EXTRAITS DE MANÉTHON
Nous allons examiner successivement les renseignements fournis par les divers abréviateurs de Manéthon :
Témoignage (T Africain.
»XVe Dynastie, des Pasteurs.
» C'étaient des Phéniciens, rois étrangers, qui occupèrent Memphis et bâtirent une ville dans le nome Séthroite, d'où ayant fait une invasion, ils »assujétirent les Egyptiens.
»Le premier de ces rois, Saïlès régna 19 ans. C'est de lui que le nome »des Saïtcs a pris son nom.
LETTEBK. VERH. DER KON1NKL. AKADEMIE. DE EL IV.
» Le second, Bnôn 44 ans.
» Le troisième, Pakhnan .... 61 »
» Le quatrième, Staan 50 »
»Le cinquième, Arkhlès .... 49 »
» Le sixième, Aphobis 61 »
Ensemble '284 ans.
»XVIe Dynastie.
»5'2 autres rois Pasteurs, ayant régné 518 ans.
»XVHe Dynastie.
»45 Autres rois Pasteurs et 45 Thébains-diospolites. «Ensemble les Pasteurs et les Thébains régnèrent 151 ans."
Témoignage d'Eusèbe.
Dans sa Chronique cet historien admet:
Une quinzième dynastie de rois diospolites ayant régné 210 ans, ou d'après le Syncelle, 250 ans.
Une seizième dynastie de rois thébains ayant régné 190 ans.
Il introduit alors une dix-septième dynastie composée des rois Pasteurs de la quinzième dynastie d'Africain:
«XVIIe dynastie, des Pasteurs, qui étaient des frères phéniciens et des »rois étrangers, et qui occupèrent Memphis. Le premier de ceux-ci, Saïtès, «régna 19 ans; de lui le nome saïte prit son nom. Les mômes fondèrent «dans le nome séthroïte une ville, d'où ayant fait une incursion, ils assujé-
» tirent les Egyptiens.
«Le second, Bnôn 40 ans.
» Ensuite Arkhlès 50 »
» Aphophis 14 «
Total 105 ans.
«On estime que c'est de leur temps que Joseph a gouverné les Egyptiens." Telle est la donnée de la version arménienne d'Eusèbe. Le texte grec est un peu différent, en ce qu'il place les rois Pasteurs dans l'ordre suivant:
Saitès 19 ans.
Bnôn 40 (ou 45) ans.
Aphobis 14 ans.
Ensuite Arkhlès 50 »
Ensemble 105 ans.
Témoignage de Josèphe.
Les renseignements que nous donne cet historien sont de beaucoup les plus importants et les plus corrects de tous ceux que nous possédons par les sources classiques. Je citerai en entier le passage qu'il consacre aux Pasteurs dans sa réponse à Apion.
«Manéthon fut de race égyptienne et très- versé dans l'érudition grecque, » puisqu'on sait qu'il a écrit en grec l'histoire de sa patrie, qu'il dit avoir » tirée des livres sacrés. Il a également convaincu en plusieurs endroits lié— »rodote de fausseté par ignorance relativement aux choses égyptiennes. Ce »Manéthon a certainement ainsi parlé de nous dans son second livre des «Histoires égyptiennes. (Je rapporte ses propres paroles pour l'appeler en «témoignage) :
)>»II y eut un roi nommé Timaos, au temps duquel Dieu, pour je ne sais »»quel motif étant plus irrité contre nous, des hommes de race ignoble venus »»du côté de l'orient, remplis d'audace, se jetèrent inopinément, sur ce pays, »»et le subjuguèrent facilement et sans combat. Après la soumission de ses » «princes, ils incendièrent avec cruauté les villes, et renversèrent les temples »»des dieux; de plus, ils se conduisirent de la manière la plus barbare con- »»tre les habitants du pays, faisant périr les uns, et réduisant en esclavage »»lcs femmes et les enfants des autres. Enfin ils firent roi l'un d'entr'eux, »»donl le nom était Salatis. Celui-ci résidait à Memphis, percevant des tributs »»sur la Haute- et sur la Basse-Egypte, et laissant des garnisons dans les » «lieux les plus convenables. Il fortifia surtout le côté de l'orient, prévoyant »»que les Assyriens, alors les plus puissants, pourraient avoir envie d'envahir »»ce royaume.
»» Ayant trouvé, dans le nome sétbroïte, une ville d'une situation tres- »» favorable, à l'orient de la branche bubastite du Nil, laquelle d'après une ««ancienne tradition théologique était nommée Avaris, il la rebâtit et la mu- >>»nit de murailles très-fortes, en y plaçant pour la garder jusqu'à 240,000 »» hommes; il y venait au temps de l'été, afin de pourvoir au mesurage des » » blés et à la solde de ses mercenaires, ainsi qu'aux exercices militaires de » «ses troupes, de manière à tenir en respect les étrangers.
»»U mourut après avoir régné 19 ans.
»» Après celui-ci un autre, nommé Beon, régna 44 ans.
» «Après lequel un autre,, nommé Apakhnas, régna 36 ans et 7 mois.
»» Ensuite aussi Apophis 51 ans, et Jannas 50 ans et 1 mois. »» Après tous enfin, Assès, 49 ans et 2 mois.
»»Ces six furent leurs premiers princes; ils firent constamment la guerre, )> «animés par un grand désir d'anéantir radicalement l'Egypte."
»Leur peuple entier fut appelé Hyksos, c'est-à-dire rois pasteurs. Car nHyk dans la langue sacrée signifie roi, et sos, selon le dialecte vulgaire, »pasleur ou pasteurs. De là le mot composé Hyksos. Il en est qui prétendent »que c'étaient des Arabes.
» D'après un autre texte, par ce nom de Hyksos on ne devrait pas enten- »dre des rois, mais au contraire des captifs pasteurs. En effet, en égyptien nïhjh ou llah, avec aspiration, signifie positivement captifs. Ceci me paraît «beaucoup plus vraisemblable et plus d'accord avec l'histoire ancienne. Il »(Manélhon) dit que les six rois susnommés des Pasteurs et ceux qui leur «succédèrent dominèrent l'Egypte pendant 511 ans. Alors les rois de la »Thébaïde et du reste de l'Egypte entreprirent une expédition contre les «Pasteurs, et une guerre rude et de longue durée eut lieu entre eux. Mais, «sous un roi nommé Misphragmuthosis, ces Pasteurs furent vaincus et, rc- » poussés du reste de l'Egypte, ils furent renfermés en un lieu, dont le cir- » cuit était de dix mille aroures. Ce lieu était nommé Avaris. Manéthon dit «que les Pasteurs le fermèrent et le fortifièrent tout entier au moyen d'un «grand mur solidement construit, afin de pouvoir y garder en toute sécurité «leurs biens et le produit de leurs rapines; mais que Thuthmosis, fils de «Misphragmuthosis, assiégea leurs murailles avec une armée de 480,000 hom- «mes, et tâcha de les expulser par la force; mais que, désespérant de l'issue «du siège, il traita avec eux sous la condition que, quittant l'Egypte, ils se «retireraient sans dommage où bon leur semblerait; que par suite, au nom- «bre de près de 240,000, ils partirent de l'Egypte avec leurs familles et «leurs biens, selon le traité, et se dirigèrent par le désert vers la Syrie; »et que, redoutant la puissance des Assyriens, qui dominaient alors en Asie, «ils fondèrent, dans le pays que nous nommons aujourd'hui la Judée, une «ville capable de contenir un aussi grand nombre d'hommes, et l'appelèrent «Hierosolyma.
«Dans un autre exemplaire des choses de l'Egypte, Manéthon dit que cette «nation, nommée Pasteurs, était regardée comme des captifs dans leurs li- «vres sacrés; ce qui est exact, car l'occupation primitive de nos antiques » aïeux était de faire paître des troupeaux; et comme ils menaient une vie
» pastorale, on les nommait, à cause de cela, Pasteurs. De même ce n'est »point à tort qu'ils sont appelés captifs dans les livres des Egyptiens, car » notre ancêtre Joseph a dit au roi d'Egypte, qu'il était un captif, et en- » suite, par la permission du roi, il appela ses frères en Egypte."
La Vieille Chronique. — Le livre de Sot /as. — Liste du Syncelle.
Je mentionnerai seulement d'une manière sommaire les données des sources secondaires, dans lesquelles l'histoire de Manéthon a subi des altérations encore plus graves.
La Vieille Chronique, avant de parler des Pasteurs, cite une dynastie de 15 générations ayant duré 445 ans, puis une dynastie de rois tanites, avec 190 ans de règne.
Au livre de Sothis, on retrouve d'abord les 15 rois de la Vieille Chronique; mais la' durée de leurs règnes est réduite de 445 à 438 ans; viennent ensuite huit rois, dont les règnes additionnés forment 189 années, ce qui se rapporte assez bien aux 190 ans des Tanites de la Vieille Chronique.
Dans la liste du Syncelle dix-sept règnes avec une durée de 510 ans remplacent les 15 règnes de la Chronique et de Sothis; les huit rois nommés ensuite concordent parfaitement pour les noms avec la liste de Sothis, et pour la durée, avec le chiffre de 190 ans, donné par la Chronique.
Ce dernier document cite ensuite les Pasteurs et leur attribue en bloc une durée de 103 ans. Mais le livre de Sothis fournit la liste suivante:
Silitès 19 ans.
Baiôn . 44 »
Apakhnas. 56 »
Aphophis 61 »
Séthos 50 »
Kertos 44 »
Total 254 ans.
La liste du Syncelle est identique, sauf en ce qui concerne Kertos, à qui elle n'attribue que 29 ans de règne au lieu de 44.
Telle est l'extrême confusion de ces listes. Sans l'assistance des monuments originaux, je regarde comme absolument inexécutable la tâche de les
concilier, de manière à fournir une idée tant soit peu nette de ce que disaient réellement les livres sacrés, que Manétlion prétend avoir consultés.
Non seulement ces sources ne nous sont pas ouvertes, mais de plus nous ne pouvons nous flatter de posséder un texte correct de l'oeuvre du traducteur grec. Chacun de ses abréviateurs paraît avoir consulté une version différente de celle des autres traducteurs. D'ailleurs toutes ces versions portent la trace d'interpolations ou de falsifications. Il est certain, par exemple, que le premier roi des Pasteurs ne portait pas un double nom; il faut opter entre celui de Saïtès donné par Africain et Eusèbe et celui de Salatis ou Silitès, qu'on trouve dans Sotbis et dans le Syncclle. Salatis est le nom le plus vraisemblable, mais lors même que ce serait Saïtès, on ne serait pas pour cela autorisé à admettre que le nome saïtique avait été ainsi nommé d'après ce roi pasteur.
Il n'est pas moins certain que si Manétlion comprenait sa langue nationale, il n'a pas pu confondre les deux groupes fort différents: j '^fj £K, qui signifie roi et ^fe A n g«\K, qui signifie captif. Ces sortes de confusions causées par l'homophonie, on^t été pour les Grecs la source d'une foule d'erreurs graves, qu'il n'est pas permis d'attribuer à un scribe égyptien. Aucun des abréviateurs de Manéthon n'a eu ia moindre connaissance du mécanisme de la langue égyptienne; je ne crois pas du reste que les historiens et les voyageurs de l'antiquité aient été mieux informés sous ce rapport.
Se rendant un compte très insuffisant des informations, qu'ils recueillaient de la bouche de leurs interprêtes, ils y suppléaient à leur guise. Aussi arrive-t-il souvent que des faits, exacts fondamentalement, sont défigurés par les commentaires entièrement faux des auteurs grecs qui nous les rapportent.
Mais, laissant de côté les points de détail, qui n'ont ici qu'un mince intérêt, je dois faire ressortir la contradiction grave, que présentent les documents d'origine prétendue manéthonienne dans la partie véritablement importante de leurs indications.
D'après Josèphe, le premier roi des Pasteurs, après la conquête de l'Egypte, fut Salatis; ce roi eût pour successeurs Béon (ou Bnon), Apakhnas, Aphophis, Annas et Assès, qui régnèrent ensemble environ deux cent soixante ans. A ceux-ci succédèrent d'autres rois, dont l'historien nous tait les noms; cette nouvelle période dura deux cent cinquante et un ans. Après ces 511 années d'oppression, les Egyptiens de la Haute-Egypte prirent l'offensive, et
une guerre longue et sanglante fut couronnée par l'expulsion finale des Pasteurs et la réduction d'Avaris, leur dernier boulevard.
Par conséquent l'historien Juif donne à la domination de ces Barbares sur l'Egypte une durée de 511 ans, plus celle de la longue guerre, qu'il mentionne.
Africain, de son côté attribue aux six premiers rois pasteurs: Saïtès, Bnôn, Pakhnan, Staan, Arkhlès et Aphobis, 284 ans de règne; puis il compte après eux: 52 autres rois pendant 518 ans, puis 45 autres, ayant régné concurremment avec autant de rois thébains, pendant 151 ans.
En additionnant les trois nombres d'Africain, on arrive à un total de 955 ans. Pour mettre cette supputation d'accord avec celle de Josèphe, il faudrait supposer une durée de 442 ans à la lutte des chefs égyptiens de la Haute-Egypte contre les Pasteurs. Ce chiffre paraît bien élevé; toutefois il n'est pas positivement contredit par les données de Josèphe.
Mais la grande difficulté provient des autres listes. Eusèbe, comme Africain, compte avant les Pasteurs la treizième dynastie ayant eu 60 rois, pendant 455 ans, et la quatorzième avec 76 rois, pendant 484 ans (ou 184 ans). Mais tandis qu'Africain introduit dans la quinzième dynastie Salatis et ses successeurs, Eusèbe continue les dynasties nationales. Pour cet auteur la quinzième dynastie est composée des rois diospolitains ayant régné 250 ans, et la seizième, de rois thébains pendant 190 ans. Saïtès (ou Sililès) n'arrive plus qu'à la dix-septième dynastie et ses successeurs sont réduits à trois: Bnôn, Arkhlès et Aphophis (ou Bnôn, Aphophis et Arkhiès). Toute cette dynastie n'aurait occupé le trône que pendant 105 ans.
Les arrangements proposés par îc livre de Sothis et par le Syncelle s'accordent à la rigueur avec ceux d'Eusèbe; ils donnent aussi deux dynasties nationales avant les Pasteurs; mais il est facile de voir que les listes de noms, qu'ils rapportent à ces dynasties nationales, ne méritent aucune confiance. On y trouve Meslraïm, Menés, Aristarkhos, Sérapis, Sésonchosis, Aménémès, Amasis et plusieurs Ramsès, en un mot une série de noms impossibles ou choisis à plaisir dans des djaiasties aussi bien antérieures que postérieures.
Quand aux Pasteurs, au lieu des quatre rois cités par Eusèbe et par la Vieille Chronique avec une durée de règnes de 105 ans, le livre de Sothis en compte six pour 254 ans, et le Syncelle six aussi, mais seulement pour 259 ans.
Dans cette contradiction des listes on chercherait vainement, je le répète,
ailleurs que sur les monuments originaux, le fil conducteur qui nous manque. Il est certain en effet, que les textes manéthoniens produits par les divers cbronologistes auxquels nous sommes forcés d'avoir recours, présentaient entre eux des différences très-considérables. A peine pouvons-nous décider, en toute certitude, l'importante question de savoir s'il faut faire succéder Salatis à la XlVe dynastie ou à la XVIe; on ne trouve dans la Vieille Chronique, ni dans le livre de Sotbis, ni dans Eusèbe, aucune trace des 75 rois Pasteurs, qui, selon Africain, auraient succédé â la dynastie de Salatis. Il y a évidemment dans toutes les listes des déplacements, des transformations et des confusions énormes, que l'esprit le plus judicieux ne saurait débrouiller avec quelque chance de succès.
Mais si presque tout est contradictoire en ce qui regarde les Pasteurs, on sent avec joie que le (il de l'histoire se rétablit avec Ahmès, le premier roi de la XVIIIe dynastie dans Eusèbe, comme dans Africain, ici bien d'accord tous les deux avec les monuments.