste des règnes, dont la table d'Abydos ne nous donne que 39 2).
Dans l'Ancien -Empire on distingue ainsi quatre époques principales, savoir : 1°. L'intervalle qui sépare l'invasion des Pasteurs, de la fin de la douzième dynastie; à cette époque appartiennent les règnes des Sevekhotep et des Neferhotep, connus par les monuments. On a la preuve que le troisième Sevekhotep gouvernait l'Egypte entière. La même autorité a été également exercée par un Pharaon, dont M. Mariette a retrouvé le colosse dans les fouilles de Tanis 3). Ce monarque, dont le prénom royal est Smenkh-ka-ra, régnait très certainement avant l'invasion des Pasteurs. Si les derniers temps
*) Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières Dynasties, Paris 1866 î) De Rougé, 1. 1. p. 160.
3) Lettre à M. de Bougé sur les fouilles de Tanis. Revue Arch., nouvelle série, III, p. 91.
de cette première époque se confondent avec les débuts de la domination des Pasteurs, il est certain tout au moins qu'il en est autrement du commencement de la XIIIe dynastie. De là cette conséquence que le gouvernement des pharaons de l'Ancien-Empire s'est continué après la fin de la XII dynastie.
2°. La douzième dynastie, composée de huit rois, ayant régné 213 ans.
5°. La période qui s'étend de la fin de la VIe dynastie, au commencement de la XIIe. Nous ne possédons jusqu'à présent, relativement à cette époque, que des séries royales très incomplètes, bien que nous soyons en mesure d'ajouter un certain nombre de noms aux dix-neuf cartouches de la table d'Abydos.
4°. Enfin la durée des six premières dynasties comprenant environ 45 rècmes consécutifs.
Au moyen des documents originaux connus jusqu'ici, il n'est pas possible de tenter, avec quelque chance d'exactitude, la supputation de la durée précise de trois do ces subdivisions de l'Ancien-Empire. Les calculs fondés sur l'accord prétendu des listes entre elles et avec les monuments, exigent des remaniements et des hypothèses, dont les résultats ne s'imposent pas à la critique. Gomme il n'est nullement improbable que de nouvelles sources d'information s'offriront à nous, on ne peut agir que très sagement en s'abstenant de chercher dès à présent des solutions visant à une grande exactitude.
Toutefois, il faut bien reconnaître, au moins d'une manière générale, les exigences des titres que nous avons sous les yeux. A ce point de vue la saine critique permet d'accueillir comme probable le calcul rapporté par le Syncelle, d'après lequel Manéthon aurait attribué aux cent-treize générations mentionnées dans ses trois livres une durée totale de 3555 ans. M. de Bunsen pense que l'historien égypto-grec a ici en vue l'intervalle qui sépare l'accession de Menés au trône, de la mort du dernier souverain national, Nectanebo II. Celte opinion est extrêmement vraisemblable. Ménès aurait ainsi régné au 50e siècle avant notre ère. Le Nouvel-Empire ayant duré près de dix-sept siècles, en y comprenant les Lagides, il resterait pour la domination des Pasteurs et pour tout l'Ancien-Empire environ vingt-deux ou vingt-trois siècles. Ces chiffres ne sont que de larges approximations; ils ont besoin d'être corroborés par des preuves monumentales: mais dans tous les cas, ils sont loin d'être les résultats d'un parti pris., d'un enthousiasme aveugle pour l'extrême antiquité de l'Egypte. Il n'est plus permis de les corn bal Ire en refusant toute autorité à Manéthon. Cet historien peut être
discuté, mais non pas repoussé hors du débat. C'est seulement avec l'assistance des monuments originaux qu'on pourra le rectifier et le compléter; quant à présent les informations puisées à ces sources sûres, si elles le contredisent dans beaucoup de détails, justifient bien les traits généraux de son histoire, et ne permettent plus de douter de l'authenticité des documents dans lesquels il a puisé.