‹ Les patriciennes de la merChapitre 1 sur 2 · LES · texte numérisé non relu

LES

Voici un mois déjà que j'habite l'île du Grézic, dans le golfe du Morbihan, une perle au milieu des eaux dorées de cette petite mer bretonne.

Le Muséum d'histoire naturelle de Paris, dont je suis l'un des jeunes savants, — c'est au moins en ces termes que s'expriment les gazettes scientifiques, — m'a envoyé sur le littoral armoricain afin d'étudier les chromacées.

Vous ne savez sans doute pas que ces gélatines bleuâtres qui recouvrent parfois les rochers se nomment ainsi? Elles vous laisseraient indifférents peut-être, elles vous dégoûteraient même; moi, elles me passionnent parce que, nous autres, biologistes, nous y voyons la naissance

de la vie. Ces colles vertes, bleues ou rouges, représentent le premier échelon entre la matière inanimée et les êtres mouvants. Quel prodige! N'importe, aussi merveilleuses que ces chromacées puissent sembler, lorsqu'on n'a pas encore dépassé son trentième printemps, il y a des heures où la zoologie ne saurait complètement remplir votre esprit et votre cœur. Car, et je suis obligé d y insister, les savants même les plus barbus, même les plus chauves, même ceux qui sont chaussés de lunettes et coiffés de bonnets grecs, possèdent des cœurs sensibles.

Or, je ne suis ni ridiculement chauve, ni obligé à porter des verres grossissants. Quoiqu'il soit bien inutile dans ma profession d'être un bel homme, ma haute taille, 1 m. 785 millimètres, — je suis précis, — mon visage rond et plein, mes yeux d'un noir luisant d'anthracite, mes moustaches frisées, ma stature cambrée font de moi un spécimen assez réussi de la classe des vertébrés supérieurs.

Allons bon ! Voilà encore que mon langage pédant me joue un vilain tour. Mettons, tout simplement, que ma physionomie sérieuse et douce ne manque pas d'agrément.

... Donc le soir, quand je veux échapper à la hantise de mes recherches trop arides, je quitte

la maisonnette que j'occupe sur la grève et je me rends chez des bienfaiteurs du Muséum. Nous appelons ainsi des personnes qui, par leurs dons, ont enrichi nos collections. Les navigateurs peuvent contribuer à la fortune de nos vitrines, mais un simple petit employé, parfois, nous adresse des fossiles précieux. Lorsque j'avais quitté Paris pour le Grézic, mes collègues m'avaient recommandé de ne pas oublier d'aller remercier nos généreux correspondants. Je le promis et, aussitôt installé, je m'acheminai vers leur logis. Je m'imaginai nos donateurs sous l'apparence d'un vieux monsieur chaussé de pantoufles en tapisserie et d'une honorable dame à mantelet de jais et capote ruchée. Or, jugez de mon agréable surprise, lorsque je me trouvai devant deux charmantes jeunes filles. L'aînée pouvait atteindre la trentaine et la cadette n'avait certainement pas vingt ans. C'étaient deux orphelines, des Iliennes nées sur ce Grézic qu'elles ne quittaient presque jamais. A peine, une fois par mois, se rendaient-elles à Vannes sur le vapeur qui assure le service des île3 bretonnes. Nos gracieuses correspondantes parlaient du continent en l'appelant : la grande Terre, comme si la France était très éloignée, alors qu'une dou-

zaine de kilomètres séparent seulement le Grézic du chef-lieu du Morbihan.

En frappant à leur porte, j'avais demandé : M. de Gador. C'était le nom qui figurait sur les envois qu'on nous adressait. Yvonne et Marie, ses filles, m'apprirent tristement que leur père, un capitaine au long cours, s'était perdu dans l'océan Indien avec son navire. C'était lui qui collectionnait à travers le monde, à notre intention, les animaux ou les plantes rares.

Il me fallut changer de conversation afin d'éloigner ce sujet d'affliction. J'exprimai mon admiration pour leur île idyllique, ce petit paradis terrestre qui semble flotter sur l'azur des eaux. Elles me répondirent qu'elles aimaient en effet leur Grézic à la passion. Elles me questionnèrent courtoisement sur la mission que je poursuivais et, quand je les quittai, elles m'invitèrent à venir les voir quand mes études me le permettraient. J'acceptai avec satisfaction.

Une vénérable servante à profil de perroquet m'accompagna à travers le jardin jusqu'à la barrière.

... Quand j'ai passé six heures à considérer au microscope les coupes des fucus recueillis par moi sur la plage, j'avoue que j'ai un sensible plaisir à reposer mes yeux sur les visages déli-

cats des deux sœurs. L'ovale exquis de leur figure pourrait soutenir la comparaison avec celui des Madones de Raphaël. Sur leurs fronts hauts et lisses, elles portent la coiiïe de rochet en diadème qui les auréole et les fait ressembler à des Grecques de l'antiquité. Ces bonnets élégants sur la tête de jeunes filles nobles me surprirent d'abord, mais je devais en avoir plus tard l'explication. M. de Gador avait épousé une Ilienne de modeste condition et il avait désiré que ses filles revêtissent le même costume que leur mère.

Leurs yeux ont la couleur changeante des goémons. Leurs pupilles semblent des pépites d'or baignées dans les profondes eaux des prunelles. Les yeux de Marie, surtout, évoquent l'immensité. Ils contiennent tout l'Océan et les pays étrangers. Ce sont ue merveilleux yeux qui se souviennent de tous les spectacles de beauté aperçus par les ancêtres des Gador, par ces armateurs gentilshommes qui, sous Louis XIV, nous avaient conquis une partie de l'Orient, les Indes, la Martinique et la Réunion. Vêtues comme les autres jeunes filles de l'île avec des châles de guipure échancrés sur la nuque afin d'exalter le galbe du cou, Marie et Yvonne de Gador, orphelines ruinées par la

mort désastreuse de leur père, savaient demeurer des patriciennes sous leur coquette toilette à l'armoricaine.

.... Je m'achemine par les ruelles si propres de Lignole, le bourg principal de l'île, des ruelles tenues comme les couloirs d'un château, et j'aperçois sur le seuil de sa chaumière, Marie.

Ce n'est qu'une chaumine, mais quelle merveille de grâce dans sa modestie 1 Ses murs chaulés ont une blancheur de linge. Un chaume blond les recouvre. Des volets d'un vert de prairie font des taches réjouissantes.

Marie, longue et svelte, dressée sur la pointe des pieds, essaie de cueillir les fleurs d'un genêt d'Espagne dont le parfum embaume.

Puis elle se baisse vers des hortensias bleus dont la splendeur décore la chaumière de bout en bout.

Je pousse la barrière blanche et mes souliers font craquer le gravier mêlé de coquillages nacrés. Ah ! certes, Marie, en sa robe d'un gris pâle sur laquelle son châle brodé met une lumière, me fait complètement oublier mes lamentables chromacées. Elle m'a entendu. Elle se détourne. Je la salue. Elle répond par une révérence mi-sérieuse, mi-ironique et, tout aussitôt, elle s'écrie :

— Eh bien! monsieur le professeur est-il content aujourd'hui de la conduite de ses goémons?

— Ah! mademoiselle, je vous en prie, ne m'appelez pas : monsieur le professeur, à l'allemunde !

— Je demanderai donc a monsieur le docteur si sa vilaine colle lui donne satisfaction!

— Par pitié, mademoiselle Marie, oubliez mon doctorat es sciences, mais respectez ma colle. Oh! nommer colle le plasma, cette substance merveilleuse, intermédiaire entre la pierre insensible et l'être sensible ! Colle ! Vilaine colle! Mais nous ne sommes fabriqués que de cette gélatine, mademoiselle Marie.

— Monsieur le savant parle-t-il sérieusement? Regardez-moi, monsieur Georges Merval, et dites-moi quel rapport existe entre ma personne et vos bouillies jaunes ?

— Seigneur ! Bouillies jaunes mes chromacées ! C'en est trop, mademoiselle de Gador. Pourtant, je l'avoue, toute la science ne me permet pas de vous comparer à ma substance vivante. Vous êtes beaucoup plus agréable à regarder, surtout ce soir. Vos yeux ont bien la nuance des algues, mais pourtant quelles algues sauraient égaler leur couleur! Vos cheveux rappel-

lent les chaumes dorés, et cependant combien ceux-ci sont rudes et ternes à côté de votre chevelure ! Votre teint rivalise avec la nacre d'un coquillage et...

— Chut ! Taisez-vous, monsieur le zoologiste. Je ne saurais plus entendre vos comparaisons sans m'exercer aussi à cet agréable jeu. Si cela pouvait vous plaire, je dirais : votre front puissant a la structure d'un roc et vos regards ténébreux marquent suffisamment que votre science n'a pas encore fait la lumière sur l'origine des choses.

— Ah! ça, mademoiselle, vous vous moquez affreusement de moi et de ma zoologie.

A cet instant, Yvonne, la sœur aînée, s'encadra dans la porte cintrée de la chaumière. Blonde et pâle, elle avait un doux visage de religieuse sous une coiffe en auréole. L'expression sérieuse qui lui était habituelle serrait ses lèvres. Elle nous regarda avec étonnement.

— Eh bien! que signifie cette dispute?

— Si Ton peut dire, grande sœur, M. Merval et moi, au contraire, nous nous harcelions de compliments. Tour à tour il rn'a comparée à une toiture et à des goémons. Et figure-toi qu'il voulait absolument que nous fussions fabriquées avec sa vilaine colle. Moi, je lui ai riposté que

les savants sont comme le singe qui a oublié d'allumer sa lanterne. Ils n'y voient goutte.

— Oh ! Marie parle comme une grande gamine, monsieur Merval, et il faut rire de ses plaisanteries.

J'affecte de la sévérité. Un pli vertical sépare mes sourcils et, d'une voix professorale grondant un élève, je repartis :

— Les taquineries contre ma personne ne sauraient m'émouvoir, mademoiselle Yvonne, mais je ne puis supporter qu'on nie la vérité de la science.

Trompée par la solennité de mon langage, Yvonne, inquiète, réprimande sa sœur et l'exhorte à reconnaître ses torts.

— J'adresse mes plus humbles excuses à la vénérable gélatine de M. Merval. Es-tu contente, ma sœur?

— Tu aggraves ton cas. C'est moi qui vous prie, monsieur, de considérer comme sans conséquences les...

Marie éclate de rire. Je ne puis garder mon sérieux. Yvonne désarmée sourit et considère avec une expression maternelle cette sœur plus jeune de dix ans, qu'elle a élevée avec tendresse. Le souci de sa responsabilité a prématurément vieilli Yvonne. Elle s'approche de moi et prononce :

— Monsieur Merval, prouvez-moi que vous ne gardez pas rancune à Marie de ses gamineries. 'Veuillez entrer et vous asseoir.

— Ma foi, très volontiers. Je suis un assez médiocre marcheur et vos chemins escarpés m'ont essoufflé.

— Si vous preniez un peu d'exercice au lieu de demeurer rivé à vos verres grossissants tout le jour, vous deviendriez bientôt leste comme un gabier, monsieur le docteur es sciences naturelles, dit Marie, moqueuse.

— Ah! je l'avoue, il me serait impossible d'escalader les vergues et de me glisser le long des haubans.

— Pourquoi n'essaieriez-vous pas ? Je voudrais vous voir grimper à la pomme d'un mât. Vous seriez beau comme un coq d'église au sommet d'un clocher, reprend l'impitoyable Marie.

— Te tairas-tu, Thétis, s'écrie cette fois Yvonne avec une grosse voix que je ne lui connaissais pas.

Thétis s'incline en écartant les bras et pousse un soupir de martyre.

... Je suis entré dans la pièce principale de cette chaumière originale. C'est tout à la fois une salle de travail et un salon.

Un mobilier du xviu8 siècle en bois des îles rend

LES PATRICIENNES DE LA MER li

confortable et élégante cette chambre. Des fauteuils cannés, rapportés de la Réunion, inscrivent des boucles et des fleurettes sur leurs dossiers. Un guéridon précieux marqueté à Pondichéry rappelle les travaux d'art de nos pos-, sessions indiennes. Les bois veinés comme des marbres de la Guyane sont représentés par des tables et des étagères aux formes cambrées. Quelques soieries chinoises inscrivent des dragons verts sur des cieux jaunes. Un brûle-parfum de bronze représente un démon japonais. Il s'exhale de ces meubles un parfum troublant d'exotisme, d'aventure, de rêve, et je respire comme l'odeur de tous les océans sur lesquels le capitaine de Gador navigua tant d'années.

— Votre demeure m'enthousiasme, mesdemoiselles, dis-je avec sincérité en acceptant une drôle de chaise en rotin cerclée de cuivres battus à Ceylan.

Avec un sourire mélancolique, Yvonne me répond :

— Vous êtes trop aimable. Notre intérieur est bien pauvre. Nous aurions voulu vous recevoir au castel de Kerra... Mais nous ne le possédons plus... La mort prématurée de notre pauvre père...

Au fond de la salle, au milieu de la muraille,

et supporté par une colonne sculptée, un Nérée, Dieu marin à tête puissante et grande barbe, taillé dans le chêne et encore badigeonné de vert et de rouge, semblait présider à notre réunion. Jadis cette statue avait orné la poupe du grand trois-mâts commandé par le capitaine de Gador. Lorsque le navire eut échoué et se fut brisé, le Nérée avait été recueilli et transporté dans ce logis. C'est ainsi que ce fils de l'Océan, après avoir contemplé les cinq parties du monde, était venu veiller sur les orphelines. Elles ne pouvaient jeter leurs regards sur cet emblème maritime, fort et joyeux, sans songer à leur père héroïque et à son odyssée. Et c'est encore à cause de ce Nérée, dieu lare de la famille de Gador, que le capitaine avait surnommé Marie : Thétis.

La jeune fille aux prunelles couleur des goémons avait accepté avec bonheur d'être baptisée nymphe de l'océan qu'elle aimait avec passion.

... Me voici assis devant ces jeunes filles dont la noble aisance m'étonne encore après un mois de fréquentation. Cela me paraît un songe de penser que ces gracieuses Bretonnes en costume d'Iliennes ne sont pas déguisées, mais qu'elles ont toujours porté ces diadèmes seyants qui font des auréoles à leur teint d'ivoire. Le capitaine de Gador, appartenant à cette petite noblesse mari-

time intimement mêlée à la vie des matelots, n'avait pas eu de peine à obtenir de ses filles qu'elles conservassent la toilette du Grézic. Les femmes des îlesmorbihannaises se proclamaient d'ailleurs : les patriciennes de la mer, et toutes se réclamaient d'une véritable élite d'officiers qui avaient promené en vainqueurs, sous tous les cieux, le pavillon de France. Pourquoi donc mesdemoiselles de Gador auraient-elles abandonné un costume qui conférait un vrai titre d'aristocratie?

... Voilà ce que maître Nicolas, l'hôtelier chez lequel je prenais pension, m'avait raconté dès les premiers jours de mon arrivée, quand je l'avais interrogé sur les gracieuses correspondantes du Muséum.

— Qu'y a-t-il dans le paquet que vous tenez précieusement? me demande Marie en le tâtant de l'index.

— Quelle indiscrétion est la tienne, Thétis; tu me fais mourir de honte, dit Yvonne.

De mon ton le plus froid, je réplique :

— Ne mourez pas, mademoiselle, car je vous apportais précisément dans ce journal quelques livres qui vont intéresseront sans doute.

— Sans doute? Votre prudence n'est que raison, murmure Thétis.

Elle esquisse une moue des lèvres et me considère avec reproche :

— Je parierais que vous voulez nous obliger à lire un dictionnaire scientifique, une botanique ou une zoologie ?

J'affecte la désolation :

— En effet, les titres des ouvrages que je voulais vous soumettre portent presque sur ces matières, mademoiselle Thétis.

— J'en étais certaine, Yvonne.

Je cesse d'enlever la ficelle qui lie mon paquet et je reprends avec une fausse timidité :

— Eh quoi, YOrigine des espèces et la Profession de foi d'un naturaliste ne voii3 captiveraient-elles point?

— Pas du tout !

— Hélas!

— Moi, je vous lirai avec plaisir, dit Yvonne conciliante. Nous sommes si ignorantes !

— Non! non! mademoiselle, je vais remporter ces sévères ouvrages.

— Je vous en prie, laissez-les-moi. Ils m'intéresseront.

— Je n'en ferai rien, répliquai-je en les posant sur la table à côté de moi.

Soudain ils disparaissent. Thétis m'a cambriolé ! Je me récrie. Yvonne appelle :

— Veux- tu bien rendre les livres de M. Merval !

Nous eutendons le froissement du papier déplié, puis des exclamations :

— Si Ton peut se moquer ainsi des gens !

— Thétis, à quoi penses-tu?...

— M. Merval est un pince-sans-rire.

— Je te défends de parler ainsi, Marie.

La jeune fille rentrait dans la pièce et elle brandissait mes livres. Le menton haut, elle me considéra avec défi.

— Ah ! je ne vous savais pas ces goûts. Vona, veux-tu connaître les livres préférés de M. le biologiste? Ecoute et retiens : Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre, et Marie, de Brizeux. M. Merval unit la prose à la poésie. C'est touchant, n'est-ce pas?

— J'ai pensé, dis-je intimidé par ces railleries, que vous ne pouviez ignorer Paul et Virginie, cette exquise évocation de l'Ile de France où vos ancêtres vécurent. Et j'ai réfléchi ensuite que vous ne seriez peut-être pas fâchées de relire l'œuvre émue de votre poète breton.

Le visage de Thétis se fait malicieux. Elle tient dans chacune de ses mains un des volumes et, considérant sa sœur, elle déclare :

— Je m'étais toujours imaginé les messieurs

du Muséum comme des personnages rébarbatifs penchés sur des brochures assommantes. M. Mervai est vraiment délicieux d'aimer les poètes.

La grave Yvonne rougit de la liberté de langage de Thétis. Je l'assure que je suis, tout au contraire, ravi de mériter le qualificatif d'un bon gâteau. Je retiens : délicieux.

— Voulez-vous mettre le comble à votre amabilité, s'écrie Marie en me présentant les poèmes de Brizeux, lisez-nous quelques pages.

— Mais, mademoiselle, je ne saurais donner aux vers leur accent !

— Ta ta ta! mauvaise défense! Poésie et zoologie devraient aller de pair. L'une et l'autre n'ont-elles pas pour but l'exaltation de la nature?

Je m'incline et je réponds :

— Voilà une comparaison charmante, mademoiselle Thétis, et j'en conserverai le souvenir.

Marie sautille, claque des mains et s'écrie :

— Oui, c'est le premier éloge que j'adresse à vos vilaines études sur la colle.

— Ah ! ce déplorable correctif gâte votre compliment. Vous leur en voulez donc bien, à mes chromacées?

— Certainement! A cause d'elles, vos visites chez nous deviennent rares.

— Le miel succède au vinaigre, merci.

— Cette fois, je parle très sincèrement, monsieur.

— Ah! ah! Vous n'êtes donc pas toujours sincère?

Thétis baisse ses yeux et, les joues roses, répond :

— Vous me prêtez des sentiments qui ne sont pas les miens. Je déteste le mensonge, mais je voulais dire qu'une jeune fille ne peut pas toujours exprimer ce qu'elle pense.

Mademoiselle de Gador est exquise en me faisant cet aveu. Sur son front volontaire, il me semble voir passer des rayons de lumière et elle atténue l'éclat de ses pupilles afin de prendre un air angélique qui lui convient assez peu.

Afin de rompre cette conversation qui m'oblige à une attitude assez niaise et à des exclamations : Oh! mademoiselle ! Ah ! par exemple !... je propose de commencer ma lecture. J'ouvre Brizeux, au hasard, car tous les poèmes de sa Marie valent d'être déclamés et j'ouvre la bouche, quand plusieurs coups frappés sur la porte nous font sursauter.

— Qu'y a-t-il, mon Dieu ?

— Ouvre, Marie.

Thétis s'élance avec impétuosité et soulève la clavure du gros huis de chêne.

Un mousse en béret et pieds nus tend une dépêche :

— Voici ce que le vieux capitaine m'a remis pour vous.

Le vieux capitaine Bourlu, qui dirige la cabine téléphonique du Grézic, seul moyen de communication avec « la grande terre », est, en effet, un loup de mer en retraite.

— Une dépêche! J'ai peur ! Décachète-la, toi, Yvonne, fait Thétis pâlie en tendant le petit bleu à son ainée.

Je l'observe. Son émotion me surprend. Je me lève et je déclare que je vais me retirer.

— Nous vous en prions, demeurez, insistentelles.

Elles m'obligent à me rasseoir dans le fauteuil des Indes, qui, par la pente de son dossier, me donne malgré moi une attitude solennelle. Le moussaillon s'est retiré et nous entendons la galopade de ses pieds nus sur le sentier de granit. Maintenant, c'est le silence absolu dans la coquette chaumière. Nérée à la barbe fluviale domine la scène et, dans cette immobilité, donne l'illusion d'avancer encore à la proue de son vaillant navire.

LES PATRICIENNES DE LA iMER 19

Yvonne ouvre la dépêche et, de sa voix grave, elle lit :

« Arriverai lundi Nantes. Amitiés.

« Jos. Bréhec. »

— Lui! s'exclame Marie avec une expression indéfinissable de surprise, de joie et d'inquiétude. Au moins, avec ma manie d'analyse, je trouve toutes ces émotions mêlées dans son cri et j'en suis ennuyé. Pourquoi? Je serais fort embarrassé d'en donner une explication satisfaisante.

Je me tais. J'attends qu'on veuille bien réapprendre quel est ce M. Bréhec.

— Jos Bréhec est notre cousin, le seul parent qui nous reste, m'explique Yvonne, tandis que Marie lit et relit la brève dépêche comme s'il allait jaillir des mots banals une signification nouvelle.

— Notre cousin rentre en France, afin de passer son examen de capitaine au long cours, reprend Yvonne. C'est un brave et loyal garçon. Nous sommes ravies.

Je ressens une piqûre au cœur. Evidemment, mon égoïsme souffre. Malgré moi, je pense :

« Allons, c'en est fini de mes charmantes soirées d'intimité avec ces jeunes filles. Ce marin

va s'interposer entre elles et moi, et comme il est le parent, je n'ai plus qu'à battre en retraite. Quel dommage ! »

Quoique je sois d'un caractère pacifique, — mes études habituelles m'obligent à dépouiller toute nervosité, — je me sens les doigts agacés et je tambourine sur l'appui de mon siège.

La capricieuse Thétis devine-t-elle mes réflexions ou veut-elle faire diversion à ses propres pensées, elle jette la dépèche sur la table et réclame énergiquement à M. le naturaliste la lecture promise.

— Si nous n'abusons pas de vous, commencez, me demande à son tour Yvonne, et pendant ce temps, avec votre Dermission, nous travaillerons à notre dentelle d'Irlande. Vous le savez, nos bourses sont si petites que nous sommes obligées à gagner quelque argent. Nous n'avons pour vivre que cette chaumine, notre jardin et nos doigts, car, hélas! notre ignorance ne nous permet point de nous procurer d'autres travaux.

Je vois les demoiselles de Gador ceindre leurs tabliers en taffetas. Bientôt les crochets d'acier jettent des éclairs, tandis que les doigts fins des jeunes filles les agitent avec une grâce infinie. Par la fenêtre aux rideaux blancs, le soleil verse ses rayons tamisés sur les nuques blondes de

mes amies penchées sur leurs dentelles. Je jette encore un coup d'ceil à cet intérieur affiné et étrange, composé avec les industries de tous les peuples. Les grands yeux de Nérée peinturlurés de cobalt me fixent naïvement. Je ressens uu bien-être délicat et j'ouvre Brizeux avec lenteur :

— Eh bien ! quand vous voudrez, me dit Thétis avec douceur sans s'interrompre.

Yvonne lève ses beaux yeux nostalgiques sur moi, et je commence le poème intitulé : Ml *ie.

0 maison du Moustoir ! Combien de fois, la nuit, Tu m'apparaisl — Je vois les toits de ton village Baignés à l'horizon dans des mers de feuillage, Une grêle fumée au-dessus, dans un champ, Une femme de loin appelant un enfant, Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache, Qui, tandis qu'indolente elle paît à l'attache, Entonne un air breton si plaintif et si doux Qu'en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous.

... A cet endroit de ma lecture je m'interromps, parce qu'une idée bizarre vient de me traverser le cerveau : c'est que j'exhale le cri de mon âme et que mademoiselle de Gador, c'est la Marie du poème. Avec moins d'assurance, je reprends :

Et j'entre, et c'est d'abord un silence profond, Un rayon de soleil, seul, durde sa lumière

Et tout autour de lui fait danser la poussière. Chaque objet cependant s'éclaircit : à deux pas Je vois le lit de chêne et son coffre ; Enfin plus bas encore, sur le bord du foyer, Assise à son rouet près du grillon qui crie Et dans l'ombre filant, je reconnais Marie : Et, sous sa jupe blanche arrangeant ses genoux, Avec son doux parler, elle me dit : « C'est vous! >

... Ma voix a sombré sur ce dernier vers, et, beaucoup plus impressionné que je ne voudrais l'être, je referme le livre.

Mesdemoiselles de Gador, leurs crochets écartés, ont posé leur dentelle et la tête tournée vers la fenêtre vermeille au dernier soleil, elles paraissent regarder très loin dans l'espace.

J'appuie ma tête sur ma main ouverte et je g'ùte pleinement cette minute adorable. Ah! pourquoi ne peut-on pas éterniser les meilleurs moments de sa vie? Non! Il faut qu'on retombe de ces cimes de beauté dans la vulgarité des intérêts journaliers.

Comme je suis loin de mes études biologiques, du plasma et des algues ! Il y a quelques années, je proclamais que la science c'était tout. J'étais un jeune sot. Moi qui me proposais l'étude de la vie, j'en ignorais le principal. C'est très instructif de disséquer les insectes ou de bavarder sur l'évolution des espèces. 11 ne faut pas oublier

qu'on est homme et que l'âme a des exigences que le microscope ou les théories ne sauraient satisfaire.

... Sept heures tintèrent au clocher de l'église. Une sirène mugit sur la mer. Nous nous réveillâmes tous les trois de notre songerie et Yvonne me remercia du plaisir que je leur avais fait en déclamant ce poème.

Je me récriai que c'était bien la première fois que je lisais à haute voix des vers, et que mis collègues de Paris se seraient esclaffés s'ils m'avaient entendu.

— Alors, ils ne sont pas bien malins, vos confrères, s'écrie avec vivacité Marie.

— Oh! ma pauvre sœurette, tu diras donc toujours des sottises, repartit Yvonne déconcertée.

J'affecte une grande humilité et je dis :

— Nous nous ressemblons tous au Muséum.

— Non! non! Ce n'est pas possible, proteste Thétis en agitant sa tête. Non! Vous êtes un docteur es sciences exceptionnel, unique.

— Et pourquoi cela?

— Parce que je veux qu'il en soit ainsi, déclare Thétis. Elle reprend avec autorité :

— Il est déjà venu trois à quatre savants dans notre île, des archéologues, et ils étaient laids,

vieux, ridés, bossus, myopes ou borgnes, grincheux, sales.

— Que d'avantages naturels! Vous les accablez!

— Non! Je les photographie sans retouche. Tandis que vous, monsieur Merval, lorsqu'on vous voit passer sur les falaises avec votre habit bleu, l'on croirait que vous êtes un officier de marine.

— Ah !... Un marin!

Décontenancée, Marie porte instinctivement ses regards sur la dépêche qui annonce la prochaine arrivée du jeune capitaine. Elle a voulu m'adresser un magnifique compliment et elle n'a rien trouvé de plus expressif que de me laisser croire qu'on m'aurait pris pour un homme de mer.

Au fond, cette petite Thétis me fait enrager, et pourtant je ne conçois plus mon séjour dans l'île sans ma visite journalière chez mesdemoiselles de Gador. Ma passion pour les fucus et les gélatines primitives de l'océan suffit de moins en moins à assurer mon bonheur quotidien.

... Une vieille paysanne en coiffe papillon, à la mode d'Auray, est entrée avec un vaste panier cerclé de fer-blanc qui ressemble à un navire.

Thétis le nomme d'ailleurs : le chaland de service. Il va et vient entre les fournisseurs et la maison. J'ai appris de mon indiscret hôtelier que l'argent gagné par mesdemoiselles de Gador avec l'irlande qu'elles ouvragent comme des fées, leur sert à payer cette domestique. Elles se sauvent ainsi de la déchéance des grossières besognes et leurs doigts fuselés se conservent beaux et nets.

Yvonne et Marie voulurent m'accompagner jusqu'à la barrière qui s'ouvrait dans le muret tourné vers la mer. Cette sortie donnait accès sur le sentier qui me conduisait à mon hôtellerie.

Encadré par mes amies, je traversai leur minuscule jardinet aux parterres bordés avec les ormets nacrés. Le gravier était formé de petits coquillages roses et bleus qui éclataient parfois sous mes souliers et j'en étais désolé, ce qui faisait rire la cruelle Thétis, déesse implacable des eaux.

Contre le pignon de cette chaumière, chaulée deux fois par an et d'une blancheur de neige, un cerisier rutilait, chargé de ses fruits. Marie, au passage, bondissait vers les basses branches, attrapait des cerises et me les offrait sur sa paume ouverte. Ou bien elle s'en faisait des

boucles d'oreilles. Elle les fixait aussi dans ses cheveux autour du clair diadème de son rochet et, le visage épanoui d'une innocente joie, elle me semblait divinement séduisante.

Yvonne, toujours grave, se penchait vers les rosiers nains qui s'elîorçaient à ne pas encombrer ce jardin minuscule et m'offrait la rose la plus parfaite qu'elle avait pu trouver.

Ce soir, j'essaie de la fixer à ma boutonnière, mais j'agis si maladroitement que je la casse. Thétis se précipite, enlève une rose-thé à l'espalier et s'écrie :

— Monsieur Merval veut-il me permettre de le fleurir moi-même?

Elle glisse la fleur sans la froisser et je la remercie avec plus de chaleur que la gracieuseté n'en comporte.

Avant de quitter mesdemoiselles de Gador, je remarque la grande cheminée du pignon réellement éclatante de blancheur sur le ciel bleu.

— Notre cheminée sert d'amers aux navires qui entrent dans le golfe du Morbihan, m'explique Yvonne. C'est comme un phare diurne.

— Bientôt, quand Jos arrivera avec son navire, il cherchera ce point qui lui servira à se garer des écueils. Notre chaumière, c'est la bonne étoile des marins, termine Thétis.

J'ai pris congé de mes gracieuses amies et, tout en descendant le chemin qui passe à travers les chaumines des autres patriciennes de l'île, je médite les dernières paroles de Marie et elles me peinent.

Ahçà! Je suis insensé! En quoi l'arrivée de ce capitaine peut-elle me contrarier? C'est leur cousin, un ami d'enfance. Moi, après tout, je ne suis que l'étranger, le monsieur qui passe et ne reviendra pas.

... C'est dommage! Par cette belle soirée, où la mer féerique réfléchit l'occident drapé dans sa pourpre et son or, je me sens assoiffé de beauté... et de tendresse. Ah ! la tendresse, voilà un produit que je n'avais pas encore analysé et catalogué. Devant ce paysage radieux, après cette visite, je me sens troublé et, certes, ce n'est pas la querelle entre dualistes et monistes qui me tracasse. Non ! non ! Un sentiment plus doux, que je ne veux pas m'avouer, me transforme. Jusqu'ici, je croyais que mes études avaient fait de moi un personnage parfaitement naturalisé et empaillé. Or, je m'aperçois que je surabonde de vie; ma jeunesse se réveille et réclame du bonheur.

...Au milieu de mon sommeil, un marin, dix marins, cent marins, bruns, blonds, petits, gros,

tannés, surgissent et m'affirment tous qu'ils se nomment : Bréhec! Ils tournent autour de moi et m'examinent comme une pièce anatomique. Je. voudrais bouger, crier, leur donner des coups de poing, mais je ne puis pas. Je suis empaillé : quel cauchemar !

J'ai comme valet de chambre un étrange et lamentable garçon. Un jour que je passais sur la grève de Penlan, j'aperçus un infirme d'une douzaine d'années qui pleurait toutes les larmes de son corps. Il en avait déjà mouillé son foulard, son gilet et ses manches. Ce bossu à longues jambes maigres, à tête chevaline et cheveux filasse, levait de temps à autre ses bras vers le golfe et gémissait :

— Il ne veut plus de moi! Il ne veut plus de moi !

Je m'approchai et je lui demandai :

— Pourquoi ne veut-on plus de toi, mon ami, et quelle personne te repousse ainsi?

Il se donna le temps de pousser trois gros sanglots et balbutia :

— Mon papa... m'a renvoyé de son embarcation en disant que je n'étais bon à rien... et que je devais garder les va... va... les vaches.

J'appris d'une pêcheuse de palourdes que ce garçon, César Caradec, par débilité, avait lâché la barre du gouvernail et manqué de jeter la barque de son père sur les récifs. Celui-ci, un homme rude et obtus, l'avait chassé de son bord.

Je pris la main de César, une longue patte blême et osseuse, et je lui dis :

— Viens avec moi, mon ami. Si tu veux, tu me serviras et tu ne seras pas malheureux.

L'estropié marchait de côté à la manière d'un crabe. Cette attitude lui venait plutôt de l'habitude où il était de fuir devant les coups qu'il recevait que de sa conformation.

J'ai stylé César et, maintenant, c'est un domestique excellent et reconnaissant. Il m'aide même à composer mes collections d'herbes marines. Tout à l'heure, il est arrivé en me criant d'une voix aigre :

— Monsieur, je vous apporte un beau fucus... un fameux... allez... et long d'une aune pour le moins... et c'est un fucus vésiculeux!

— Ah çà, César, qui t'a appris le nom exact de cette herbe ?

— Je vous ai écouté parler, notre maître, et j'ai retenu... Faut-il l'épingler à la muraille afin qu'il sèche?

— Je t'en prie.

Le bossu grimpe sur une chaise et suspend la lanière mucilagineuse qu'il a cueillie sur un rocher. Elle s'ajoute à mes autres trouvailles. Ah ! ma salle de réception a une singulière mine. Un artiste peintre décorerait les murs de ses pochades, moi j'ai transformé cette pièce en une sorte de cabinet d'histoire naturelle. Ma maisonnette fleure l'iode et la violette. Ce n'est pas désagréable... pour mon nez tout au moins. Quand un coup de vent pénètre par la fenêtre, sur le golfe où passent les voiles pourpres des sinagos, tous mes varechs s'agitent comme de longues chevelures et dégagent leur arôme.

César sort encore de sa poche une coquille rose et m'explique :

— C'est M. Bréhec qui me l'a donnée pour vous. J'ai un petit sursaut à ce nom prononcé à

l'improviste. Le cousin de mesdemoiselles de Gador serait-il donc arrivé ? Voici deux jours que mes occupations ne m'ont pas permis de leur rendre ma visite familière.

Mon petit valet continue :

— Oui, le capitaine Bréhec m'a dit : J'ai ramassé ce coquillage sur les grèves de l'Arabie Pétrée ; peut-être ton maître n'en possède-t-il pas de cette espèce?

... Comment me connaît-il ? Parbleu ! ses cousines l'ont déjà entretenu de ma personne. Il est vraiment bien aimable de songer à moi.

— Tenez, le voilà qui s'en vient. Nous suivions le même chemin, seulement moi j'ai couru.

... Pauvre César nabot, couru, toi? Tes jambes d'araignée ne te permettent que des mouvements convulsifs et sans utilité, mais ton agitation te donne l'illusion de la vitesse.

Je mets ma main sur l'épaule de l'infirme. Il remonte vers moi son visage trop semblable à une tête de mort avec ses arcades sourcilières creuses et ses longues dents visibles.

— C'est le monsieur qui va passer devant votre croisée... Et il me désigne de son doigt, long et jaune comme un tuyau de macaroni, un marin de puissante carrure et de moyenne taille qui s'avance en fumant d'un air heureux un cigare.

La tête carrée au teint cuivré indique une volonté et une santé magnifique. Une barbiche rouge tloconne sous le menton de ce jeune homme. Des sourcils dorés ombragent des yeux de la couleur d'une eau à peine teintée de bleu. Ces yeux clairs doivent fouiller les horizons avec une merveilleuse netteté.

Une casquette d'officier, avec l'ancre et le

galon d'or, le coiffe. Un costume en grosse cheviotte le vêt. Son col d'une blancheur immaculée et ses bottines vernies indiquent la coquetterie du marin à terre, qui se pavoise et met toutes voiles dehors.

Je suis presque dépité d'avoir à constater la correction de cet élève capitaine. Sa physionomie franche se nuance de cette mélancolie bretonne qui attire la sympathie. Oui, sur ce beau masque d'homme d'action, se superpose ce reflet de tristesse et de rêve des Armoricains accoutumés à contempler les espaces infinis des mers ou de leurs landiers.

— En fait-il une fumée, avec son tabac, murmure avec admiration César ; on dirait un vapeur... Quand il est beau comme cela, du beaupré à la poupe, c'est qu'il se rend chez mesdemoiselles de Gador, déclare mon petit valet en employant un langage imagé.

Ma main restée sur son épaule doit avoir une petite crispation. César remonte à nouveau ses yeux vers moi, et semble attendre une question. D'un ton que je m'efforce de rendre indifférent, je demande :

— M. Bréhec ne serait-il pas fiancé à l'une de ces demoiselles ?

Caradec hoche la tête et repart :

— Je n'en ai jamais entendu parler, mais c'est peut-être possible... Pourtant le père de M. Bréhec et le père de mesdemoiselles de Gador ne s'aimaient guère jadis... C'est depuis qu'ils sont orphelins les uns et les autres qu'ils se sont revus...

— Ainsi César, tu n'as jamais ouï dire que ce capitaine était le promis d'une de ces demoiselles?

— En tout cas, il ne se marierait pas avec la Bonne Sœur, mais avec l'autre.

— Qui nommes-tu la Bonne Soeur?

— La vieille des demoiselles de Gador.

— Tu t'exprimes sans politesse, mon garçon. A trente ans, mademoiselle Yvonne n'est pas vieille.

L'infirme s'éloigne humilié. Il est d'une sensibilité maladive et il branle de la tête, à la moindre de mes réprimandes. Je l'entends cirer avec désespoir mes souliers.

Je demeure dans le doute. Mon petit valet est une vraie commère. Son infirmité lui donne des loisirs et lui permet de rôder de maison en maison. Il connaît toutes les histoires du Grézic.

Officiellement, tout au moins, Bréhec n'est donc pas fiancé à Marie, mais son cousinage lui permet de vivre en son intimité. Peut-être ont-

ils résolu de ne se déclarer qu'au moment de leur mariage.

Retournons à mes varechs. Je perds un temps précieux à ergoter sur une affaire de famille qui ne devrait pas m'intéresser.

Tandis que je me livre à l'analyse d'un singulier plasma et que je ne sais vraiment si je dois le considérer comme la première des matières vivantes, mère de tous les êtres, ou comme un corps inerte, malgré moi, ma pensée remonte vers la chaumière de mes amies, et j'imagine la chaleureuse réception de Jos Bréhec.

... Non, décidément, mes travaux comblent de moins en moins le grand trou que je me sens dans le cœur. Allons ! Secouons ces idées. Elles me perdraient. Vais-je concurrencer Brizeux et gémir toute ma vie sur l'indifférence d'une Marie à mon égard? Sapristi! dix années de biologie à outrance auraient dû me cristalliser le gros viscère. Eh bien ! point du tout ! J'entends une voix qui crie en moi et réclame autre chose que des préparations chimiques ou des synthèses.

... Comme Thétis était séduisante lorsque je lisais ! Le galbe de son cou penché vers la dentelle était vraiment admirable. La simplicité de cette charmante jeune fille me ravit. Depuis que

je la connais, pas un mot de plainte sur la ruine qui l'a réduite à l'humble existence d'artisane, ne lui a échappé. C'est un caractère comme je les aime. Allons bon ! une fois de plus, par un détour de l'imagination, voici que je pense à mes aimables voisines. Il faut que j'échappe à mon obsession et, puisque aujourd'hui mes études n'absorbent pas toutes mes facultés, sauvons-nous.

— César, tu garderas la maison. Je vais partir pour la pointe de Lesdiguen, mon enfant.

— Notre maître, le ciel se couvre, vous serez trempé. Prenez votre manteau. N'oubliez pas votre boite de fer-blanc. Avez-vous votre cachecol? Le vent souffle dur sur le cap. Mettez donc vos souliers de caoutchouc, la boue ne manquera pas.

Et Caradec trottine aussi vite qu'il le peut et me sert avec les attentions d'une mère. Pauvre petit diable ! Parfois je rentre à l'improviste et je le trouve le nez collé aux vitres. Il fixe ardemment la mer et les embarcations qui descendent avec le jusant vers le large. Et quand il reconnaît le V. 315, le bateau paternel dont on l'a chassé, de grosses larmes s'échappent de ses paupières. Oui, je le sais bien. César ne se consolera jamais de n'être pas assez ingambe pour a navigation.

Je m'achemine d'un bon pas vers Lesdiguen. Ma boîte de naturaliste me bat les reins. Au tournant du Treir, j'escalade le dolmen du Gorrèquer et, malgré moi, je me retourne vers Lignole, le bourg du Grézic. Entre toutes les chaumières, la grande cheminée chaulée qui sert d'amers aux navires me « saute aux yeux », si je puis m'exprimer ainsi. J'aperçois même à sa base deux lauriers verts et le bouquet pourpre du cerisier.

Mes pieds s'énervent sur la table moussue d'orseilles et je me sauve vers le cap. Je longe un hameau extraordinaire aux chaumes hérissés qui donnent aux masures moyenâgeuses une mine inquiétante. Quels gens surprenants peuvent habiter ce ramassis de huttes perdues dans une lande stérile? Ah! ce serait un joli travail de naturalisation de pouvoir disséquer l'âme de ces habitants frustes que je vois tapis sur leurs seuils de granit.

Des gouttes de pluie I Dans le cou ! Vite, mettons notre foulard. Le temps se gâte. Les goélands tournent en criant désagréablement. Les engoulevents rasent les ajoncs. S'il me tombe sur la tête une de ces averses dont la Bretagne a le secret, je vais récolter, à défaut de varechs, un rhume majeur. Le philosophe Caradec l'avait

prévu. Incontestablement, par cette journée douteuse, j'aurais mieux fait de rester au logis ou... de me rendre chez mesdemoiselles de Gador. Mon stupide amour-propre ou une jalousie imbécile me font traîner sur les landiers. Tant pis pour toi, mon cher professeur !

Soufflée par le vent de mer, la pluie prend la diagonale et il m'est impossible de m'en défendre. Et le jour s'obscurcit. A trois heures on se croirait au crépuscule. Rentrer, impossible. Quatre kilomètres me séparent du Grézic. Bigre ! la grêle se met de la partie, maintenant. Je viens de recevoir sur le menton des pois glacés qui m'ont meurtri. Quel fracas sur ma boîte de métal ! Il me semble que je traverse la mitraille d'un combat acharné. Demander un abri dans l'une des masures du hameau? Peuh! Elles avaient un air crasseux à décourager tout naturaliste qui ne s'intéresse pas spécialement à Tordre des aphaniptères. Je me sens déjà piqué rien qu'en y songeant. Non ! Poursuivons plutôt jusqu'à cette maison solitaire plantée presque en surplomb de la grève. Gourons si nous ne voulons pas ressembler tout à fait à un naufragé. La porte est close. Je frappe et je cogne. On ne me répond pas. Cette demeure

serait-elle inoccupée ? Voilà bien ma chance. Je regarde aux carrelets de la petite fenêtre. Il me semble apercevoir un bonnet rouge et un bonnet bleu et du feu sur un âtre de granit. Voilà des paysannes assez peu hospitalières.

— Holà! Eh!

Ma foi, j'ouvre et, pan ! d'un coup de genou, je repousse l'huis gonflé par l'humidité. Quel tableau! Chez quelles sortes d'êtres suis-je entré? Petits rentiers, pêcheurs, cultivateurs? Leur mobilier, mélange inexprimable, laisse ma psychologie en défaut. Une assez belle cheminée Renaissance est surmontée de cordages et de paniers. Sur un lit Empire à aigles de bronze, des casiers à homards se superposent à des outils de jardinage. Plus loin, un second grabat de sangle est chargé de miches de pain noir et de poteries.

Une des femmes encore jeune, sa tête longue et hébétée ceinte d'un mouchoir rouge à dessins imprimé, daigne à peine s'intéresser à mon entrée. Mais la seconde de ces Bretonnes, une vieille aux yeux sauvages costumée d'un Justin et d'une jupe de toile à voile, bondit vers moi, me saisit par le revers de mon manteau et s'écrie d'une voix rauque :

— Êtes-vous pour Dieu ou pour le diable?

Un aboiement de chien accompagne cette bizarre question.

Sous la chatière ouverte d'une porte fermant le cellier, j'aperçois un museau jaune.

— Eh bien! répondez, êtes-vous pour Dieu ou pour le diable? répète la vieille en me secouant et en s'efïorçant à m'efîrayer, avec ses prunelles hagardes.

— Ne lui répondez pas, Naskette est folle, prononce une voix de basse-taille... ma sœur Loua, d'ailleurs ne vaut guère mieux... et moi non plus.

— C'est rapport aux Causes... Vous savez bien, les Causes, dit alors la paysanne assise sur le foyer en se levant.

Elle m'apparut très grande, très décharnée. Elle boita en s'appuyant sur un bâton et, sans paraître se soucier davantage de moi, elle me tourna le dos.

— Êtes-vous pour...

— Le diable t'emporte, Naskette, hurla l'homme en sortant de l'ombre. Il avait l'allure d'un pêch.ur. Un tricot garance s'ouvrait sur sa poitrine. Son béret enfoncé jusqu'aux sourcils, il chiquait, et ses joues maigres, couleur de cuir, palpitaient. Sa ressemblance avec sa sœur tenait tout entière dans son nez aquiim et sec et son menton galochard.

— Puisqu'il pleut, asseyez- vous tout de même, grogna-t-il sans aménité. C'était la première formule de politesse de ces sauvages. J'y fus sensible. J'avoue cependant qu'à cette minute je regrettai de m'être hasardé dans cet antre.

— Asseyez-vous sur ce bréchet, m'ordonnat-il d'un ton impérieux en me poussant un petit billot de châtaignier. Quand le ciel brillera, vous sortirez.

Ce pêcheur reprit un haveneau qu'il raccommodait avec de la ficelle. La vieille Naskette et Lona étaient allées se rasseoir devant un feu de goémons et de bouses dont les acres fumées rabattues par le vent empuantissaient la salle.

— Qu'est- ce que vous faites avec votre boîte de fer ? me demanda tout à coup Lona en tendant vers moi un long bras solennel.

Je lui explique de mon mieux ma profession.

— Je le savais. Les « Causes » me l'avaient appris, proclame Lona.

Le chien lamentable aboyait, la tête engagée dans le trou. Furieusement, l'homme se déchaussa et envoya son sabot contre la porte. Il se fendit sur le nez de l'animal qui hurla à la mort. Naskette ramassa les morceaux de la chaussure et éclata d'un rire acide qui me rongeait les oreilles.

Le matelot lui donna un coup de poing sur l'épaule en vociférant :

— La paix, ma tante.

Elle voulut encore rioter.

— Silence, vieille femme, reprit-il en la frappant avec violence.

Elle se tut. On n'entendait plus que le bruit de la navette passant à travers les mailles du filet déchiré et les crépitements du goémon consumé et le bruit de l'averse sur le landier.

— Ar Ruz, c'est l'heure de sortir, dit à cet instant Lona.

Elle releva son bras, qui semblait d'une longueur démesurée, vers une horloge placée contre une armoire antique.

Ar Ruz, c'est-à-dire : le Rouge, abandonna son haveneau et passa par-dessus son tricot un suroît et se coiffa du large chapeau ciré.

— Mon frère met son toit sur sa tête, s'écrie Lona en me touchant de son bâton et en me désignant le pêcheur.

D'un pas brutal Ar Ruz s'était éloigné dans la rafale. J'eus l'envie de le suivre mais, cinglé en plein visage par la grêle, je reculai.

Xaskette, délivrée par le départ du Rouge, ricanait convulsivement et claquait ses mains qui rendaient des sons de palettes entre-choquées.

— Restez, monsieur, m'invite Lona; c'était écrit dans les siècles des siècles.

Je reprends ma place sur le bréchet. Trois chats, blanc, gris et noir, tombent d'une trappe ouverte au plafond dans la place. Ils soufflent et se hérissent, car ils viennent d'apercevoir le museau saignant du chien qui bouche la chatière par laquelle ils voulaient s'introduire. Avec des bonds, ces bêtes affreuses remontent au grenier.

— Pourquoi les volontés vous ont-elles conduit au Grézic, cette île si petite sur la vaste mer? m'interroge Lona avec une dignité qui me surprend.

Je lui raconte le but de mon voyage en Bretagne et j'essaie, avec des mots puérils, de lui expliquer l'intérêt de ma mission.

— Oui! oui! Je savais, mon cher monsieur. La vie a commencé au fond de l'océan tiède; puis elle montée sur la terre... enfin elle s'envolera plus tard vers le ciel.

— Non ! non ! Au feu ! au feu ! chez les démons, crie Naskette.

Lona donne un coup de trique à sa tante et la calme.

Ma surprise doit arrondir mes yeux et me donner une expression stupide. Lona s'en aperçoit et continue :

— Cela semble vous étonner qu'une épave comme moi parle comme une dame. Ah! jadis j'ai été élevée au couvent... Nous étions Ar Ruz, Naskette et moi, des gens comme il faut, mais, vous comprenez, les Causes plongent dans l'abîme ceux qui étaient sur les hauteurs. Et nous voilà comme le prophète Job sur notre fumier.

La pluie avait cessé. Je remerciais mon étrange hôtesse et je me disposais à franchir le seuil de sa maison quand elle se souleva et me suivit en boitant.

— Vous ne trouverez pas votre chemin... Qui donc sait reconnaître sa route dans cette existence? Les planètes nous en empêchent. Moi, je vais vous indiquer le bourg.

Elle s'appuyait sur son bâton et le vent fouettait les cornes du mouchoir rouge qui enveloppait sa tête. Lorsque je la vis en pleine lumière, le caractère expressif de sa figure sculptée, aurait-il semblé, par l'amertume et la désillusion m'empêcha de détourner mon regard de son profil de Dante Alighieri.

— Ah! ah! ah! Le monsieur ne m'a pas répondu s'il était pour le diable ou pour...

Naskette sortie sur le seuil n'avait pas terminé sa phrase qu'elle avait reçu en travers de

la poitrine la canne de sa nièce. Elle disparut comme une méchante fée dans la demeure où elle gémit parmi les miaulements et les aboiements des bêtes.

En claudiquant plus fort, car elle était privée de son appui, la sœur d'Ar Ruz voulut me conduire jusqu'au menhir de Men-Tud, planté comme une colossale hampe de pierre au sommet d'un tumulus millénaire. Là, subitement, elle darda ses yeux verts dans mes prunelles et, après avoir soupiré douloureusement, elle me dit :

— Tu n'as pas trente ans. Qui aimes-tu? Voyons, réponds à Lona Resto, c'est mon nom.

J'eus le fou rire. Ma visite à ces hôtes fantastiques avait été tellement imprévue que cette dernière question faisait déborder ma gaîté.

— Tout à l'heure, tu ne riras pas, sot, quand je devinerai le sentier que tu suivras. Les volontés auxquelles tu n'échapperas pas te conduiront à travers ces ajoncs, jusqu'à cette chaumière blanche comme le jour, qu'on aperçoit là-bas par-dessus les autres maisons du bourg. Ah ! tu ne ris plus. J'ai dit la vérité. Ne nie pas Pauvre petit savant, il y a beaucoup de choses que tu ignores encore. Le joli cœur étudie les goémons. Quelle pitié ! A ton âge, il y a mieux à entreprendre. Et pourtant tu ne réussiras pas.

Tu as l'air d'avoir des yeux, mais tu es digne de porter des conserves. Tu ne sais pas te conduire et tu ne le sauras jamais.

Le discours de cette sorcière commençait à me crisper. Après un remerciement bref, je descendis vers le village. Perchée au sommet du tumulus, Lona, ses longs bras écartés, déployait son châle. Elle paraissait ainsi un immense oiseau de nuit et elle me clama :

— Oui! oui! Cache-toi. Tu te rendras encore ce soir chez les demoiselles de Gador. Oh! oh! oublierais-tu que tu n'es qu'un fils de la Grande Terre ? Les filles d'un capitaine marin ne sont pas ton fait. Si tu étais sage, tu te garderais d'y retourner. Ah! ah! elles aiment trop la mer, pour prendre goût à un monsieur de Paris. Eh! eh! m'entendras-tu, savant ignorant?

Dieu lui pardonne, en voilà encore un que les Causes font dériver. Oh! oh! tu naufrageras et ce n'est pas moi qui te repêcherai.

... Je presse le pas, afin d'échapper aux invectives de cette folle.

Joli trio. S'il leur avait plu de m'assommer? En y songeant rétrospectivement, je ne suis plus rassuré. Je gagerai que le frère, Ar Ruz, a dû briser la jambe de sa sœur dans quelque bataille. Mais comment une femme élevée dans

un couvent, et relativement instruite, a-t-elle pu tomber dans cet état de misère morale et physique ?

Pas bête, vraiment. Elle a dû entendre parler de mes visites chez Yvonne et Marie. La malignité des petits bourgs ne pardonne pas les plus innocentes politesses. J'aurais pourtant bien voulu faire causer Lona sur Jos Bréhec. Peut-être m'aurait-elle appris .. Voyons! Quelle pensée incongrue me vient. Depuis quand ai-je pris l'habitude d'interroger les diseuses de bonne aventure sur mon avenir? Si toute la science aboutissait à cette crédulité, je serais digne de tenir compagnie à Naskette.

Le ciel s'était éclairci. Après la pluie, le firmament a quelquefois des tons d'une fraîcheur printanière. Sur le golfe les sinagos aux voiles en bannière de sinople semblent processionner.

J'atteins un carrefour. Si je prends à droite, j'arrive chez mesdemoiselles de Gador. Non, je serai brave, ce soir; tournons à gauche, allons rejoindre mes fucus.

... Me voici au milieu d'eux, ils oscillent dans l'air et me remplissent les poumons de leurs senteurs marines.

Le petit César sourit afin de me prouver sa satisfaction de mon retour. Son sourire lui découvre les dents jusqu'à la racine, et comme il

s'est penché afin de poser ma boite de naturaliste sur un escabeau, je n'aperçois plus que la bosse de cet infirme. Voilà mes idées qui tournent au noir. Des vers de Brizeux, — oserais-je avouer que je me suis pris d'une grande passion pour ce poète, depuis que je connais Marie de Gador? — me remontent aux lèvres, inconsciemment :

Vous ne savez donc plus mon visage et mon nom . Mai, regardez-moi bien ; car pour moi, jeune, belle, Vos traits et votre nom, Mai, je me les rappelle. ... Mon Dieu, c'est lui! dit-elle en me prenant la main. Et nous pleurions. Bientôt j'eus appris son histoire : Un mari, des enfants. C'était tout...

C'est incroyable comme je souffre. Je ne puis plus me le dissimuler, mes visites chez mesdemoiselles de Gador me manquent. Il me semble que si j'apercevais, une minute, la jolie et intelligente figure de Thétis, tout rentrerait dans l'ordre... et je serais heureux. Demain, je retournerai chez mes voisines. Je sais bien, hélas ! que je ferais mieux de m'en abstenir. Mais je ne peux plus attendre. Je suis maintenant incapable de travailler. Ah ! messieurs mes collègues du Muséum, voici mes chromacées bien délaissées. Je vous vois sourire avec pitié dans vos laboratoires de votre jeune confrère Merval.

Le grain que j'avais subi la jeille n'était que le prélude d'une tempête. Toute cette nuit, ma maisonnette construite au-dessus du golfe a subi l'assaut du vent. La cheminée gémissait, et les boiseries craquaient. Il y a des heures où l'on se réjouit de ne pas être marin. Fichu métier quand on aime la tranquillité. Il m'est impossible de courir sur les grèves par ce temps, et je mets ma conscience en repos en me déclarant à moimême qu'après l'orage, je rattraperai le temps perdu; la mer aura jeté sur le littoral des richesses nouvelles.

A dix heures seulement, tandis que je mets au propre mes notes, au milieu d'un fracas de portes qui claquent, je vois entrer le petit César tout souillé de boue. Il s'explique en un langage maritime pittoresque :

— L'ouragan m'a démâté, notre maître. J'ai chaviré et quand j'ai voulu me relever, une saute de vent m'a jeté sur mon beaupré, finit-il en me désignant son nez écorché.

Je l'emmène dans mon laboratoire et je lave la plaie. Pour le mettre à ma hauteur, j'enlève Garadec et je le pose debout sur une chaise. Ce

lamentable gamin a la légèreté des êtres qui ne doivent pas vivre. La rafale a dû le soulever comme une plume. J'examine ses yeux aux cernures violettes, ses oreilles plates et diaphanes : tous les os de sa face semblent vouloir passer à travers la peau mince. Pauvre garçon, pourquoi es-tu né? Il me considère avec la douceur d'un chien fidèle et, tout à coup, il saisit la main qui vient de lui placer une compresse et il la baise pieusement.

Moi, je sais, pauvre enfant d'alcoolique, qu'avant un an, tu ne souffriras plus des tempêtes, ni de la brutalité de ton père, mais aussi que tu ne contempleras plus le bon soleil.

— Ne te fatigue pas, mon ami, lui dis-je. Etends-toi, aujourd'hui, dans ce grand fauteuil. Je m'occuperai de ma chambre.

Je l'oblige à prendre une chaise. Il est si surpris qu'il se laisse dorloter sans résistance. Le sang perle à travers le linge qui barre sa face. Il est ridicule ainsi, voilé comme une musulmane. Recroquevillé sur le siège, il me voit faire mon lit. A la dérobée, j'observe mon petit valet. S'évanouirait-il? Je cours à ma salle d'histoire naturelle et je le lui prépare un grog au rhum sucré. C'est tout ce que je possède comme douceur. Je décolle ses dents et je l'oblige à boire.

— Comme c'est bon?

Je lui laisse le verre, il le savoure.

— C'est la première fois que je goûte du rhum au sucre. Ça me ressuscite!

... Je mets de l'ordre dans ma chambre. Quelle poussière! Je devrais bien balayer. Balayons. Pas comme cela, comme ceci. Oh! mais je m'en tire avec beaucoup de grâce.

— Ah! notre maître! s'écrie César, d'une voix douloureuse, en dodelinant sa longue tète blessée sur le dossier.

— Que veux-tu, mon petit?

— Ah ! tenez, si au lieu d'être une vilaine araignée, j'étais une belle jeune fille... comme il y en a...

— Eh bien?

— Ce que je vous adorerais!

Surpris, je m'arrête, le balai entre les mains.

— Oh! un monsieur comme vous, il n'y en a pas un second à travers le monde...

— Pourquoi cela?

— Comment, pourquoi cela?... Un savant... un monsieur de Paris si gentil, si doux avec un rien du tout comme moi... Ah! si les femmes de l'île vous voyaient en ce moment, elles pleureraient toutes.

— Mon Dieu ! en quel honneur ce gros chagrin, César?

— Elles pleureraient, notre maître, en pensant qu'il y a des hommes de votre espèce et qu'elles sont mariées à des méchants qui les battent et leur font une vie plus dure que cette tempête.

L'infirme s'est soulevé et gesticule péniblement.

— César, calme-toi. Il y a des braves gens au Grézic, comme à Paris.

Je l'oblige à s'allonger à nouveau. Les paupières closes, il chuchote avec scepticisme :

— Je ne sais pas... non, je ne sais pas. Je n'en ai jamais rencontré. Quand on ne me frappe pas, on m'appelle dromadaire ou pattes-de-cerceau l

Que répondre à ce triste garçon? Non! je ne le désillusionnerai pas. Je lui laisserai croire que sur « la grande terre », comme il nomme le continent, il n'y a que des hommes pitoyables.

J'achève de remettre en place mes vêtements épars. Voici ma chambre propre. Je ne me croyais pas si habile. L'horloge paysanne à balancier de cuivre que j'ai installée, tinte onze fois. Il me faut sortir. César dort. Je m'approche de lui et je place sur une table à portée de sa main quelques biscuits et de la confiture.

Maintenant, filons. Quel vacarme dans la ruelle, la caillasse soulevée crépite contre les volets.

Tiens ! Caradec rêve à voix haute.

— ... Si j'étais... une belle jeune fille... comme il y en a... j'aimerais M. Merval.

Je pose ma main sur le front de César et je me sens à cet instant une compassion profonde. Ah! savants! savants, nous poursuivons les origines de la vie et nous ne savons pas seulement pourquoi il y a des victimes innocentes. Et toute notre science ne modifie pas la destinée d'une seule herbe. Bah! Éloignons cette inquiétante pensée, elle pourrait nous conduire à la désespérance.

Je referme doucement l'huis en luttant contre un coup d'air et je remonte le sentier qui charrie dans son ruisseau des débris de chaume et de branches brisées. Là-bas, la mer geint et donne de grands coup de bélier contre les falaises. En moi s'affirme la volonté d'espérer. Il n'est pas plus insensé de croire à la joie, à l'amour, à la bonté que de sombrer dans la croyance à la malignité universelle.

Courbé en deux afin d'avancer contre l'ouragan qui s'engouffre dans les ruelles, j'atteins la genêtraie de l'Aber-Vrach qui domine le golfe.

aujourd'hui blanc d'écume. Des matelots retraités, coiffés du béret, les mains aux poches, le dos voûté, se promènent sur cette crête, de long en large, d'un pas obstiné. Ils semblent des timoniers de quart sur la dunette de leur navire. Parfois l'un ou l'autre s'arrête, met sa paume en abat-jour devant son œil d'albatros, et fixe le large.

Ma respiration s'essouffle, est-ce l'effet des battements de mon cœur, quand j'aperçois la petite barrière blanche qui ouvre entre les fûts de maçonnerie le jardinet de mesdemoiselles de Gador? Le cerisier se balance désespérément. Il semble que des maraudeurs invisibles secouent ses branches, afin d'en faire tomber les cerises. Et en effet, les bigarreaux dégringolent. Et les hortensias? Des fleurs sont brisées sur leurs tiges. Le rosier-thé en espalier s'est effeuillé. Ah! tempête imbécile. Oui, stupide tempête. Les mouvements de la colère de la nature ne sontils pas aussi irraisonnés que les batailles humaines? Nuages ridicules, flots baveux, vent inepte, vous serez bien avancés quand vous aurez brisé, lacéré et défleuri lesjardins et les champs. Ah! que revienne donc le doux soleil!

Mon appel à la paix est-il entendu, on ne le croirait pas, car, vlan ! je reçois sur la joue une

branche cassée. Quel coup de trique! Gela t'apprendra, Merval, à philosopher avec les éléments. Ils se moquent pas mai de tes spéculations.

Comme je pousse le clayon et que mes semelles font craquer le cailloutis rose et bleu des coquillages, les rideaux de mousseline de la chaumière sont soulevés et j'aperçois Thétis. Derrière le carreau elle fait une moue exquise et je lis tout à la fois, dans cette grimace, de l'étonnement, un reproche et une gaminerie.

Déjà elle s'est levée, vient m'ouvrir et me débarrasse de mon mac-ferlane qui s'obstine à s'enrouler autour de mon corps, malgré mes efforts pour me séparer de lui.

A peine mon feutre retiré, Marie s'écrie :

— Yvonnel Yvonne! viens voir un revenant. Le visage pâle de la grande sœur apparaît

dans le couloir. Elle me tend la main.

— Oh! monsieur Merval, comme c'est mal à vous de disparaître ainsi ! Nous vous croyions reparti pour Paris.

La mutine Thétis penche sa tête et son sourire montre toutes ses dents de perle.

— Répondez, monsieur l'accusé.

Non! je ne puis vraiment leur déclarer la vérité, à savoir mes projets d'espacer de plus en plus mes visites afin de ménager ma tranquil-

lité. J'objecte un travail urgent. On semble accepter mon explication. Mesdemoiselles de Gador me font entrer dans leur salle de travail et aussitôt que je me retrouve assis sur le vieux fauteuil des Indes, parmi ce mobilier exotique et élégant, le bien-être m'inonde et je suis heureux.

Là-haut, en vis-à-vis de moi, le « Nérée » me toise superbement. Des encadrements protègent des enluminures où bouddhistes et musulmans ont figuré leur héros, depuis Antar le cavalier qui coupe un lion d'un revers de sabre, jusqu'au suave Ça Kia Mouni charmant les tigres.

— Oui, c'est très mal, de nous abandonner ainsi, me reproche Thétis en venant s'asseoir près de moi sur un drôle de petit trépied, le trident de Neptune, comme elle l'appelle.

Les cheveux ondulés de Marie paraissent des vagues d'or échappées de sa coiffe en diadème. Ses yeux dorés luisent et l'ovale raphaélique de sa figure parfaite m'intimide plus que je ne le voudrais. Yvonne s'est levée. Vêtue d'une robe grise, elle rappelle une religieuse de la Sagesse. Je comprends maintenant pourquoi Caradec, naïf, la nomme : la Bonne Sœur.

Avec des mouvements discrets, elle gagne la pièce voisine. Au seuil de la porte, elle se détourne, et cherche évidemment à attirer l'ut-

tention de Thétis. Celle-ci ne la voit pas et continue de plaisanter les nouveaux goûts de cénobite que j'affiche.

— Marie, dit-elle.

La jeune fille se rend à son appel. Elles se concertent derrière la porte. Que peuvent-elles tramer contre moi? Thétis revient et reprend sa conversation au point où elle l'avait laissée.

— Vous finirez par ne plus vouloir fréquenter que votre gélatine. Oui ! oui ! On trouvera M. le savant en tête à tête perpétuel avec ses goémons visqueux. Quel tableau sublime !

— Une dernière fois, mademoiselle Thétis, ne m'appelez plus docteur, professeur ou savant, même par moquerie. Dans votre jolie bouche, ces qualificatifs me sont désagréables.

— Ah ! ah ! trouveriez-vous qu'ils vous vieillissent?

— C'est cela même. Quoique je ne sois pas très folâtre de tempérament, ils m'obligeraient à prendre des mines de membre de l'Institut, et ce serait aussi désagréable pour vous que pour moi.

— Vous avez raison, monsieur Merval, vos titres vous accablent et je saurai m'en souvenir.

— Comme vous êtes raisonnable aujourd'hui, Thétis!... Serait-ce un effet de la tempête?

— Vous l'avez deviné. Je déteste ces mauvais temps. Cela me fait trop souvenir du naufrage de mon père, et de tous ceux qui, à cette heure, peuvent se trouver en mer. Cela ne vous représente pasgrand'chose, à vous, monsieur Merval, ce golfe qui écume de rage. Nous autres, filles de marins, nous savons ce que nous risquons ces jours-là.

— Pardonnez-moi, Thétis, je comprends le sentiment qui vous rend grave. La tempôte pour vous, c'est la guerre. Un équipage sur les flots, c'est une compagnie exposée à la mitraille.

— Oui, voilà pourquoi presque toutes les femmes de marins sont mélancoliques. Elles vivent dans la même pénible attente que l'épouse du soldat en terre ennemie. A chaque minute, elle redoute l'affreuse nouvelle.

... Le vent se plaignait. Toute une gamme chromatique lugubre chantait dans la grande cheminée. Cette nouvelle face du caractère de Thétis m'émut. J'allais lui répondre d'un ton pénétré, quand elle bondit de son « trident de Neptune », pinça sa jupe bleue entre son pouce et son index, esquissa une révérence dixhuitième siècle, et comme Yvonne reparaissait, elle dit :

— Midi vient de sonner. Monsieur Georges

Mervai veut-il nous faire l'honneur d'accepter notre humbie repas ?

Très vite, Yvonne continua :

— Vous ne pouvez, par cette bourrasque, vous rendre à votre hôtellerie... elle est si éloignée... Ne nous refusez pas... D'ailleurs, voici madame Derviler, une vieille amie de mon père et de ma mère, qui va insister après moi.

Mademoiselle de Gador s'effaça devant une Ilienne au noble visage de matrone romaine. Son masque superbe, presque marmoréen, était éclairé d'yeux sombres et tragiques. Ses cheveux en bandeaux d'argent couvraient ses oreilles.

— Monsieur, dit-elle, je serais désolée si vous refusiez l'invitation de mes jeunes amies. J'insiste après elles pour vous garder. Quant à moi, je serais ravie de faire la connaissance d'un savant de votre distinction.

Je jugeai que je pouvais accepter simplement cette invitation si gracieuse.

— A la bonne heure, dit Marie en dressant son index sur moi, vous vous épargnez notre vengeance.

Je voulus offrir mon bras à madame Derviler. Elle s'en défendit en souriant et elle me désigna Yvonne, la charmante maîtresse du logis.

Thétis s'inclina alors comme un jeune homme devant madame Derviler, arrondit son coude et, grossissant sa voix, s'écria :

— Chère madame, voulez-vous me faire l'honneur ?...

— Ah ! grand garçon manqué, prononça la vieille dame, je te vois très bien avec la casquette marine au lieu de la coiffe.

— Comme vous avez raison ! Quels regrets sont les miens ! J'aurais tant aimé grimper dans les vergues, soupira Thétis.

Je me trouvai assis près de madame Derviler, une veuve, elle aussi, d'un capitaine long-courrier, et toujours passionnée pour les aventures de la mer.

Mesdemoiselles de Gador nous faisaient visà-vis. La modeste table était couverte d'un service breton, aux faïences enluminées de coqs, de fleurs et de feuillages. Sur les murs blancs de la petite salle, des aquarelles naïves reproduisaient des navires à voiles, copiés dans leurs moindres détails de gréement. Ainsi le Nérée se présentait sous l'aspect d'un trois-mâts à coque bleue. Sur son tillac un minuscule marin galonné avait l'ambition de rappeler le capitaine de Gador.

— Nanon l Nanon t Qu'est-ce que ton cha-

land de service nous a apporté de bon ce matin?

C'est ainsi que Thétis interpelle la vieille servante à bonnet papillon, que j'avais déjà aperçue. Cette brave femme répond d'une voix de canard, — elle possède d'ailleurs une ressemblance évidente avec l'un de ces volatiles — que son panier nous réserve des surprises agréables. Je déclare bientôt que je n'ai jamais mangé de soles comparables à celles que je savoure, et que je ne sais où Nanon s'est procuré les crevettes, de vrais petits homards.

Une cotonnade imprimée d'arabesques vertes sur fond coquelicot recouvre les épaules de la domestique, au visage enluminé par l'émotion de servir un Parisien. Elle s'obstine même à me présenter d'abord les plats.

— Offrez à madame Derviler et à mesdemoiselles de Gador, Nanon.

La paysanne met les poings sur les hanches et, le menton relevé, s'exclame :

— Ah ! par exemple, êtes- vous oui ou non un homme?

— Je le crois en effet, Nanon.

— Eh bien ! oui ou non, les hommes sont-ils faits peur être les maîtres au logis ? Sachez, mon cher monsieur, que je me croirais déshonorée si je ne servais pas mon mari le premier.

— En ville, Nanon, répondis-je doucement, la préséance appartient toujours aux dames.

La cuisinière eut un rire éclatant :

— Ah! ah! que votre volonté soit faite... Mais pour une drôle de mode, voilà une drôle de mode.

Et Thétis, égayée, répéta en contrefaisant l'accent de mirliton de sa servante :

— Pour une drôle de mode, v'ià une drôle de mode.

Quand la brave femme se fut éloignée, Yvonne s'excusa sur la rusticité de sa cuisinière,

— Il est impossible de trouver au Grézic une seule Ilienne qui consente à devenir domestique. Aussi pauvre soit-elle, elle aimera mieux pâtir que de consentir à une déchéance. Elles se donnent toutes pour des filles de capitaines, et, noblesse oblige, elles vivent fières et misérables.

Avec un grand geste déclamatoire, Thétis compléta :

— Ce sont toutes des patriciennes !

— C'est peut-être beaucoup d'ambition, s'exclama madame Derviler. Nos compatriotes ont beaucoup plus d'apparence que de fond.

Croyez-le, monsieur Merval, au milieu de toute cette prétendue aristocratie de la mer, mesdemoiselles de Gador se trouvent bien isolées.

J'accueille avec une expression recueillie l'opinion de madame Derviler.

— Aussi, lorsque nous avons le bonheur de posséder le célèbre chirurgien de3 chromacées, nous l'accaparons et nous le retenons de notre mieux, s'écrie Marie avec un petit air de se moquer de moi.

— Ce doit être un bonheur de pouvoir s'entretenir avec un esprit distingué comme monsieur, reprend la vieille dame.

... Pris entre ces deux feux, je dois encore subir quelques compliments exagérés.

— Croyez bien, mesdemoiselles, que le plus enchanté du hasard qui nous a rapprochés, c'est moi. Que serais-je devenu, seul, dans ce pays ? Un sauvage ! Un parfait Robinson dans son île. J'aurais été le plus malheureux des hommes, sans la bonne fortune qui m'a valu votre connaissance.

Thétis s'incline, puis lève comiquement ses bras vers le plafond et s'exclame :

— Grand Dieu ! que cet encens nous parfume agréablement les uns et les autres. N'est-ce pas, madame Derviler?

Puis, contrefaisant sa servante, elle nasilla :

— Nanon ! n'y a-t-il plus rien au fond de la cale de ton remorqueur ?

— C'est moi, mademoiselle, qui suis le remorqueur, riposta la servante en apparaissant chargée de fraises odorantes et de cerises écarlates.

... Je suis gourmand. Je l'avoue à mes gracieuses hôtesses et, avec ma manie d'observations techniques, je leur fais remarquer que l'arôme des fruits au bord de la mer tient à l'amendement du sol chargé du calcaire des coquillages et des sels composés des herbes marines. J'étonne si fort la vieille dame, qu'elle hésite à reprendre des fraises.

Thétis, après une moue d'acquiescement, s'écrie avec componction :

— Tout à l'heure, il faudra que je note vos profondes remarques sur mon calepin.

Un nuage venait d'assombrir l'atmosphère. Après une accalmie, on entendit la mer déferler avec fureur sur les rochers de l'île. À ce même moment, il me parut lire dans les regards qu'échangèrent les sœurs comme une inquiétude que je ne m'expliquais pas.

Afin de nous servir le café, le fameux « bitte » des Iliennes, cette liqueur que les plus aisées préparent amoureusement avec le moka le plus pur, Nanon avait laissé la porte large ouverte et, dans le vestibule, à une patère, j'aperçus sou-

dain une casquette à ancre dorée. Il me parut que je recevais la pointe d'une aiguille au cœur. Dans mon bonheur présent, j'avais complètement oublié Jos Bréhec, et voilà qu'il s'imposait ! tout à coup à mon esprit par ce témoignage brutal. Quel motif l'avait empêché de partager le déjeuner de ses cousines ? J'avais su par Caradecque, depuis son arrivée, il dînait ou déjeunait chaque jour avec mesdemoiselles de Gador. Je veux en avoir le cœur net et je brûle mes vaisseaux afin de connaître la vérité.

— M. Bréhec, votre parent, serait-il parti du Grézic? J'aurais été charmé de le rencontrer et de le remercier du remarquable coquillage qu'il m'a fait remettre.

... Comme l'on menti

— Non ! Notre cousin est parti dès l'aube pour la pêche, — une partie de plaisir. Mais nous commençons à nous inquiéter, me répond Yvonne. Il ne devrait pas tarder à rentrer au port. La houle est terrible... pourvu que leur frêle embarcation?...

Tandis que mademoiselle de Gador exprimait ses craintes, je ne perdais pas de vue Thétis. J'aurais voulu lire sur son front son émotion et en déduire ce que je redoutais, — son amour pour ce marin qui, bientôt, avec son brevet de

capitaine long-courrier, allait continuer la tradition de la famille.

Fut-ce préméditation ou hasard, par une volteface, Marie se tourna et parut aider Nanon à desservir la table.

La politesse m'oblige à rassurer Yvonne sur le sort de Jos Bréhec.

— Un navigateur de sa valeur doit se jouer des petites tempêtes du golfe morbihannais.

— Il ne faut pas se fier à ce traître aux eaux bleues, monsieur Merval.

Le beau visage de camée de madame Derviler s'assombrit. Toutes ses rides s'accusent et lui donnent une énergie douloureuse. Sans me regarder, les yeux fixés sur l'alliance d'or qui reluit à son doigt, la vieille dame prononce avec force :

— C'est presque sous mes yeux que j'ai perdu mon mari. Il rentrait de Rio-de-Janeiro, après une heureuse traversée. C'était un jour si calme qu'une graine de pissenlit posée dans la main ne se fût pas envolée. Eh bien ! un courant prit son beau brick qui ne pouvait plus gouverner sans vent et le jeta sur le récif du Taureau. Tous les matelots se sauvèrent... Mais Derviler, qui avait voulu demeurer le dernier à son bord, se noya quand, soudain, le navire plein d'eau chavira.

... Une heure s'écoula entre l'échouage et... ce que vous savez. J'étais montée sur la falaise et... avec une lorgnette, je vis tout, tout, toutl

Ses yeux noirs étaient devenus rouges, mais ils étaient secs et brûlaient.

— Ah ! comme vous devez haïr la mer, madame I m'écriai-je, plein d'émotion.

Elle haussa les épaules et me répondit avec une lenteur écrasante :

— Haïssez-vous la terre parce que votre père et votre mère dorment en elle?

Elle se tut, croisa les mains, regarda le golfe écumeux à travers les carreaux et termina en martelant ses mots :

— Moi, je mourrais... tout de suite... s'il me fallait vivre... loin, là-bas... parmi les bois ou les champs. La campagne, c'est lourd comme une tombe.

Thétis revenait avec Nanon. Elle s'exclama :

— Vona! Situ es inquiète de Jos, pourquoi n'irions-nous pas au-devant de lui ?

Cette simple proposition dans la bouche de Marie m'est pénible. Pourtant elle a raison. Enfin, si « ce qui doit arriver arrive à l'heure dite », comme le déclare « Carmen », tant pis ! Encore une fois, je ne dois pas oublier que je ne suis que l'hôte de passage et que, dans quelques mois

il me faudra regagner Paris et oublier Marie de Gador. Le pourrai-je ? Parbleu! On peut tout ce qu'on veut, affirment les mêmes philosophes qui assurent que le mot impossible n'est pas français.

— Ohé 1 Oh ! monsieur Merval rêve encore, je crois?

— Qui m'appelle ? Vous, mademoiselle Thétis 1

— Non ! non ! C'est ma sœur.

— A qui ferez-vous croire que mademoiselle Yvonne s'amuse à me crier : ohé !

— A vous, monsieur le découpeur de gélatine.

— Sauf votre respect, je mets en doute votre affirmation.

— Oh ! que de circonlocutions pour ne point me dire tout de go que je mens.

— Ah ! je ne me le permettrais jamais.

— Seigneur! quel monsieur poli vous êtes. Vous recevez une bonne éducation au Muséum. Avec vos cérémonies, vous ne me dites pas le motif de votre songerie ?

— Mais les pensées de M. Merval ne te regardent pas, Thétis, iutervient madame Derviler, déjà couverte de la grande capuche de drap noir que les Iliennes portent par les mauvais temps.

— Peuh 1 Monsieur le docteur es sciences peut

bien ne pas me répondre, je l'ai deviné, finit Marie sur un ton singulier.

Le sang me monte au visage.

— Hein ! qu'est-ce que je disais : il rougit !

— Je vais me fâcher, Marie, gronde Yvonne. Tu taquines M. Merval avec une impolitesse qui m'est pénible.

— Marie est une enfant terrible que je mettrai au cachot noir, dit madame Derviler en souriant.

— Ne grondez pas, madame, ni toi, Vona. C'est à M. Merval de se fâcher. J'en serais ravie, car il me plairait de connaître son genre de colère. Est-ce le style : éclats de tonnerre ? Ou bien : mine sarcastique ? Ou bien : vinaigre à froid? Quelle est ton idée là-dessus, sœurette ?

— Je n'en saurais avoir. Tu es ridicule, ma pauvre Thétis. Tais-toi.

— Clac ! s'écrie Marie en laissant tomber ses bras avec une feinte désolation et en serrant les lèvres : je ferme ma bouche à double tour.

Madame Derviler nous quitta dans le jardin. Elle avait hâte de regagner sa maison qu'elle ne délaissait guère, affîrma-t-elle, depuis qu'elle était veuve. Elle vivait avec son terrible souvenir.

Son beau visage de camée s'était obscurci.

Elle me salua distraitement et s'éloigna avec une lenteur imposante.

J'avais remis mon manteau. Sveltes et légères dans leurs vêtements à capuchons bordés de velours à la mode du pays, les deux sœurs me précédaient dans la venelle étroite qui descendait vers la mer. Entre les jetées, elles cherchèrent en vain Ajonc d'or, le cotre peint en vert sur lequel Jos s'était embarqué avec un ami.

— Il n'est pas encore rentré, murmure Yvonne soucieuse. Si nous montions sur la falaise de Kerlan? De là on aperçoit jusqu'à Port-Navalo et Locmariaker. Qu'en penses-tu, Marie?

La jeune fille montra ses lèvres scellées et esquissa le geste d'une personne qui regrette vraiment de ne pouvoir satisfaire son interlocuteur.

— Quelle entêtée ! Thétis a une mauvaise tête, n'est-ce pas, monsieur Merval?

Je jugeai l'occasion parfaite pour surprendre le secret de Thétis et, m'approchant d'elle, je dis avec conviction :

— Gela prouve seulement, mademoiselle Yvonne, qu'il est parfaitement indifférent à Thétis que votre cousin coure un danger.

L'expression mutine de Marie change subitement. Ses larges yeux couleur des algues se foncent et elle riposte d'une voix nette :

— C'est ce qui vous trompe ; je serais désolée qu'il arrivât un accident à Jos, que j'aime comme un frère, mais je ne partage pas les craintes de ma sœur, parce que notre parent est un marin admirable. Si vous l'aviez vu partir ces jours dernier sur Ajonc cfor, c'était magnifique; l'écume touchait la lisse. On croyait qu'il allait passer sous la mer et, au contraire, il se redressait à la lame toutes voiles dehors.

... Ah I J'avais la solution de ce que je cherchais. L'enthousiasme de Thétis pour ce Bréhec me fut infiniment pénible. Evidemment, moi, le savant, je devais passer pour un rond-de-cuir à côté de ce héros. Toute cette journée charmante allait être gâtée par ma sotte curiosité. Pourtant Thétis avait indiqué qu'elle aimait son cousin comme un frère ?

Non ! mon pauvre Merval, tu te sens noyé par l'évidence et tu t'accroches à un mot sans importance comme à une épave. Toutes les jeunes filles assurent qu'elles aiment fraternellement leurs cousins. C'est le cliché usuel... et puis cela finit par des mariages. Allons ! il te faudra bientôt te retirer, car si ce marin est jaloux, il pourra trouver mauvais qu'un homme jeune fréquente chez ses parentes.

Sous sa capuche noire serrée sous le menton,

l'exquis ovale de la figure de Thétis se détachait comme une vision de Madone.

La pénombre rendait angélique la physionomie de ce diable-à-quatre qui s'était tant moqué de moi et que... peut-être à cause de sa gaîté, je chérissais beaucoup trop. C'est que je m'apercevais tout à coup que la jeunesse n'est pas éternelle et que la plus belle science du monde ne peut donner que ce qu'elle a : une satisfaction intellectuelle.

Depuis quelques semaines, en faisant ma toilette, je considérais mon visage hâlé sans trop de déplaisir. Je trouvais même à mes yeux de jais un certain éclat. Enfin, sans me vanter, j'avais la prestance d'un dragon. Fichtre ! puisque je trouvais de la beauté à mes chromacées, — des colles gluantes, — qu'est-ce que je devais penser de moi !

Et pourtant, Merval, mon ami, il n'y a qu'un juge en matière d'attrait, c'est une femme. Si tu parviens à plaire à une jolie fille, c'est que tu ne te vantes pas. Au contraire, si tu vieillis parmi tes animaux empaillés ou tes préparations, je ne donne pas cher de ta séduction.

La bourrasque me cornait aux oreilles et l'embrun m'obligeait presque à fermer les paupières. Mesdemoiselles de Gador, en véritables

filles de la mer que ne saurait effrayer un ouragan, m'entraînaient à vive allure. Je les suivais maintenant sans gaîté. Il m'apparaissait de plus en plus probable qu'à son retour, Bréhec allait être accueilli comme un dieu marin et fêté ; — et tous mes diplômes ne rehausseraient pas mon prestige en face de ce Triton. C'était la lutte de la force et de l'esprit ; de la splendeur physique et de la culture intellectuelle. Il y a vraiment de quoi faire enrager les biologistes quand ils sont obligés d'accorder que ce n'est jamais l'homme de valeur qui triomphe dans les batailles de l'amour. Ces idées grandiloquentes dansent la sarabande dans ma tête... Décidément je manque d'entrain. Je ne manifeste pas la même hâte que mesdemoiselles de Gador à retrouver mon rival. Je dis : rival, par moquerie, car seul Jos Bréhec doit être le prétendant de Marie. Yvonne ne se mariera pas. Elle a déjà pris l'allure d'une vieille fille. Rien ne me serait plus désagréable, pour ce qui me concerne, que de terminer mes jours dans la peau d'un vieux garçon.

— Avec cette bourrasque, on ne s'entend pas, me crie Thétis en se retournant. Si vous n'êtes pas fatigué, monsieur Merval, nous nous rendrons jusqu'à la pointe de Toul-Houll

D'un ton aigre, je repartis que j'étais de taille à lasser mademoiselle de Gador.

— Oh! oh! ce n'est pas sûr, fait-elle en me toisant d'un air de défi.

Mais l'expression de Marie change presque aussitôt. De la pitié adoucit son expression triomphante. Elle se rapproche de moi et me désigne, en avant de nous, sur le landier, une grande jeune femme en contemplation devant la mer livide.

— C'est Hélène Guen. En avez-vous entendu parler ? Elle était mariée au capitaine de Y Étoile, une goélette qui s'est perdue, très loin, sur un archipel, en Malaisie. Il y a une année, deux matelots de YÉtoile sont revenus miraculeusement au Grézic. Ils ont été trouver Hélène et ils lui ont raconté qu'ils avaient été jetés sur une plage déserte.

< — Mais mon mari... mon mari?

« — Notre capitaine, le second et le mousse se sont embarqués dans un canot du bord. Ils ont dû échouer et se trouvent peut-être dans quelque îlot perdu.

« Ils devront peut-être attendre longtemps avant qu'un navire ne les aperçoive et ne les rapatrie. »

Depuis ce temps, Hélène Guen monte chaque

jour à la pointe de Toul-Houl, où vous l'aperce' vez, et elle attend Robert, son mari.

En achevant son récit, Thétis joint ses mains avec commisération.

Nous approchions de la jeune femme. Au bruit de nos pas, elle se détourna et rabattit son capuchon. Elle avait la beauté grave d'une Minerve et sa coiffe en diadème auréolait un visage sculpté par Phidias, aurait-il semblé.

Yvonne, la première, lui adressa la parole.

— Bonjour, Hélène, nous venons ici épier la rentrée de notre cousin Bréhec.

La belle veuve étendit le bras vers la hautemer avec un geste d'une souveraine noblesse :

— Moi aussi, j'attends le retour de Robert. Il peut m'arriver d'un jour à l'autre.

— Oh ! certainement, il vous reviendra bientôt, Hélène, lui dit Thétis en l'embrassant.

La veuve mit un doigt sur ses lèvres et reprit à voix basse :

— Chut ! Je vais rentrer. Il y a peut-être des nouvelles de lui à la maison. Vous comprenez, il était sur un îlot désert. Une pouvait pas m'avertir. Chut I II me semblait reconnaître le son de sa voix.

Hélène Guen serre son manteau sur sa taille gracile, et elle descend vers sa maisonnette.

A son passage, je me suis incliné, très ému. Yvonne, amère, croise les bras devant les flots hargneux et prononce :

— Robert Guen ne reviendra pas plus que notre pauvre père !

— Ah ! ma sœur, voudrais-tu enlever son espoir à cette pauvre Hélène?

— Ce n'est pas ma pensée. Ah ! voilà Jos 1 Avec un cri, Thétis demande :

— Tu vois son embarcation?

— Là-bas, parmi ces vagues qui déferlent.

— Ce point vert... En es-tu certaine?

— Et cette petite tache rousse, sa voile?

— Il a vent debout.

— Jos devra louvoyer.

— Le courant peut le drosser sur les récifs.

— Tiens ! il a franchi la passe de Kerpenhir.

— Il tire sa première bordée.

— La marée vient à son secours.

— Il atteint le Mouton. Vois quels remous. La houle couvre la balise.

— Son mât a cassé.

— Mon Dieu ! Non, c'est la drisse. La versrue est tombée. Il va pouvoir réparer. Oh ! il ne s'abandonnera pas.

Le canot tourne sur lui-même, n'étant plus gouverné et soutenu par sa toile.

Nous sommes anxieux.

— Hardi ! c'est fait. Bravo ! Il hisse sa misaine.

— Oui, quel sang-froid par un temps pareil.

— Un novice se serait perdu.

— Quelle allégresse on doit ressentir à dompter cette mer enragée, s'exclame Thétis debout sur un rocher en surplomb de la grève. Son capuchon est tombé. C'est une vraie fille de l'océan. Ah ! certes, Nérée est bien son ancêtre.

J'ai remarqué que, pendant ce dialogue animé, mesdemoiselles de Gador m'avaient oublié. Evanoui, disparu, Merval ! Mes patriciennes de la mer estimaient sans doute qu'un terrien ne comprendrait rien à leur discussion technique et elles n'avaient pas tort. N'importe, je suis humilié. Avec quelle passion elles commentaient les manœuvres de Jos. Qu'avaient-elles de si extraordinaire? Mais voilà, le fait de gouverner une barque sur les flots agités ne l'emportera-t-il pas toujours sur le geste plus prosaïque et sans danger de serrer un fucus vésiculeux dans ma boite verte ?

Le cotre grossissait. On apercevait maintenant à son bord deux hommes.

— Cher monsieur, vous plairait-il de nous accompagner jusqu'au port? me demande Thétis

avec une câlinerie à laquelle on ne saurait guère résister. Et me voilà, bon gré, mal gré, obligé de me rendre à la rencontre de ce Jos. Je m'en serais volontiers passé.

Pour me servir d'une expression maritime, employée tout à l'heure par mademoiselle de Gador, nous marchions maintenant sur la lande avec un « vent debout » à décorner les bœufs.

— Offrez-nous le bras, s'écrie avec un petit air impérieux Marie. Nos jupes forment voiles. Pas moyen d'avancer.

Me voici entre Yvonne et Marie. Nous formons bloc, pour employer l'expression pittoresque de Thétis, seulement notre bloc reçoit de rudes assauts. Si je croyais à la malice du vent, je jurerais qu'il s'acharne à nous barrer le passage.

— Dépêchons! Au trot, s'exclame Marie, notre cousin aura mouillé dans le port avant notre arrivée.

— Hé! mademoiselle, prenez le galop seule, si vous le pouvez. Quant à moi, je lutte de mon mieux contre les coups de poing que nous assène l'ouragan.

— Ouragan, vous exagérez. Attendez l'automne, et vous subirez des tempêtes véritables. Vous pourrez comparer.

— Merci, je me récuse.

Pendant notre course de Toul-Houlaux jetées, nous croisons trois vieilles Iliennes à croppetons derrière un dolmen. L'une file, la seconde tricote, la troisième coupe du chanvre. Je crois apercevoir les Parques. Ces « Anciennes », des veuves de pêcheurs, ont des profils de crustacés, et elles glapissent en travaillant.

— Ah ! misère de sort, faut-il être gueux pour naviguer ! Ces paquets de mer vont encore enfoncer les chaluts, noyer les casiers, crever des bordages. Ah! saleté!

— Quelles apostrophes homériques, me dit Yvonne- mi-souriante, mi-triste, avec cette expression ambiguë qui, chez elle, laissait toujours croire qu'un côté de sa bouche se réjouissait, tandis que l'autre côté se plissait douloureusement,

— Ne vous y liez pas. Ces pauvresses, à qui la mer a pris leurs époux, leurs fils et leurs biens, si elles devenaient jeunes, ne voudraient se marier qu'avec des matelots, m'affirme Thétis.

Et je songe : Et vous aussi, Marie charmante, petite patricienne des Iles, bientôt vous offrirez votre cœur à un jeune héros qui l'emportera à travers les océans. En apparence, vous resterez au Grézic, mais, en réalité, votre pensée

suivra votre mari sous tous les cieux. Un tel amour ne manque pas de grandeur dans son abnégation, Le terrien, lui, ne peut offrir que le confortable petit pot-au-feu, sans aventures. La partie n'est pas égale avec une fille romanesque comme vous. J'en éprouve un vrai chagrin. Tant pis 1 Résignons-nous, et allons affronter ce Jos Bréhec.

La curiosité de juger ce futur capitaine m'est venue. Sera-t-il digne de Thétis?

Le cotre vert de Jos reluit comme une émeraude sur les vagues. Debout au gouvernail, dans son ciré neuf couleur de cuivre, Bréhec semble un homme métallisé. Les cassures de son suroît brillent. Il accoste anrès un virage

savant, laisse l'embarcation aux soins de son compagnon de pêche et jette un salut sonore à ses cousines quand il les aperçoit. Ses yeux pâles sourient sous leurs cils dorés. Il marche en chaloupant un peu, et son costume huilé élargit encore sa carrure redoutable. Il offre ses mains à Yvonne et Marie, les attire contre lui et leur donne à chacune un baiser sur le front, un baiser fraternel, je l'ai observé. Puis, d'une voix lente et un peu embarrassée, il leur dit : — Vous n'étiez pas inquiètes, au moins... Votre golfe, c'est un enfant. Il joue, mais il ne

sait pas se fâcher... Gomme c'est gentil à vous d'être venues me chercher!

Yvonne me présente alors Jos. Elle croit devoir lui raconter dans quelles conditions nous nous sommes connus. Le Muséum était reconnaissant des envois de M. de Gador. Pendant ce récit, le marin hoche la tête et me serre rudement le poing. Il s'excuse de s'éloigner, afin de retirer son suroît. Il gagne une cabane et reparaît bientôt, presque élégant avec son veston de cheviotte bleue, son col immaculé, des bottines à bouts vernis et une casquette à ancre d'or. C'est là, je le comprends, son uniforme à terre. C'est ainsi qu'il veut faire prédominer son rang sur les matelots et les pêcheurs du Grézic. J'accorde à son visage carré un air loyal qui me plaît. La force et la décision émanent de chacune de ses attitudes. Je le voudrais peutêtre un peu plus affiné, et il porte une ride entre les sourcils rapprochés qui m'indique un entêtement peu ordinaire. Voilà les réflexions qui se précipitent en moi pendant ce court examen.

Je vois Jos prononcer quelques mots. Thétis fait un signe d'acquiescement et les voici partis.

La rapidité de leur départ me confond. Yvonne les suit. Je la vois se retourner vers moi et murmurer des mots qui ne peuvent me parvenir,

car le fracas des vagues les couvre. Elle agite encore sa main d'un air qui semble m'engager à les rejoindre. Moi, stupide, pétrifié, je demeure sur la jetée et je m'avoue que je ne suis pas de taille à lutter contre ce corsaire de Bréhec.

Puis, très triste, je regagne ma maisonnette. Caradecdort encore. Il sourit aux anges dans son sommeil. Mais Dieu! que son sourire rappelle une laide grimace. Son nez s'est cicatrisé. Ah! mon pauvre César, la belle jeune fille que tu voudrais être, et qui existe, là-haut, dans la chaumière blanche comme le jour, ne veut pas de moi.

Et je tombe les coudes sur mon secrétaire, immensément désillusionné.

J'aimais donc Thétis? Quelle folie! Main tenant que ce Jos me l'a enlevée, je suis affreusement malheureux.

Ce matin, 24 juillet, à six heures, je suis réveillé par un formidable coup de tonnerre. Ma maisonnette tremble et les carreaux vibrent comme si une batterie d'artillerie avait canonné le voisinage. Sans aucun doute la foudre est tombée sur l'île. Quel étél

Bientôt après, on frappe sur ma porte et des voix rauques appellent :

— Ohé! Notre voisin! Levez-vous. Le feu! Le feu !

Saperlipopette! Est-ce qu'un incendie me menacerait? Je ne tiens pas à finir comme une oie de Noël. Je me lève et je rabats mes volets.

Trois vieux mathurins, des anciens gabiers qui naviguèrent sous Louis-Philippe, Houru, Braz et Roch, tendent leurs poings vers le fond de la venelle et grognent :

— L'orage travaille bien. Regardez 1

Des flammes claires, presque gaies, s'élèvent sur le fond du ciel orageux, couleur d'encre violette.

— Qu'est-ce qui brûle dans ce petit champ ?

— La récolte de froment de madame Guen.

— Comment? La jeune veuve... je veux dire celle qui attend toujours son mari?

— Celle-là même.

Je lève mes mains avec une compassion profonde.

— Oui, l'éclair est tombé droit sur la meule, prononce Houru.

— La moisson est perdue, ajoute Roch.

— La pauvre petite dame! prononce Braz.

Gomme disait mon défunt père : les malheurs viennent par trois.

Je demande si Ton ne pourrait pas sauver une partie du blé au lieu de rester à contempler de loin le feu.

— Non ! Ce n'est déjà plus qu'un brasier, et si l'on tirait les gerbes, le vent risquerait de les emporter, de les rallumer et de mettre le feu aux chaumes de nos maisons.

Je plains l'infortunée Hélène et il m'en coûte de rester immobile. J'entraîne Roch, Houru et Braz vers l'incendie.

Déjà des femmes et des gamins s'agitent autour du foyer de paille.

— Heureusement que madame Guen a fait dresser son meulon au milieu de son champ et non pas contre son pignon, ainsi qu'elle en avait eu l'intention.

— Bah ! Gela aurait fait le troisième malheur, déclare Braz sombrement.

Nous approchons de l'incendie. L'air agité fait crépiter la paille rouge de la base au sommet, au moins du côté par où nous abordons. Mais surgissant de l'autre côté de l'incendie, un enfant apparaît chargé d'une javelle qui fume. Il se roule dessus afin de l'éteindre, parmi les rires et les quolibets.

— Eh! Caradec, c'est le moment de te servir de ta bosse comme d'une pompe à feu.

— Oh! Pattes-d' Araignée, monte donc au sommet de la meule. J'y ai oublié mon chapeau.

Mon brave petit valet rentre dans la fournaise et revient avec une gerbe à moitié consumée qu'il piétine avec rage. Je cours à lui et, comme il va se jeter de nouveau dans le brasier, je l'empoigne par le bras :

— Mon garçon, tu risques stérilement ta vie. Il remonte vers moi sa face d'infirme souillée

de cendre, et répond avec un triste sourire :

— Elle ne vaut pas une javelle, notre maître.

— Moi je la trouve précieuse, mon garçon. Parmi tous ces polissons ingambes qui t'entourent, tu es le seul à montrer du courage et de la décision. Je suis content de toi.

César rayonne sous son masque de suie :

-— J'ai sauvé deux gerbes, m'annonce-t-il. On

peut toujours pétrir un pain de trois livres

avec leurs épis.

— Vive Pince-de-Cancre! clame un mousse en dansant devant mon petit valet.

J'attrape ce drôle par l'oreille, et je l'oblige à s'excuser.

Roch et Houru cognaient à tour de bras sur les persiennes d'Hélène Ouen. A côté de l'agi-

talion produite par l'embrasement de la meule, la maison de la veuve restait parfaitement paisible et indifférente.

— Ah ! c'est trop fort, maugrée Roch en croisant les bras sur sa vareuse, sa récolte brûle et madame ne daigne pas nous répondre.

— Laissez-la, Roch. Elle saura toujours assez tôt ce nouveau désastre qu'il n'était pas en notre pouvoir d'empêcher.

Les vieux gabiers s'éloignent et bientôt, autour du foyer mort, il ne reste plus qu'un douanier chargé de surveiller la braise.

Puisse Hélène dormir longtemps encore, et puis rêver ensuite, toujours.

César rentre se débarbouiller. Je le vois clopiner, mais il y a pourtant de la fierté dans la marche trébuchante de l'infirme. C'est qu'il vient d'agir comme un homme. 11 en a conscience.

Malgré la pluie rageuse, je décide de descendre sur la grève. J'ai l'intuition d'une merveilleuse récolte de coquillages et d'algues. Les vagues travaillent pour moi.

Le tonnerre gronde devant et derrière moi, et les falaises répercutent les échos effrayants de la foudre. 11 semble que le ciel soit devenu un immense plafond d'acier sur lequel des géants feraient rouler des boulets. Encore un

éclair, juste derrière la chaumière de Marie! Je deviens très pâle. L'incendie auquel je viens d'assister m'a mis d'assez sombre humeur et j'ai cru, une seconde, que la chaumière de mesdemoiselles de Gador avait été foudroyée. Sa grande cheminée d'une blancheur do lis domine et attire. Il y a cinq jours qu'elles ne m'ont pas revu. Je suis content de moi. L'apaisement se fera et l'oubli lui succédera. Pourtant, quand je songe à la façon dont Thétis et sa sœur m'ont quitté après une matinée si parfaite, je sens mes ongles me percer les paumes. M'ontelles assez prouvé que je n'existerais plus aussitôt que leur Jos Bréhec rentrerait dans leur vie ! Voilà un monsieur qui peut être un bon marin, mais qui, à coup sûr, manque d'éducation. L'eau me cingle, me fouaille, me trempe. Je vais de l'avant avec une espèce de colère. Des bonnes gens en tricots et en sabots, la houe sur l'épaule, courent dégorger des cassis ensablés. Je franchis des ruisseaux transformés en torrents. Au milieu d'un verger, un jardinier en large chapeau de jonc qui dégoutte autour de lui, hébété, considère la nue. C'est à ce bonhomme que Nanon, la servante de Marie, achète des fraises. Maintenant, l'inondation a tout emporté de ses cultures. Pauvre vieux !

Comme Thétis me gâtait à ce charmant déjeuner !

— Ce sont des « docteur Morère » parfumées comme des roses, me disait-elle en mettant de force dans mon assiette les plus belles.

Et ses grands yeux m'ensoleillaient véritablement.

Quel pays! Encore le tonnerre ! C'est assourdissant. On se sent fiévreux, électrisé. Allez donc poursuivre de patientes recherches zoologiques dans une atmosphère qui vous empêche de tenir en place ! L'eau s'est si bien accumulée autour du rebord de mon feutre, qu'elle a trouvé moyen de le traverser et ce filtre d'un nouveau genre me balafre malproprement le front et les joues. Oh ! voici là-bas, sous un parapluie rouge, Nanon avec son chaland de service au bras. Évitons-la. Elle m'interrogerait. Je ne pourrais résister au désir de lui demander des nouvelles de mesdemoiselles de Gador et... Non! non! Fuyons cette tentation. Filons par ce sentier qui descend à la plage. Tiens! le flot a rejeté sur le sable un gros animal. Est-ce un marsouin ? Une femme est agenouillée devant lui et semble le dépecer. Ah! par exemple! Ce n'est pas un poisson. Je reconnais LonaResto, fort occupée à enlever les planches d'acajou d'une de ces sortes

de tables de toilette comme l'on en voit à bord des paquebots. Ah çà ! y aurait-il eu un naufrage? Cette épave ne peut provenir que d'un grand steamer.

Lona est occupée à démolir le meuble couvert d'herbes marines. Elle ne m'entend pas venir. Son mouchoir rouge, serré sous la gorge, dessine la forme pointue de son crâne.

De la semelle, je frappe la table et je crie :

— Holà 1 faut-il vous aider?

Elle bondit en arrière, surprise :

— Un gabelou, encore? vocifère-t-elle.

— Non, Lona, je ne suis pas un douanier.

— Qui êtes-vous donc ?

Elle me considère de côté avec défi et approche ensuite son visage à menton en galoche si près du mien qu'ils se frôlent. J'ai la vision d'une paire de prunelles de chat qui plongent jusque dans mon cerveau.

Elle éclate d'un rire sardonique, se recule et glapit :

— Ah! c'est le Parisien!

Elle fronce ses sourcils noirs et dresse son bâton au-dessus de ma tête et proclame avec lenteur :

— Cette espèce-là n'échappera pas davantage aux Causes que les autres. Il est perdu. Le filet,

dans la mer, prend parfois un poisson étranger. Quand il est dans la barque, il faut bien le garder. Et il meurt, parce qu'il ne peut exister dans l'air. Mais, toi, Parisien, tu n'es pas fait pour vivre avec les gens de l'eau. Je te l'ai déjà prédit.

Tandis que la sorcière déclamait ses sornettes sur un ton prophétique, il me semblait distinguer à la crête des houles des tonnelets et des boiseries.

— Savez-vous à quel navire appartiennent ces débris ?

Lona Resto s'appuya sur sa trique, et quand elle fut au bord des vagues dont les déferlements lui couvraient les pieds, elle allongea sa canne vers le large et elle clama aigrement :

— En ai-je aperçu déjà des navires naufragés : le Dupleix, YArmorique, le Jacques Cartier! Hi! hi! hi! Quelle bonne récolte cela me valait chaque fois : des meubles, du vin, de la toile ! Naskette et moi nous avons supplié le diable de nous venir en aide, car depuis quelques années, un mauvais sort garde les vaisseaux. Ah! ah! Il nous a écoutées. Aujourd'hui c'est le vapeur Mahé de la Bourdonnay qui s'est jeté sur les brisants du Mouton. C'est une vraie bénédiction pour le pauvre monde de ma sorte.

L'horrible commère aurait mérité le garrot. Je me contiens, afin d'en obtenir d'autres détails.

— Et l'équipage ? Et les passagers?

— Ça ne vaut pas un tonnelet d'eau-de-vie.

— Sont-ils sauvés?

— Il y en a qui arriveront à la côte, comme ce meuble et ces agrès , sur des planches.

— Mais les autres?

— Le petit capitaine Bréhec les a ramenés sur son cotre, cette nuit. Ah! c'est un fier gars, Jos. Il vaut bien cinq hommes de la grande Terre à lui seul. Entends- tu, Parisien?

Les racontages de Lorca m'irritent. Ei*le me ferait prendre en grippe ce hardi jeune homme que je suis déjà disposé à juger sévèrement à cause de son sans-gêne avec moi.

Quelques chèvres noires à prunelles phosphorescentes dégringolaient la falaise. Je comprends à leurs gambades autour de Lona qu'elles lui appartiennent. Bientôt, Ar-Ruz, son frère, un anspect sur l'épaule, et la vieille Naskette suivent ces bêtes cornues. Ces pilleurs venaient aider Lona à enlever la table et les tonnelets. Il me répugnait de me trouver avec ces vilains personnages, et je quittai Lona Resto.

Elle parut si peu se soucier de mon départ qu'elle ne répondit pas à mon adieu. Ses mains

semblaient des crochets et fouillaient l'intérieur du meuble. Je rencontrai d'autres vieillards qui s'en venaient à la curée avec une convoitise frénétique. Je n'avais pas atteint le sommet de la lande que des bruits aigus frappèrent désagréablement mes oreilles. Il me semblait que tout un chantier d'ouvriers sciait des pierres dures. Au bord du flot, autour des sorciers de la pointe de Lesdiguen, une douzaine d'autres pilleurs essayaient de leur arracher les nouveaux débris déposés par la marée. Ar Ruz, comme une brute, — il était sans doute ivre, — frappait les arrivants, des ruines humaines, mendiants octogénaires ou retraités chenus, avec sa gaffe. Ils grinçaient des dents et gémissaient en s'efforçant à renverser leur agresseur. Naskette et Lona voulurent secourir leur parent. Tous ces ravageurs d'épaves frappés par une vague culbutèrent et disparurent. Quand l'eau se retira, chaque combattant étalé parmi les varechs semblait une guenille rejetée par la tempête.

Ce spectacle d'ignominie me jeta dans des réflexions pénibles qui devaient bien vite changer d'objet. Au tournant de la ruelle du môle, des femmes et des jeunes filles acclamaient une personne que je ne pouvais voir.

Tous les diadèmes de rocket, tous les châles de couleur, tous les devantals de soie portés par ces Iliennes presque toutes jolies me surprirent agréablement. En quel honneur les patriciennes du Grézic étaient-elles sorties par ce matin maussade?

— Vive Jos ! Vive Bréhec 1 Gloire à notre petit capitaine !

De grosses voix de matelots se mêlaient à ces acclamations.

Pendant quelques secondes j'hésitai sur la route que j'allais poursuivre. Je ne veux pas me croire meilleur que je ne suis et je dois avouer que je tentais de me dérober au passage du sauveteur. Je tournai par la venelle du Moulin blanc et, voyez comme les Causes, aurait dit Lona, nous mènent malgré nous, ma manœuvre eut pour but de me placer en face de Bréhec. Ce jeune homme avait voulu se dérober aux ovations des Iliennes et, accompagné par quatre marins aux vêtements déchirés, qu'il avait sauvés du M ahé de la Bourdonnay, il se dirigeait rapidement vers sa demeure.

En tricot encore couvert d'algues, nu-tête, acclamé par la foule, il avait vraiment figure de héros maritime.

— A lui seul, il a ramené la moitié de l'équi-

page du vapeur, me cria par une fenêtre, Roch. A son passage, soudain, d'un mouvement que je n'avais pas prémédité, je me jetai sur lui et je serrai ses mains avec émotion.

— Ah! monsieur Bréhec, combien je suis heureux de vous féliciter !

Ses prunelles couleur d'eau s'éclairèrent. Il fit un effort pour me reconnaître, se souvint de moi et, alors seulement, il eut un rire d'enfant :

— La chose n'en vaut pas la peine. Si vous étiez marin, vous auriez agi comme moi.

Déjà sa figure avait repris sa placidité résolue. Il continua son chemin en criant :

— Je vais me changer. J'ai froid.

Les jeunes filles, amusées par cette occasion de promenade tumultueuse, rattrapèrent le sauveteur. Elles se tenaient par le bras et formaient des bandes qui occupaient la largeur de la rue. Elles clamèrent à nouveau :

— Vive notre Jos I Vivent les enfants du Grézic !

Leurs coiffes blanches et leurs visages roses s'éloignèrent enfin.

J'étais demeuré pensif, appuyé contre un figuier. Depuis un instant, une vive lumière remplissait la venelle blanche. Les nuages s'étaient disloqués et, par l'ouverture azurée du

ciel, des hirondelles roulées par le vent des hautes sphères aériennes proclamaient par leurs chants aigus le retour du beau temps.

— Nous vous surprenons encore dans vos méditations, monsieur le philosophe?

...Ah! je n'ai pas besoin de me détourner. Le son de cette chère voix me bouleverse, et c'est le cœur bondissant que je m'écrie :

— Mademoiselle Marie... et mademoiselle Yvonne.

— Oui, cher monsieur, elles-mêmes ! Quel dommage, n'est-ce pas? Si nous avions pu nous sauver, nous aurions prouvé que les îles faisaient retourner à la sauvagerie primitive les savants.

— Je vous jure, mesdemoiselles, que...

— Ne jurez pas. Vous êtes pris au piège. Jamais Thétis ne m'a semblé plus séduisante.

Le contraste entre ses traits virginaux et son expression mutine m'étonne et me charme chaque fois que je la revois. La svelte Thétis est presque aussi grande que moi. Comme je reste interdit, — l'esprit de repartie n'est pas le fort des biologistes, — elle avance ses lèvres et semble m'adresser par sa petite moue mille reproches muets.

La douce physionomie d'Yvonne me permet de

détourner mes regards de Thétis, car, Dieu me pardonne, les rôles sont renversés, et je sens que je vais perdre contenance et rougir.

— Tout à l'heure, Marie vous défendait de jurer, me dit Yvonne, donnez-moi au moins votre parole, monsieur Merval, de venir prendre une tasse de thé à cinq heures, avec notre cousin.

Je m'y engage. J'ai déjà soulevé mon chapeau, quand Thétis, le visage étincelant de malice, s'écrie :

— Parions, monsieur Merval, qu'avec toute votre science vous n'auriez pas sauvé un seul passager du vapeur ?

— Belle malice !...

Le mot m'a sauté des lèvres. Ce que je le regrette! Je reste morfondu.

Thétis paraît ravie, puis elle joue le ressentiment.

— Tu l'as entendu, sœur?

— Croyez, mademoiselle Marie, à tous mes regrets. Je voulais seulement... Mais, mademoiselle, il est absurde...

— Vous aggravez votre cas. Sois témoin de ces insultes, Vona.

— Monsieur Merval n'a pas voulu...

— Monsieur Georges Merval a parfaitement voulu...

— Je vous assure, mademoiselle Thétis, que je n'ai jamais eu l'intention de vous froisser.

Avec un air de dignité offensée, Marie me salue, du bout du nez, si l'on peut s'exprimer ainsi, et déclare :

— A cinq heures, cet après-midi, j'aurai l'avantage de me venger.

Yvonne semble trouver que nos plaisanteries à l'un et à l'autre sont un peu vives. C'est bien mon avis. Cette grande gamine me fait sortir des bornes de la politesse. Quel absurde reproche elle m'adresse ! Est-ce mon métier de tenir un gouvernail, d'établir une voilure et de ramener au Grézic des malheureux naufragés? Par contre, je ne vois pas M. Bréhec au Muséum. Ce marin est l'un de ces hommes qui naviguent à travers la vie sans y rien connaître et y rien comprendre. Ce sont des instinctifs, voilà tout. Moi je suis un être raisonnant, et c'est une supériorité l

... Heu! Heu ! Ne jugeons pas avec rancune. Les braves gens et les savants s'équivalent. Ils sont nécessaires les uns et les autres.

Tandis que je déjeune chez mon hôtelier Nicolas, fils du cuisinier de l'empereur Napoléon III, ce gros homme me raconte que sept hommes de l'équipage du Mahé de la. Bour-

donnay sont considérés comme disparus. Ils avaient voulu réserver les canots aux passagers. Les voilà victimes de leur abnégation. C'étaient sept pères de famille, des Finistériens. On les a vus debout, sur le tillac, jusqu'à l'instant où le steamer s'est renversé sur le récif et a coulé par cinquante mètres. Les malheureux ont crié alors à pleine voix :

— Adieu, Jeanne! Louise ! Charles ! Julien !... Ce devaient être les noms de leurs femmes et de leurs enfants.

Les morceaux m'étouffent. Je prends mon front à deux mains et je trouve ces braves gens sublimes. Je le vois bien, il y a des minutes où le plus fameux savant du monde est inférieur humainement à un matelot qui fait le don de sa vie.

Décidément Bréhec, que j'ai trouvé assez rude ce matin, me dépasse de cent coudées. Sauver son prochain, c'est une vérité lumineuse. Tandis que mes propositions, à moi, qu'est-ce quelles valent? Les théories scientifiques tombent en pièces les unes après les autres. Ah ! Cuvier I Ah ! Lamarck 1 Ah ! Darwin !

... Avant cinq heures je me trouve déjà devant l'exquise chaumière de mesdemoiselles de Gador. Elle ne parait pas avoir trop souffert des der-

nières tempêtes. Des hortensias nouveaux fleurissent et des boutons de roses promettent bientôt une odorante moisson.

Dans le jardinet, je trouve Nanon occupée à remplacer autour des parterres les ormets ébréchés. Les nouveaux coquillages qu'elle enfonce brillent et des irisations se jouent sur leurs courbures.

On compterait les géraniums et les reinesmarguerites de ce jardin de poupée, mais chaque fleur semble une petite personne adulée et rend en beauté les soins qu'elle reçoit.

— Puis-je entrer, Nanon? Mesdemoiselles..,

— Entrez ! Ah ! pour sûr, vous êtes attendu... Un léger remords me trouble quand je pénètre

dans le salon de travail ouvert sur le couloir afin de profiter de tout le soleil ressuscité après cette noire semaine.

Yvonne, seule, la tête baissée, travaille sa dentelle d'Irlande. Elle relève vivement le front. Ses yeux me semblent abîmés et troublés. Mon cœur se serre. Je sais combien les deux sœurs gagnent peu avec ce délicat ouvrage qui use la vue et énerve. Son teint flétri rosit à ma vue.

— Comme je suis heureuse de votre visite, monsieur Merval. Ce naufrage me hante depuis ce matin et je ne puis m'empêcher d'évoquer des

événements anciens et personnels... Certainement il y a bien des ruines dans les familles qui habitent les villes. Au moins les citadins ne souffrent pas de la disparition violente des personnes qui leur sont chères... Quand un Parisien lit dans son journal : Tel vaisseau perdu corps et biens, il ne s'imagine pas les drames multipliés par ce sinistre.

Ah ! tenez ! quoique nous appartenions depuis trois siècles à une dynastie de marins, je ne veux pas que Marie épouse un officier de marine. Je m'y opposerai de toute mon énergie... Nous lui avons trop donné, à la mer !

... La déclaration inattendue de mademoiselle de Gador me fait passer en un moment par dix états d'âme : joie, inquiétude, espoir, délire, incertitude. Est-ce une invite ? Est-ce qu'Yvonne, maternelle, a prémédité cette entrevue? Aurait-elle éloigné Thétis afin de me... Ah! je ne sais que croire, surtout en cette journée triomphale pour Jos Bréhec. Soudain, une pensée détestable me traverse le cœur. J'ai deviné : Thétis aime Jos. Sa nature primesautière, sa magnifique santé, son goût des aventures de la mer devaient la porter vers son cousin. Au contraire, Yvonne, mûrie par une lugubre expérience, voudrait lutter contre la passion de sa

sœur pour l'élève-capitaine. Se serait-elle donc aperçue que je... Ah ! sais-je moi-même ce que j'espère? Orphelin, comme elles, envoyé par un tuteur au lycée comme pensionnaire dès l'âge de huit ans, puis étudiant et maintenant chargé de mission, je n'ai connu que la règle, le programme des études, l'examen, le devoir. Le hasard qui m'a fait connaître mesdemoiselles de Gador, à trente ans, m'a enfin révélé que j'avais une soif de tendresse inextinguible. Voici ce que je viens d'oser confier à Yvonne avec beaucoup de circonlocutions, de réticences et un verbiage inutile, car je n'ose pas m'exprimer clairement sur ces matières profondes.

La sage et tendre sœur" aînée a su me comprendre. Elle compatit à tout ce que mon existence a eu d'incomplet, de sec, de cruel et, tout à coup, je ne sais comment ce geste nous est venu, nous nous sommes étreints longuement les mains, les larmes aux yeux.

Coup de théâtre, Thétis revenait en courant. Elle nous cria :

— Excusez-moi si j'arrive en retard, mais j'ai été « livrer du travail ». Il faut bien vivre... Mais qu'avez-vous donc? Vona? Monsieur Georges?

Ah ! que saurais-je répliquer à cette jolie fille

que je devine tout entière amoureuse de Jos? J'ai trop peur de me trahir. C'est Yvonne qui prend la parole avec un tact exquis. Je détourne la tête et, un coude appuyé sur mon siège, je baisse les paupières et les relève à la dérobée. Thétis ne rit pas. Thétis prend une expression grave, sévère même, mais j'y lis comme une réserve hautaine, une défiance inexplicable. Froidement elle me dit :

— Il faut donc vous marier, monsieur Georges. A Paris il vous sera facile de trouver la jeune fille qui saura devenir la digne compagne d'un savant !

Stupidement, je répartis :

— Vous avez raison !

Yvonne nous considère avec étonnement l'un après l'autre de ses yeux encore humides. Ses doigts minces taquinent ses crochets d'acier qui rendent un petit bruit irritant. Dans le jardin Nanon pousse une interjection à chaque coquille qu'elle enfonce. 0 ! 0 ! O ! La situation devient embarrassante. C'est Thétis qui la dénoue en s'exclamant sur un ton léger :

— Et le thé ! Nous invitons monsieur Merval et nous oublions l'essentiel !

— L'essentiel pour moi, c'était vous mademoiselle Thétis et vous, mademoiselle Yvonne. Mon

Dieu ! quel son j'ai donné à ma réponse ! J'aurais prononcé une oraison funèbre avec ce même trémolo dans l'accent.

Marie qui, avec sa décision habituelle, s'était précipitée vers le dressoir afin d'y prendre les petites tasses de Chine, fait volte-face. Son teint ordinairement nacré comme l'ivoire est devenu rouge comme une cerise. Sa petite bouche s'ouvre, mais elle retient les paroles qu'elle voulait prononcer. Yvonne me remercie de ma déclaration et nous considère encore, l'un après l'autre, en clignant les paupières comme si elle cherchait sur nos expressions une chose encore invisible pour elle. Rose d'une émotion incompréhensible pour moi, Thétis veut cependant badiner.

— Monsieur Merval mériterait d'être privé de son thé, mais comme il nous tarde de le prendre...

— Notre cousin Bréhec doit être retenu par ses occupations, nous ne pouvons l'attendre davantage, murmure Yvonne.

La liqueur blonde m'est bientôt servie dans une porcelaine d'une transparence de velin. Je déclare que je n'ai jamais bu un thé si parfumé,

— C'est un cadeau de Jos, m'explique Yvonne, des fleurs de thé données par un mandarin à aotre cousin.

Tout aussitôt je trouve la décoction moins agréable.

Maintenant, mesdemoiselles de Gador manquent autant de verve que moi. Nous échangeons des propos insignifiants coupés par de longs silences. 11 semblerait que nous nous tenions tous les trois sur la réserve.

— Voulez-vous nous permettre de reprendre notre travail, me demande Yvonne.

— Je vais me retirer, mesdemoiselles.

— Non, demeurez encore, me dit Thétis avec un gentil sourire qui m'attache à mon fauteuil indou. Je m'abandonne sur le dossier canné et j'examine les charmantes dentelières.

Le soleil à son déclin projette comme une poudre d'or dans la pièce où « Nérée », hiératique, préside sur son morceau de proue. Dehors les hirondelles tournent des rondes, jettent des cris aigus et jouent à la poursuite. Les mains fines de mesdemoiselles de Gador manœuvrent leurs aiguilles avec une vitesse et une légèreté surprenantes. Leurs doigts volent.

— Vous faites une besogne de fée.

— Non ! monsieur Georges, cette dentelle n'est qu'un simple passement à jour sans grand style.

— C'est un col destiné à un jeune garçon.

Voulez-vous, grave docteur, qu'on vous l'essaye ?

— Mais je ne suis plus un petit garçon, hélas I mademoiselle Thétis.

— Apprenez, monsieur Georges, que nous imitons là un modèle que portaient jadis les mousquetaires. Si d'Artagnan se parait de cette dentelle je ne vois pas pourquoi un biologiste se refuserait à entourer son cou de notre travail.

— Je sais bien que M. de Buffon écrivit son histoire naturelle avec des manchettes de dentelle.

— Ah ! voilà un illustre exemple. Levez-vous de suite, monsieur.

Gomme j'hésite, en ajoutant que je n'ai pas une mine à donner l'illusion d'un mousquetaire, Yvonne amusée se récrie vivement :

— Au contraire, cher monsieur, lapremière fois que vous vous êtes présenté ici, à votre air dégagé nous vous avions pris pour un officier.

— Est-ce possible!

— Êtes-vous myope ?

— Non, mademoiselle. Pourquoi cette question?

— Êtes-vous quinteux?

— Je ne le crois pas.

— Avez-vous les épaules rondes?

— Il ne me paraît pas.

— Seriez-vous maniaque?

— Je ne le voudrais pas.

— N'ètes-vous pas bon marcheur?

— Peut-être.

— Vous intéressez-vous aux champs, aux grèves, au paysage, à nos braves gens, à tout ce qui, pourtant, ne relève pas de votre science?

— En effet.

— Eh bien ! Vous n'êtes qu'un faux professeur, qu'un savant dévoyé et vous auriez pu aussi bien devenir marin, officier ou poète que zoologiste, termine avec fougue Thétis en tapant sur la table afin de mieux me convaincre.

— Quel raisonnement serré ! Vous auriez fait un dialecticien redoutable.

— Prêtez-vous donc avec votre habituelle Lonne grâce à mon essayage.

— On ne saurait résister à vos volontés. Voici votre esclave, mademoiselle Marie.

Une ombre passe sur le front de la jeune fille puis elle rit avec nervosité en me jetant sur les épaules le col de dentelle.

— Est-il beau, maintenant, M. Merval, n'estce pas Vona ? Je m'étais trompé, je l'avais comparé à d'Artagnan. Non, avec sa haute taille c'est à Porthos qu'il ressemble. Considérez-vous

dans la glace, monsieur, et imposez ensuite cette mode à vos collègues du Muséum. Toutes les dentellières de France vous en seront reconnaissantes.

— Je vous promets, mesdemoiselles, d'en faire une communication à l'Académie des sciences ; mais de même que notre armée se vêt aujourd'hui sobrement, je crains bien que la redingote, même râpée, ne reste l'uniforme des savants.

Nanon rentrait les mains souillées de terre. De sa voix nasillante elle nous apprit que le capitaine Bréhec en passant tout à l'heure dans la. ruelle s'était excusé de ne pouvoir entrer. Toute cette journée il l'avait employée à chercher des logements pour les naufragés du Mahé de la Bourdonnay . Il lui restait à faire des démarches urgentes, afin d'obtenir des secours pour les matelots du vapeur sinistré.

— Assurez ces demoiselles de mon désir de me rendre chez elles. Si j'ai une minute de liberté vous me verrez tout à l'heure.

Comme je ne tenais pas à me rencontrer avec le capitaine Bréhec, que j'admirais et que je. détestais tout ensemble, je remis sur les genoux de Thétis le col de dentelle et je voulus prendre congé.

Ma hâte, sans aucun motif ylaus-vble, ressemblait à une fuite.

Yvonne avait appuyé son menton sur sa main. Elle me fixait avec une expression aiguë qui me fit croire qu'elle devinait fort bien la cause de mon départ. Thétis affecta de suivre Nanon dans la cuisine.

Je saluai Yvonne, qui fut obligée de crier :

— M. Merval nous quitte, Marie.

La jeune fille ne répondit pas. Et je partis sans avoir reçu son adieu. Je ne pouvais plus me le dissimuler, j'avais offensé Thétis en sautant précipitamment sur mon chapeau, aussitôt l'avertissement de la vieille servante. L'antipathie que je manifestais pour M. Bréhec la froissait.

Tandis que je remonte vers l'église du Grézic, des mots me viennent en foule sur les lèvres. En ce moment je serais très éloquent et je pourrais m'expliquer :

— Ah ! Thétis, votre fiancé ne m'est pas antipathique en lui-même, — j'ai pour lui de l'admiration, — mais je vous aime, Marie, je ne puis plus me le dissimuler, et je subis la jalousie d'un homme amoureux qui se voit préférer un rival. J'avais compris dès les premiers jours de notre intimité que Jos, ce cousin héroïque dont

vous m'entreteniez toujours avec enthousiasme, vous était promis depuis l'enfance. Et je me suis tu et je me tairai toujours et vous ne saurez jamais mon amour. Mais, par pitié, ne m'obligez pas à subir la présence d'un homme qui, s'il n'avait pas existé...

Je marchais en aveugle, indifférent au paysage et plongé dans mes pénibles réflexions. Jamais, pensais-je, je ne rencontrerai une femme aussi délicieuse que Thétis, car elle unit le charme d'une jeunesse triomphante à la gaîté et à la vaillance. La ruine de mesdemoiselles de Gador a trempé leur caractère, et Marie a su rester fille de gentilhomme dans sa pauvreté.

Sans m'en douter j'étais arrivé à l'église construite sur une terrasse au bord du golfe. Des saulos pleureurs s'échevelaient autour du monument roman renforcé d'arcs-boutants, afin de lutter contre les ouragans.

A la mode bretonne, le cimetière entourait l'église d'un gris argenté. Ma tristesse s'accommodait de ce lieu. D'ailleurs, je n'ai jamais répugné à me promener dans les nécropoles. En Armorique, les habitants ont su les transformer en jardins où jouent les enfants. Quelques vieux marins retraités, parmi lesquels je reconnus Roch et Houru, fumaient paisiblement leur pipe,

assis sur des pierres tombales. Braz, plus loin, soignait la fosse fictive d'un de ses fils, perdu en Islande. C'était un carré de terre large comme les deux mains, où n'aurait pu dormir un mortné. Il semait des coquillages et des pavots sur cette imitation de tombeau ; puis, avec sa vieille main, rouge et dure comme une pince de homard, il enlevait la poussière du cartouche de menuiserie sur lequel un peintre maladroit avait inscrit :

A la mémoire d'Yves-Adrien Braz%

âgé de 20 ans.

Disparu en mer du Nord

dans Vouragan du 1 6 février 1909.

Je m'éloignai discrètement. Au-dessous du cimetière, l'Océan agité venait s'écraser sur les roches avec une plainte sourde. Au-dessus de ma tête, c'était le crépuscule vert, où les derniers engoulevents se poursuivaient en criant.

Accablé, je m'appuie sur le muret d'enceinte et, sans espoir en l'avenir, je laisse ma pensée errer. Tour à tour Paris, mes succès comme biologiste ou ma lugubre enfance se présentent à mes yeux en images très nettes. Des mouettes, par centaines, se sont posées sur des récifs que

la marée basse découvre. Elles paraissent tenir un grand conseil. Plus loin, c'est une pinède encore dorée à son faîte et qu'on nomme : le bois d'amour. Des jeunes Iliennes, que la distance réduit à la grandeur de petites poupées, y stationnent, appuyées aux troncs des pins. Qu'estce qu'elles regardent, qu'est-ce qu'elles cherchent au large? Le fiancé ! Le bonheur I

Moi, je ferme les paupières. Je ne veux plus voir, mais j'entends malgré moi la prière d'une grand' mère et les réponses de son petit enfant. Ils doivent être agenouillés derrière l'un de ces hauts tombeaux, qui semblent des canots ancrés près du grand vaisseau de l'église.

Et la vieille Ilienne prononce, avec un chevrotement lamentable :

— Mon Dieu ! ayez pitié de mon père perdu en mer!

Et le bébé répète :

■*— ...de mon père, perdu en mer.

— Mon Dieu ! ayez pitié de mon oncle, perdu en mer.

L'enfant récite :

— ...de mon oncle, perdu en mer.

— Mon Dieu ! ayez pitié de mes deux frères, perdus en mer.

— ...pitié de mes deux frères, perdus en mer,

dit l'enfant inattentif, qui veut s'échapper afin de jouer.

Je mets mes mains sur mes oreilles, et je rouvre les yeux.

Devant moi, c'est la féerie du golfe, avec ses îles violacées ou vermeilles. C'est un décor de théâtre, mais, ici, les drames sont réels. Ah ! fatalité! Et je pense soudain au capitaine de Gador. Où dort-il? dans cet espace d'eau. Je voudrais qu'il ressuscitât et détournât Marie d'une alliance avec le dernier marin de la famille.

Mais, Thétis, n'est-ce pas un surnom prédestiné ? Et, quoique zoologiste convaincu de la création naturelle, je pense qu'il y a des énigmes que nous ne résoudrons jamais. Le divin nous accable.

Ah! Thétis, pourquoi vous ai-je connue !

Mon hôtelier Nicolas, me jugeant triste parce que je n'avais aucun appétit, m'a dit ce matin, après le déjeuner :

— Monsieur, je ne manque pas de lecture. Je connais Alexandre Dumas, Eugène Sue et Xavier deMontépinJe n'ignore donc pas la psychologie.

— Sans aucun doute, monsieur Nicolas.

— J'y prends même beaucoup de plaisir, et, sauf votre respect, monsieur Merval, j'exerci3 ma méthode sur mes clients. Vous ne m'en voudrez pas, si je vous assure que je vous ai observé attentivement. Trouvez-y la preuve de mon dévouement pour vous.

Les circonlocutions préparatoires de l'imposant Nicolas, un cuisinier obèse du poids de cent kilos, affligé d'une maladie de foie qui donne à son visage la teinte du jus de carotte, ne me permettent pas de deviner ses intentions.

— Donc, monsieur Merval, il m'a semblé que vous vous ennuyez. La gaîté est la sœur aînée de la bonne digestion. Vous ne mangez plus. Par conséquent, vous avez des idées noires. Il

faut les chasser. Monsieur Merval veut-il me permettre quelques conseils?

— Un seul suffît, pourvu qu'il soit bon, monsieur Nicolas.

Mon hôte rejette sa serviette professionnelle de son épaule gauche sur son épaule droite, fixe avec défiance la maigre madame Nicolas, une femme consumée par le regret de ne pas gérer un grand hôtel, et, un pied sur le barreau d'une chaise, ployé en deux, les lèvres avancées, il pontifie :

— Vous manquez de société et vous vivez comme un moine ! Sapristi, vous n'êtes pas raisonnable.

J'éclate de rire. Mon hôtelier est vraiment réjouissant et me guérit de mon hypocondrie. Il reprend, avec plus d'assurance :

— Vous manquez de société. De temps en temps, vous devriez faire une manille, cela dis-

rait. Je ne vous ai jamais vu à l'heure de l'apéritif. Vous trouveriez cependant chez moi des personnes distinguées : le syndic, le maire, le docteur, le boucher et un artiste de Paris.

— Un peintre ? monsieur Nicolas.

— Non! un prestidigitateur... très connu. Pourquoi ne fréquenteriez-vous pas aussi certaines familles de l'île? Ici, la bonne éducation est une règle générale. Oui, je sais, l'on m'a raconté que mesdemoiselles de Gador vous avaient reçu quelquefois. Certainement, elles ne manquent pas d'agrément, mais c'est des personnes fières quoiqu'elles n'aient pas le sou. Ah ! avec un physique comme le vôtre et votre situation, toutes les meilleures familles de Grézic seraient heureuses de vous recevoir. Tenez, M. le syndic donne à danser demain, à cause de ses trois jeunes filles. Voulez-vous que je lui parle ?

— N'en faites rien, monsieur Nicolas, je ne

saurais même pas esquisser un pas de polka. Mon hôte se rengorge. Il a pitié de mon ignorance. Comme il est psychologue, il ajoute :

— Et puis, pourquoi vous promenez-vous toujours aux mêmes endroits?

Le rouge me monte au front. Je crois à une allusion, la lande de Toul-Houl, d'où j'aperçois la chaumière de Marie.

— .., Variez vos promenades, monsieur Merval. Vous choisissez les sentiers où l'on ne rencontre jamais un chat. Pourquoi ne fréquentez-vous pas le café de l'Ancre, très gai, très bien tenu... Vous y rencontreriez M. Bréhec, un des habitués, qui vient d'obtenir une médaille d'or pour son sauvetage... Vous ne voulez donc pas connaître notre population? Tenez, un joli coup d'œil, c'est la grand'messe, le dimanche. Il faut voir ça! Nos jeunes filles ont revêtu leur costume breton. C'est magnifique !

— Merci du renseignement, monsieur Nicolas, j'en profiterai.

... Et me voilà sur la route de l'église, ce dimanche d'août, avec l'arrière-pensée de me cacher derrière un pilier et de tâcher d'apercevoir Thétis sans être vu. Combien y a-t-il de jours que je me suis abstenu de reparaître chez elle? Je ne veux pas y songer. Ma conduite doit

sembler absurde et même grossière à mesdemoiselles de Gador. Je ne puis cependant pas leur avouer le motif de ma réserve. Ma mission achevée, je partirai de cette île avec mon douloureux secret. Ah! si j'avais une mère, je pourrais m'épancher. Si j'avais un ami fraternel, il me comprendrait, mais je ne connais que de loyaux compagnons d'études, des collègues respectables. Il est d'usage de les appeler : mon cher ami, mais ce sont là des amitiés de muséum. Ma vie intime ne saurait pas les intéresser.

Je mè tiens appuyé à un ormeau, dans un champ d'où je puis apercevoir le portail, et je laisse la foule remplir l'église. Les Iliennes sont les plus empressées. Les marins suivent. Ils attendent que l'office soit commencé avant d'entrer dans la nef. Depuis un quart d'heure, je patiente. J'estime enfin le moment venu de prendre ma place dans un des bas-côtés, parmi les marins. Dans la nef, des centaines de jolies têtes coiffées du diadème en rochet retiennent d'abord mon attention. Des centaines de nuques très dégagées par le châle épingle sur le dos, s'offrent ensuite à mon admiration.

Je monte à la galerie de l'orgue, où l'on veut bien m'admettre. De cette tribune, l'assemblée

féminine forme un véritable parterre de couleurs. Je cherche mes amies parmi toutes ces Iliennes et, soudain, mes pupilles se dilatent. Agenouillées sur leurs chaises réservées que signalent, au dossier, des plaques de cuivre, Yvonne et Marie de Gador, mains jointes, évoquent les saintes d'un primitif, d'un Van der Weyden. Leur costume ajoute à la ressemblance. Elles possèdent surtout une ligne aristocratique qui, parmi cette foule, les détache et leur conserve leur rang.

La chevelure blonde de Thétis ondule autour de sa tête. C'est un déferlement splendide. Ses sourcils nets sont froncés, et son profil, d'une pureté antique, me paraît moins doux que je me l'imaginais. Il y a, dans cette beauté, une énergie que trahit le menton et les arcades sourcilières, un peu plus indiquées que ne l'aurait voulu un Corrège.

En voyant Thétis, je sens mon cœur bien malade. Je suis obligé de ne plus la regarder, afin de ne pas m'émouvoir trop visiblement. Il me semble que mes voisins et que l'organiste m'épient et savent que je suis monté sur l'estrade afin d'apercevoir mieux ma charmante amie.

Afin de faire diversion à ma misère, j'essaie

de savoir si Jos Bréhec se trouve parmi la bande des jeunes gens qui se tiennent debout, leurs casquettes à la main, en se dandinant d'une jambe sur l'autre, comme s'ils luttaient contre le roulis.

Des retraités, à masques de forbans, sans souci du saint lieu, entraient en faisant claquer la porte. Le curé officiait. Il se retourna et apostropha les malappris :

— Gourhuz! Garvalo! Sortez ou soyez respectueux.

C'était un singulier prêtre, vénérable et original. Un collier de barbe rouge encadrait sa figure de vieux loup de mer. Trente ans, il avait été aumônier dans la marine. Il avait conservé son franc-parler avec ses paroissiens, qui le respectaient et le craignaient.

Le curé monta en chaire :

— Mes frères, avant de commencer mon prône, je veux adresser des compliments à un brave enfant du pays que Dieu a aidé dans le sauvetage des passagers du Mahé de la Bourdonnai/. Jos Bréhec mérite tous nos remerciements et toutes nos prières.

Dans la nef, les femmes, curieuses, s'étaient retournées et cherchaient à apercevoir le jeune héros, comme si, par le fait de son éloge public,

il eût changé subitement de physionomie. Mais Bréhec ne se trouvait pas dans l'église. Marie et Yvonne étaient demeurées le front tourné vers l'autel. Je leur sus gré de leur discrétion.

L'ancien aumônier frappa le velours de la chaire et, avec un sourire plein de bonhomie, qui fendait sa large bouche, il reprit :

— Aujourd'hui, si vous le voulez bien, nous allons parler contre la coquetterie des filles. Depuis trois ans, je suis effrayé des progrès du luxe dans les vêtements de nos paroissiennes. Les jeunes Iliennes dépensent même l'argent du ménage, afin de porter des souliers vernis, des guimpes brodées, des ombrelles de Parisiennes et d'autres colifichets dont je ne sais même pas le nom et l'usage. C'est le diable qui vous tente, mes pauvres filles. Ah! je sais bien ce que vous me répondrez : les jeunes matelots, lorsqu'ils reviennent à terre, ne choisissent leurs fiancées que parmi les demoiselles les mieux attifées. ïl leur importe peu que leur femme soit une bonne ménagère. Que dis-je! Ils préfèrent une épouse de tête légère et de mauvais ton à une brave personne de l'ancienne manière, simple d'habits, mais courageuse au travail. Il faut mettre un frein à ces mœurs coupables. Je ne célébrerai plus les mariages conclus sous ces

auspices déplorables. Malheureux jeunes gens, je prévois trop les lendemains de ces unions païennes et non chrétiennes.

Le gracieux spectacle de la sortie de l'office me fit trouver le recteur bien sévère pour ses ouailles. Dans la claire lumière du soleil d'été, cette élégante population féminine me ravit.

Je m'étais dissimulé dans un contrefort de l'église, et je pensais n'être pas aperçu, quand une tape formidable me fut donnée sur l'épaule.

— Jos Bréhec, vous ne me reconnaissez pas? s'écrie le marin.

— Vous avez, monsieur, une poigne redoutable, fis-je sévèrement.

— Oh! excusez-moi! Vous ai-je blessé, me demande-t-il avec un accent candide qui lui vaut son pardon.

Il était encore vêtu de son complet d'officier. Il portait des gants chamois et un jonc à pomme d'or.

Comme en confidence, il me dit :

— Je n'ai pas voulu assister à cette messe, parce que je connaissais l'intention de notre curé et, vraiment, on a trop parlé de ma promenade au vapeur. J'attends mesdemoiselles de Gador. C'est dimanche. L'usage veut, au Grézic, que Ton se réunisse autour du « bitte », entre pa-

rcnts et amis. Vous ne pouvez me refuser. Voup serez des nôtres.

Son ton simple et honnête avait diminué mes préventions, mais j'étais décidé à fuir cette entrevue. La joie des fiancés m'aurait été insoutenable. Je m'efforçais à trouver des excuses, et je m'éloignais déjà quand, avec une familiarité brutale, Jos me prit le poignet et me retint assez pour que je parusse son captif quand mesdemoiselles de Gador s'approchèrent. J'étais furieux. Yvonne parut joyeuse de me rencontrer. Je trouvai à Thétis un air distant qui me surprit sans me déplaire. Évidemment, en présence de Jos, elle tenait à me témoigner de la froideur. Je me résolus aussitôt à une réserve polie. Je pris délibérément l'attitude que ma situation et ma qualité d'étranger me permettaient d'adopter sans ridicule. Je m'arrangeai pour me tenir à côté de Bréhec et, quand j'adressais la parole à Marie, je traitais les sujets les plus banals : réflexions sur la manie des murs hauts de plusieurs mètres au Grézic pour séparer des courtils d'un are ; gloses sur les toilettes glorieuses des vieilles demoiselles; considérations sur les mitaines blanches et les châles brodés comme des nappes d'autel; constatations sur la tendance des marins à porter le chapeau de feutre

au lieu du béret et de la casquette. Thétis approuvait de la tête avec un air ennuyé. A plusieurs reprises, Yvonne me jeta des regards étonnés. Elle ne pouvait comprendre le changement survenu en moi. J'avais honte de mon attitude guindée, et, cependant, je résolus de tenir ce rôle jusqu'au bout. Seul, Jos, qui ne me connaissait pas, semblait priser ma correction et abondait dans mon sens à chacune des banalités que j'énonçais avec pédanterie.

Sur la place des Ancres, signalée par une douzaine de ces instruments maritimes, rouilles et fichés dans le sol, mesdemoiselles de Gador invitèrent à leur « bitte » trois grandes filles au teint d'ambre et aux yeux d'un bleu de porcelaine ombragés par des cils très noirs. Elles me les présentèrent comme des descendantes de l'ancien seigneur de l'île de Croz. Elles se nommaient mesdemoiselles Marre du Rosli. Ruinés par la Révolution, leurs aïeux étaient devenus horticulteurs au Grézic.

Malgré leur incontestable titre de noblesse, elles étaient peu respectées par les simples filles de pêcheurs, qui voyaient une déchéance suprême dans les travaux de la terre.

Jos, placide jusqu'ici, se montra galant et plus alerte dans ses propos, avec la cadette de ces

Invitées, Marie-Cinthe,quirappelaitrimpératrice Joséphine avec ses cheveux bruns bouclés sur les tempes et son nez court et droit. Si la chostî n'eût été invraisemblable, j'aurais diagnostiqua un flirt ancien entre Jos et Marie-Cinthc. Comme Tétroitesse d'un sentier nous avait forcés, Yvonne et moi, à dépasser Thétitf, quand la chaussée, élargie, me peimitde me remettre sur la même ligue que Marie, je remarquai sa tristesse évidente.

Serait-elle d'une nature jalouse, et aurait-elle lieu de craindre que son fiancé, volage, ne prît trop de goût à mademoiselle de Rosli?

Nanon avait préparé un « bitte » impressionnant. La grande cafetière japonaise odorait. Sur des assiettes bretonnes illustrées de fleurs de lis, les tartines de seigle étaient couvertes d'un beurre doré, au parfum d'herbe. Un honnête sucre cristallisé, transparent comme du quartz et brillant comme lui, affirmait, par son apparence, qu'il était sorti du jus de canne et non de la betterave.

En gracieuses maîtresses de maison, mesdemoiselles de Gador nous firent les honneurs de ce café traditionnel du dimanche. Je m'étais assis à l'écart, sur une chaise de rotin, et je goûtais le charme de cette réunion des jeunea

patriciennes du Grézic. En ce cadre d'exotisme, parmi ces meubles collectionnés aux Indes, à la Réunion, à la Martinique, en Chine ou en Amérique, et qui apportaient ici le vivant souvenir des navigations aventureuses, ces cinq belles filles, sveltes et fières dans leurs costumes à coiffes en auréoles et châles découverts sur la nuque, prenaient une grande allure. Thétis avait repris un peu de son entrain, afin d'être aimable avec ses amies. Parfois, quand les propos de Marie-Cinthe ou d'Anne du Rosli ne lui agréaient pas, elle esquissait sa petite moue, ses yeux étincelaient, et elle trouvait une repartie spirituelle dont riaient innocemment sa sœur, son fiancé et ses amies. Jos s'était placé à califourchon sur l'escabeau baptisé par Marie : le trident de Neptune. Il mangeait goulûment. Sans cesse, ses larges mains s'ouvraient et tombaient sur les assiettes. Quelquefois, la bouche pleine, il voulait rire et riposter, et il le faisait alors d'une voix pâteuse. Il semblait parfaitement heureux, et sa tête à mâchoire carrée avait pris la couleur de l'ocre rouge. A un certain moment, il reprit sa casquette sur l'entablement de la fenêtre et la remit sur son crâne, très en arrière, la visière dressée vers le plafond. A la façon dont il se couvrait, sans perdre une bouchée, je

compris que son geste était irréfléchi. Sans doute, à bord de son navire de commerce, il avait pris l'habitude de déjeuner la tête couverte.

En plaisantant, il fit remarquer qu'il assistait à un « bitte » de demoiselles où les mes~ sieurs étaient sacrifiés.

— Que veux-tu dire, Jos? lui demanda Yvonne.

— Ma chère, vous aimez le café doux, et il ne nous déplaît pas d'y ajouter du cognac.

Mademoiselle de Gador sortit d'un placard une bouteille vénérable de fine Bretagne de Rhuys, et Jos se servit aussitôt une copieuse rasade. J'avais refusé, à son étonnement.

— Ah! monsieur, si vous veniez en mer, vous deviendriez l'ami du tafia. C'est le compagnon des gros temps. Quand un équipage, surmené, est prêt à laisser aller à la dérive son navire, un verre d'alcool par homme anime le courage, et c est un naufrage d'évité. Me permets-tu, Yvonne, d'attaquer une seconde fois ton flacon?

— Il est à toi, Jos.

Il en remplit à moitié sa tasse, le mélangea de café et le but sans le sucrer.

— Voilà le vrai « bitte ». Toutes les autres manières sont des contrefaçons.

Il acheva le liquide, puis se frotta les paumes avec satisfaction en s'écriant :

— Me voilà paré!

11 avait son sourire de brave garçon, élargi par l'influence de l'eau-de-vie.

Je ne quittais plus des yeux Marie et je pensais :

— Oh! ma pauvre Thétis, si suprêmement affinée, comme vous souffrirez avec ce garçon rude! Je vous plains, parce que je prévois l'avenir. Vous vivrez seule, dans l'attente d S votre capitaine, pendant de longs mois, et l'absence le parera de délicieuses couleurs; et puis, lorsque ce mari vulgaire vous reviendra et que vous le subirez, il tombera de son piédestal, et je vous sais assez fière pour en être très malheureuse. Chère Thétis, en pensant ainsi, je m'oublie moi-même et ne veux pas savoir si j'aurais été pour vous un mari meilleur.

Cependant, à ma stupéfaction, Marie ne semblait pas offusquée par les manières regrettables de son fiancé. Parfois même, elle riait à l'une de ces lourdes plaisanteries. Anne de Rosli s'était rapprochée de moi.

— Pourquoi vous tenez-vous à l'écart, monsieur? Nous perdons beaucoup à ne pas vous entendre.

Si je n'avais pas eu le cœur si rempli de Thétis, j'aurais peut-être trouvé en mademoiselle du Rosli une personne susceptible de m'intéresseret de faire évanouir ma tristesse. Et l'excellent hôtelier psychologue, Nicolas, eût été ravi en voyant ses conseils suivis. Les cheveux d'Anne, couleur de cendre blonde, et d'une finesse extrême, semblaient poudrés. Ils frisaient au-dessus de ses oreilles, et à chaque moment, d'un geste presque inconscient, elle les ramenait en arrière, car ils couvraient ses tempes. Il m'eût été fort difficile de définir la couleur des yeux de cette charmante personne. Tantôt, lorsqu'elle les dirigeait vers la fenêtre ouverte, ils prenaient des teintes de cobalt, et, tantôt, quand elle se retournait vers le fond de l'appartement, ils semblaient d'un violet sombre. Enfin, quand elle me fixait, je les trouvais d'un noir chaud qui ne manquait pas de douceur. Le plus joli sourire du monde retroussait des lèvres sinueuses, d'un dessin parfait. Mais le nez, trop long, en sorte de triangle isocèle, gâtait ce visage séduisant. Il avait, ce nez, la sécheresse du bois; le vent et l'embrun l'avaient hâlé. Évidemment, j'intéressais mademoiselle Anne; aussi, je lui racontai copieusement le but de mes recherches dans le golfe. En ma qualité de zoologiste, peu écouté

des clames en général, j'accordai tout de suite mon estime à cette jeune fille de bon vouloir. D'un autre côté, par amertume amoureuse, il ne me déplaisait pas de me montrer galant avec Anne, en présence de Thétis. Il me parut, d'ailleurs, que mes attentions pour son amie lui étaient désagréables. Je redoublai d'empressement. Je surpris même un clignement de paupières fort significatif de Jos à sa fiancée. Il voulait dire :

— Tiens! Tiens! M. Merval et mademoiselle du Rosli se conviennent parfaitement. Est-ce que...

— Mon triste dépit m'obligeait à converser avec feu, tandis que, si j'avais été sincère, j'aurais été pleurer chez moi en constatant le tranquille bonheur de Bréhec et de Marie. Leur tenue paisible m'irritait et m'intriguait. J'y voyais la preuve que, depuis de longues années, leur union était décidée. Ils affectaient l'allure de personnes mariées. Ah! comme c'était mal à Thétis et à Yvonne de m'avoir laissé espérer...

... Au fait, elles m'avaient toujours reçu avec réserve et, de mon côté, pas une parole ne leur avait laissé supposer que Marie me fût chère. Je ne pouvais pas leur en vouloir, sans ingratitude, de leur accueil affectueux. Mais voilà, je

i:2S LES PATRICIENNES DE LA MER

m'étais laissé prendre sans m'en douter moimême, et ces amours irraisonnées ne pardonnent point. J'étais bien malade, et pourtant je pérorais avec animation. Dieu! que je devais être stupide!

— Alors, monsieur Merval, me disait Anne, attentive à mes moindres paroles, toutes ces plantes que vous collectionnez sur les grèves seraient les ancêtres de toutes les Heurs de nos jardins?

— Oui, mademoiselle, les algues sont les premières manifestations du règne végétal. Et, fait plus mystérieux, certains fucus offrent tous les caractères des êtres vivants. Ils mangent, ils digèrent, ils respirent. La vie est sortie de l'océan tiède. Croyez-moi, mademoiselle, c'est un problème passionnant de rechercher les origines de l'existence dans ce merveilleux réservoir plein d'animaux étranges et de plantes peu connues. Je voudrais comme le héros, de Jules Verne, pouvoir parcourir les abîmes sous-marins.

— Vous me donnez le goût de vous suivre, monsieur.

— Anne, vous allez vous mouiller, s'écrie Jos, en éclatant d'un gros rire.

— Eh bien! moi, ne vous en déplaise, monsieur Merval, je préférerais voguer au-dessus de

l'eau, au bon soleil, dans un beau trois-mâts portant ses voiles comme des bannières, avec Jos comme capitaine.

Cette affirmation de Thétis m'étourdit quelques instants.

Elle exaltait tellement son fiancé que je balbutiai :

— Sans doute... l'agrément... mais la science...

De sa voix cristalline, Marie reprend avec emphase :

— On le sait, monsieur le naturaliste n'aime pas naviguer, il veut se réfugier avec Anne au fond du golfe. M. Merval nous l'a avoué, en bateau, il souffre du mal de mer, voici pourquoi il exalte ses promenades de scaphandrier.

La malice pétillait sur le visage de Thétis, que je retrouvais soudain telle que je l'aimais. Tandis qu'elle m'apostrophait sans charité, elle imitait l'attitude emphatique d'un avocat de province. Jos approuvait et riait.

J'ai remarqué depuis, bien des fois, comment les femmes savent se moquer agréablement d'un homme de mérite, et comment, au contraire, ledit homme de mérite, — suis-je modeste? — manque de souplesse dans ses ripostes et dépasse facilement la mesure. J 'étais à la fois troublé,

mécontent et reconnaissant en répondant à Marie :

— C'est peu généreux à vous, mademoiselle, de rappeler ici, publiquement, que j'ai dû sacrifier à Neptune, dans une traversée assez dure du golfe. Hélas ! je n'ai rien d'un marin, et il me serait désagréable d'être condamné à une navigation, même sous le commandement d'un capitaine de la valeur de M. Bréhec. Mais à chacun sa profession. Je constate qu'à l'île du Grézic les « docteurs-professeurs » ne sont guère estimés, et qu'ici, devant l'océan, la seule situation digne d'un homme c'est la marine. Moi, je m'occupe seulement à glaner, le long des grèves, les herbes et les coquilles, et je me fais l'effet d'un mendiant, tandis que M. Bréhec, du haut de son tillac, ressemble à un riche propriétaire parcourant son domaine.

Le jeune capitaine m'avait écouté attentivement. Il fronça ses sourcils roux et il hocha la tête d'un air assez ridicule. Il me crut sans doute très ironique. Marie esquissa sa moue la plus dédaigneuse. Yvonne cherchait une diversion en offrant à ses amies des biscuits. Le malaise grandissait. En ce moment, j'avais l'intuition d'être seul de mon espèce au milieu de ces familles maritimes pour qui la navigation était

la seule profession vraiment digne d'être embrassée. Une fois de plus je me sentis étranger, l'hôte du hasard, etje me levai, afin de prendre congé. Quand je m'inclinai devant les cheveux cendrés si joliment frisés de Mlle Anne Marre du Rosli, elle m'assura que sa grand'mère serait ravie de me connaître et me pressa de venir leur rendre visite. J'étais si décontenancé que je répondis assez évasivement. Mes travaux... ma correspondance... mon séjour qui s'accourcissait...

A cette annonce, j'entendis le dossier d'un siège frapper contre le bord de la table. C'était celui de Marie.

Anne parut assez mécontente de moi. Ses sœurs me saluèrent avec indifférence. L'épais Jos Bréhec daigna se lever et même, il retira la casquette qui était demeurée posée sur ses cheveux, la visière en bataille. Yvonne voulut me reconduire à travers son minuscule jardinet, où la nacre des ormets et le sable rose, bleu et doré des coquilles rivalisaient d'éclat avec les géraniums, les dahlias et les reines-marguerites.

Le front d'Yvonne était rayé par des rides, et son expression mélancolique me frappa.

La journée rayonnait, et l'allégresse aurait dû remplir nos cœurs, car, en apparence, nous

n'avions aucun motif de nous plaindre. Pourtant, je sentais mademoiselle de Gador aussi triste que je pouvais l'être moi-même. Cette sœur aînée, tendre et sérieuse, hésita à retenir ma main dans la sienne au moment de mon départ. Ce fut imperceptible, et, cependant, aussitôt que j'eus tourné le dos, je regrettai cruellement de n'avoir pas provoqué la confidence ou l'explication que je sentais venir. Nos timidités mutuelles en étaient la cause. Quoique je n'aie jamais eu la prétention d'avoir des yeux derrière la t-ête, j'aurais pu raconter la façon dont Yvonne rentra dans sa blanche chaumière.

A peine m'étais-je éloigné qu'elle dut appuyer ses coudes sur le fût de maçonnerie qui soutenait la porte à claire-voie. Une joue sur les doigts entrelacés, elle me suivit du regard, soupira faiblement, regarda ensuite par la fenêtre ouverte sa sœur, Jos et mademoiselle du Rosli attardés devant le « bitte », soupira à nouveau, se redressa, descendit jusqu'au pignon de sa maison, afin d'apercevoir le golfe, et demeura un certain temps en vague contemplation.

Voilà, j'en suis certain, les gestes d'Yvonne. Mais si je les avais réellement aperçus, ils ne m'auraient rien expliqué. Bien mieux, ils auraient ajouté à mes perplexités.

En m'en retournant à mon logis, je ne cessais de ressasser : ou bien Thétis possède une grande force de dissimulation, ou bien elle n'aime pas son cousin. Voici un mariage de parenté, peutêtre indiqué jadis par le capitaine de Gador. On respecte sa volonté, mais sans enthousiasme. Un amant trouverait des raisons d'espérer même contre l'évidence.

... Voici que je reprends un peu de courage. Ah! je voudrais avoir un allié qui put souffler à l'oreille de Thétis : Mais jugez donc votre cousin à sa valeur. Il est certainement un héroïque marin, mais combien son éducation est négligée. Ah ! Thétis, pourquoi vouloir votre malheur, andis que M. Merval...

Avec une naïveté de savant fermé aux nécessités d'une union assortie, voici que je m'imagine très propre à assurer le bonheur de Marie. Merval, tu n'es qu'un sot, sans défense, sans ittaque et sans franchise. Si, lorsque tu te sentis ittiré vers cette jeune fille, tu avais laissé intendre à sa sœur quels sentiments germaient m toi, elle les eût de suite extirpés en te lisant :

— Ah! pardon, cher monsieur, la place est jrise.

Me voici rentré dans ma chambre, où le déses-

poir m'abat sur ma table de travail. Je croise les bras, mon front heurte le bois.

... Depuis combien de temps suis-je ainsi lorsque je sens une douce main qui m'oblige à me redresser. Je bondis, affolé. Si c'était Elle ! Elle ! Elle, qui serait venue, contre toute raison, me consoler, me dire : Georges, je...

Non ! Ce n'est pas ma divine Thétis, élancée comme une fille de l'Hellade, c'est mon infirme, noueux, tordu, blafard, dont la tête chevaline, aux dents avancées, me sourit.

— César, mon enfant?

— Monsieur! Notre maître. Je croyais. Je suis entré... Je vous demande pardon... Mais cela me fait du mal de... Excusez-moi! N'étiez- vous pas souffrant? La fièvre?

Il ment, le pauvre petit bonhomme, pour me tirer d'embarras. Il devine bien que ma maladie est toute morale. Je détourne mon visage. J'ai honte de ma faiblesse. Ah! mon pauvre Garadec, si je pouvais t'avouer le motif de ma peine, tu rirais ou tu te dirais : « Comment un homme sensé peut-il se mettre en l'état d'un petit garçon battu par son père? Eh quoi! n'y a-t-il pas assez de douleurs inévitables dans la vie, sans que les hommes y ajoutent les peines de l'amour? »

Et si César s'était caché sous un meuble de la chaumière des demoiselles de Gador et nous avait épiés, il aurait pu ajouter : « Oh! folie des grandes personnes, parce que Marie n'a pas souri à mon maître et n'a pas prononcé telles paroles qu'il attendait, le voilà qui réclame la fin du monde en se heurtant le front contre une *able. Quelles extravagances ! »

Afin de me laisser le temps de me rasséréner, César, discret, ramasse le manteau et le feutre que j'ai laissé choir sur le parquet; puis il se rapproche de moi, en marchant en écrevisse sur ses longues jambes torses.

— Ce n'est pas mon affaire de vous questionner, mon maître, ose-t-il enfin prononcer, mais ce que cela m'ennuie de voir un monsieur tel que vous dans le chagrin !

Je prends la main de César, je la presse doucement et lui réponds :

— Personne n'est à l'abri de la souffrance, César.

Il lève un bras vers le plafond avec un geste glorieux, et, la tête aussi levée que lui permet son infirmité, il s'écrie :

— Allons donc ! Est-ce qu'un monsieur savant comme mon maître devrait jamais être triste?

— Et pourquoi cela, César ?

D'un ton énergique, il repartit :

— Parce que ça n'est pas juste ! A chacun son lot. Vous avez une tête à bonheur, comme moi j'ai une face à claques.

Je proteste contre son affirmation pessimiste, et je l'assure que, s'il en était ainsi, je ne l'aurais pas gagé. Il me sourit tristement :

— Oh! vous, mon maître, vous avez trop bon cœur. Oui! oui! vous êtes trop sensible, et aussitôt que vos affaires ne marchent pas, vous vous chagrinez.

A quelles affaires César fait-il allusion? Il m'inquiète.

L'après-midi, désœuvré, obsédé, le crâne brûlant d'idées qui jaillissaient en tumulte et se contredisaient toutes, je sortis et, sans calculer ma direction, je me trouvai au menhir du Vran, planté à l'extrémité d'un bras de terre qui semble se tendre vers le continent. De ce lieu, comme de tant d'autres éminences du Grézic, le pignon chaulé, qui servait de bonne étoile aux pêcheurs, s'apercevait. Je devinais que, malgré moi, mon cœur avait fait le choix de ce lieu contre ma raison. Les lauriers et le cerisier formaient trois taches à la base de la large cheminée de la chaumière. Longtemps, je la

regardai avec une sombre humeur. A l'occident, une trouée dans les nuées charbonneuses dessinait la forme d'un arc d'or, qui se réfléchissait dans l'eau. En face de moi, un îlot couleur de goudron semblait un cétacé endormi. Un sinagot s'approchait. Il vira de bord sous mes pieds. Dans la barque noire, cinq marins, en costumes de toile brune grossièrement façonnés, semblaient cinq sacs d'argile. C'étaient bien là des hommes faits du limon de la terre qui couraient sur le golfe. Leurs voix gutturales retentissaient, et les dures syllabes bretonnes semblaient frapper des gongs.

Ils s'effacèrent sur l'immensité vaporeuse, Mais une embarcation verte apparut, si frêle d'apparence qu'elle semblait voleter comme une libellule au-dessus du flot. En proue, deux diadèmes blancs ; à la poupe, un gars au teint d'ocre. Je m'avançai d'une grande enjambée. Un pouce de plus, et je tombais de trente mètres sur des rocs. Je venais de reconnaître mesdemoiselles de Gador et Jos. Sans doute, le cousin avait voulu leur donner la distraction d'une sortie sur le golfe, et elles avaient joyeusement accepté. J'y vis comme un symbole. Décidément, j'étais retranché de cette famille. De plus en plus, je m'affermissais dans cette pensée que

Thétis n'avait aperçu en moi qu'un étranger aimable qui n'aurait pas dû laisser plus de traces de son passage que les baigneurs aperçus chaque année sur la plage.

— Hé! hé! On voit de loin, du haut de votre menhir. Ah! ah !

Qui m'apostrophe avec cette voix rocailleuse?

Sur la grève, une pauvresse appuyée sur une trique s'avance en boitant. Elle semble rouler comme un canot sur la forte houle. Son profil à nez et menton galochards dépasse le foulard écarlate qui enveloppe sa tête.

— On dirait que tu ne veux plus me reconnaître, hurle-t-elle, le bâton levé vers moi. Tu étais moins lier, le jour de l'orage, où tu avais accepté l'hospitalité de Lona. Bon! bon ! N'empêche que les « volontés » te sont contraires. Tu n'iras pas contre les Causes. Oui! Deviens aveugle à force de fixer le bateau vert, rien ne changera. Je te l'ai dit, les filles de la mer ne sont pas pour un terrien. Retourne à ta ville. Nous t'avons trop vu !

— Insolente! Voulez-vous vous taire, la Resto, protestent des jeunes filles. Elles marchent sur le sable aux bras les unes des autres, fines et souples. Elles rient, puis elles se fâchent contre la sorcière.

— L'insolente ! Ce pauvre monsieur !

Et elles s'éloignent en riant plus fort. Ces patriciennes de l'océan pensent sans doute, comme Lona, que l'amour ne fleurira pas pour moi sur ce littoral. Elles courent. J'entends des appels : Césarine ! Anna! Justine! Des matelots les attendent, perchés sur des rocs en forme d'esquifs. Elles vont les rejoindre parmi les goémons qui fleurent l'iode et les salures. Puis, je les vois danser jusqu'au bord du flot montant, et c'est une joie enfantine d'éviter le déferlement de la vague qui répand l'or rouge du couchant sur les galets. Leurs cris perçants ressemblent à ceux des goélands.

... La barque verte a disparu. Je suis seul.

Mon hôtelier s'avance au-devant de moi à l'instant où je vais gagner la tonnelle dans laquelle j'ai coutume de déjeuner. Il tire son bonnet de laine bleue à bande rouge, étrange coiffure qui tient du béret des marins de l'Etat et de la casquette de l'infanterie prussienne. Maître Nicolas, fils de l'ex-cuisinier de l'empereur, — j'ai su récemment que son glorieux père n'avait été, au demeurant, qu'un laveur

de vaisselle aux Tuileries, — pose ses mains sur sa bedaine respectable et, la bouche en cœur, me salue. Son teint jaune reluit. Ce n'est pas le feu de ses fourneaux qui lui donne cet éclat, mais bien une satisfaction intérieure qui ne demande qu'à s'épancher :

— Monsieur Merval n'a pas remarqué...

quelque chose?

— Non, monsieur Nicolas.

— Que monsieur Merval daigne considérer la table.

— Quatre couverts. Est-ce la cause de votre contentement?

— Je suis surtout ravi de vous voir désormais en compagnie, cher monsieur Merval.

— Je vous en remercie, cher monsieur Nicolas.

— Parce que... depuis une semaine surtout...

— Quoi donc?

— Vous me désoliez ; la bonne me rapportait les plats intacts, et j'espère... enfin je veux croire que ce n'est pas la faute de ma cuisine?

L'inquiétude du brave homme met des gouttes de sueur à ses tempes.

— Je n'ai jamais mangé de ragoûts aussi fondants, onctueux et parfumés que chez vous, monsieur Nicolas.

L'hôtelier, ranimé, s'écrie :

— Je tiens de race. Mon père reçut un jour les éloges de l'empereur. C'était à la veille de partir pour la guerre allemande. Hélas !

Après avoir arrêté ses soupirs en se tamponnant la bouche avec son bonnet, mon hôtelier reprend :

— Enfin, je suis heureux de ne plus vous voir seul.... Vous aurez de la conversation... Vous mangerez ainsi sans vous en apercevoir.

J'étais un peu inquiet. L'annonce de ces trois baigneurs que, dorénavant, j'allais trouver en face de moi deux fois par jour, ne me plaisait guère. Ils allaient m'obliger à m'occuper d'eux et m'arracher à mes chères et désespérantes pensées.

— Quels sont vos nouveaux pensionnaires ?

— Charmants. Oh ! j'en parle en connaissance de cause ; voilà la troisième année qu'ils reviennent au Grézic. Il y a d'abord mademoiselle Simone, très jolie, très intelligente.

— Une jeune fille ?

— Oui. Six ans.

— Bon ! Et les autres convives auraient-ils sept et huit ans? m'écriai-je, dépité.

— Vous aimez la plaisanterie, ce matin, monsieur Merval. J'en suis satisfait, parce que cela

prouve que vous revenez à la gaîté. Non, les deux autres pensionnaires sont le père et la mère de Simone, M. et madame Algéri.

— Et quelle est la profession de ce monsieur ?

Avec emphase, Nicolas II me répond :

— Peintre!... Et vous savez, pas peintre en bâtiments, mais artiste en tableaux.

— M. Algéri doit être intéressant?

— É...nor...mé...ment! En voilà un qui vous fait voir autour de vous des choses qu'on ne soupçonnait pas. Tenez ! un jour, il me montre ma maison, et il me demande quelle est sa couleur?

— Cette malice ! Blanche. Un beau crépi tout neuf, s'il vous plaît.

— Non, monsieur Nicolas. Votre hôtel est violet, en ce moment. Remarquez les reflets de la toiture d'ardoises. Est-ce vrai ?

— C'est vrai. Ah ! par exemple, voilà qui est merveilleux. Je fais passer à la chaux ma maison, et elle se trouve violette. C'est invraisemblable. Là-dessus, j'appelle madame Nicolas, mais elle ne vit pas le violet. Elle le nia ridiculement. Ce qu'on se moqua d'elle !

Un autre soir, comme ma femme s'était assise sur la terrasse, M. Algéri me questionne :

— De quelle couleur vous apparaît le visage de madame Nicolas ?

— Rose. Un rose un peu foncé.

— Non!

— En effet, c'est plutôt rouge.

— Non ! C'est violet ! Le rose du teint se mêle aux reflets du couchant, et madame Nicolas se trouve avoir une figure parfaitement violette.

— Moi, j'ai consenti à cette nuance, mais ma femme s'est fâchée et lui a crié :

— En voilà assez avec vos violets. Je ne suis pas une aubergine !

Ah ! Dieu, que nous avons ri ! Et vous rirez encore, monsieur Merval, parce que cet artiste, et sa femme, et leur fille sont des boute-en-train. Les voilà. Je me sauve. Hein ! ne faites pas allusion à mon indiscrétion... Ah! ah! Violet! Violet ! Violet partout ! Gigot violet ! Sauce violette ! Ce M. Algéri est tordant !

Un homme de trente-cinq ans, brun, aux larges yeux en escarboucles, vêtu d'un costume de velours marron, des leggings aux jambes et un vaste feutre sur la tête s'avançait vers moi. Il me salua et dit :

— Puisque nous sommes appelés à nous voir quotidiennement, laissez-moi nous présenter comme hôtes de la dernière heure.

Je m'inclinai devant madame Algéri, une jeune femme à la figure spirituelle et aux yeux bridés à la japonaise. Je demandai la permission d'embrasser mademoiselle Simone. Une fillette remarquablement belle, aux yeux d'odalisque, s'avance vers moi avec une confiance qui me touche. J'ai toujours aimé les enfants.

Puisque nous étions quatre et que nous pouvions faire la partie carrée à table, je demandai comme une grâce de m 'asseoir près de Simone. Ses parents me l'accordèrent volontiers et la fillette parut ravie. Pendant le repas, je l'amusai en lui confectionnant un petit bonhomme en mie de pain, et, au dessert, je découpai dans une pelure d'orange un diable très effrayant. Mais, je ne sais comment, le silence plana sur nous, et le bruit du Ilot qui déferlait au rivage me ramena à mes préoccupations. Je savais que Jos s'était rendu à Nantes, après avoir obtenu son brevet de capitaine long-courrier. Il était parti, et aucune annonce n'avait été faite dans l'ile de son mariage. Évidemment, mesdemoiselles de Gador ne feraient part de cette union qu'à la veille de sa réalisation. Il y avait pourtant, dans ce silence, quelque chose d'étrange. Depuis un mois bientôt, j'avais eu l'affreux courage de ne pas retourner à la chaumière blanche. Dix fols

l'envie m'était venue de courir chez... Ah ! non ! non ! je ne voulais même plus prononcer son nom.

Oublier et travailler.

Mes prunelles arrondies, tournées vers la haute mer, intriguèrent ou agacèrent peut-être Simone.

Tandis que ses parents me laissaient à ma rêverie et causaient à voix basse de leurs affaires, elle, brusquement, me dit :

— Est-ce que vous vous ennuyez beaucoup au Grézic, monsieur?

— Mais... au contraire, mademoiselle.

— Oh I Parlez-moi donc comme à une dame. Dites-moi la vérité. Vous vous assommez, dans cette île.

— Simone, veux-tu te taire ! Excusez cette gamine ! s'exclamèrent M. et madame Algéri, à la fois contrariés et amusés par l'algarade de leur fillette.

— Je suis assise à côté du monsieur, j'ai bien le droit de lui parler.

— Certainement, mon enfant. Interrogez-moi, dis-je.

— Pourquoi feriez-vous des yeux ronds en regardant la mer, si vous ne vous ennuyiez pas ? Moi, quand je m'ennuie, je fais votre tête.

M. et madame Algéri protestent contre le sansgêne de leur fille.

— Laissez-la dire, je vous en prie. Voyez, Simone m'amuse, et je ris.

— Tu vois bien, maman, que j'avais raison j s'écrie la fillette. J'ai guéri M. Georges de sa tristesse.

— Comment sais-tu que M. Merval s'appelle Georges, et comment oscs-tu lui parler ainsi?

— Ça, je le sais par M. Nicolas. Et pourquoi ne l'appellerais-je pas Georges ? Il me dit bien Simone.

A ce mot charmant, j'embrassai ma nouvelle petite amie. Malheureusement, comme Nicolas II tardait à nous apporter le café, je retombai dans un songe noir. Cette fois, madame Algéri, avec cette intuition si fine des femmes, crut deviner le motif de mon attitude.

— Depuis combien de temps habitez-vous le Grézic, monsieur ?

J'eus un sursaut violent, et je dus chercher assez longtemps avant de trouver ma réponse.

— Déjà cinq mois, madame.

— Ah! vous êtes arrivé cet hiver. Et jamais les journées ne vous ont semblé trop longues ?

Le ton singulier de madame Algéri donnait à sa question une allure inquiétante. Il y avait,

sous une forme polie, une allusion à l'isolement d'un homme jeune, sans société.

— Je mentirais, madame, si je n'avouais pas que, quelquefois, j'ai regretté Paris. J'aurais donné beaucoup pour me retrouver tout à coup au Muséum, parmi mes amis d'études.

— Au Muséum, seulement? Votre famille — vraiment, je suis d'une indiscrétion — n'habitet-elle pas Paris?

— Je n'ai plus de famille... ou si peu... Des cousins très éloignés.

La jeune femme eut pour moi un regard apitoyé.

— Il est certain, dit alors le peintre, que, si je n'étais pas marié, je mourrais de chagrin dans ce pays que j'aime et que j'admire pourtant profondément. La population si fière répugne au contact avec les étrangers et même, je crois qu'elle les déteste. La morgue des Iliens nous tient à distance. Figurez-vous, monsieur Merval, que je ne puis pas décider une seule jeune fille à poser pour moi. Ces grandes demoiselles aiment mieux misérer chez elles que de gagner honorablement leur vie.

— Oui, les femmes du Grézic, en leur qualité de filles de capitaines, c'est-à-dire de bourgeoises, ne veulent pas frayer avec les Pari-

siens, reprend madame Algéri. Les maisons ont dû rester closes pour vous, monsieur, et nous comprenons votre nostalgie.

Je ne pouvais pas leur répondre. Plût au ciel que l'huis de certaine chaumière m'ait été toujours défendu.

— Vous avez raison, madame, fis-je hypocritement, ces cinq mois passés au Grézic ne m'ont guère avancé dans la connaissance des indigènes, et je serais bien embarrassé s'il me fallait exprimer mon sentiment sur leur vie matérielle ou idéale.

— Vie ma-té-rielle ou... ou... ou quoi? me demande Simone. Puisque vous ne parlez plus gentiment avec moi... je m'en vais.

La fillette se sauve dans le jardin de Nicolas II qu'où apercevait, la bêche à la main, penché sur des artichauts.

— Comptez- vous demeurer encore longtemps dans cette île? reprend madame Algéri, sans me quitter de ses yeux aigus d'intelligence.

— J'ai une mission à remplir, madame. Je ne voudrais pas quitter le golfe avant d'avoir terminé mon travail sur les chromacées. Où trouverais-je une plus riche moisson que sur ces centaines d'îlots ? Enfin, je n'aime pas voyager pour voyager. Quoique encore jeune, je suis déjà un

lourd savant, accablé par ses manies. A l'idée de déplacer mes collections, de les emballer, de recommencer à travailler sur une table neuve, je serais malheureux.

— Ce nouvel hiver vous trouvera sans doute au Grézic. Je vous plains, monsieur, car, je le sais, les quinze ou vingt familles distinguées qui pourraient quelquefois vous recevoir garderont leurs portes closes. Vous êtes un intrus, un barbare. Vous n'avez aucun exploit maritime à votre actif. Vous n'existez pas. On rirait de votre doctorat et de la célébrité que vous avez méritée par vos travaux zoologiques. Ici, la mer seule confère un titre de noblesse.

— Je vais vous en donner un exemple, fait le peintre. L'an dernier, un instituteur, séduit par la beauté d'une fille de simple matelot, voulut l'épouser. C'était la misère dans la famille. Cette patricienne refusa et s'étonna qu'un « maître

d'école » osât lui proposer une telle déchéance. Voilà l'état d'esprit. Je ne blâme pas. Je constate.

— Il a sa beauté, dis-je.

Puis je me tus, et me rappelai toutes les plaisanteries de Thétis sur M, le Professeur ou M. le Docteur. Certainement, Marie de Gador aurait troqué tous mes brevets contre une casquette à simple galon d'or.

Je quittai assez précipitamment le peintre et sa femme, afin de m'abîmer dans de nouvelles réflexions. Je suivis le chemin en corniche qui menait jusqu'au poste de la douane, surmonté de son drapeau tricolore. En route, le hasard me fit rencontrer le syndic des gens de mer. Il possédait justement sur son front une casquette à ancre. Je la lui enviai tout à coup. Je pensai que ma science n'arriverait jamais à me rendre heureux, tandis qu'un brevet de capitaine m'aurait sans doute permis de prétendre à Thétis.

Je me détournai du port, et je remontai vers le landier de Kerboch, parce qu'il était mélancolique et solitaire. Je me laissai tomber à terre, sur la bruyère et je gémis :

— Allons donc! même capitaine, Marie t'aurait préféré Jos. Tu n'aurais jamais eu son genre de courage physique, et toute ta cervelle n'aurait pas sauvé l'équipage du Mahé de la, Bourdonnai) t

Un coude sur une pierre et les cheveux en désordre, je m'abîmai dans mon désespoir. Aucun raisonnement ne pouvait me calmer. Aimer n'a qu'une seule solution : être aiméè Toute ma casuistique ne pouvait rien contre ce fait brutal. Enfin une détestable espérance persistait à habiter mon âme. Mon cerveau

me commandait: Oublie, car Marie ne sera jamais ta compagne. Mon cœur répondait eu battant : Tant que je n'apprendrai pas le mariage de Jos et de Marie, j'espérerai.

Mon cerveau reprenait : Malheureux, ne comprends-tu pas que tu seras le dernier averti? Par pitié pour toi, mesdemoiselles de Gador attendront ton départ et t'écriront, peut-être, pour t'annoncer cette nouvelle. Mon cœur ripostait : Mesdemoiselles de Gador n'ont pas à m'épargner, puisque jamais je n'ai laissé voir que j'aime Marie. Si elles se taisent, c'est qu'elles n'ont rien à m'apprendre. Mon cerveau, furieux contre moi-même, s'insurgeait alors : Infortuné, en vain tu veux te leurrer. Tes manières avec ces jeunes filles les ont suffisamment renseignées. Pourquoi les évites -tu depuis un mois? Tes yeux t'avaient trahi autant que ton attitude. Si elles ont jugé sage de te laisser dans ta retraite, c'est qu'elles estimaient que, maintenant, tes visites pourraient être mal interprétées.

Je considérais le golfe d'un air hébété, quand Yvonne et Marie surgirent d'un sentier escarpé. Yùtues de bleu et des châles blancs sur les épaules, elles étaient toujours suprêmement élégantes dans leur simplioité. D'abord, elles

ne m'aperçurent point. Thétis, la première, met la main devant ses sourcils arqués et cherche à reconnaître le promeneur qui s'est assis sur le landier. Je la vois parler vivement à sa sœur. Elles s'arrêtent. Elles hésitent. Vont-elles redescendre à la grève en semblant ignorer ma présence? Marie a déjà repris le sentier. Yvonne lui prend le bras d'autorité, puis elles s'avancent avec prudence. Je pâlis. Je me relève. Je les salue. Elles inclinent la tête et passent froidement. Alors, je cours après elles :

— Mesdemoiselles! Je...

Elles ne daignent pas interrompre leur marche. Elles ne m'ont pas entendu. Les bruyères feutrent ma marche et, de ma gorge étranglée, les mots inarticulés ne sortent pas. Je me jette au devant d'elles. Je dois ressembler à un fou. Le vent rabat ma chevelure sur mes yeux. Je me sens à la fois les pommettes rouges et les tempes blêmes. Mesdemoiselles de Gador se serrent l'une contre l'autre, interdites. Je veux leur parler, je ne puis leur répéter que :

— Mesdemoiselles! mesdemoiselles!

Evidemment, j'ai toutes les apparences d'un

insensé. Mes prunelles doivent flamber. Marie baisse obstinément les paupières et détourne à moitié la tête. Plus courageuse, Yvonne,

LES PATRICIENNES DE LA MER lo3

qu'effraie cependant mon exaltation, me dit :

— Qu'avez-vous, monsieur Merval?

Je réponds, avec une bêtise dont je rougis encore quand j'y pense :

— Mais je n'ai rien. Je voulais seulement vous présenter mes compliments, mesdemoiselles... Il m'avait paru que vous ne m'aviez pas reconnu, tout à Theure.

Thétis me cachait toujours obstinément son regard, et je ne pouvais savoir quelle impression je lui causais. Son profil angélique aurait pu tromper un observateur moins ardent. Je savais combien d'ironie cachaient ses traits calmes. Yvonne, sévère, après s'être étonnée de me trouver encore au Grézic, alors qu'elle me croyait déjà à Paris, témoigna sa réprobation par son mutisme. Je tentai de justifier ma conduite en l'assurant que, lorsqu'une grande pensée scientifique m'occupait, j'avais des crises de misanthropie. Je disparaissais. On me croyait perdu, et mes amis me maudissaient.

Yvonne, sceptique, me riposte gravement : — Vous ne disparaissiez que pour nous, car l'on vous apercevait chaque jour sur les points les plus divers de l'île. D'ailleurs, c'était votre droit, finit-elle avec une inclinaison du front qui me donne congé.

Je sens que, si je ne me disculpe pas, c'est fini entre moi et ces charmantes femmes. Je ne puis pas leur crier : C'est parce que j'adore Thétis, et que je la sais promise à Jos que, contre toutes les règles de la bienséance, je ne vous ai pas rendu visite depuis votre aimable invitation.

Je ne trouve que de plates excuses :

— Je vous en supplie, mesdemoiselles, ne me tenez pas rigueur de mes lubies. J'ai manqué envers vous aux plus élémentaires devoirs de la politesse, et je n'essaie pas de le nier. Quant à mes courses sur tous les rivages du Grézic, elles s'expliquent trop aisément par mes* recherches zoologiques, pour que vous m'en fassiez un grief.

D'un timbre étrange, voilé et caustique, Thétis riposte, sans me regarder :

— Oui. Très bien! Nous le savons. Vos gélatines, monsieur Merval, vont maintenant être les vraies coupables. Pauvres chromacées!

L'intervention railleuse de Marie me trouble profondément. Elle ranime soudain des laves que je voulais éteindre. Par un effort de toute ,na volonté, je me tais farouchement. Une si .éelle souffrance doit se peindre sur mon visage qu'Yvonne reprend, avec plus de douceur :

— Vous saviez que vous étiez accueilli chez

LES PATRICIENNES DE LA MER loo

nous comme un ami. Votre disparition sans cause nous avait affectées, d'autant plus quelle coïncidait avec le départ de M. Bréhec. Notre parent vous a cherché la veille de son embarquement. Trois fois, il a été frapper chez vous. Votre porte était close. Il voulait vous faire ses adieux.

— Ah ! croyez bien que je suis désolé...

Mon accent persuade-t-il mesdemoiselles de Gador? J'aperçois un coin de leurs lèvres légèrement relevées comme une nuance d'incrédulité. Devineraient-elles que j'eusse accueilli sans entrain M. Bréhec? La première, Thétis avance un pied et manifeste son désir de continuer sa promenade et, peut-être, d'échapper à ma présence. Elle n'a pas quitté le bras de sa sœur, et elle le presse d'une façon significative. Me croit-elle aveugle? Ce geste m'exaspère au lieu de m'intimider. Aussitôt qu'elles se mettent en marche, je me place à côté d'Yvonne et, sans leur demander si ma compagnie leur agrée, je les suis. Je m'aperçois alors que je tiens toujours au bout de mon bras mon chapeau. M'adressant à Thétis, je lui demande la permission de me recoiffer. Elles rougissent. Marie, en affectant toujours de ne pas tourner la tête vers moi, me l'accorde bien

456 LES rATPJCIEXNES DE LA MER

volontiers. Vers quel point de la côte nous dirigeons-nous? Elles ne le savent probablement pas plus que moi. Nous paraissons assez troublés tous les trois, et je sens peser sur nous le secret que nous ne voulons pas nous révéler. A larges coups espacés, la mer bat sur la grève, et son heurt sourd résonne dans ma tête. Devant nous toutes les îles du golfe s'estompent dans une brume azurée, qui donne au panorama un aspect aérien. De sa jolie démarche, Thétis, longue et mince, nous entraîne vers le coteau d'un jaune pâle. L'éteule hérisse encore les sillons.

Plusieurs fois, Yvonne me jette un coup d'œil, mi-interrogateur, mi-souriant. Je comprends que cette bonne personne désire que je rentre en grâce.

Nous nous asseyons au bord de la côte rouge, ainsi nommée parce que son argile sanglante donne à la falaise l'air d'être tendue de pourpre. Marie s'arrange assez adroitement, pour se dissimuler à mes regards, derrière sa sœur. J'en prends mon parti tristement. Sur la mer d'un vert lourd, un sinago puissant de couleur, goudronné et roucoué, passe.

Contre son bordage, ses matelots en costumes de toile bleue semblent des effigies sans contours qu'emporte le rude bateau. Mesdemoiselles

LES PATRICIENNES DE LA MER lo7

de Gador, comme toutes les Iliennes que j'avais observées, pouvaient demeurer des heures entières, sans parler, en contemplation devant l'océan. Elles devaient refaire, par la pensée, les traversées accomplies par leurs pères ou leurs frères, et, peut-être, aborder à des rivages où n'habite pas le malheur. Je me gardais bien d'interrompre tout d'abord leur rêverie, et quand je m'y décidai, je fus assez habile pour mêler l'image de l'absent à leur songe.

Maintenant, quand je réfléchis aux petites platitudes que me suggérait mon amour, je m'étonne encore. Afin de dérider Thétis, que n'aurais-je pas essayé? Je la sentais non seulement lointaine, mais hostile. Les femmes ont des pressentiments qui ne les trompent pas. Marie avait deviné mes sentiments un peu méprisants pour son fiancé. Un cotre vert, que je reconnus, passait devant nous, je m'écriai :

— N'est-ce pas l'embarcation de M. Bréhec? Il a dû la prêter à quelque capitaine de ses amis. Voici une barque qui appartient dorénavant à l'histoire de l'île. Elle est le témoignage toujours présent d'un héroïque sauvetage.

— Croyez-vous, monsieur Mervaî, que Jos s'en tienne à un seul acte de dévouement? me dit avec une noble fierté Yvonne. La vie des

marins est une perpétuelle école de sacrifice. Voilà pourquoi nous avons la faiblesse de la placer au-dessus de toutes les autres professions.

— Ce n'est pas faiblesse, c'est justice, mesdemoiselles. Sauver des êtres de la tempête dépasse toutes les autres actions humaines.

Mon accent énergique plut à Marie. Enfin, son profil dépassa sa sœur et l'un de ses regards tomba sur moi. Je contemplai avidement cette prunelle où la mer semblait faire un fonds mystérieux à la pupille dorée. Mais aussitôt qu'elle s'aperçut de mon attention, Thétis se recula derrière l'épaule de son aînée.

— Avez-vous reçu récemment des nouvelles de M. Bréhec? dis je, afin de rompre un silence qui m'accablait.

Le ton agressif, Marie repartit, sans se montrer :

— Pourquoi n'en aurions-nous pas reçu? Jos a toujours pensé à nous, aussi loin qu'il naviguât, et dans quelque grave circonstance qu'il se trouvât.

Quelle leçon pour moi! Je la reçus humblement. Et cependant, quels cris je comprimais. Ils auraient jailli jusqu'au ciel, Thétis, si j'avais pu vous dire que pas un jour, pas une heure,

vous ne fûtes absente de mon cœur. Pourquoi ne pouvais-je pas vous apprendre que, tandis que votre cousin naviguait sans doute paisiblement, occupé par son métier et les distractions du voyage, moi, je vous appelais désespérément.

— Est-ce que les nouvelles de notre parent vous intéressent? me demande Yvonne, après un moment d'hésitation.

— En pouvez-vous douter, mademoiselle? D'ailleurs, l'existence d'un marin est une odyssée toujours captivante.

— Vous ne savez pas si bien dire, monsieur, prononce dédaigneusement Marie, la lettre que ma sœur veut sans doute vous lire vous convaincra. Jos vient de se montrer, une fois de plus, digne de lui-même...

— ... Tandis que le professeur, continuai-je en plaisantant, affirme en sa personne toutes les lubies des gens de son espèce.

Le ton sec, Marie reprit vivement :

— Ne cherchons à établir aucun parallèle. M. Bréhec est M. Bréhec.

C'était clairement me dire que je ne valais pas grand'chose, et je m'inclinai profondément devant elle.

Cette fois, elle ne put s'empêcher d'éclater de

rire. Sa gaîté était franche et sonore comme un ch:.nt de coq. J'en fus réjoui. C'était le signal de la détente.

Yvonne avait déployé une lettre d'au moins douze feuillets.

— Voulez-vous connaître quelques épisodes de la vie d'un homme de mer, monsieur Merval? Vous allez voir comme son existence n'est jamais garantie et pourquoi, nous autres femmes qui restons à terre, nous vivons dans l'anxiété, mais aussi dans l'admiration pour leur courage. Thétis avait repris un air recueilli dont je souffris. Cependant, une attitude enjouée n'eût guère été de mise avec le dramatique récit que j'allais entendre.

«... Rarement, mes belles cousines, une traversée aura été plus mouvementée que celle que j'accomplis à bord du Jacques-Cartier, un magnifique trois-mâts carré, tout neuf, que j'ai l'honneur de commander en second. Je suis parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres, avec un temps idéal, de ces journées comme l'on en vit sur les îles du Pacifique ; je passai mon quart accoudé sur le bordage, et je revoyais ce cher Grézic de mon enfance et les deux perles du golfe. Je ne les nomme pas, mais vous les connaissez certainement. La troisième nuit, je fus

réveillé par un bruit de chaînes remuées sur le pont, le roulis et le hurlement du vent. Par une vieille habitude de marin, je craquai une allumette et je regardai le baromètre. Il était tombé à 740. Mauvais signe. Notre Jacques- Cartier dansait effroyablement, mais je n'étais pas de service. Je soufflai ma lampe, et je me rendormis. A six heures du matin, Braquenec, mon matelot, celui qui s'occupe de ma cabine, vint me réveiller, car je ronflais, paraît-il, presque aussi fort que le vent. Je montai sur la dunette, et j'y trouvai mon capitaine, Guillou, la longue-vue en main.

« — Tonnerre de tonnerre, grommelait-il, ce n'est pas commode d'observer l'horizon avec cette danse. Le diable m'emporte si je n'aperçois pas, à quelques milles vers l'est, un navire démâté.

« J'observai à mon tour.

« — Pas de doute, capitaine, voilà de pauvres diables que menace la noyade. Nous ne pouvons laisser faire cela.

« — Gouvernons droit sur eux.

« Une heure après, nous reconnaissions un brick anglais, le Garsdale. Au moyen de ses signaux, l'officier du brick nous fait savoir qu'il a besoin de secours immédiats.

« ... Depuis cette affaire, ce capitaine nous a raconté que, six jours auparavant, il avait eu plusieurs voiles emportées, et que des vagues hautes comme des maisons à quatre étages avaient enseveli, par moments, son navire en lui emportant trois hommes. Imaginez-vous vingt marins et un beau navire couverts brutalement par une montagne d'eau verte. Imaginez-vous encore des vagues haineuses qu'on croit douées d'une existence personnelle. Chacune prend un bond, s'élance, frappe son coup et se retire lâchement. Bientôt le Ga.rsda.le perdit son grand mât, qui se rompit au ras du pont et tomba par-dessus le bord... L'équipage allait essa}Ter de déblayer les débris, lorsque, dans un roulis effrayant, le mât de misaine se brisa à son tour. Le malheureux navire s'en alla, dorénavant, à la dérive. Contre ses bordages, les vergues et les mâts cognaient comme des béliers et voulaient le traverser de part en part. A l'intérieur, c'était une autre histoire. Les tonnes de marchandises n'étant plus arrimées, roulaient dans Tentre-pont, couraient après les hommes qu'elles cherchaient à écraser, ou se ruaient sur la coque qu'elles disloquaient.

« A l'extérieur comme à l'intérieur, c'était donc l'enfer le plus épouvantable que jamais

marin ait vécu. Les Anglais attendaient, dans l'eau, depuis cinq jours et cinq nuits, un vaisseau libérateur. S'ils échappaient à la noyade, ils ne se dissimulaient pas qu'ils allaient mourir de faim, car tous les vivres étaient perdus ou avariés. Mourir faute d'un biscuit quand on a lutté contre la plus grande force de la nature, la mer, et qu'elle ne vous a pas tué, c'est bête, c'est épouvantable.

«... Sur ces entrefaites, notre Jacques-Cartier se rapproche et passe sous le vent de l'épave, assez près pour être entendu. Notre capitaine hurle en anglais aux naufragés qu'ils peuvent compter sur lui.

« — Jos, me demande-t-il, veux-tu commander notre baleinière et tâcher de sauver ces gens-là? Tu sais ce qui t'attend. Ton embarcation risque d'être écrasée contre l'épave.

« — Capitaine, pas tant de mots. Donnez-moi sept hommes avec des ceintures de sauvetage et j'embarque.

«Ah! ce ne fut pas commode, cousines. La mer bondissait à quinze mètres en l'air, et creusait des abîmes tellement profonds qu'on croyait passer dans des tunnels. J'arrive à l'épave. J'essaie de l'aborder par l'avant, puis par l'arrière. Impossible. Par instants, ma baleinière

affleure la lisse et nous nous trouvons presque à la hauteur des vingt visages anglais, vingt têtes de mort, à faire peur, et puis une lame nous renvoie dans un trou, à cinquante mètres plus loin. Enfin, comme une vague favorable nous faisait remonter presque au niveau du brik, soudain, il nous tomba douze hommes du ciel. Ces malheureux se jetaient de leur bord. Il y en eut même qui écrasèrent les pieds de deux de mes hommes, lesquels, furieux, voulaient déjà rejeter ces maladroits. Je ramenai ces infortunés à notre Jacques-Cartier, et je prévins Guillou que le capitaine anglais avait voulu rester sur l'épave avec son second, son maître d'équipage et le cuisinier.

« — Nous ne pouvons laisser ces braves à la dérive, me dit-il.

« — C'est mon avis. Donnez-moi sept matelots frais, et je retourne les chercher.

« — Mais tu as les mains en sang et une joue balafrée.

« Et c'est vrai, belles cousines, je suis maintenant couturé comme un Indien.

« — Tant pis ou tant mieux, capitaine, pomma cela je n'ai plus à craindre pour l'intégrité de ma peau...

« Mon équipage se renouvelle, et nous

nageons ferme vers le Garsdale. La tempête nous avait éloignés de l'épave. Il ne nous fallut pas moins d'une heure avant de l'atteindre, et quelle heure, un siècle et demi! La houle jouait avec nous au bouchon, ou bien un paquet de mer nous rentrait si bien dans la bouche, les yeux et les oreilles, que nous restions une bonne minute avant de retrouver nos respirations. Ma parole, il semblait que ce satané Pacifique avait résolu de changer notre sang en eau. Il voulait s'insinuer dans nos veines. Quant à mes mains, elles recevaient de rudes cataplasmes. Arrivés au Garsdale, impossible de l'aborder. Le brik risquait de nous submerger dans son remous. On sentait l'épave pleine à couler, et cependant, sa masse énorme bondissait, tournoyait, gambadait, sautait dans l'air. Jamais je ne vis spectacle plus effroyable. Dix fois, quinze fois, nous tournâmes autour de ce misérable Garsdale, et nous apercevions sur son pont disloqué, ébréché, des bras lamentables qui se tendaient vers nous, des bras qui pendaient ou se relevaient, des bras nus et verdâtres, car le naufrage avait rongé tous les vêtements des malheureux. Et rien à faire. Une vague pouvait nous prendre et nous casser comme une noisette en nous choquant contre le

Garsdale. Il ne restait plus qu'un moyen de sauver les pauvres Anglais.

« — Jetez-vous à l'eau l'un après l'autre, leur criai-je.

« Ils ne comprenaient certainement pas le français, mais mon geste fut éloquent : je laissai tomber ma main dans le Ilot.

« Le cuisinier d'abord, puis le maître d'équipage, puis le second, disparurent dans la mer et furent repêchés par nous aussitôt qu'ils revinrent à la surface.

« Là-haut, sur son navire, le capitaine anglais ne se décidait pas au plongeon. Le dernier sur son bord, des larmes plein les yeux, il sanglotait et criait :

« — J'ai fait tout ce que j'ai pu, suis-je coupable? »

Ses camarades lui dirent, de notre baleinière :

« — Sautez, capitaine, ou vous allez être abandonné. Jetez-vous à la mer, c'est pour votre chère femme et vos enfants ! »

« Il s'y décida et fut un long moment à reparaître. Nous crûmes qu'il avait voulu se no}rer par désespoir. Enfin, je l'attrapai, et je l'étreignis en lui disant :

« — Good man! Vous êtes un brave homme !

« C'est tout ce que je savais d'anglais.

LES PATRICIENNES DE LA MER iG7

« Nô! No! Vous good! Moi mauvais captain! » me répondit-il accablé.

« Quand j'atteignis le Jacques Cartier, il y avait sept heures que nous luttions, et j'ai dormi, avec le permission de Guillou, trente heures pour me remettre de mes fatigues.

« Et voilà, belles cousines, le récit de ma dernière aventure. 11 est à croire qu'une navigation si bien commencée me permettra, dans ma prochaine lettre, de vous raconter quelque autre épisode intéressant.

« Ah! l'on est heureux au Grézic! Mais l'on en goûte surtout le bonheur par comparaison avec les petites histoires dans le goût de celle que je viens de vous narrer. »

Mademoiselle de Gador s'était tue. L'émotion gonflait sa gorge, et ses lèvres tremblaient. Je m'étais relevé et, tourné vers le golfe comme si j'apercevais déjà Jos, je m'exclamai avec enthousiasme :

— Ah! l'héroïque! Ah! le brave garçon! Vous pouvez être fières, mesdemoiselles, M. Brehec fait honneur à votre glorieuse famille.

Ma sincérité éclatait dans mon attitude. A son tour, Marie se leva, vint me prendre une main et, tour à tour grave et souriante, me dit :

— Je suis heureuse de vous entendre parler

ainsi. Je croyais que votre science méprisait un pauvre garçon comme Jos.

Daus ma joie, je reçus un coup de poignard. Je sentis que je rentrais en grâce, mais Ton me signifiait aussi la place de choix qu'occupait le jeune capitaine. Je tournai mes yeux malades vers Yvonne. Son expression sévère ajouta à ma confusion et à ma peine. Elle nous fixa l'un après l'autre, Thétis et moi, avec curiosité, et, je le crois même, anxiété.

Marie avait croisé les mains, et sa pause souple et naturelle contrastait avec la tension que je remarquais chez sa sœur.

Quatre jeunes Iliennes s'avançaient en causant avec vivacité. Des châles bleus, roses, gris, et des devantals de soie groseille, citron ou incarnat égayaient leurs robes noires. Je maudis leur arrivée. Mesdemoiselles de Gador avaient repris avec moi une attitude réservée, indifférente, presque hypocrite. D'ailleurs, au Grézic, sur cette terre trop petite où l'on est appelé à se rencontrer dix fois le jour, les jalousies et une inquisition perpétuelle de voisin à voisin gêne la liberté des gestes et met une sourdine à la sincérité de chacun. Je savais mesdemoiselles de Gador trop bien nées pour s'avilir à ces mesquines pratiques, mais, néan-

moins, elles subissaient la pesée de l'opinion publique. Elles souffraient, cela me parut visible, d'être trouvées avec moi sur ce landier désert. Circonstance aggravante, j'étais un de ces maudits étrangers, un de ces Parisiens auxquels on accorde le droit de boire, de manger et de se promener, à la condition qu'ils disparaissent du pays au bout de quelques semaines.

— Je reconnais mesdemoiselles du Rosli et une de leurs amies, annonçai-je le premier, grâce à l'excellence de ma vue.

Mon avertissement ne parut pas rassurer Yvonne et Marie. Certainement, il devait y avoir entre ces filles de deux nobles familles ruinées une secrète hostilité, peut-être une lutte d'influence, afin de faire prédominer Gador sur Rosli.

La magnifique chevelure d'un blond cendré d'Anne de Rosli me la fit distinguer de ses sœurs. Je la saluai de loin, afin de répondre à son gracieux mouvement d'étonnement. Je compris, rien qu'à ce geste, qu'elle n'avait pas oublié notre causerie et mes attentions.

Tandis que ses sœurs entretenaient mesdemoiselles de Gador, elle me présenta sa compagne Marthe Viville, une jeune Ilienne de seize ans, au type espagnol. Son teint mat, ses cheveux

lourds et bleuâtres, son profil superbe et hautain ['apparentait à une grande dame castillane. Cette Marthe n'était pourtant que la sixième enfant du chef-guetteur au sémaphore. J'admirais une fois de plus comment la mer aristocratise ses riverains. Elle eût triomphé par sa beauté dans tous les salons. Elle avait cette démarche ailée et cette souplesse qui ajoutent à la perfection des lignes et exaltent le galbe d'un beau corps.

— Le golfe du Morbihan est vraiment un pays d'élection, lui dis-je : chaque jour il me prouve que le charme de ses îles se double de la grâce de ses habitantes.

Elle ne parut pas intimidée par mon compliment, et son sourire satisfait découvrit toutes ses dents, — des grêlons, aurait dit un poète arabe, des grêlons que les lèvres d'un carmin vif comme le feu ne pouvaient faire fondre. Elle bondit comme une chèvre vers mesdemoiselles de Gador et s'écria, avec la turbulence de ses seize années :

— Oh! mais, savez-vous qu'il est fort galant, M. Merval. Vous êtes bien heureuses d'avoir un tel chevalier servant dans vos promenades.

— Certainement bien heureuses, répétèrent sèchement mesdemoiselles du Rosli, les aînées.

La déclaration de Marthe provoqua la petite

moue des lèvres de Thélis. C'était assez peu gracieux pour le chevalier servant. En sa qualité de sœur chaperon de sa cadette, Yvonne crut devoir me lâcher complètement :

— Nous venons de rencontrer, par hasard, M. Mer val.

Assez piqué, je ripostai :

— Il y a exactement une demi-heure.

La charmante nature de Thétis sauva la situation. Elle ajouta en riant :

— Soyez francs! Vous êtes, vous et ma sœur, au-dessous de la vérité.

Mesdemoiselles du Bosli nous considéraient avec des mines pointues.

En sautillant, Marthe était allée rejoindre Thétis, dont elle avait entouré le coude. Mesdemoiselles du Rosli se tenaient aussi par le bras. Bien souvent, j'avais remarqué cette innocente manie des Iliennes. Il leur est indispensable de former une chaîne, afin d'assurer leur maintien.

Seules, elles se croiraient désemparées. Elles ne naviguent qu'en escadre.

— Sais-tu qui se marie le mois prochain ? demanda Marthe à Thétis.

Au mot de mariage, je vois les cinq jeunes filles se raidir et jouer l'indifférence, comme si elles n'avaient aucun souci du lien matrimonial.

— Vous ne le savez pas? Ah! Ah! Devinez. C'est une jolie personne... élégante... originale... connue de toute l'île... qui a reçu l'éducation la plus soignée, paraît-il... qui chérit sa vieille tante... qui tient le ménage de son frère... qui n'est pas inconnue de M. Merval...

A cette énumération burlesque, Anne, Thétis et Yvonne avaient commencé à sourire, mais elles n'osaient citer un nom.

J'eus plus de bravoure, et je me hasardai à prononcer :

— Lona Restô.

— Oui, votre amie la sorcière.

— Mon amie ?

— N'essayez pas de dissimuler. On vous a rencontré plusieurs fois avec Lona, et même...

— Et même? achevez, mademoiselle Marthe.

— Et même, le bruit court que vous avez été la consulter chez elle !

J'affectai la consternation et je dis :

— C'est effrayant. On ne peut rien cacher sur cette île.

— Vous avouez ?

— J'avoue !

— Vous vous êtes bien rendu dans son antre?

— Oui, dans sa caverne.

— Et, que vous a-t-elle prédit?

— Ah ! cela est un ra)Tstère parfaitement incompréhensible pour des jeunes filles.

— Quel dommage ! dit mademoiselle Viville avec feu. N'importe ! moi, j'aurais honte de m'adresser à une sorcière pour savoir si je suis aimée.

La phrase était si imprévue que j'eus un frémissement. Thétis, un peu rose, baissait le front en regardant, décote, Marthe, plus petite qu'elle. Anne de Rosli, gênée, affectait un agaçant petit ricanement. J'avais repris mon sang-froid.

— On ne se rend pas seulement chez les sorcières pour leur demander des horoscopes amoureux, mademoiselle.

— Et qu'avez-vous pu réclamer de Lona?

— Ses idées sur la vie des océans.

— Et elle vous a intéressé ?

— Beaucoup. J'ai su l'importance des « Causes » et l'influence des « Volontés » sur la recherche de mes goémons.

Les jeunes filles s'esclaffèrent. La vieille Resto était célèbre dans l'île par sa théorie ibstruse sur les Causes et les Volontés.

Marthe me semblait une fillette vraiment jantée par des idées de mariage, car elle reprit étourdiment :

— Eh bien l puisque Lona n'a pas renseigné

174 LES PATRICiiv.vm..-. i>r- la MER

M. Merval, jouons aux prédictions. C'est moi la magicienne. Regardez et retenez.

Elle se recula, sortit un mouchoir de la poche de son devantal, se banda les yeux et leva les bras en criant :

— Vous voyez en moi une somnambule extralucide. Je suis aveugle aux ch .ses du présent, mais j'aperçois l'avenir. Oh ! oh ! Quel est ce nuage noir? Un nuage survient à point. Pleurs, errincements de dents. Mais voilà le ciel bleu. Des sourires, de la joie maintenant. Un jeune homme magnifique s'avance. On n'a jamais vu son pareil. Il fait sa demande.

Écoutez et regardez, ô mes camarades : celle que je vais toucher à l'aveuglette doit déjà être fiancée ou le sera avant longtemps. En tout cas, elle se mariera la première de nous cinq. Où suis-je ? Je ne sais plus. Ce sont les « Causes obscures » qui dirigent ma main. Ah! Je saisis quelqu'un. Belle mariée, je vous salue.

La rusée Marthe, après avoir gesticulé et tourné comme par hasard autour de ses amies, avait distingué, à travers la batiste, Thétis, et s'était jetée intentionnellement sur elle, malgré les manœuvres visibles d'Anne du Rosli pour se faire prendre au passage.

Ayant détaché son mouchoir, Marthe l'enroula

sur le front de Marie et cria, en battant des mains :

— Voici sa couronne de fleurs d'oranger. Je vous salue, belle dame !

Le sang me reflua au cœur, et je faillis me dénoncer en laissant échapper un soupir douloureux. Hélas ! je compris que Marthe était avisée des fiançailles, peut-être secrètes, de Thétis avec son cousin, et qu'elle lui jouait l'innocent tour de la trahir.

L'assurance de Marie me confirmait cette cruelle vérité. Elle retira le mouchoir roulé et le rendit à mademoiselle Viville en lui disant seulement :

— Vous êtes aussi perspicace que Lona !

— Cessons cette sotte plaisanterie, ordonna Yvonne.

J'étais trop ému moi-même pour m'étonner de la colère de mademoiselle de Gador. Profondément dépitée, Anne du Rosli boudait Marthe. La pauvre enfant, d'abord interdite par le peu de succès de sa plaisanterie, s'entêta dans sa prédiction, par manière de représailles contre ces visages courroucés ou boudeurs.

— Les « Causes » veulent que Marie soit la première fiancée parmi ses amies. Qu'y puis-jer

Yvonne courut jusqu'à la jeune fille, lui secoua

le bras et l'entraîna à l'écart en lui parlant avec vivacité à l'oreille. Je ne les perdais pas de vue. Cette scène m'intriguait sans me consoler De toute évidence, mademoiselle de Gador réprimandait Marthe sur son indiscrétion. Il ne fallait pas que l'un de nous apprît cette nouvelle, et ce « quelqu'un » ne pouvait être que moi. Le malaise provoqué par cette comédie ne se calmait pas. Je crus devoir quitter ces demoiselles. Mes adieux furent amers en restant polis.

Thétis, fait curieux, paraissait intimidée, et ne me tendit la main qu'avec hésitation.

Dans mon injustice, je me sauvais à grands pas en me disant :

— Elle n'a pas eu la franchise de m'avouer ses fiançailles, et la voici maintenant gênée avec moi. Gomme je déteste cette coquette ! Elle s'est laissé aimer avec ferveur par un homme loyal, qu'elle n'a jamais prévenu de sa méprise. Sa sœur aînée partage sa responsabilité. Elles se sont jouées de moi. J'ai été leur amusement estival. Elles ont fait durer vraiment trop longtemps la plaisanterie. Et si je me fâche en restant chez moi un mois, elles me tiennent rigueur. Ah ! je me jure bien à moi-même de ne jamais me lier avec des jeunes filles. On est toujours .eur dupe. Elles jouent avec votre cœur comme

le chat avec la souris. Elles sont encore plus cruelles, car elles ne vous donnent jamais le coup de dent qui vous broie. Elles vous mordillent, afin de vous faire souffrir sans jamais vous tuer.

Pauvre malheureux Merval, tu sais disséquer un poisson, mais tu ne connaîtras jamais l'esprit féminin. Tu peux t'enfoncer dans les arcanes du passé et reconstituer des existences vieilles de cent mille ans, mais tu ne comprends rien aux manège de l'astuce amoureuse. La plus sotte des femmes, quand elle est belle, sait se gausser du plus grand des génies. Je suis vaincu ! Comme je voudrais me venger ! La haine est proche de l'amour, comme la mort. C'est la trinité. En ce moment, je n'ai certes point le désir de mourir. J'ai mieux à faire que de me tuer, Dieu merci! Je poursuis des travaux dont la solution me vaudra une renommée inoubliable. Ah ! s'approcher un peu plus près de la vérité. Quelle splendeur! Et puis, j'ai honte de toutes ces faussetés de l'amour. Moi seul, j'étais loyal et franc. Voilà pourquoi j'ai été la victime.

Je marchais lourdement sur la grève, préoccupé au point que, parfois, les vagues, en s'étalant sur le sable, recouvraient mes souliers.

Tout à coup, du fond de ma conscience, une

faible voix se fit entendre. Je l'avais déjà écoutée sans lui accorder raison. Elle disait :

— Es-tu certain d'avoir eu la franchise dont tu te réclames ? La loyauté te faisait un devoir d'entretenir au moins Yvonne de tes sentiments pour sa sœur. C'est ta faute, si tu es malheureux!

Une fois de plus, je réfutai cette voix insidieuse. Je l'accablai en lui criant : un honnête homme devait agir comme je l'ai fait.

Ce n'était pas à moi d'apporter le trouble dans l'âme d'une jeune fille déjà fiancée.

Je parcourus l'anse du Valiguen à larges enjambées. Les mains dans les poches de mon veston, je m'arrêtai brusquement pour penser :

— Oui, mais, c'est toi, maintenant, dont l'âme sera troublée . . . toujours troublée . . . Ta coutumière lucidité t'abandonne. Tes intuitions deviennent faibles. Tu ne sais plus ordonner tes recherches. Tu ressembles à un papillon enivré par l'odeur d'une fleur et qui, ne la retrouvant plus, ne sait où se poser.

— Ohe ! monsieur, c'est-il que vous cherchez des étoiles de mer? Avancez. Il y en a des bleues à ventre jaune dans ce « boër ».

L'apostrophe d'un vieux gratteur de rochers me fit courir vers lui, sans avoir eu le temps de raisonner mon mouvement. Je l'assurai qu'en effet les « radiolées » ne me laissaient pas indifférent.

— Ah! c'est des radiolées, ces bêtes-là? Ma foi ! Baissez-vous et prenez-les. Vous êtes jeune, tandis que moi, j'atteins tantôt mes soixante ans.

... Le teint de la nuance d'un crabe cuit, la barbe non pas blanche, mais jaune, la tête étroite, sèche et saine, encore droit, mais raide comme un pieu, le marin me dit, après avoir lixé son index sur moi :

— Je vous reconnais. Vous êtes le Parisien de l'hôtel. Je fournis M. Nicolas de palourdes et de « dormeurs ». Je vous ai aperçu dans la tonnelle, tandis que je prenais ma goutte de marée. Je ne navigue plus guère, cependant, j'avais accompagné Jos Bréhec le jour où je vous ai trouvé sur le port avec les demoiselles de Gador. Tel que vous me voyez, j'ai été quinze ans maître d'équipage à bord du Nérée. J'ai naufragé avec le capitaine de Gador dans l'océan Indien. Quand tout a été perdu et que notre beau navire, ah ! bon Dieu de pitié! s'est ouvert en morceaux sur les récifs, c'est moi, retenez ça, c'est moi

qui me suis rejeté à la mer et qui ai sauvé le Nérée, notre statue de proue. Dans l'eau furieuse, il semblait redevenu un poisson, ce diable de Nérée. Et il me glissait des bras, et il se débattait, et il se retournait, et il me faisait plonger. Il était trop content de se retrouver dans le flot pour vouloir en sortir, le gredin. Enfin, je l'amarrai, et je pus le ramener au Grézic. Tonnerre de misère, quand j'y pense, quel mauvais jour. Je me présente devant les demoiselles, j'ôte mon béret, j'établis bien d'aplomb le Nérée dont j'avais repeint les eux et la robe et je leur dis :

— Voilà tout ce qui reste du navire. Tout est perdu, même les hommes. Le bon Dieu n'a pas voulu de moi. Voilà pourquoi, sauf votre respect, je suis le commissionnaire de ce malheur.

Elles n'ont rien dit, les jeunes filles. Elles sont devenues de la couleur d'une toile neuve, et elles ont encore eu la bravoure de me servir un plein verre de rhum, — du vrai, — en disant :

— Buvez, Viville !

Et c'est seulement quand j'ai été parti que ces demoiselles ont jeté des cris qu'on entendait à trente brasses. Ah! dame! c'est fier! C'est noble 1 Ça ne veut pas larmoyer comme le petit

monde. Elles tiennent de leur père. Quel homme! On ne savait jamais ce qu'il pensait quand il était malheureux, mais quelle bonne figure il vous avait quand ses affaires profitaient.

Solennel, et le bras étendu vers le golfe ou couraient à l'horizon des sinagos, le marin clama :

— Paix aux morts ! Tout ça, se sont des histoires qui ne reviendront plus. La marine de commerce est aussi défunte que le Nérée. J'ai vu, monsieur, moi qui vous parle, des trente et des cinquante voiliers dans le Morbihan. C'était une procession perpétuelle, une fête de pavillons et de gréements. Oui, entre ces îles, les dundees, les goélettes, les bricks, les trois-mâts s'accostaient, se dépassaient. On ne voyait que voiles blanches, et les coques bleues, rouges ou vertes égayaient si bien la vue qu'on riait tout le long du jour en préparant le départ. Tout est fini!... Leur sale vapeur ! Leurs maudites chaudières ! Leurs hélices ont tout emporté. Adieu les beaux frets. Maintenant, un cuirassé, à quoi cela ressemble-t-il ? A un phoque, pas davantage !

... Ça ne fait rien, je suis heureux d'avoir sauvé le bonhomme Nérée et de l'avoir porté à ses Iilles. De temps en temps, sans en avoir l'air, en passant, je jette un coup d'œil par-dessus le

muret, quand les demoiselles sont absentes. Eh bien ! quand je le revois, tout droit et si beau sur son piédestal, il me semble qu'il avance ; il me semble qu'il entraîne derrière lui notre beau trois-mâts ; il me semble que j'entends les voix des camarades dans l'entrepont et les cris de commandement de mon officier de quart, et quelquefois je dis : Capitaine ! capitaine ! Et je pleure comme une vieille bête que je suis, quand je m'aperçois que rien ne bouge, que Nérée est mort, aussi mort que mon cher capitaine, et que moi je ne suis plus qu'un vieillard à charge à ses petits-enfants.

... J'ai serré à les briser les poings du vieux maître d'équipage et je lui ai dit :

— Venez me voir, nous boirons un fameux « bitte ».

Il m'a promis, et lorsqu'il s'est éloigné, j'ai eu envie de pleurer comme lui, pleurer sur le capitaine de Gador, sur ses filles ruinées, sur moi, désormais désemparé, comme si le gouvernail m'avait échappé des mains à tout jamais. Et les grandes tristesses évoquées m'ont rendu meilleur, plus pitoyable, plus juste. Ah! la mer me submerge dans cette île. De tous les côtés, je suis assailli par les grandioses catastrophes de la mer, par les exploits sublimes des marins.

Comment penser que les patriciennes du Grézic puissent échapper au charme ou à l'épouvante des choses de l'océan? La première harmonie qui retentit ici aux oreilles d'un petit enfant, c'est la cadence des flots et le murmure inlassable de la mer est encore la dernière rumeur qui berce les moribonds. C'est la mer la grande dominatrice des cœurs et des consciences ; et quand un homme comme Jos arrive quelquefois à la dompter, à lui arracher des vies, alors il devient, avec justice, un héros. Nous, les terriens, nous sommes même incapables de nous représenter les fureurs effroyables des eaux profondes de plusieurs milliers de mètres qui s'élèvent vers le ciel, s'écroulent, rejaillissent et emportent, comme des coquilles, les navires et leurs équipages.

En cette minute, sincèrement, j'estimais que je n'étais pas le mari qui revenait, par la loi de la nature, à la fille du capitaine de Gador. J'aurais rompu la lignée de cette famille.

Dans l'atmosphère d'un gris perlé, les sons d'un carillon mélancolique suivirent la septième heure. Jamais encore je n'avais entendu ce carillon à la mode flamande, qui égrenait, dans l'air automnal, toute la nostalgie des pays septentrionaux au soleil rare.

J'étais remonté sur la falaise, afin de regagner mon hôtellerie. Je ployais les épaules. Je portais ma pleine charge de tristesses pour ce jour. Devant moi, une jeune femme d'une gracilité presque inquiétante ramenait sur son front un voile noir. Elle n'écoutait pas le clocher, mais bien la chanson du vent et du flot. Une de ses mains était approchée de son oreille. Quand je passai près d'elle, elle me dit :

— Voilà une nuit où les âmes reviendront en foule voler sur le golfe. Pensez donc! Tous les naufragés! Tous! Vraiment, ils le doivent.

Elle se tut, s'enveloppa frileusement, mit un doigt sur la bouche et reprit :

— Mon mari est resté longtemps sur un îlot, là-bas. Oh! loin, loin! Tout seul, comprenezvous, au milieu de l'océan. Chut! Parlons plus bas, car je n'entendrais pas la sonnette de notre petite maison. Oh! il est peut-être rentré sans que je m'en sois douté. J'y vais.

La jeune veuve court légèrement, puis se reMurne et, avec une voix de rossignol à la cime d'ui. rosier, L \rune nuit de mai, elle s'écrie :

— Il m'avait bien promis de revenir... Mo voici, Robert!

Et elle s'efface dans l'ombre. Je m'arrête ému par cette folie poétique.

Le déferlement lugubre du flot bat la mesure comme un métronome chargé de donner la cadence de la vie terrestre. Et je me remets en marche, avec, au fond de moi, des clameurs de désolation. Oh! ma lugubre jeunesse sans joie, sans amour! Thétis ! Thétisl

Tout à l'heure, un petit char à bancs traîné par un âne et conduit par la vieille Catherine Penguennec est passé sous ma fenêtre ouverte. L'humble voiture de la bouquetière était remplie de fleurs coupées et de plantes empotées.

Je connais Catherine, pour lui acheter souvent des roses et des œillets. Lorsqu'elle m'aperçoit, penché sur ma table, elle m'interpelle de son plancher mouvant, qui la met à ma hauteur.

— Eh ! monsieur Merval, vous ne me demandez pas un bouquet, aujourd'hui?

— Mais si, très volontiers, Catherine.

La bonne vieille, les épaules couvertes d'un châle multicolore à faire mourir d'envie un cacatoès, prend un air malicieux pour me répondre :

— C'est tant pis ! Car je ne vous vendrai rien... Hue! Café-au-lait!

Et l'ânon Café-au-lait descend la ruelle. Je reste interloqué. Cette paysanne se moque de son client. Enfin, je la vois se retourner sur son siège, et elle m'avertit :

— Il ne faut pas m'en vouloir. Tout ce beau paradis est destiné au reposoir de la chapelle de Penmern. C'est le grand pardon du pays. Vous devriez aller admirer les préparatifs.

Penmern? Ce mot évoque un souvenir. J'ai entendu raconter par Thétis que cette procession dépassait en pittoresque tout ce que je connaissais encore des scènes de la vie morbihannaise. Je crois aussi me rappeler que mesdemoiselles de Gador participent à cette gracieuse cérémonie. Mon esprit inattentif rêve maintenant à cette fête. Des enfants passent, les bras chargés de géraniums ou de palmes en zinc doré. Cinq petites filles se suivent en monôme et portent des festons fragiles en papiers multicolores.

Voici huit heures que je peine sur une rédaction sans charme; accordons-nous une promenade avant notre dîner.

... Sur la route de la chapelle, quatre sentiers sont tracés dans les champs! Bah! prenons le plus agréable, celui qui longe le bois de pins plantés au-dessus des falaises. Hein! Je ne m'abuse pas; j'entends, mêlées au noble fraca3

des vagues, des voix arriéres. On se dispute. Les arbres me cachent les personnages. Il n'est pas discret d'écouter, mais, à moins de me boucher les oreilles, le diapason de la conversation ne me permet pas d'ignorer cette querelle.

— Je ne resterai pas une minute de plus! criait, sur un ton suraigu, une jeune fille.

— Voyons! Thérèse, soyez raisonnable, répondait un homme.

— Si tu t'en vas, Thérèse, je ne te donnerai plus des rubans, disait un enfant.

— Et vous allez perdre cinq francs par jour, reprenait l'homme. C'est une somme, réfléchissez!

— Gardez-le votre argent. Croyez-vous qu'au Grézic on ait besoin de l'argent des étrangers?

A l'orée de la sapinière, j'aperçus à cet instant le peintre Algéri, assis sur son pliant, devant un tableau commencé. Contre le tronc d'un arbre, une llienne renouait ses cheveux, qu'elle avait laissé répandre sur ses épaules pour obéir à l'artiste.

Madame Algéri, d'un côté de cette fille, et la petite Simone, de l'autre, essayaient de la con^ vaincre.

— Ce n'est pas bien fatigant de poser pour un tableau.

— Reste, Thérèse, je partagerai mon chocolat avec toi.

— Non, j'en ai assez de faire le pantin, ripostait la jeune fille. Laissez-moi partir.

— Mais vous ne comprenez donc pas dans quel embarras vous me mettez, s'exclamait lf peintre désolé.

Thérèse avait fini de remettre sa coiffe sui son front bas. Les poings sur les hanches elle reprit :

— Pourquoi cela? Est-ce que c'est un métier, la peinture? Si j'étais un homme, j'aurais honte de perdre mon temps à ces barbouillages.

Il suffit! Vous êtes une pauvre sotte, Thérèse. Sauvez-vous, riposta l'artiste, en lui montrant le chemin qui menait au bourg.

Va-t-en, méchante fille, criait la petite

Simone.

La jeune fille s'éloigna en grondant :

— A qui ferez-vous croire qu'on gagne sa vie en mettant de la couleur sur des chiffons tendus ? Non! Non! Jamais une honnête fille comme moi ne se laissera tirer en portrait par un gribouilleur. J'aime mieux aller chez le photographe, même avec mon argent.

Madame Algéri m'avait aperçu, elle riait ner- ^eup^roent.

— Entendez- vous cette malheureuse? me ditelle. C'est désolant. Voici mon mari obligé d'abandonner une toile en bonne voie d'achèvement.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur le peintre pliait bagage.

— Bah! N'en parlons plus.

Thérèse avait disparu derrière le bois, mais à mesure qu'elle s'éloignait, elle vociférait avec plus décourage contre les gens qui, sous prétexte de « marquer les plans du pays », envoyaient leurs desseins aux Allemands.

— Diable! Me voici maintenant convaincu d espionnage. C'est grave, dit M. Algéri.

Simone avait ramassé une branche° cassée, la brandissait et courait en criant :

-Papa, veux-tu que j'aille battre Thérèse? Je calme la belliqueuse fillette, et j'essaie de lui faire comprendre que ses coups de bâton ne rendront pas Thérèse plus intelligente. Ma petite amie paraît se rendre à mes raisons, et elle m interroge :

- Où alliez-vous, tout à l'heure, monsieur 1 Merval?

- Eh bien! je venais vous dire bonjour, oimone.

- Non! Non ! Ce sont les cris de Thérèse qui

vous ont fait entrer dans le bois. Vous ne saviez pas que j'étais ici.

— Enfant terrible, fait en riant le peintre. Je prends un air modeste et je réponds :

— Simone, je l'avoue, je me rendais à la chapelle de Penmern, où l'on prépare la fête de dimanche.

Simone bondit vers sa mère :

— Allons regarder cela, vite, vite!

— Ce que vous m'apprenez m'intéresse beaucoup, dit l'artiste. Je parierais que je vais trouver là-bas le motif d'une toile qui me fera oublier mon échec avec cette ridicule Thérèse.

Après une demi-heure de marche dans un paysage mélancolique aux coteaux crevés do rocs aigus, nous apercevons, au sommet d'une colline violette, une sorte d'esquif argenté. Un clocheton ajouré et aigu dépasse la toiture fléchissante.

— Voilà Penmern !

— Ce n'est rien, et c'est exquis! s'exclame le peintre. Cette pauvre Bretagne fait de la beauté avec quelques méchants ormeaux plantés autour d'une chapelle très semblable à un hangar. Mais les siècles ont déposé leur patine sur les pierres et les écorces, et, comme dans Faust j l'on peut chanter :

« Que de richesse en cette pauvreté! » Pas un être ne s'apercevait autour de la petite

église.

— Ah! ça! dit madame Algéri, les préparatifs doivent être minces!

Déçue, Simone me considère avec ses grands yeux noirs et croise les bras avec dépit.

— Avançons toujours, dis-je sans conviction. Tout à coup, sur l'autre côté de la chapelle,

nous apercevons, à travers le porche gothique largement ouvert, une scène charmante. A contre-jour d'une vaste fenêtre à petits carreaux vermeils, dans le soleil couchant, quelques marins, en vareuses bleues, réparaient de minuscules navires donnés en ex-voto à Notre-Dame de Penmern.

Ces bateaux étaient supportés par des brancards, et les matelots, avec leurs gros doigts habiles, attachaient des pavillons à leurs mâts ou bien décoraient leurs bastingages avec les fleurs. Sur un autel de granit, un saint Bruno, d'un réalisme farouche, paraissait s'intéresser au travail des pêcheurs. Ce grand saint couvrait de sa large main trois moinillons de son ordre qui, émerveillés, levaient six bras vers le ciel.

— Délicieux! s'écrie le peintre, ravi. Et je le

vois ouvrir sa boîte de couleurs et commencer une pochade.

Simone avait pris ma main et m'entraînait dans l'intérieur de la chapelle, car le travail des marins l'intéressait prodigieusement.

— Savez-vous, monsieur Merval, j'habillerai Elise, Françoise, Guionne et Nicole avec leurs plus beaux habits, et je les mettrai, dimanche, dans ces navires... Ah! vous ne connaissez pas mes poupées... Ce sont leurs noms... Croyezvous que l'on me laissera mettre mes filles sur ces navires?

— Pourquoi pas ! Elles doivent être si gentilles, vos filles!

Ma jeune amie, flattée, ajoute :

— Papa dit que Guionne me ressemble.

Nous nous étions glissés dans le fond de la

nef où des peintres improvisés passaient au blanc de céruse la robe d'une sainte et collaient du papier d'étain sur la tunique de saint Michel.

Une vieille paysanne et trois enfants aux yeux graves entrèrent à ce moment. Ils offrirent des oripeaux aux teintes vives.

— Voilà de quoi pavoiser toute notre flotte, murmura un marin.

Bientôt, avec des ciseaux, il découpa dans

jes guenilles des étendards, qu'il collait aux ficelles du gréement.

Une ouvrière apporta dans son tablier deux petits tapis d'Orient aux nuances harmonieuses. Sans doute, jadis, ces étoffes avaient été étalées dans les mosquées persanes, sur le dallage de marbre.

— C'est de la part des demoiselles de Gador, pour placer sous leur navire, dit la jeune commissionnaire.

— Bon ! On cachera le brancard de mauvais bois avec ces belles laines, déclara un des matelots occupé à remettre une vergue à sa place.

... Pourquoi l'ouvrière a-t-elle dit : leur navire? Je suis intrigué, et je n'ose cependant pas, en présence de madame Algéri, poser de questions.

Quelques patriciennes du Grézic entrent dans la chapelle et considèrent avec satisfaction les apprêts du pardon. De l'air hautain qui leur est naturel, elles tournent autour des ex-voto. L'une d'elles, très blonde, au front bombé, au nez droit et énergique, aux yeux en amande, rappelle exactement le masque d'une Pallas. Et, je le remarque, l'expression de ces jeunes filles leur donne à toutes un air de famille. Dans

l'éclair de leurs yeux, il y a une force de vision qui m'enchante. L'habitude de fixer l'infini de la mer a donné aux pupilles de ces Iliennes la qualité des pierres précieuses. Elles en ont la dureté et l'éclat.

— Est-ce qu'on va mettre ce bateau à l'eau, pour voir s'il navigue bien ? me demande Simone, lorsque quatre marins emportent sur leurs robustes épaules le plus grand des ex-voto.

Au moment où les hommes abandonnent le petit vaisseau sur l'herbe, après l'avoir étayé avec des planches, un coup de vent le renverse. Simone se précipite pour le relever, sans réfléchir qu'il est fraîchement repeint. Elle se barbouille les mains d'indigo et de garance.

■ — Oh! Simone ! gronde sa mère.

La pauvre enfant, désolée, porte instinctivement les doigts écartés à son visage et, sur une joue, la silhouette de sa panime rouge se découpe, tandis que, sur le front, une grosse araignée bleue semble grimper à l'assaut de ses cheveux.

— Si Thérèse te voyait en ce moment, comme elle aurait raison de proclamer que nous sommes une famille de barbouilleurs, dit en plaisantant son père. Allons I ce n'est pas à l'eau de Cologne qu'il va falloir te laver. Viens ici, que je te frotte à l'essence.

Tandis qu'on nettoyait ma petite compagne à la térébenthine, je m'étais aperçu que ia rafale avait cassé le mât et le beaupré de l'ex-voto.

Sans un cri de mauvaise humeur, sans un geste de contrariété, les marins de bonne volonté qui travaillaient au gréement de la flotte s'étaient rapprochés du blessé et, agenouillés autour de lui, ils taillaient les parties malades avec leurs couteaux et s'occupaient aie remettre en état. Je ne pus m'empêcher de faire réflexion à M. Algéri qu'à leur place, des menuisiers terriens se fussent emportés contre la stupidité des éléments. Un vieux pêcheur à nez crochu et à barbe étalée en éventail sur son tricot m'avait entendu.

Il me remercia d'une inclinaison de tête et répondit avec noblesse :

— La mer apprend la patience.

— Si vos ouvriers des villes étaient embarqués, au premier coup de mauvais temps ils abandonneraient leur navire blessé, répondit un second matelot.

— Et puis, la marine, continua gaiement un jeune homme, en regardant les patriciennes, cela nous enseigne encore la constance. Il faut avoir sa pleine provision de cœur, pour demeurer fiancé pendant des années d'absence.

— L'on s'aime mieux ensuite, reprit le vieillard.

— Lorsqu'on ne s'est pas noyé avant son mariage, prononça gravement le jeune homme.

A cet instant, j'eus un mouvement de curiosité en voyant le vieux matelot revenir vers l'exvoto resté dans la chapelle, sur son brancard, et sortir de sa poche une sculpture maladroite que je reconnus cependant aussitôt pour une réduction du « Nérée » jadis sculpté en proue du navire de M. de Gador.

A l'apparition du petit personnage à la toge verte et au trident, quelques spectateurs s'écrièrent ;

— A la bonne heure, père Brinquer, cette année, le trois-mâts sortira complet le jour du oardon.

— Oui, camarades, cela m'ennuyait de souger que le petit navire n'avait jamais été terminé. Comme ancien charpentier de marine, j'ai demandé aux demoiselles du défunt capitaine la permission d'aller regarder leur Nérée chez elles, et voici la réduction que je m'en vais appliquer sous le gaillard d'avant de l'ex-voto. Hein! Vous souvient-il encore du jour où les quinze hommes du « Nérée, » avec le capitaine de Gador, sont venus apporter ce petit bateau à Penmern?

LES PATRICIENNES DE LA MER 19"i

— Nous n'étions pas à terre en ce temps-là, répondirent les marins. Raconte-nous cela, père Brinquer.

Le charpentier, tout en fixant son minuscule dieu marin sous le beaupré de l'ex-voto, commença son récit :

— Cette année-là, M. de Gador s'était rendu dans une manière de pays qui se nomme la Patagonie, afin d'y chercher des minerais de zinc. Comme il s'en revenait vers Saint-Nazaire, voilà que son trois-mâts enfonçait chaque jour un peu davantage, sans aucune raison apparente. On visite la cale. Des hommes vont même plonger sous la quille. On ne trouve aucune voie d'eau. Allez donc comprendre des choses de cette espèce-là? Et, chaque jour, l'équipage voyait le navire couler un peu plus, comme si le diable, chaque nuit, chargeait, en fraude, du minerai.

Le capitaine avait beau visiter l'intérieur du Nérée, écouter le bruit de la mer déplacée par la proue, réfléchir, il ne trouvait pas le moyen de parer au prochain naufrage. La mer menaçait de toucher la lisse. M. de Gador avait honte de son beau navire, qui ressemblait maintenant à un chaland de rivière. Encore deux jours, et ils allaient plonger comme des chiens

de plomb, par une mer admirable et une bonne brise. C'était trop de malheur.

Le mousse d'abord, puis le maître-coq, et ensuite le second du bord vinrent trouver M. de Gador.

— Capitaine, il faut promettre à Notre-Dame de Penmern de lui apporter, tous en chœur, un navire copié sur le modèle du Nérée, et nous serons sauvés.

— C'est aussi mon idée, répondit M. de Gador.

Et voilà que le lendemain et les jours qui suivirent, le trois-mâts n'enfonça plus. Quand il fut arrivé à Saint-Nazaire, le capitaine, qui avait une tête forte, voulut avoir le mot d'explication. Et savez-vous ce qu'il trouva? Des rats avaient rongé la carène; la mer était entrée doucement par ces trous et s'était d'abord logée dans les interstices du minerai. Naturellement, le Nérée, alourdi, coulait. Mais, peu à peu, le zinc s'était gonflé à son tour et avait formé une pâte qui avait aveuglé les voies d'eau.

— Je suis content de connaître cela, dit M. de Gador, c'est un vrai miracle, et il fit construire ce petit Nérée que vous voyez sur ce brancard.

Ah ! Je crois les apercevoir encore, le jour du pardon, les hommes et leur capitaine. Ils por-

taient des vêtements de toile blanche. Ils étaient beaux et disciplinés comme l'équipage d'un croiseur. Ils avançaient, pieds nus, leurs bérets à la main ! Les quatre plus anciens du bord portaient l'ex-voto. En ce temps-là M. de Gador habitait encore à son château, à l'autre bout du Grézic; aussi, une voiture avait amené ses filles à Penmern. Quatre mille personnes au moins étaient venues de Vannes, afin de voir ces pèlerins. Cette multitude s'était rangée autour de la chapelle. Quant le navire eût été placé en face de l'autel de la Vierge, la petite Marie de Gador, elle avait peut-être cinq ans en ce temps-là, s'avança et tira sur la ficelle du petit canon placé à la poupe de l'ex-voto. Il y eut une explosion. Ce fut magnifique.

Brinquer s'était tu. Simone avait écouté avec autant d'attention que moi ce récit. Elle s'écria :

■ — Oh! moi, dimanche, je voudrais aussi tirer le canon du bateau.

— C'est facile, ma jeune demoiselle, répondit le vieux charpentier. Tenez-vous, le jour du pardon, devant le reposoir, et je viendrai vous chercher.

Triomphante, Simone courut à son père qui, d'une main fiévreuse, achevait de donner les dernières touches à sa pochade.

— Cette fois, je tiens le grand succès, disait l'artiste. Je bénis maintenant cette stupide Thérèse de m' avoir quitté.

...Adossé au pilier mouluré du porche, je ne pouvais quitter du regard le navire en réduction sur lequel, maintenant, le « Nérée » de Brinquer avait été fixé.

Et je songeais à Marie de Gador, enfant. Moi aussi, j'aurais voulu me trouver dans la chapelle a la minute solennelle où la fillette avait tiré, d'une main ferme, sur l'amorce du canon. Et ma pensée suivit, à travers les années, la lente transformation de Thétis.

— Eh bien? Rentrez-vous avec nous, monsieur Merval, me demandait pour la seconde fois Mme Algéri.

Effaré, je me tournai vers elle, et je la priai de répéter ses paroles. Je n'avais rien entendu.

C'est la fin d'octobre. Mon bon petit valet César s'en aperçoit à ma lampe. Chaque matin, il doit la remplir de pétrole. Je vois Carradec, de ses mains frêles, basculer le bidon. Il me semble que ses forces diminuent. Son teint se rouille, prend la couleur d'une feuille morte.

Quelquefois, une contusion violacé le front de ce chétif enfant. Il se trouve des êtres assez lâches pour le frapper. Il me semble qu'un coup fera détacher tout à coup César de l'arbre de la vie, et qu'il tombera parmi les feuilles d'automne.

J'allume ma lampe. Elle était restée dans ma chambre. Je la saisis, et je marche vers mon cabinet de travail lorsque, en passant devant ma glace, le miroir me renvoie l'image d'un homme de haute taille à visage rond, dans lequel ses larges yeux noirs luisent fiévreusement. Je ne suis pas de ces bellâtres qui se plaisent dans la contemplation de leur image, cependant, je m'étudie avec intérêt. Comme j'ai changé, depuis quelques mois! Certainement, les traits principaux sont restés immuables, mais il s'est répandu sur ma physionomie, jadis placide, je ne sais quel air d'inquiétude et de douleur qui l'idéalise. Mes tempes possèdent des plis que je ne leur soupçonnais point. Sur mon front, deux rides verticales disent mon énergie. Mes lèvres avaient tendance, jadis, à s'arquer ; maintenant, leur sinuosité optimiste a fait place à l'amertume d'une barre horizontale. Seuls, mes cheveux ondulés et ma moustache frisée sont demeurés contents d'eux-mêmes. Je

les trouve même un peu bêtes, et je les dérange, afin de ne pas ressembler à un commis calamistré par un Figaro de bourgade.

Me voici devant ma table. Elle est vaste et encombrée de volumes, d'atlas, de dictionnaires. Sur un chevalet, à portée de mon bras, mon herbier bâille, gonflé par cent douze variétés d'algues. Devant moi, une préparation achève de sécher sur une plaque de verre. Jamais je n'avais rencontré une chromacée aussi merveilleuse de couleur, du rubis veiné de topaze. Lorsque je rentrerai à Paris, mon mémoire impressionnera mes collègues du muséum. Nous avons le tort de travailler en cabinet sur nature morte. J'ai eu l'esprit de noter presque toutes mes observations sur la grève, à l'endroit même de mes trouvailles. J'ai même, patiemment, pendant des semaines, assisté au développement de ces gélatines vivantes, passage mystérieux entre l'inorganique et la matière organisée. Je suis ivre de mon sujet, et je me crois capable de reproduire artificiellement, à Paris, ces phénomènes. Le docteur Faust arriverait-il donc à créer « l'homunculus »? Il y a des heures d'enthousiasme biologique où je le crois. En somme, la mission dont j'ai été honoré par l'Académie des sciences n'aura pas été inutile.

Un coude sur un manuscrit, je crayonne un dessin fantaisiste. Je biffe un profil gracieux que je retrouve jusqu'à sept fois sur la feuille. Il est venu s'inscrire, sans aucune volonté de ma part. Je passe la gomme.

Des groupes joyeux défilent sous ma fenêtre. Y aurait-il quelque cérémonie célébrée au. Grézic? Je regarde des jeunes filles descendre bras dessus, bras dessous, en échangeant de ces plaisanteries faciles aux âmes puériles. Jamais le spectacle de ces Iliennes élancées ne me lassera. Ces enfants de matelots avaient une conscience magnifique de leur dignité. D'ailleurs, elles étaient presque toutes servies par une stature élevée, des hanches minces, un cou dégagé et rond qu'augmentait la mode de la guimpe découpée en carré sur la gorge. Leurs coiffes en diadème brillaient au clair de lune, car une nuit merveilleuse commençait. J'estimai que je pouvais me donner congé, et que la contemplation des étoiles valait la lecture de mon mémoire. Mes manuscrits furent serrés dans mon secrétaire, et je sortis sans canne. J'ai toujours détesté ces joncs que certains hommes ne peuvent se dispenser de faire pirouetter à leur poin^ pendant leurs promenades. Il me plaît de n'avoir ni cigarette aux lèvres,

ni bâton à la main quand je sors. Par contre, il ne me déplaît pas d'enfoncer vulgairement mee bras jusqu'aux coudes dans les poches de mon pardessus lorsque je suis seul. Le collet relevé, le chapeau rabattu, j'éprouve ainsi un bien-être qui me permet de savourer le paysage sans me laisser distraire par le soin de poser convenablement un bout de fer sur le gravier ou d'éviter un coup d'air. Grâce à ma méthode, il m'est arrivé d'errer des nuits entières à travers champs et de moissonner des renseignements précieux, ou simplement de glaner de nobles impressions.. Il me plut de marcher à l'aventure, sans savoir où ma course me conduirait.

Il y a en nous un instinct qui nous attire vers les hauteurs. Si le hasard d'un sentier nous mène dans un bas-fond, aussitôt, nous y étouffons et nous avons hâte de remonter les rampes, afin d'élargir notre panorama et de mieux respirer. Il existe au fond de nous une mystérieuse volonté qui nous crie : Excelsior !

C'est ainsi que je me trouve au sommet d'une colline, dans un site sauvage qui m'est inconnu. Des pins résonnent au-dessus du flot avec un bruit harmonieux de harpe éolienne. A cent pieds au-dessous de ce petit bois, le golfe semble dormir. Au loin, l'île d'Arz apparaît comme une

Venise sur la mer d'un vif argent. Pas un bruit, sauf, de temps à autre, la plainte des pluviers qui tournent autour des récifs noirs. Rarement, autant d'étoiles ont criblé le ciel d'Armorique. Par cette nuit infiniment pure, mon esprit, apaisé, devrait me permettre une calme contemplation. Eb bien! non! Je ne puis demeurer immobile. Je ne puis fixer mes regards. J'erre comme une âme en peine. La limpidité du firmament ne saurait contenter mon cœur malade. Je le crois bien, jamais un homme sensible et intelligent ne trouvera son équilibre dans la vie. Alors que, devant moi, les grands éléments ont fait trêve et se montrent en harmonie, — d'où la splendeur religieuse de cette nuit lunaire, — je me sens rongé par un mal obscur qui m'oblige à me déplacer, à courir, à descendre, à grimper. Une avenue d'ormeaux où les dernières feuilles tombent silencieusement me conduit à une sorte de pavillon d'un profil élégant. Quatre fûts soutiennent une toiture d'ardoise. La lumière fait une carapace d'écaillés vertes à ce toit. Une source s'égoutte dans une vasque. Je pénètre dans ce pavillon, et je suis assez étonné de trouver un autel de granit surmonté d'une madone. Un rayon illumine cette vierge, fort joliment drapée. A la mieux examiner, je lui

trouve l'expression hautaine d'une grande dame. Les yeux ont une vivacité terrestre, et la bouche charnue ne manque pas de coquetterie. Elle ouvre ses bras mais redresse son cou altier. Elle attire et intimide. Elle promet et ordonne. Tout à coup, il me revient à l'esprit une histoire qu'on m'a racontée. Certainement, je me trouve devant la marquise du Crach ! Oui, jadis, il prit fantaisie à cette marquise de se faire représenter par un statuaire en madone. Orgueilleuse, vindicative, passionnée, madame du Crach avait la mauvaise habitude de gifler ses servantes... et jusqu'à son mari, le digne M. du Crach. Pour se corriger de ses vilains défauts, et persuader ses gens de sa mansuétude, elle n'avait pas trouvé mieux que de se faire tailler cette statue à son image. Elle la fit placer dans son salon, et, quand la main lui démangeait et qu'elle allait frapper un serviteur maladroit ou son vénérable époux, elle jetait un regard à la madone. Tout aussitôt, elle en imitait la pause pendant quelques secondes et elle se sentait apaisée jusqu'au lendemain.

A la Révolution, son château avait été pillé, et ses paysans apportèrent cette madone au Grézic. Plus tard, ses descendants avaient élevé ce pavillon en souvenir de leur aïeule. Maintenant,

le peuple avait oublié cette histoire et ne voyait plus dans la marquise que sainte Nonna. Sur le piédestal de bois, une inscription m'apprit, en effet, que l'oratoire était dédié à cette sainte bretonne. Autour de son cou, une Ilienne avait posé un collier de chrysanthèmes. La lumière était assez vive pour que j'aperçusse, dans le socle de chêne, une douzaine d'épingles à grosses têtes de verre coloré. Des chuchotements m'intriguent et je sors du pavillon. Je m'assieds sur l'entablement de l'un des piliers. Je dois être invisible. Derrière le rideau des ormes, les voix recommencent à murmurer. On dirait un babil d'oiseaux. Sur le terre-plein, une jeune fille de petite taille mais de mignonne silhouette s'avance. Elle tient par le petit doigt, qui est celui du cœur, assurent les Bretons, un très robuste garçon encore imberbe.

— Viens, Léon !

Léon, coiffé d'une casquette et vêtu d'un veston et d'un pantalon à pattes d'éléphant couvrant sa chaussure, s'avance.

J'ai reconnu dans la brunette qui sautille et pépie, Marthe Yiville. Ah! la cachotière! Elle voulait prédire le mariage de ses compagnes, mais elle se gardait bien d'avouer qu'elle avait un « aimable », comme le langage prudent des

Armoricains l'exprime. Au fait, elle a peut-être raison, la petite Marthe. Elle sait combien la lutte est vive entre lliennes, beaucoup plus nombreuses que les jeunes gens. Graindrait-elle qu'une rivale plus fortunée lui enlevât son liancé? Ah! quelles ardentes compétitions, pour s'assurer un mari, dans ces îles où les garçons vont chercher des épouses à la mode de la ville dans les grands ports du Havre, de Nantes ou de Marseille ! Comme ils ont tort de négliger leurs gracieuses patriciennes, et quelles sottes figures font leurs « dames » quand elles viennent exhiber leurs chapeaux et leurs robes provinciales. Oui, gardez bien votre Léon, ma petite Marthe, et assurez-vous de sa fidélité.

Chose curieuse, dans l'ombre impénétrable de l'avenue, un œil rouge brille, puis s'éteint. Il paraît fixé sur les fiancés. Ah çà ! est-ce que le « mauvais œil » les guetterait et voudrait leur jeter un sort? Qu'est-ce que cela signifie?

— Viendras-tu Léon!

Enfin, Léon se décide. Il s'approche de sainte Nonna à lourdes enjambées. Ah ! dans le peuple comme, presque toujours, les femmes sont supérieures aux hommes. Il faudrait peu de chose pour transformer cette vive petite Marthe en une compagne exquise, raffinée même, tandis que ce

lourdaud de Léon roulera toujours d'un pied sur l'autre comme un ours. Il faudrait avoir l'ouïe singulièrement affinée pour entendre les prières murmurées parles fiancés. Sont-ce des prières? Les Bretons vivent en touchante communion avec leurs saints et savent les entretenir de leurs affaires. Ils n'aiment pas les formules. Quand on vit dans une atmosphère de prodiges, et que chaque pierre du pays a sa légende, les saints locaux appartiennent vraiment aux habitants, et chacun sait trouver des accents filiaux pour lui demander de l'exaucer. Ce matin, Léon et Marthe n'étaient encore que de vagues promis. Le marin aurait pu se dédire ou même oublier complètement Marthe au cours de sa navigation, mais je comprends qu'après la visite à l'oratoire quelque chose de sacré, que rien ne peut dénouer, les attachera l'un à l'autre.

Bonne marquise du Crach, vous ne saviez pas qu'un jour vous sanctionneriez les fiançailles et que, sans pitié pour vous, les Iliens enfonceraient des épingles dans votre statue, afin de se rappeler leur visite à votre autel.

— Tiens, Léon, pique. Elle tiendra mieux.

J'entends le soupir du robuste matelot faisant pénétrer presque jusqu'à la tète l'épingle qui retenait le châle de Marthe.

... Maintenant, lorsque Léon se trouvera à mille lieues sur l'océan, Marthe viendra parfois pèleriner jusqu'à l'oratoire, et quand elle apercevra l'acier planté dans sainte Nonna, elle reprendra courage.

Son amour ne risque rien, la vierge veille. L'œil rouge, là-bas, se dilate, s'éclaircit ou paraît se recouvrir de sa paupière. Décidément, est-ce qu'un mauvais esprit, un korrigan, guetterait le départ des fiancés pour arracher l'épingle? Ce malheur s'est vu. Quand les jeunes gens apprennent cela, ils sont très ébranlés dans leurs résolutions, et l'un ou l'autre se retire.

Sans impiété, je crois pouvoir attribuer à une rivale la disparition de la pointe d'acier. N'empêche que, cette nuit, ce regard de feu m'inquiète. Je ne suis pas superstitieux, mais je ne saurais l'expliquer.

— Ohé ! les enfants ! Quand vous voudrez !

Voilà ce que l'œil embrasé a crié d'une voix rauque et, phénomène incompréhensible, ce regard fulgurant s'est abaissé d'au moins un mètre. Des pieds traînent sur le sable, et un homme sort de l'obscurité, une pipe allumée au poing.

A sa face longue et cireuse, j'ai reconnu Viville, l'ancien maître d'équipage du Nérée. Le

grand'père de Marthe avait voulu l'accompagner dans cette cérémonie nocturne.

— Allons, viens ! Il faut regagner le bord. Il est tard. Dix heures!

— Oh! grand-papa, si l'on peut dire. Les neuf coups ont tinté il n'y a pas longtemps.

— Sûrement, il n'y a pas longtemps, répète Léon.

Les fiancés trichent. Le bonhomme semble les croire. Lui aussi s'est promis, jadis. Il sera indulgent. Je me retrouve seul, désolé. J'ai surpris l'innocent secret de Marthe, et, malgré moi, ma pensée s'est orientée vers un sujet qui m'est douloureux. Est-ce qu'Eux aussi se sont rendus à cet endroit? Elle est assez enfant pour l'avoir exigé de Lui. Une méchante curiosité me prend. Je rentre dans l'oratoire, afin d'examiner les épingles. Il me semble que je distinguerais celle qu'il aurait pu enfoncer.

Me voici devant la statuette. Malheureusement, la lune a continué sa course, et l'ombre ne me permet de rien distinguer. Je craque une allumette. Suis-je puéril? Je cherche. Non! Ces têtes roses ou bleues sont trop vulgaires pour lui avoir appartenu. Elle attache son châle avec de l'argent. Cependant, trois fois, je brûle des tisons. Il me semble, à chaque fois, que je vais

être renseigné. Avec quelle avidité je poursuis mes recherches! Il faut, vraiment, que je sois bien malade.

L'on marche et l'on cause dans l'avenue. Sauvons-nous. Il ne me plairait pas d'être surpris devant sainte Nonna. Demain, l'on pourrait m'accuser de venir retirer une épingle, par vengeance. Derrière l'autel existe une petite porte cintrée, en contre-bas, qui me permet de fuir.

Des exclamations retentissent [sous les ormeaux :

— Mon Dieu ! Avez-vous vu la flamme, Joseph ?

— J'en ai compté jusqu'à trois, ma petite Perrine.

— Ce sont des âmes, Joseph; j'ai peur.

— Il faut nous en retourner. Oui, ce sont des revenants montés de la mer, Perrine. N'approchez pas, vous autres.

— Nous n'en aurons garde, répondent les arrivants. Rentrons au bourg.

— Quelque pauvre fiancé, naufragé avant d'avoir été marié, revient voir si sa pointe tient encore dans le socle, prononce une fraîche voix de jeune fille.

— Sauvons-noua I

Les Iliens redescendent en courant la rampe qui mène au pavillon.

Tout à l'heure, j'avais pris la pipe du vieux maître pour un œil démoniaque, et voici qu'à mon tour j'ai joué, bien involontairement, le rôle d'un fantôme.

Quelle douce nuit ! et combien, en effet, les pauvres trépassés sont excusables de revenir sur la terre! Vers Test, les nuages affectent des formes ailées. Un vol d'albatros semble lancé à la poursuite des étoiles, grains merveilleux qu'ils dévorent. De chaque côté de la lune, des nuées pompeuses tombent comme des voiles de mousseline sur le sommet de la nature. Je marche encore au hasard, absorbé par mon rêve tenace. Quand une obsession s'empare d'un homme, elle le transforme en automate. J'ai parfois la sensation de m'arrêter dans l'attitude de la marche, subitement immobilisé par un souvenir qui m'est si cher que je m'oublie complètement. La nuit cache ma folie. La tousserie ou les paroles inattendues d'un passant me rejettent,'pour quelques instants, dans la réalité, mais je maudis les importuns qui me font retomber si bas, après être monté si haut 1 Plusieurs fois, j'ai résisté à mon envie de passer dans la ruelle quElle habitait. Au moment de

m'engager dans le chemin qui devait m'obliger à longer son mur, j'avais l'énergie de prendre une direction opposée. Mais le bourg de Grézic manque d'étendue, et toutes ses venelles ramènent à une artère principale qu'on nomme : le boulevard de la mer. C'est ainsi que je lus amené, je ne sais comment, à m'engager dans le sentier blanc qui menait à la chaumière de mes amies. A mesure que j'approchais, mes tempes battaient. Toutes les maisonnettes de cette ruelle dormaient sous leurs persiennes. A mon étonnement, les fenêtres de la salle de travail de mesdemoiselles Gador laissaient échapper comme une atmosphère d'or. Elles veillaient donc? Sans doute, elles brodaient, afin de ne pas déchoir aux besognes qui avilisseut, ainsi qu'elles le disaient. Quelle pitié! Mériter, par leur nom, par leur beauté et leur affinement de vivre dans le luxe, et batailler si, rudement, afin de ne pas subir la véritable misère. Jamais cette idée ne s'était encore présentée avec celte force à mon esprit. J'en fus malheureux. En approchant de leur chaumière, je fus lâche, je ralentis mon allure et je m'efforçai de marcher sans bruit. Je redoutai d'être aperçu.

Les croisées, très basses sur le jardinet, étaient demeurées ouvertes. Autour d'une lampe à

abat-jour de papier orange qui diffusait sa chaude clarté, Yvonne et Thétis travaillaient. Leurs visages, que j'apercevais de profil, avaient la pureté des effigies grecques gravées sur les métopes des temples ; front de clarté, nez fier, petites bouches tendres et mentons énergiques. Les rayons coulaient sur la nuque blonde de Marie. Ses doigts aériens semblaient se jouer dans la lumière et la dentelle. Aucune lassitude dans l'attitude des sœurs. Dans le fond de la pièce, Nérée semblait le protecteur de cette maison.

J'avais appuyé mes coudes sur le muret. Audessous de moi, le parterre bordé d'ormets nacrés scintillait au clair de lune. Chaque coquillage retenait sa goutte de lumière phosphorescente, et ce minuscule jardin devenait féerique. Le génie domestique de ces jeunes filles avait su transformer cette humble chaumière en un lieu de charme. Je n'ai pourtant pas la nature d'un pleurnicheur. Dans mon enfance si rude, aux moments les plus tragiques, je savais me cuirasser d'indifférence; mais, devant ce tableau si délicieux, je me sentis bouleversé par l'émotion et sans force pour la comprimer. C'est qu'à cette minute je compris tout ce que je perdais. J'avais devant moi

l'image de ce que ma vie aurait pu devenir sous l'égide d'une femme comme Marie. Je me voyais près d'elle, sous la lampe. Tandis que j'aurais lu, Thétis se serait occupée à l'un de ces gentils travaux féminins qui enjolivent l'existence.

Un spasme me monta à la gorge, et j'eus peine à l'étouffer. Soudain, une réflexion tendit mes nerfs. Yvonne avait sans doute, en sa qualité de sœur maternelle, désiré pour Marie un mariage avec Jos, qui lui aurait permis de continuer à vivre ici, dans cette maison, sans aucun changement. Un capitaine long-courrier touche à peine terre deux mois par an et, tout le reste de l'année, il n'y aurait rien eu de modifié, en apparence, dans l'existence des deux sœurs. Presque aussitôt, je me rappelai l'étrange déclaration d'Yvonne : Je ne voudrais pas que Marie épousât un marin, quand je songe à l'épouvantable disparition de notre père!

Hélas! je le crois, il n'y a rien d'absolu dans les caractères et, sans doute, mesdemoiselles de Gador ont-elles flotté avant de prendre une décision. J'avais subi les contre-coups de leurs atermoiements et, qui sait, j'avais peut-être côtoyé le bonheur plus près que je ne me l'étais jamais imaginé.

En épiant, la nuit , mesdemoiselles de Gador

comme je le faisais, je commettais une grave incorrection, et pourtant je m'opiniâtrais dans cette faute. Je ne pouvais me décider à rentrer chez moi, après avoir rempli mes yeux de cette adorable vision.

Au moins, j'aurais dû appliquer mes mains sur mes oreilles, afin de ne pas entendre leur conversation. Leur besogne pénible et si prolongée ne les avait pas privées de leur entrain. Elles s'entretenaient avec une gaîté qui me surprit.

Thétis releva ses beaux yeux or et vert qui me fascinaient et brandit tout à coup le corsage de dentelle qu'elle œuvrait en s'écriant :

— Ouf! Vona, la madame qui le portera pourrait m'en demander un autre que je lui répondrais : Bernicîe! Je me mets en grève.

— Quel langage, Thétis!

— Oui ou non, as-tu compris?

— Ah! oui, quelle délivrance de ne plus te voir user tes doigts et ta vue à ces méchants travaux !

— Eh bien? Vona, tes yeux ne valent-ils pas les miens ?

— Non! Ils sont flétris... Trop tard, vois-tu! D'un bond, Marie s'était jetée sur sa sœur et

l'embrassait avec ardeur :

— Pourquoi trop tard?... Non! Non! tu es jeune et belle.

— Oui, pour une maman, je serais encore jeune, répondait Yvonne sur un ton poignant, mais la jeune fille est fanée prématurément en moi. C'est fini. Trop tard, te dis-je !

Marie s'était laissé glisser aux pieds de cette sœur qui l'avait élevée et elle avait renversé sa tête blonde sur ses genoux en répétant :

— Oh ! Vona ! chère Vona ! Ma petite sœur. Et c'était comme une confirmation du triste

langage de l'aînée. Elle savait bien, elle, Thétis, encore triomphante de grâce et d'élan, qu'il arrive un jour où c'est trop tard. Le bonheur s'avance, s'approche, et quand on ne le saisit pas à son heure, il continue impitoyablement sa marche. Et le bonheur sourit surtout aux fronts clairs et aux yeux brillants.

— Laisse-moi terminer cette guimpe, Marie.

— Ta dernière, sœurette. Ta dernière ! Quelle joie de ne plus te voir peiner. Car tu travaillais beaucoup plus que moi. Oh ! ne secoue pas la tête... Je le sais, j'étais une paresseuse, une rêveuse, une dormeuse. A l'aube, tu étais déjà penchée sur ta dentelle, et je reposais encore que tes aiguilles tintaient. Grâce à toi, mon héroïque Vona, je ne suis pas devenue comme

Anne du Rosli. Pauvre fille ! As-tu remarqué comme elle se voûte. Et elle a déjà des pattes d'oie! A vingt-deux ans, c'est affreux. Mais aussi, elle n'est pas raisonnable. Afin de s'acheter un nouveau devautal en lampas, ne s'est-elle pas astreinte à broder quatorze heures par jour ! Mon Dieu! Gomme c'est lugubre d'être pauvre!

— Oui, lugubre, Marie, car il est impossible de le nier : la pauvreté entraîne presque toujours la déchéance.

— Mais ces mauvais temps sont finis, finis ! Maintenant, je veux que tu deviennes folle comme moi.

— Merci bien, le ménage irait de travers.

— De travers ? On n'aurait jamais vu ça au Grézic, où chaque famille est affreusement sérieuse. Tous ces petits intérieurs semblent des boîtes d'horlogerie. C'est agaçant à force de propreté. On a envie de casser un rouage. Qu'est-ce qui arriverait? Ce serait drôle !

— Heu ! Heu ! C'est toi qui l'affirmes. Reprends ta place. Terminons nos dentelles. L'heure s'avance.

— Oh ! moi ! Vona, je ne pourrai pas dormir cette nuit. Je danserai dans mon lit. Ah! comme je suis contente !

La conversation de mesdemoiselles de Gador

me remplit de stupeur. Je ne sais si je dois prendre part à leur joie inexpliquée ou bien si, au contraire, je ne dois pas m'en désoler. Jos aurait-il obtenu un commandement important et leur aurait-il annoncé une vie plus large? Ce ne peut être que cela. Je m'éloigne plein de rancœur, plein de désespoir. Ah ! si je l'osais, je me laisserais choir au pied de ce mur et, la tête dans les mains, je gémirais. Quel fond de laideur renferme l'âme la plus honnête ! Voici que je déplore le bonheur de mesdemoiselles de Gador. Oui, je les aimais mieux soucieuses ; elles me paraissaient plus proches de moi. Maintenant, l'allégresse manifestée par Thétis va faire d'elle une étrangère.

Je descends lourdement vers mon logis. Au moment de quitter la ruelle, il me semble que je ne puis rentrer dans ma maison sur cette mauvaise impression. Il faut que je revoie Yvonne et Marie. J'ai souifert d'une hallucination. Je remonte à pas ouatés la venelle presque aussi claire qu'en plein jour par cette lune. Le silence est si merveilleux que ma respiration m'effraie. Elles vont l'entendre.

Je ne puis pourtant pas m'étouffer et me baisser, afin de me dissimuler derrière leur muraille. Je marche sur la pointe des pieds, le cou tendu,

prêt à dérober au passage, comme un voleur, la chère vision que je veux emporter dans mon cœur, quand la petite barrière est poussée et une vieille femme s'exclame d'une voix nasillarde :

— On se voit comme à midi. Bonne nuit, monsieur Merval.

Puis la paysanne, malicieuse, ajoute :

— On n'est pas pressé de se reposer, avec des étoiles pareilles. Vous voilà le dos tourné à votre demeure.

J'aurais étranglé Nanon. Satanée bonne femme, elle rendait ma situation intolérable.

Deux voix sonores s'élevèrent :

— Qui est-ce? Vous, monsieur Merval? Na* non, faites entrer.

Je ne les voyais pas, mais je répondis sans assurance :

— Excusez-moi, il est si tard... A demain, mesdemoiselles.

Au seuil de sa porte, Yvonne apparaissait :

— Eh bien ! soit. Demain vous reviendrez, mais, ce soir, vous allez bien nous consacrer quelques minutes. Justement, nous venons de terminer notre travail, et nous allions prendre la classique tasse de thé.

A son tour, la svelte Thétis sortit de la chau-

mière, bouscula Nanon qui demeurait sottement devant la barrière et s'écria :

— Laissez passer le nouveau Juif errant. Il faut attraper M. Merval au passage, ou l'on risque de ne lui voir jamais que les talons.

La bonne grâce de mesdemoiselles de Gador me rendait d'autant plus confus que j'avais sur la conscience mon indiscrétion. Néanmoins, mon trouble ne m'empêcha pas de remarquer l'assurance joyeuse avec laquelle elles me conviaient à m'asseoir quelques instants chez elles.

D'ailleurs Nanon, autrefois si humble, allait et venait superbement. Sur sa tête ratatinée, sa coiffe papillon voletait ; et la bonne femme, tout en nous présentant les tasses, s'efforçait au style, la taille raide et le geste bref.

Soudain, elle demanda :

— Suis-je aussi bien « maniérée » que la bonne de M. le curé?

— Tu la ferais mourir d'envie, Nanon, répondit Thétis souriante.

— Alors, je suis digue de servir du grand monde?

— Le grand monde voudrait bien te posséder, chère Nanon, mais tu nous restes, dit Yvonne.

— Ah ! j'y comptais, fit la paysanne, en plaçant les poings à ses hanches et en se secouant

comme un épouvantail, je pense bien que vous n'allez pas me remplacer par un démon de laquais comme celui de M. le comte de Liscouet... Un singe bleu !...

Les allusions de Nanon s'ajoutant à la conversation que j'avais surprise, m'étonnaient, et je souhaitais, maintenant, connaître ce secret, dûtil m'en coûter une plaie nouvelle. Coup sur coup, j'avais accepté trois tasses de thé que je buvais sans trop me rendre compte de ma soif. Sur le ton ironique qui m'amus;iit et me désespérait tout à la fois, car il empêchait toute conversation intime, Thétis s'exclame :

— La fièvre dévore M. le docteur, ce soir. Nanon, tu vas être obligée de remplir à nouveau la théière.

Interdit, je reposai ma tasse, puis je ripostai :

— Et vous-même, mademoiselle Marie, qu'avez-vous ? Vous êtes transfigurée, cette nuit.

Elle esquissa sa petite moue des lèvres et dit :

— En bien ou en mal?

— En bien !

— J'étais donc bien laide, autrefois?

— Vous vous plaisez à dénaturer le sens de mes paroles.

— C'est que vous avez la clarté d'un manuel icientifique, monsieur.

— Merci. Si je me suis mal expliqué, je vou? demande la permission de préciser. Jamais vo? yeux, aux nuances de goémon, n'ont eu tanl d'éclat.

— Oh ! pourquoi ne comparez-vous pas tout de suite mes prunelles à du varech?

— Vous êtes une impitoyable moqueuse. Je ne suis pas un poète, et je prends mes comparai sons dans le monde que j'observe.

— S'il en est ainsi, ajoutez donc : et votre teint a la fraîcheur d'une langouste cuite à point.

— Vous allez m'obliger à vous injurier.

— Ce serait amusant. Commencez vite ! Je grille d'envie d'être appelée : cervelle de crevette, intelligence de bigorneau ou araignée de mer.

— Je m'en garderais bien !

— Pourquoi cela?

— Parce que vous possédez un vocabulaire maritime beaucoup plus riche que le mien, et je crains vos ripostes.

— Oh I Vous n'êtes pas brave ! Parce qu'un jour j'ai comparé votre voix, tantôt grave, tantôt pointue, à un cabestan rouillé, vous m'en voulez encore ?

-— Si vous ne m'aviez dit que ces aménités?

— Bon ! Bon ! Vous faites maintenant allu sion à votre démarche. Je vous avais aperçu sur la grève, et vous rouliez comme une gabarre sans gouvernail !

— Oh ! C'est-il Dieu possible ! disait la vieille Nanon en riant, ce qui faisait toucher son nez crochu à son menton en galoche, et elle levât ses mains, dans un geste à la fois admiratif et réprobatif.

Cette escarmouche me rendait la Thétis mali-p cieuse que j'avais connue avant l'arrivée de Jos, et je me détendais dans cette atmosphère de gaîté, lorsque Yvonne, en m'offrant un biscuit, insista en ajoutant :

— Prenez, monsieur Merval, c'est peut-être le dernier que vous mangerez ici.

Je dus devenir blême. J'avais la sensation horrible de perdre mon sang. En une seconde, dix idées m'affolèrent. On assure qu'un homme en danger de mort revoit les principales scènes de sa vie avec une rapidité foudroyante ; j'éprouvais le même phénomène. A la pensée de ne plus revoir jamais Thétis, je me sentais mourir.

Tourné à contre-jour de la lampe, Yvonne ne pouvait apercevoir le changement dp ma physionomie.

Cette circonstance ajouta à ma misère, car,

étonnée de mon silence, elle reprit avec enjouement :

— Ce que je vous raconte vous laisse très indifférent, et vous en profitez pour me refuser ce gâteau.

C'est à peine si je pus protester d'une voix rauque :

— Oh 1 mademoiselle !

Thétis, qui aidait Nanon à remettre les tasses sur le plateau, eut un vif détour de la tète et disparut presque aussitôt dans la chambre voisine.

Yvonne s'assied près de moi, sur le trident de Neptune que j'avais l'habitude d'occuper, et me parle ainsi :

— Quoique nos affaires puissent vous intéresser assez peu, monsieur Merval, je veux vous faire part, le premier, d'un bonheur qui nous arrive.

Un coude sur un guéridon en laque de Chine, ses doigts fins réunis sur sa tempe prématurément vieillie par les veilles et les angoisses, mademoiselle de Gador, adorable dans sa jeune gravité de sœur maternelle de trente ans, continue avec une douceur pénétrante :

— La profonde estime que j'ai conçue pour votre caractère me permet de vous parler comme

à un vieil ami. Lorsque je vous ai appris que, plus jamais, nous ne vous offririons le thé ici, c'est que j'ai le bon espoir de vous recevoir ailleurs, et moins rustiquement que dans cette pauvre chaumière. Dans un mois, je le pense, nous aurons la grande joie de rentrer chez nous.

— Chez vous?

— Oui, chez nous, je veux dire au castel de Kerra.

— Comment? Cette s velte gentilhommière du hameau de Gorréquer?

— ... Nous appartenait depuis 1650. Vous voyez que le bail commençait à dater. Il y a sept ans, lorsque mon pauvre père disparut je fus obligé de vendre à vil prix cette maison où nous étions nées, et où tant de générations de Gador, tous armateurs, s'étaient succédé. Car, non seulement la mort de notre père nous privait de bien-être, mais encore, avec son imprévoyance de marin, il avait négligé d'assurer son navire et de solder certaines dettes, entre autres des réparations importantes au Nérée. La somme que je tirai de la cession de Kerra nous permit d'acheter cette chaumière et nous aida à vivre quelques années. Ensuite, il nous fallut travailler de nos mains, car aucun titre ne nous permettait d'enseigner. Comme les

jeunes filles du Grézic, nous savions broder et faire de la dentelle. Les doux francs que nous pûmes gagner chaque jour nous permirent de ne pas tremper nos mains dans les eaux de vaisselle et de ne pas déformer nos corps à des besognes grossières qui, hélas! n'ont jamais élevé les caractères, quoi qu'on puisse assurer. Ce changement dans lès conditions de notre existence nous fut infiniment pénible les premiers mois. Nous étions accoutumées aux loisirs prolongés. Sans mener un train luxueux, M. de Gador était fier de savoir ses filles, non seulement les premières par la naissance dans l'île du Grézic, mais aussi les plus choyées. De nos ancêtres qui vivaient à la fois en Bretagne et à Bourbon, partageant leurs années entre le climat paradisiaque de cette île et les étés du srolfe, nous avions subi les influences créoles. Ma grand'mère était née à Saint-Pierre. Plusieurs de nos oncles avaient épousé des jeunes filles françaises des vieilles colonies aristocratiques. En nous, il y avait donc des habitudes ancestrales de flâneries, de songeries. Nous n'avions rien de la rude énergie bretonne. Gomme tous les Gador, nous adorions la lecture. Thétis et moi, nous avions lu les œuvres les plus romanesques. Pendant des heures,

chaque jour, sur la terrasse de Kerra, au-dessus de la mer, nous ne quittions nos livres que pour parler de leurs héros, chevaliers et marins, pour qui la terre entière semblait un fruit qu'ils découpaient avec leurs épées.

Quelle chute ! Combien je fus désespérée en apercevant la réalité! A ce moment, nul gentilhomme ne vint à notre aide. Quelques parents de médiocre aisance, effrayés à l'idée d'être forcés de nous aider, cessèrent de venir nous voir.

Deux ou trois familles, liées d'amitié avec mon père, s'attendrirent et nous donnèrent de bonnes paroles.

Or, il fallait ne pas mourir de faim, et ces excellentes gens n'y songeaient guère. Nos crochets et nos aiguilles nous sauvèrent.

Mademoiselle de Gador couvre ses yeux avec sa main, comme si elle voulait chasser une pénible obsession. Elle relève le front, où je vois luire une lumière. Elle semble tout à coup rajeunie de dix ans. Elle me considère avec joie et reprend :

— Ah ! je ne veux plus penser à ces mauvaises années. C'est le passé. Voici l'avenir, maintenant.

Je serre les poings sur mes genoux, et je sens

mon cou se tendre douloureusement, comme si j'avais dû recevoir un coup de hache.

Après une pause, mademoiselle de Gador continue :

— Avant-hier soir, une lettre d'un notaire de Saint-Pierre de la Réunion nous a appris que nous avions hérité d'un oncle, M. Lerollier. Il nous lègue sa fortune, cent cinquante mille francs, dans des termes très touchants. Il avait appris la perte du Nérée et, en mémoire de notre père, qu'il avait connu et apprécié pendant ses escales à la grande île, il a voulu que ses filles soient libérées de la pauvreté.

Je respire si bruyamment, qu'Yvonne m'en demande la raison, me croyant souffrant. Il m'est impossible d'être sincère, aussi je lui réponds qu'elle ne doit voir laque le témoignage de ma satisfaction.

La bonne nouvelle que j'apprends me délivre d'une grande oppression.

J'ai balbutié cette maladroite explication, car je ne puis crier :

— Je croyais apprendre le mariage de Thétis et de Jos!

Or, pas une allusion n'a été faite au capitaine Bréhec. Me serais-je trompé? Ce serait trop de bonheur.

Marie rentre dans la pièce avec un livre relié de cuir. Elle le pose sur la table en s'écriant :

— Maintenant, on va pouvoir lire, hein, Vona? Vous nous prêterez des livres, monsieur Mer val?

— Oh! mademoiselle, ils vous ennuieraient beaucoup. Je ne vous vois pas vous débattant avec le Système des primates ou la Physiologie de l'esprit, de Maudsley.

— Heu! heu! Votre bibliothèque ne contientelle que des manuels ennuyeux?

— Ah! pardon, j'ai une brochure aussi captivante qu'un roman.

— Dites vite son titre?

— La sélection ou la persistance du pins apte.

— Quelle mauvaise plaisanterie! Je préfère mon Octave Feuillet.

— Ah! Le livre que vous venez d'apporter...

— C'est le Roman d'un jeune homme pauvre.

— A mon tour de faire : Heu! heu!

— Vous avez grand tort.

— C'est si factice! si vieux!

— Je ne trouve pas.

— Quelle société irréelle il imagine'

— Irréelle pour vous. Les naturalistes s'avan-

cent dans l'existence avec leurs grosses lunettes, et ils ne voient rien de ce qui est essentiel, mais ils grossissent des pucerons à la taille des éléphants. Ah ! vous êtes de fameux juges, en littérature!

Le ton agressif de Thétis me pique, et je réponds avec dédain :

— Je ne saurais, en effet, juger ce que je ne connais pas. Croyez-vous qu'un homme sérieux perd son temps à parcourir un roman?

— Un homme sérieux ! Comme il a dit cela ! Un homme sé-ri-eux!

— Vous voici encore à vous disputer, et, comme toujours, c'est à toi que je donne tort, Thétis, s'exclame Yvonne, ennuyée. Excuse-toi.

— Jamais, lorsque j'ai raison. M. Merval affecte de tenir les lectures qui nous ont sauvées de l'hypocondrie pour des fadaises, eh bien ! moi, je dis que ces romans nous permettent d'oublier parfois la vie mauvaise, tandis que les théories scientifiques n'ont jamais consolé une seule femme.

— Elles sont faites pour les hommes, mademoiselle.

— C'est cela. Osez donc avouer* que vous nous tenez pour des linottes.

— Dans ce cas, vous entreriez dans l'ornitho-

logie, et j'en serais fort aise, car les zoologistes auraient enfin le droit d'étudier les dames, domains réservé, jusqu'ici, aux psychologues.

— On ne peut pas être plus impoli que M. Mer val! s'exclame Thétis, et elle écarte tragiquement les bras.

— Cette fois, vous n'êtes plus défendable, dit à son tour Yvonne, en prenant un air sévère.

La vieille Nanon, qui se tenait debout dans le vestibule, attendant la permission d'être congédiée par ses maîtresses, tourna vers moi sou nez crochu, et je vis son cou grenu se gonfler comme celui d'un dindon en colère.

— Mesdemoiselles, dis-je en me levant, je suis un grand coupable, je le reconnais, et je vous prie de m'infliger une punition exemplaire. Une occasion merveilleuse se présente, ce soir, d'obtenir de moi une amende honorable.

— Comment cela?

— Dites vite!

— C'est de m'obliger, par cette belle nuit, à proclamer, au-dessous même de votre castel de Kerra, que la poésie seule assurerait notre félicité si la science n'existait pas.

— Si j'ai bien compris, vous nous offrez de nous rendre maintenant à Kerra. Mais c'est impossible! Y songez-vous?

— Pourquoi cela, Vona? Il faut accepter ! clame l'ardente Thétis en battant des mains. Je souhaite la confusion complète de M. le magister I es sciences naturelles.

— Yvonne réfléchit, puis elle entretint Nanon, qui apparut avec une lanterne, en cancanant | sourdement. Evidemment, elle trouvait ses jeunes maîtresses déraisonnables.

— On part! Bravo, sœur! En avant!

Et Marie sort la première.

— Ah! C'est chic! Il me semble que nous commettonsune escapade. Demain, les commères

'-^/ic jacasseront. En avant pour Kerra.

;ne pouvez pas vous imaginer quelle joie j'éprouve à me sentir délivrée de la tutelle sots. . perce que nous avons maintenant u.. : nt. Jamais je ne m'étais douté de

Tinflueiict ie For sur mon état d'esprit. Palsambleu! comme disaient mes ancêtres de Kerra, nous allons bien leur faire voir que nous avons des âmes dominatrices, et nous répéterons la fière devise des Rohan : Pour ce qui me plaît! Je ne sais comment le geste se fit, mais je me trouvai entre les deux sœurs. Nanon nous précédait, la lanterne levée. Je crus qu'elle continuait à grommeler contre mon idée saugrenue, mais Yvonne me dit :

— Écoutez mieux. Notre bonne vieille récite ses prières du soir.

Je me trouvais immensément heureux. Je ne voulais plus songer à Jos. L'héritage qui revenait à mesdemoiselles de Gador allait leur permettre de se montrer plus exigeantes, et lorsque je me comparais à ce marin... Non! non! Pas de comparaisons! Ne songeons qu'au moment présent...

Nous dépassâmes l'église dressée sur une terrasse au-dessus du golfe. Des frênes entouraient l'antique monument, et se silhouettaient sur le réseau d'argent des petites vagues. La division de l'eau produisait des corolles de lumière.

Nous étions arrivés à un bois d'acacias, dont les branches tombaient en pendentifs sur le ciel perlé. Un peu en arrière des toitures aiguës apparurent à travers les arbres.

— Oh ! vieux cher Kerra, nous allons donc rentrer chez toi! s'écrie Marie, avec une voix pleine d'amour. Es-tu contente, Vona?

— Oui, je suis satisfaite en songeant à la clause que j'avais introduite dans l'acte de vente, répond Yvonne. Je vous vends Kerra, avais-je dit à l'acquéreur ; mais si, dans un délai de dix ans, je puis retrouver la somme de vingt-

cinq mille francs, notre vieux castel me reviendra. L'acheteur, qui spéculait sur notre misère, accepta en souriant cet article. Il nous croyait à jamais ruinées. Je vais lui signifier qu'il ait à quitter Kerra, et qu'il sera remboursé. Nanon approchait sa lanterne des murailles, la remontait, tâtait les pierres argentées, les caressait et disait :

— C'est à nous! à nous!...

— Je veux montrer à M. Merval mon hêtre, s'écrie Marie. Venez avec moi.

Je suis Thétis jusqu'à cet arbre, un géant tacheté d'argent qui dresse vers le firmament une frondaison grandiose.

— Tenez ! Ici, entre ces racines qui forment des sortes d'appuis de fauteuil, bien souvent je suis venue lire Brizeux, Octave Feuillet et Leconte de Lisle.

— Vous étiez éclectique.

— Oui, car j'ai même dévoré les ouvrages de la bonne Zénaïde Fleuriot.

De ce hêtre, je pouvais apercevoir son manoir de Locmariaker. Un jour elle vint nous rendre visite. Elle était vêtue comme une institutrice de campagne et elle portait, attachés par une chaînette d'acier, un encrier d'écolier et une plume d'oie. Parfois, l'inspiration la prenait, et

elle notait une phrase, une conversation. Jamais U "^.ture n'intéressa cette bonne personne ; un paysage, c'était trop loin pour elle et cela ne bavardait pas. Mais toutes les impertinences que je débitais parurent la frapper vivement et, bien certainement, s'il existe dans un de ses romans une petite fille mal élevée... c'est moi !

Je m'adossai au grand arbre, puis je demandai la permission de m'asseoir.

— L'entends-tu, Vona? Il a peur de casser les ressorts de mon siège. Les racines vous tendent les bras, cher professeur.

Le rire de Thétis me parut forcé. Gomme moi, elle éprouvait une émotion bien compréhensible devant ce témoin vénérable de son enfance. Je songeais avec une intensité extraordinaire à l'enfant qui, jadis, était venue participer à la vie des héros romanesques, campés par le génie des poètes. Par eux, la vie s'élargissait, devenait symbolique, héroïque. L'existence lui apparaissait généreuse, désintéressée. La laideur et le vice restaient l'exception. Les grandes âmes recevaient leur récompense et se signalaient par de nouveaux travaux d'Hercule.

Déjà, à quatorze ans, celle que son père avait baptisée : fille de Nvrée devait a\ jir una

humeur vive, un esprit original que la solitude de Kerra devait mûrir.

Je tenais ma tête dans mes mains : un rayon jaune filtra à travers mes doigts. Devant moi, Nanon, malicieuse, m éclairait le visage avec sa lanterne. Je crois bien que ce tour lui avait été commandé par Thétis. Je la cherchai. Elle avait grimpé sur une aiguille de schiste. Marie se retourna vers moi :

— Ah ! monsieur Georges, je ne vous avais pas demandé un acte de contrition aussi long. Je vous ai pardonné. Nous allons maintenant jouer à chat perché. Jadis, oh l mon Dieu l il me paraît que c'était au siècle dernier...

— Il y a exactement sept ans, rectifie Yvonne.

— Eh bien, il y a sept ans, je m'amusais à faire la chèvre sur ces rochers, au risque de me rompre le cou.

— Thétis n'avait que treize ans, monsieur Merval, remarque Yvonne.

— Oh ! sœur respectable, craindrais-tu que monsieur le docteur es fucus vésiculeux ne prit une médiocre opinion de moi. Va, il y a longtemps que je suis mal notée dans l'herbier qui doit lui servir de mémento.

Je voulus protester, mais elle reprit avec vivacité :

— Treize et sept, cela fait vingt. Eh bien ! monsieur Georges, vous allez voir une fille de vingt ans s'amuser au jeu du petit chevreau. Tenez! Je commence. Pan! Je bondis sur ce roc... qui branle! Sac à papier ' Tenons-nous bien. Ecoutez ! Est-ce que je n'imite pas le bêlement du bicot qui a perdu son honorable maman de chèvre ?

La bonne Nanon s'esclaffait en secouant sa lanterne.

— C'est parfait, Thétis, mais soyez prudente !

— Ne t'approche pas si près de la falaise ! commanda Yvonne.

La hardie Thétis saute de pointe en pointe. Son corps gracieux se silhouette sur le ciel étoile. Elle semble danser, les bras arrondis audessus de son diadème argenté par les rayons lunaires. Elle paraît une fée, une korrigane, s'ébattant dans l'air, à minuit. Mais une ardoise glisse, et elle tombe dans la lande en nous appelant.

J'ai répondu à sa chute par un vrai cri de désespoir. C'est miracle que la pente ne l'ait pas entraînée vers la grève. Elle a risqué une chute de trente mètres sur les rochers de la plage. Des gouttes froides perlent à mon front. J'ai

couru jusqu'à elle, et je l'ai relevée. Toute ma compassion, mon amour, ma terreur de perdre Thétis devaient se lire sur mes traits altérés.

^ Je passe mon bras autour de la taille mince de Marie qui chancelle. Elle me remercie aveo une douceur émouvante.

— Rentrons, dit Yvonne d'une voix brève, sans réplique.

Nanon trottine devant nous. On m'accorde le droit d'offrir mon bras à la blessée. Elle semble souffrir. La sœur aînée tourne à chaque moment vers moi sa tête. Je me sens très gêné. Elles ne veulent pas que je les reconduise jusqu'à leur maison. Après des adieux assez brefs, je quitte mes amies, et je me retrouve seul, tout endolori. Par une singulière télépathie, il me paraît que c'est moi la victime de la chute. J'éprouve une sensation pénible à la poitrine et dans les jambes. Je regagne lentement mon logis.

Quand j'ai allumé ma lampe, je trouve sur ma table une tasse de lait frais. C'est une attention de César Caradec. Elle nie touche. Je jette un regard satisfait autour de moi. Mes effets, brossés, sont rangés avec un soin méticuleux. Pauvre cher petit !

Je ne puis dormir, et j'ouvre ma fenêtre. J'a-

perçois le golfe, miraculeusement uni, une glace sans un défaut. Pourtant, des courants assez forts doivent remuer cette masse d'eau en apparence inerte, car j'aperçois un thonnier grésillon qui gouverne avec un seul foc et avance très vite. Là-bas, sur cet océan d'extase, sous ce ciel de félicité, le navire, emporté par le flot, s'éloigne, diminue, s'efface. On n'entend pas un bruit. La lune, débonnaire, continue de dispenser sa lumière .

Une Ilienne en capuche noire courait dans la venelle verdie. Elle tressaillit en m'apercevant, et elle crut devoir me dire :

— Je suis pressée. Je vais veiller un malade qui ne passera pas cette nuit.

La femme en capuche monacale courut vers une chaumière où luisaient deux cierges.

Partout, dans le firmament, sur le golfe, c'était le silence. Et je ne pouvais dormir !

Si j'ai dormi ? Je me le demande ce matin, et je ne puis résoudre la question par l'affirmative. En tout cas, mon sommeil n'a été qu'un rêve d'une telle vivacité que je me réveille épuisé. Un cauchemar s'est mêlé à mon songe. Il me paraissait que mon lit, transformé en vaisseau, quittait la chambre et voguait à l'aventure. Le jusant l'entraînait.

— Gouvernez ! Mais gouvernez donc ! me criaient des sinagos, que je croisais dans cette étrange navigation.

Ils me la baillaient belle ; pour gouverner, il faut un gouvernail et des voiles ou des rames. Je leur ripostais :

— Vous ne voyez donc pas que je suis dans mon lit ?

— Tant pis pour vous 1

Presque aussitôt, un horrible craquement me redressait. Mon sommier venait de toucher un écueil !

— Nous vous avions prévenu 1 C'est bien fait pour vous ! Faut-il être assez fou pour vouloir traverser le golfe d;ms son lit.

Je voulus leur répondre, mais je me rendormis, à leur stupéfaction. Vaguement, je les entendais s'écrier :

— Ça ne fait rien, il faut avoir du courage pour ronfler dans une position pareille.

Et je souriais, très flatté, dans mon sommeil.

... Me voici devant ma table de travail. Contre le mur, fichées à de longues épingles, des herbes marines sèchent en répandant dans l'air leur odeur iodée. Ma tête bourdonne, Cent pensées s agitent, dominées par un grand sentiment. La soirée de la veille m'exalte encore. Allons-nous-

en. Il me semble que la marche me calmera les nerfs. Au moment où je sors, une fillette maigre et jaunâtre, à tête de brebis, me remet un morceau de papier à chandelle.

— Qu'est-ce que cela?

— Il y a de l'écriture dessus, me dit-elle timidement, en baissant ses yeux incolores.

— Ah ! ah ! Voyons !

Mon sourire se dissipe quand j'ai lu. Mon pauvre Caradec m'écrit au crayon, avec des fautes d'orthographe.

« Mon bon maître,

« Je pourai pas venir ojourdui vu que je sui malade. Pardoné moi. Votre daivoué.

« César Carâdec. »

Le petit infirme n'avait qu'un sac d'épicerie à sa disposition. Il s'en est servi pour m'avertir. Je demande à la fillette albinos :

— Serais-tu la sœur de César ?

— Oui, monsieur.

— Ne te nommes-tu pas Mélie ?

— Oui.

— Ne gifles tu pas quelquefois ton frère ?

La gamine fait une grimac% et répond durement :

— Faut bien !

— Comment cela?

— Dame ! y m'attaque, des fois.

— C'est impossible. Tu es une mauvaise fille.

Mélie me fixe insolemment et riposte :

— Vous ne m'empêcherez pas de lui donner sur la « goule » quand il le méritera.

— Mais ton frère est un infirme, malheureuse !

En s'éloignant, Mélie, sans daigner se retourner, répartit sauvagement :

— Je sais bien. Il me fait honte ! mon frère. Puis, cette gamine se sauve en gambadant,

afin d'arracher au passage une fleur dans un jardin, ou bien elle raie, avec un silex, un mur fraîchement chaulé.

Mon pauvre petit valet ! Ah ! le cœur tendre des gens simples, encore une légende à reléguer dans le coin des illusions perdues !

J'enfonce sur mes cheveux un béret basque que j'ai acheté à Séné, car le vent souffle, ce matin.

Je ne serai pas tranquille avant d'avoir rendu visite à Caradec. A la porte de la chaumière, sa mère, une longue femme à visage amer, semble contrariée par ma démarche.

LES FATKiCIENNES DE LA MER 243

— Oh ! il ne souffre guère, monsieur. César dort. Demain, il n'y paraîtra plus.

Je ne puis vraiment entrer de force chez ces gens.

Je m'en retourne, un peu rassuré. Il dort, donc il ne souffre plus en ce moment.

Je m'achemine vers la maison de Thétis. J'ai hâte de savoir que sa chute n'a pas eu de suites fâcheuses. Au moment de pousser la petite barrière blanche et d'avancer dans le jardinet, je m'arrête, violemment ému. Ce qu'on ne m'a pas avoué hier, je vais le connaître ce matin. Pourquoi donc suis-je lâche à ce point, que je n'ose pas demander franchement à Yvonne : oui ou non, Jos est-il fiancé à votre sœur?

La terreur d'apprendre que je n'ai plus qu'à me retirer à tout jamais de cette maison m'étrangle. Je suis comme un condamné à mort, qui espère chaque jour sa grâce et préfère rester dans une incertitude, qui demeure quand même une espérance.

Tandis que j'hésite à pousser la clavure de fer, un bonjour sonore m'accueille.

— Entrez donc, et soyez le bienvenu, monsieur Merval.

Mon empressement ne lui déplaît pas; empressement, car j'ai quitté mademoiselle de

Gador à minuit, et voici seulement neuf heures de la matinée qui tintent à l'église.

— Mais qu'attendez-vous donc pour entrer? reprend gaiement Yvonne. Est-ce la vue des coquillages de notre allée qui retient votre contemplation ?

J'enlève gauchement mon béret, et je dissimule mon agitation en ôtant mon manteau, que je suspends avec un soin méticuleux, comme si ce vêtement était tissé d'or et de soie.

— Thétis est sortie avec Nanon, qu'elle accompagne au marché. C'est vous dire qu'elle ne s'est pas blessée hier soir, comme nous le craignions. Quant à moi, vous me surprenez dans une besogne sans agrément. En prévision d'une résistance possible du propriétaire intérimaire de Kerra, je relis nos titres de propriété et je prends des notes.

— Quoique je sois très ignorant en matière de paperasserie, je m'offre, mademoiselle, à mettre au moins mon excellente vue à votre disposition.

— Je ne refuse pas. A l'occasion, je vous prierais de recopier les griffonnages illisibles d'un avoué. Vous voyez, j'agis avec vous en toute simplicité. Ce n'est pourtant pas là une besogne de savant ; mais une expérience dou-

LES PATKICIEiN'NES DE LA MER 247

loureuse m'a appris à me défier de beaucoup de prétendus amis. J'ai en vous la confiance la plus absolue et, peut-être même, aurez-vous la bonté de nous conseiller. Ah ! voyez-vous, deux femmes seules contre une meute de gens de loi, c'est effrayant. Il nous faudrait un homme énergique pour parler net à ces procéduriers, toujours habiles à embrouiller les affaires les plus claires.

— A défaut d'habileté, toute ma bonne volonté et mon courage vous sont acquis, mademoiselle.

— Je savais que je pouvais compter sur vous, et je vous en remercie. Si vous saviez comme j'ai peur d'échouer au moment d'entrer dans le port ! Il me paraît que des difficultés vont surgir, et que des personnes inconnues vont nous réclamer cet héritage. Je cache mes inquiétudes à Marie. C'est pour ma sœur que je lutte avec tant d'acharnement. C'est pour elle que j'ai abîmé mes yeux et mes doigts. Je voudrais la sauver, afin qu'un jour au moins la dernière femme du nom de Gador fît honneur à la lignée de nos ancêtres. Aussi, j'ai décidé que cet*e petite fortune constituerait la dot de Marie. M i, je suis déjà une vieille fille, je n'ai pas besoin d'argent. Je prierai seulement ma sœur de vjuloir me garder auprès d'elle et je serai heureuse.

— Vous êtes admirable, mademoiselle Yvonne. A ce moment, les mots sortirent étouffés de

ma gorge. Je blêmis et je dus m'appuyer sur les coudes afin de rester droit, et j'ajoutai :

— J'espère... que monsieur... Bréhec... refusera avec indignation ce sacrifice.

Mademoiselle de Gador se rejette en arrière de son fauteuil. La plus vive surprise dilate ses yeux. Elle me dévore du regard, réfléchit et repartit soudain, avec une vivacité triomphante :

— Mais pourquoi mêlez-vous Jos à ces dispositions ?

D'un bond je me relève, et je porte les mains à mon cœur, tellement je le crois prêt à se briser, et je crie... oui, ce sont des cris :

— Mon Dieu! Mon Dieu! Votre cousin ne serait-il pas fiancé à Marie ?

— Jamais nous n'y avons songé, mais vous?... Vous, mon ami? Ah! je comprends tout, maintenant ! Vos disparitions bizarres... vos retours inopinés... vos fuites nouvelles.

Je m'étais laissé tomber lourdement, et, le front dans les paumes, j'avais envie de sangloter stupidement. Mais pas une larme ne me venait aux cils, tandis qu'une allégresse formidable montait du fond de mon être, pendant

qu'Yvonne, maternellement penchée au-dessus de moi, prononçait avec douceur :

— Plusieurs fois, j'avais cru deviner votre secret, mais comment aurais-je osé vous faire des avances ? Vous portez un nom déjà illustre dans les sciences. Votre situation interdisait à de pauvres filles la moindre parole que vous puissiez mal interpréter. Nous sommes trop bien nées pour n'avoir pas l'horreur des intrigantes. L'arrivée de Jos Bréhec, ce compagnon d'enfance et ce parent, le seul qui nous fût dévoué, je m'en aperçus, vous assombrit et vous éloigna. Pouvais-je cependant, à ce moment, vous dire : Jos n'est qu'un cousin affectionné. Vous, monsieur Merval, vous pouvez être mieux pour Thétis. Non, n'est-ce pas? ce m'était impossible.

Je me relevai, et je me jetai sur les mains d'Yvonne, que je baisai respectueusement en lui disant :

— Pourquoi faut-il que ce soit aujourd'hui que je vous fasse l'aveu de mon amour? J'aimais Thétis pauvre et gagnant sa vie, et c'est ainsi que j'eusse voulu l'épouser... Mais peut-être lui suis-je indifférent ?

— Grand enfant ! ne l'avez-vous pas deviné ? Une femme serait plus perspicace. L'attitude de

2o0 LES PATRICIENNES DE LA MER

Thétis avec vous, ses continuelles moqueries, puis ses silences, puis son apparente hauteur, tout cela, Georges, c'était la défense d'une pauvre fille qui aime sans espoir, au moins elle le croit, et qui raille son amour impossible, pour s'en guérir.

En appuyant mes lèvres sur les doigts d'Yvonne, je ne pouvais que répéter :

— Thétis ! Chère Thétis ! Ma petite Thétis ! Quel affreux jeu nous avons joué. Combien nous nous sommes torturés, alors qu'un peu plus de franchise de ma part nous eût épargné tant de peine !

— Voici Marie. Expliquez-vous avec elle, monsieur, me dit avec une solennité enjouée Yvonne.

Thétis s'arrêta dans l'encadrement de la porte. Sa course matinale avait rosé ses joues. Son visage qu'illuminaient ses yeux d'or exprima l'étonnement le plus vif. Ce ne fut qu'un éclair. Déjà, elle avait compris. Elle eut son exquise petite moue des lèvres et baissa les paupières.

— Marie, lui demanda sa sœur, veux-tu permettre à Georges de te donner le baiser des fiançailles?

Alors, elle me regarda avec sa belle franchise et, de sa voix chantante et pure, elle dit :

— Je le veux.

C'était le oui de notre mariage. Je pris sa chère tête blonde dans mes mains et, longuement, je savourai son doux front de lumière.

Quand je m'écartai d'elle, ses prunelles étaient brouillées par les larmes, les premières que versèrent ces yeux fiers devant moi, et elle m'avoua quel combat elle s'était livré depuis cinq mois.

Par discrétion, la vieille Nanon était demeurée dans le vestibule. Avec la familiarité des servantes devenues comme les cousines pauvres des familles, elle se décida enfin à entrer avec le « chaland de service » au bras. Elle le frappa de sa paume et dit avec énergie :

— Je vais préparer le déjeuner pour vous trois.

Puis elle se retira, après m'avoir fait une belle révérence.

De sa cuisine, nous pouvions l'entendre monologuer :

— Bien sûr, ce n'est pas un marin, ce professeur. Cela change l'habitude. Enfin, comme il a de l'instruction, peut-être bien qu'il obtiendra le brevet. Moi, il me plairait tout à fait s'il était moins doux. Mais il changera. Mon défunt était tout miel avant le mariage, et par la suite.. . La

paix soit sur lui ! Mais comme il jurait et me bousculait, ce digne matelot !

Sans nous être concertés, Marie et moi, nous nous trouvons dans le jardinet. Nous éprouvons le besoin de solitude des âmes aimantes. Lentement, nous marchons le long de la chaumière d'une blancheur de communiante sous ses voiles. Nos yeux remontent vers le chaume de paille dorée. Sous les volets d'une verdeur printanière, les boules violettes des hortensias mettent leur richesse au service de l'humble maisonnette. Sous nos semelles, les coquillages roses des allées jettent de petits cris.

— Cela me chagrine de les écraser, dis-je.

— Oui, nous voudrions avoir des ailes, en ce moment, me répond Marie.

Et nous nous considérons avec ardeur, comme si nos vtsages, renouvelés par le bonheur, allaient exprimer un monde de pensées nouvelles.

Spontanément, nous nous rapprochons. Nous restons un long moment pensifs, puis nous marchons vers le pignon de la chaumière, et nous nous arrêtons sous le cerisier défeuillé.

C'est la fin d'octobre. Les plantes du jardinet, jaunies, penchent sur leurs tiges, mais, dans nos cœurs, l'alleluia d'avril sonne et il nous sem-

LES PATRICIENNES DE LA MGR 2o3

ble entendre les mille chants des oiseaux dans les frondaisons blanches. De l'autre côté de la chaumière, un petit appentis était couvert de varech. Le vent rebroussait ces herbes pâles, sur lesquelles je voulus passer ma main.

— Ah ! monsieur le zoologiste sent renaître sa passion pour le goémon, me dit Thétis avec reproche.

— Ne m'appelez plus jamais ainsi. Quand vous me nommiez docteur, professeur, il me semblait, Marie, que vous me preniez pour un cuistre.

Je suis Georges, pour vous.

Elle baissa la tête. Un sourire se joua sur son visage malicieux.

— Je ne me reconnaissais alors aucun droit de vous dire : Georges, et voilà peut-être pourquoi, monsieur mon futur mari, je vous distribuais tous vos titres scientifiques.

Comme nous repassions sous les lauriers taillés qui marquaient les côtés du pignon blanc, je serrai tendrement le coude de ma future petite femme sous le mien, et je lui dis :

— Dix fois chaque jour depuis des mois Thétis, je montais sur la falaise, afin d'apercevoir cette grande cheminée. Oui, parfois, au milieu de mon travaille m'échappais. Il me fallait

la contemplation de votre claire maisonnette pour m'apaiser?

Comme Marie, émue, avait incliné la tête vers moi, je posai mes lèvres sur sa joue en fleur.

Yvonne apparaissait. Elle croisa les mains, et, de son air sérieux et doux, elle dit :

— Il y a un dicton breton qui dit : « Ne laissez « jamais les amoureux seuls, sous le pignon de « la maison. » Georges et Marie, le déjeuner vous attend.

... Avec quelle ivresse je m'assieds en face de ma fiancée ! La sage Yvonne préside la table. Je regarde autour de moi cet élégant mobilier exotique, qui va désormais servir de cadre à ma vie, lorsqu'il aura été transporté à Kerra, et nous organisons l'avenir...

— Chaque année, nous passerons six mois au Grézic ; l'hiver, nous habiterons Paris ; au printemps, nous visiterons l'Orient, ou les pays qui me permettront de poursuivre mes études biologiques. Bien entendu, Yvonne nous suivra partout.

— Quel rêve ! s'exclame Thétis. Eh bien ? tu te tais, Vona.

Mademoiselle de Gador appuie son menton sur son pouce replié et médite tristement. J'observe son visage résigné. Elle n'a que trente

LES PATRICIENNES DE LA MER 25o

ans, et, soudain, je comprends ses regrets. Malgré son cœur exquis, elle souffre toujours; elle s'est dévouée pour Marie, et voici que son sacrifice a sa récompense. Mais, au moment de donner sa sœur à un mari, Yvonne, mélancolique, pense qu'aucune joie ne lui sera réservée dans la vie. Elle répond, avec une gravité poignante :

— Si vous le voulez bien, tandis que vous accomplirez ces beaux voyages, moi, je resterai... seule... à Kerra. Que dis-je?... seule. Je vivrai dans le souvenir de notre père, de notre mère, de tous nos ancêtres. Je serai comme la vestale du foyer des Gador.

— Non! Vous nous accompagnerez, Yvonne, m'écriai'je, en saisissant ses mains froides, que je réchauffais dans mes paumes brûlantes.

— Je vous remercie, Georges, réplique-t-elîe avec un sourire navré, mais il faut qu'un mari et sa femme soient livrés à eux-mêmes. Une belle-sœur encombrerait leur vie.

— Tais-toi, proteste violemment Marie, en se jetant au cou de sa sœur.

Notre insistance ne put faire fléchir la résolution d'Yvonne. Cet incident nuança de mélancolie la fin de ce déjeuner de fiançailles.

Le Nérée, en sa toge couleur de mer, prési-

dait, du haut de sou socle, à notre entretien.

Gomme Nanon, avec dévotion, me versait un Xérès d'origine, rapporté du pays par un matelot contrebandier, j'eus une inspiration : je demandai la permission de boire au dieu marin qui, pendant tant d'années, avait porté le nom de Gador à travers toutes les mers.

Marie et Yvonne me comprirent. Elles se retournèrent vers la statue navale et, les larmes aux yeux, elles pensèrent au hardi capitaine qui dormait au foud de l'océan, tandis que le trophée de son navire perpétuait son grand souvenir dans cette chaumière. Après quelques minutes d'un silence qu'interrompait seulement le rythme puissant des vagues déferlant tout autour de l'île, je crus devoir dire :

— Dans ce pays et, ici, au milieu de vous, filles de marins valeureux qui conquirent à la France tant de terres lointaines, je me fais l'effet d'un intrus entré par surprise dans votre famille. Ah! Je comprends maintenant les paroles de la sorcière Lona Resta quand elle me disait : « Les patriciennes du Grézic ne sont pas pour toi, Parisien ! »

Thétis s'exclama :

— Moi, j'ai tout à la fois l'admiration et l'horreur de l'océan qui nous a pris tous nos

parents, et jusqu'à notre père. Épouser un marin c'est revêtir le deuil le jour de son mariage.

— Il fallait que le charme fût rompu, prononça Yvonne. Nous avons déjà trop donné à la mer : la vie des nôtres et notre bien.

Nanon, qui nous servait avec dévotion le fameux « bitte » des Iliens, prit la parole avec son ordinaire familiarité :

— Vous direz ce que vous voudrez, mesdemoiselles, mais un terrien a-t-il jamais valu un matelot? Les terriens, c'est blanc, c'est mou, ça parle du bout du bec, ça craint pour leur petite santé.

Et comme ses maîtresses riaient de ce tableau peu flatteur, la vieille servante tourna vers moi son nez crochu et reprit :

— Oh ! celui-là fait une exception. Il est grand, solide, les joues bien cuivrées; aussi, vous verrez, il y viendra! Encore une tasse, monsieur Georges? Acceptez, cela vous donnera le cœur marin.

Et je dus accepter le café et la prophétie de la bonne Nanon, qui, si elle avait dirigé les affaires publiques, eût renvoyé tous les membres de l'Académie des sciences à l'Ecole des mousses.

Ma simplicité me valut encore quelques observations que j'acceptai en toute humilité. J'ap-

pris ainsi qu'il n'y avait pas un original de ma force dans tout le golfe du Morbihan. Plusieurs fois Nanon m'avait surpris sur la lande, les yeux tournés au ciel pendant de longues minutes. Or, bien certainement, je n'observais pas les étoiles ou le soleil, car le temps était gris. Mieux encore, une autre fois, j'étais sorti avec un soulier noir et un soulier de cuir jaune. Les enfants riaient. Une Ilienne de bonne intention, la propre cousine de la belle-sœur du syndic, m'avait crié :

— Eh! monsieur, sauf votre respect, vous avez eu une distraction !

... Mais j'étais tellement préoccupé que je n'avais pas répondu. Ah! J'étais un riche original!

— Tant mieux, Nanon, réplique ma chère Thétis, j'aurais été désolée de prendre un mari au petit esprit, toujours prêt à la repartie.

— Je vois, Marie, que vous saurez prendre ma défense. Plus tard, j'aurai besoin de votre concours, lorsque mes travaux seront attaqués, discutés.

— Comment cela? dit-elle, étonnée. Je croyais vos collègues de vrais sages.

— Ce sont des loups, Marie, et quand leurs théories sont atteintes par les faits nouveaux, ils vous traitent de malfaiteur.

LES PATRICIENNES DE LA MER 2o9

Mon énergique fiancée serra ses petits poings et déclara :

— Qu'ils viennent toucher à vos chromacées, et ils seront bien reçus.

... Comment raconterais-je maintenant les heures qui suivirent? Les peuples heureux, assure-t-on, n'ont point d'histoire. Ce dicton s'applique encore mieux aux fiancés. Yvonne nous pria de rester dans le jardinet. Elle voulait éviter les commérages du bourg. Déjà l'annonce de leur héritage soulevait des passions et les habitants se partageaient en deux clans : ceux qui se déclaraient heureux de voir la plus ancienne famille du pays réinstallée à Kerra, et les plus nombreux, héla3 ! envieux, qui plaignaient M. Pouru, le propriétaire intérimaire, un ancien limonadier de rendre le castel qu'il occupait si dignement, offrant l'absinthe et son jeu de boules à qui lui faisait l'honneur de frapper au portail.

Les heures s'écoulèrent, délicieuses. Un pâle soleil automnal dorait la chaumière. Assis côte à côte dans le jardin tenu propre comme un pont de vaisseau, je serrais dans ma large main les doigts effilés de Thétis. Nous avions besoin de nous tenir ainsi pour mieux rester en communion dans les propos que nous échangions.

Nous retournions en arrière, à mon arrivée au Grézic, à ma première visite chez mesdemoiselles de Gador, lorsque je m'étais présenté en personnage officiel chargé de remercier des donateurs au nom du Muséum reconnaissant. Aussitôt, j'avais été saisi, moi, le savant errant, sans foyer, sans souvenirs de douceurs par le charme de la réception que m'avaient faite mesdemoiselles de Gador. Mais c'est à la troisième visite seulement que je devins amoureux de Thétis. Elle avait chanté ce jour-là une vieille légende bretonne, et elle m'apparut comme la fleur de sa race.

Nous causâmes ainsi pendant de longues heures et, parfois, quand nous nous taisions, c'est que je baisais la petite main qui palpitait comme un oiseau entre mes doigts. Mille projets, plus admirables les uns que les autres, et qui devaient assurer notre bonheur et celui de l'humanité entière, furent esquissés. Il nous semblait, dans notre allégresse, que nous étions devenus le centre de l'univers, et nous rapportions toutes les joies de la terre à nos actions. C'est le propre des amoureux de vouloir faire participer à leur extase l'humanité entière.

Parfois aussi, je me taisais; assis sur le sable, un coude appuyé sur ma chaise, j'adorais muette-

LES PATftta%p*m«M n<e ï-A MER 2G1

ment ma fiancée. ïî me semblait que jamais mes yeux ne se rassasieraient suffisamment de sa beauté. Elle avait revêtu une robe couleur de ciel breton, nuance indéfinissable où le bleu, le gris, le violet, .l'orange pâle se fondent pour former une teinte nouvelle qui les contient. Et sa jolie tête de créole acclimatée aux cieux septentrionaux, tout à la fois indolente et énergique, était si fièrement posé sur son cou d'un jet admirable que je ne pouvais empêcher mon cœur de bondir dans ma poitrine en songeant que cette délicieuse Thétis était mienne.

J'étais le vainqueur, moi, pauvre garçon sans prestige pour une jeune fille. Car, je m'en rendais bien compte, mes études pouvaient intéresser les hommes, mais elles n'avaient rien d'héroïque. Quand je songeais aux lettres écrites par Jos Bréhec, j'en venais à m étonner que ce hardi cousin, si digne d'être aimé parce qu'il avait une figure de héros, n'eût pas été choisi contre moi, ennuyeux et obstiné dans mes petites recherches.

... C'est Yvonne qui me renvoie gentiment, en m'assurant que Marie lui est nécessaire, et qu'elles seront fort occupées d'ici notre mariage. Au moment du départ, je demande à ma sévère belle-sœur la permission de l'embrasser. Elle

y consent, et je l'étreins fraternellement, en lui disant que je lui dois mon bonheur, car elle m'avait deviné.

Et Thétis me donne enfin le premier baiser. Je me sauve, sans vouloir me retourner. J'emporte là, entre les sourcils, le feu de ses lèvres. Je suis ivre de félicité. Je pousse ma porte, et je m'avance joyeusement dans mon cabinet de travail. Les sièges sont rangés, le parquet reluit. Ah ! ça, est-ce que Caradec? Je jette un coup d'œil dans ma chambre à coucher, méticuleusement propre.

— Pauvre petit !

A cet instant, il me semble qu'une voix lointaine, lointaine... à moins qu'elle ne soit proche et très faible, appelle :

— Monsieur Merval! Monsieur Merval, mon maître!

Je m'avance vers une pièce que j'avais installée en fumoir. Souvent, j'y vais lire les journaux. Le clair obscur, car les persiennes sont fermées, ne me permet pas tout d'abord d'apercevoir mon valet étendu sur ma chaise longue. J'ouvre la croisée, je me retourne et je demeure saisi. Sur le fauteuil canné, César s'est recroquevillé. Il a serré ses jambes grêles entre ses bras disproportionnés à son buste atrophié de

bossu; le pauvre diable halète. Sa tête chevaline à longues dents visibles me terrifie. La peau est devenue verte et colle aux os. Les yeux luisent au foud des arcades sourcilières creusées comme des puits.

Il essaie de se soulever et n'y peut point parvenir. Afin de ne pas l'effrayer par mon inquiétude, j'essaie de plaisanter :

— Tu étais fatigué et tu t'es couché sur cette chaise. Tu as eu raison, mon ami. Mais pourquoi es-tu venu chez moi, aujourd'hui? Tu m'avais écrit que tu étais malade. Il fallait demeurer chez toi à te reposer.

Les lèvres exsangues de César remuent, s'ouvrent, se referment, mais aucun son distinct n'en sort. Je dois pencher mon oreille vers le pauvre diable et, comme en un soupir, je l'entends dire :

— Ah! pardonnez-moi, notre maître! Mepardonnerez-vous ?

— Mais qu'ai-je à te pardonner, mon cher enfant? Tu m'as toujours servi avec dévouement. Je te suis reconnaissant de tes bons services.

A mes éloges, l'infirme répond par un balancement désespéré de sa tête, et il reprend, avec toute la force dont il est capable :

— Non, vous ne me pardonnerez pas quand vous saurez ce que j'ai fait.

Je commençais à croire que cet enfant malade délirait et, pour ne pas le contrarier, je lui dis en souriant :

— Même si tu avais fait une grosse bêtise, brisé un meuble, égaré une de mes préparations, versé de l'encre sur un manuscrit, je te pardonnerais très volontiers.

— Ce n'est pas cela! Pas cela! Non! vous m'en voudrez toujours... plus tard... après... Je n'aurais pas dû.

Le teint vert de César tournait au violet pâle. Ses mains me glaçaient quand elles me frôlaient; un mouvement spasmodique rétractait et dilatait son corps cassé en deux, les genoux sur la poitrine. Jamais Caradec ne m'était apparu en si pitoyable état. J'allai chercher du vin d'Espagne et j'obligeai le petit malheureux à boire quelques gorgées. Il se laissa faire, puis des pleurs mouillèrent ses joues ravinées par la souffrance.

Il chuchota enfin :

— Ah! Mon Dieu! Cela me fait encore plus de peine de vous voir si bon avec moi.

Jfi m'agenouillai près de ce pauvre garçon qui, je le croyais, avait perdu son bon sens.

— Je n'ai jamais eu un reproche à t'adresser, César. Tranquillise-toi donc, mon ami.

Alors, il s'enhardit à me faire une déclaration stupéfiante :

— Mon maître, c'est bien mal ce que je vais vous avouer. J'ai voulu mourir chez vous.

— Mourir... chez moi! Ah! ça, tu déraisonnes, mon enfant. Tu as la fièvre.

— Non! Non! reprit-il en pleurant. Vous voyez bien, vous allez me gronder. Ce matin, j'ai cru que j'allais « passer » sur mon grabat, chez mes parents, parmi leurs cris. Mélie, ma sœur, était venue me donner une gifle parce que je n'étais pas levé. J'avais bien essayé mais j'étais retombé. 11 y avait comme une pierre attachée à mon cou et je ne pouvais pas la détacher, c'était trop lourd à porter. Dans la cuisine, papa s'était enivré et disputait maman. Mes frères aînés jouaient aux sous dans la cour et ils se battaient parce que Jean perdait et que Julien gagnait. Moi, tout seul dans le cellier où je couche, je me sentais m'évanouir et je pensais, cette fois, que ce serait la fin. De temps à autre, Mélie rentrait en courant et en faisant claquer ses galoches qui retentissaient dans ma tête! Non! Non! Je ne pouvais pas mourir en paix dans cette maison. Yers midi, je trouvai

assez de forces pour me vêtir. Mes parents déjeunaient.

— Ah! ah! me cria mon père, la faim fait sortir le loup du bois. Ce gaillard fait la grasse matinée, mais il n'oublie pas l'heure de la soupe. Viens ici et mange.

— Oui, je lui donnerai son écuelle s'il ne perd pas sa journée de dix sous chez M. Merval. Peut-on nourrir un paresseux ?

— Mais je suis malade, maman!

— Malade! Malade! Depuis qu'il sait parler, César n'a point d'autre mot à la bouche.

Mon frère, le pêcheur, s'écria :

— Ah! il sait profiter de sa bosse, celui-là.

— Mangeras-tu? me cria mon père en se fâchant.

Je le remerciai. Je n'avais aucune faim.

— Où vas-tu? me demanda ma mère en me voyant sortir.

— Je vais faire le ménage de M. Merval.

Et comme elle me voyait boiter et trébucher de faiblesse, elle marcha jusqu'au seuil, son bol à la main et en brandissant sa cuiller, elle ajouta :

— Tâche de marcher plus droit ! Tu me feras toujours honte.

...Moi, j'essayai de la contenter, mais, aus-

sitôt qu'elle fat rentrée, je me laissai rouler dans la ruelle, et cela me soulagea. Quand je me relevai, je compris que je ferais mieux de rentrer, car j'avais les mains molles. Puis, je m'évanouis. Quel bonheur! quand je sentis que je perdais connaissance. Quel chagrin quand je revins à moi! Cela ne fait rien, pensai-je, la prochaine fois, je le sens, je « passerai » et je ne rouvrirai plus jamais les yeux. J'hésitais à rentrer chez ma mère. C'eût été plus honnête. Mais je fus lâche. Non ! Non ! Je ne pouvais pas mourir au milieu de leurs cris, parmi leurs plaisanteries sur ma mâchoire, mes dents, mon dos ou mes pattes d'araignée... Alors, je suis venu chez vous, monsieur Merval, pour faire une heureuse fin.

L'exaltation de César m'effraie, maintenant. Peu à peu, sa voix s'est affermie, ses grands bras zigzaguent, ses pupilles lancent du feu. Le vin d'Espagne excite ce pauvre corps scrofuleux.

— Voyons, mon enfant, on ne meurt pas à ton âge. Je te soignerai, tu vivras.

— Non! Non! Trop tard!

Il serre sa poitrine avec ses bras d'une longueur telle qu'ils l'encerclent complètement, les doigts se rejoignant derrière ses reins. Sa

tête s'abandonne alternativement à droite et à gauche sur son mince cou osseux; je compterais les vertèbres. Je voudrais être optimiste, mais je comprends que ce frêle organisme est usé. Rien ne pourra le ressusciter. Seul, un excitant prolongerait la vie de ce moribond. Depuis que je connais Garadec je m'étonne, d'ailleurs, qu'il vive. C'était un petit héros à Pâme ardente. Il résistait par volonté. Voici qu'il ne veut plus vivre. Je l'oblige à prendre encore quelques gorgées de Xérès. Cette liqueur le réchauffe.

— Il y a deux jours que je n'ai pas mangé, m'avoue-t-il.

— Malheureux enfant ! Voilà ta maladie !

Le misérable me considère avec des yeux extatiques et reprend d'une voix chantante :

— Ah! j'aurais pourtant voulu exister aussi longtemps que vous seriez resté au Grézic. Je vous aurais demandé la grâce de me loger dans un coin. Comme j'aurais été heureux chez vous... chez vous, mon maître !

— Il en sera ainsi à l'avenir, César.

Un sanglot secoue l'infirme, et il murmure :

— Vrai! Vrai ! Oh! quel dommage !

— Pourquoi dis-tu quel dommage, mon enfant? Tu ne me quitteras plus, si tu le veux. Et je t'emmènerai à Paris, je te ferai soigner.

— Oh ! mon cher maître ! Comme je regrette, mon Dieu !

Les spasmes de la douleur étranglaient le moribond. Je me levai. Je voulus courir chez le médecin. Il me devina. Ses yeux, qui semblaient deux pâles lumières de cierge dans l'ombre, exprimèrent de l'horreur. Ses pieds et ses mains s'entortillèrent. Enfin, il put dire :

— Restez, mon maître, vous voulez donc que je sois seul... tout seul, quand le moment va venir. Il vient. Pardonnez-moi la peine que je vous cause.

Le front de César avait basculé sur son épaule. Je baissai d'un cran la chaise longue, afin de rendre plus douce son inclinaison. Je remis la tête à sa place naturelle, et je déliai ces pauvres membres que l'horreur du trépas avait enlacés. Pourquoi aurais-je été chercher le docteur? Il n'aurait pas empêché l'impossible. J'étais seul avec Caradec. Le quitter, même une minute, c'était risquer de le retrouver mort.

Je mis un peu de cognac sur du sucre, et je l'obligeai à sucer ce cordial. Ses paupières verdâtres se soulevèrent. Il me considérait avec adoration. Jamais un être ne s'était élancé plus hors de lui-même vers un autre être. J'avais la scn-

sation d'une âme tiède autour de mon visage. Déjà mon pauvre César s'était évadé de sou corps difforme, maïs il s'attachait encore à ma personne.

Son teint tourna à l'ivoire, puis il se mit a divaguer. Il agita ses mains d'un air joyeux ou semblant marquer la mesure d'une danse. U se calma et ouvrit les yeux. Il regardait fixement, à travers les carreaux, le soleil qui agonisait sur la mer. Un sourire désabusé plissa sa grande bouche.

— Mon cher enfant, m'entends-tu? lui dis-je, presque en pleurant.

Il eut comme un réveil. Avec une force inattendue et effrayante en ce moment, il se redressa et gémit :

— Mon maître! Mon maître! dites-moi que vous ne m'en voulez pas de mourir chez vous.

— Ah! mon pauvre ami, veux-tu te taire. Non! Non! tu ne meurs pas.

Il ne m'écoutait déjà plus. Son visage chevalin avait pris tout à coup l'apparence d'un masque de vieillard. Une infinité de rides ,s'entre-croisaient. Toute la volonté qui conservait à cette figure une apparence puérile se dissolvait.

Il soupira avec lenteur, écarta ses longs bras,

rama dans l'air, me trouva enfin, me pinça avec ses ongles et chuchota :

— Ah ! Gomme je voudrais que la jeune fille... vous savez bien... celle qui est aussi belle que je suis laid, vous aimât t

Dans un sanglot, je pus répondre :

— Elle m'aime, César, mon triste enfant. L'infirme était mort, et, dans ma chambre

empourprée par les dernières lueurs du soleil d'automne, un solennel silence plana.

La mer, au loin, se lamentait en cadence.

Voici déjà un mois que nous sommes mariés. Le bonheur passe avec une rapidité foudroyante. Il me semble que c'est hier que nous avons traversé la lande qui conduit à l'humble mairie du Grézic et à la petite église romane entourée par ses grands frênes. Mesdemoiselles de Gador avaient voulu respecter un usage séculaire. Des binious et des bombardes nous donnèrent une aubade, et, galons de velours au vent, prirent la tête du cortège. C'était rustique et charmant. Toutes les jolies patriciennes avaient été invitées au lunch. Une centaine de jeunes filles sveltes, portant la coitîe en diadème et le châle échaucré

sur la nuque, formaient un cortège de beauté. Et, toujours suivant la tradition, avant de rentrer au castel de Kerra, une immense ronde s'organisa, et toute la jeunesse de l'île voulut danser une « ridée » et chanter en l'honneur des nouveaux mariés. Yvonne, ma chère femme et moi, debout sur la terrasse, nous regardions bondir autour de nous ces gracieuses Iliennes aux vêtements versicolores et ces marins aux habits de la couleur des profondes eaux. Une dernière fois, les binious jetèrent une explosion de sons vers nous, puis le silence se fit et, dans la froide et claire journée de février, les patriciennes s'égaillèrent dans la campagne parmi les chaumines laiteuses.

A Marthe Viville, qui venait nous complimenter, je chuchotai quelques mots à l'oreille, et l'institutrice rougit et jeta vers la mer des regards étincelants. Oui! Oui! petite Marthe, votre capitaine reviendra. La mélancolie de mesdemoiselles de Rosli nous attendrit. Ces trois grandes jeunes filles, déjà fanées, songeaient sans doute qu'il n'y avait plus pour elles aucun espoir. C'était la pauvreté définitive et le célibat, et la vieillesse chagrine.

... Une charmante surprise nous attendait, Le peintre Algéri, sa spirituelle femme et la

petite Simone aux yeux en escarboucles vinrent nous complimenter. J'avais gardé le meilleur souvenir de ces hôtes du restaurant Nicolas. Avec une certaine émotion, madame Algéri me déclara qu'elle était étrangement déconcertée par les propos qu'elle m'avait tenus.

— Je vous disais qu'il était impossible à un étranger d'entrer dans l'intimité des familles du Grézic, et voici que vous me donnez le plus charmant des démentis. J'en suis ravie.

Simone se campe sur ses petites jambes nues, en face de nous, et déclare gravement :

— Vous avez joliment bien choisi votre femme, monsieur Merval. Elle est aussi belle que maman.

... Voici un mois que je passe aux genoux de Thétis. L'après-midi, chaudement vêtus, lorsque le pâle soleil hivernal luit sur le golfe inanimé, car les pêcheurs ne sortent plus guère, nous allons nous asseoir dans la hêtraie, en avant du castel. Je m'étends sur la bruyère, aux pieds de ma femme, je remonte vers elle des yeux insatiables. Il me semble ainsi être arrivé à lire les plus secrètes pensées de Marie. Aussi, depuis quelques jours, suis-je un peu mélancolique. L'expression de Thétis me surprend parfois, lorsqu'elle considère l'océan. Un rêve Drofondl

noie ses prunelles d'or. La nostalgie de je ne sais quoi d'infini, qui se trouverait par-delà la ligne azurée de l'horizon, assombrit son visage.

Un après-midi que je l'avais quittée et que j'étais revenu sur la pointe des pieds, afin de la surprendre et de lui sauter au cou, je m'étais arrêté, inquiet, devant son expression résignée en face du golfe.

D'abord, il me sembla que je recevais un coup de poignard au cœur. Et je me répétais, plein de douleur :

— Ma femme ne m'aime pas. Je l'ai désillusionnée. Je n'étais pas le mari qu'elle désirait.

Et l'image hardie de Jos Bréhec m'apparut. Oui, ce cousin l'avait peut-être dédaignée lorsqu'elle était pauvre, mais c'était lui qu'elle eût souhaité épouser.

Toute cette journée, je me torturai avec cette pensée, mais Thétis, aussitôt que nous fûmes rentrés dans le castel, redevint ma chère femme aimante et enjouée.

Alors, je réfléchis. C'était donc la vue de l'Atlantique qui attristait Marie ? L'atavisme est une grande puissance. Quand elle contemplait le golfe, toute son hérédité remontait et lui donnait un amour si profond des choses de la mer, que, peut-être, à cette minute, elle regrettait ma

situation au Muséum. Elle m'eût voulu officier de marine, comme son père, comme ses ancêtres. La navigation sur l'immense océan lui paraissait une vraie splendeur pour un homme de courage.

Ah ! sans doute, mes gélatines séchées sur des plaques de verre manquaient de prestige, en comparaison d'un beau navire fleuri de pavillons et rapportant toutes les senteurs de l'Orient dans ses voiles.

Des mois s'écoulèrent, harmonieux et tendres. Je fus obligé de me rendre à Paris, afin de communiquer à l'Académie le résultat de mes travaux sur la vie primitive des mers. Ce fut un triomphe. J'échappai aux ovations de mes collègues, car j'avais hâte de rentrer à Kerra.

... C'était un soir de mai, tiède et rose. Les pommiers fleuris neigeaient dans notre verger. Je n'avais pas prévenu Marie, parce que je voulais lui faire la surprise de mon prompt retour. Dès le seuil du vestibule, le silence me frappe. Il me semble que j'entends pleurer. Je bondis, je pousse violemment la porte, et je trouve ma femme et Yvonne en larmes. Marie me sourit à travers ses pleurs et se laisse tomber dans mes bras. Au comble de l'angoisse, je leur demande la cause de leur chagrin.

Ma belle-sœur prend une large enveloppe au cachet du bureau maritime de Vannes et me prie delà lire.

J'y vois la déplorable annonce du naufrage de la Marie-Louise, le navire commandé en second par Jos Bréhec. Je n'ose pas achever la lecture. La feuille officielle tremble dans mes doigts. Je me tourne vers Yvonne et, du regard, je l'interroge. Elle baisse seulement ses paupières gonflées par les larmes. J'ai compris ce signe : disparu corps et biens.

Je serre doucement contre ma poitrine Thétis, qui perd ainsi son dernier parent. Le père du jeune capitaine avait épousé mademoiselle Eléonore de Gador, la tante de ma femme. Maintenant, toute sa famille se réduit à sa sœur et à moi.

... Par une sorte d'instinct, nous nous sentons attirés du fond de la pièce vers le balcon qui domine le golfe. J'oblige Marie à s'asseoir près de moi. Elle appuie sa tète sur mon épaule. J'ai passé un bras autour de sa taille et nous ne bougeons pas, nous songeons, les yeux attirés par la mer d'un bleu joyeux. Des barques alertes passent sous leurs voilures pourpres. Là-bas, cependant, sous cette eau infinie, le dernier homme de la famille des Gador a trouvé sa tombe immense. Au cimetière, il faudra, une

fois de plus, inscrire sur un cartouche : Perdu en mer !

Avec une intensité douloureuse, Jos m'apparaît à ce moment. Il marche en roulant un peu d'une jambe sur l'autre. Une casquette à ancre d'or et longue visière projette son ombre sur son masque énergique. Je revois le geste familier de sa main taquinant sa barbiche rousse. Je me le rappelle aussi, ce dimanche où il m'avait invité au « bitte ». Un rayon de soleil dorait ses scurcils frisés. C'était le lendemain de son sauvetage du Mahé de la Bourdonna y. 11 avait la conscience tranquille d'un jeune héros. Un peu puéril, comme les marins à terre, il se complaisait dans la coquetterie de son linge immaculé et de ses bottines vernies. Une admirable force de vie émanait de ce garçon qu'on sentait bâti pour durer un siècle. Hélas! la fortune ne sourit pas toujours aux audacieux. Sincèrement affligé, je respectais le deuil de ma femme et d'Yvonne.

Le lendemain, tandis que nous déjeunions silencieusement, Yvonne, qu'une pensée fixe dévorait, murmura :

— Il n'avait que vingt-sept ans !

Les larmes reparurent aux yeux de Thétis.

— Vous souvenez-vous de sa lettre que je

vous avais lue, Georges? Quelle vaillance et quelle bonne humeur ! Ce pauvre ami n'avait pas môme l'orgueil de ses actions d'éclat. Il se réjouissait seulement d'avoir sauvé ses frères en navigation.

Encore une fois, invinciblement, aussitôt le déjeuner terminé, nous nous levâmes et, jusqu'au soir, nous cherchâmes je ne sais quoi à l'horizon, parmi les vagues qui s'empanachaient d'écume.

ïhétis semblait endolorie. Elle cherchait ma protection et, serrée contre moi, elle me dit, de sa voix douce et chantante :

— Te souviens-tu, Georges, de la réflexion étonnante de Jos? « Quand je suis en mer, avait-il prononcé, je me demande ce que les terriens peuvent bien faire sur leur continent. »

Je trouvais de l'admiration dans l'accent de Thétis, et je ne répondis pas.

Le mois d'octobre revint. Le jour anniversaire de nos fiançailles fut admirablement pur et lumineux. Vers le soir, Marie va s'asseoir au pied du grand hêtre. Je reste debout, appuyé contre l'écorce argentée. Sous nos pieds, les eaux crépusculaires semblent la fusion de tous les métaux. Au bord de la falaise, des vagues de soufre viennent s'éclabousser. Au loin, les maisonnettes aux toitures de tuiles, bâties sur des

îlots dorés, brillent comme des champs de fleurs, au niveau dû golfe.

Je me laisse tomber sur les genoux, afin de mettre mon visage à la hauteur de celui de Thétis et, avec un sourire mélancolique, je lui dis :

— Ma petite femme voudrait-elle être complètement sincère avec moi ?

Avec vivacité, elle me saisit les mains et, très effrayée, elle se récrie :

— Croirais-tu donc que je ne l'ai pas toujours été ?

Je l'embrasse, afin de l'apaiser, et je lui murmure à l'oreille :

— Vraiment, tu n'as jamais aimé... un peu... Jos?

Elle me repousse brusquement, et l'expression dure, elle répartit :

— Quelle est cette question? Non! non!

Jamais Jos ne fut pour moi qu'un frère, depuis le jour où je te vis.

— Mais... avant... autrefois?

Elle me répond avec douceur :

— Quand je n'étais qu'une petite fille, j'admirais certainement mon cousin. Ah ! sans doute, jusqu'à ton arrivée au Grézic, je ne pouvais pas imaginer moi-même que je pusse un jour

rompre avec toute la tradition de ma famille.

La nuit venait, tendre et songeuse. Des moulins à vent cessaient de tourner dans l'air reposé. Thétis m'attira, me serra contre elle. Nos tempes se touchaient et nos artères battaient à la môme mesure.

Mon aimée reprend, bien bas :

— Je n'ai jamais eu que l'amitié la plus fervente pour Jos et cependant, quand j'y songe, je comprends maintenant qu'il y eut une lutte en moi... pour t'aimer, toi. Quand je vous voyais ensemble, Jos et toi, je ne comparais pas les deux hommes, mais les deux situations. Toutes mes moqueries pour monsieur le docteur-professeur me semblaient alors du meilleur goût. J'avais le mépris du soldat pour le pékin.

Quand tu restas de longues semaines sans nous rendre visite, la présence journalière de Jos me renforçait dans ces idées... et, je puis bien te l'avouer maintenant, mon cousin héroïque, dernier représentant de notre famille de marins, exerçait sur moi comme un charme. Il restait le chaînon qui me reliait à mes ancêtres aventureux. Rien qu'en le regardant, il me semblait que j'avais été fiancée par ma naissance à la mer. Je regrettais sincèrement que tu fusses un savant.

... La mer descendait, et les rochers goemoneux avaient pris la splendeur des bronzes flammés. Plus loin, des bandes d'eau reproduisaient les irisations de l'acier trempé.

— Et maintenant... maintenant, chère Thétis? chuchotai-je dans ses cheveux blonds.

— ... Maintenant le maléfice est rompu.

Ses yeux se mouillèrent en prononçant ces mots. Moi, je traduisis par : Jos n'est plus. Aucun marin de notre famille ne vit plus. C'est fini du passé.

J'avais bien deviné, car elle eut un élan fougueux vers moi et, me serrant le cou à le briser, elle reprit :

— Oh! maintenant! ne plus regarder en arrière, dans la tristesse, mais tout espérer de toi, de l'avenir.

Nous rentrons dans le castel. Pendant ce diner, Yvonne, Thétis et moi nous fûmes encore hynoptisés par le grand appel de la mer. Nous écoutions son rythme solennel, qui semble le pouls de l'univers, et nous fixions les phares qui projetaient leurs regards jusqu'aux étoiles.

Page 1