‹ Les Patriotes de 1837-1838Chapitre 35 sur 49 · DECOIGNE · texte numérisé non relu

DECOIGNE

Decoigne qui fut exécuté le même jour que les auti-es infortunés dont nous venons de pai-ler, avait subi son procès vers la fin de décembre avec Levesque, Morin et plusieurs autres, mais ses compagnons ayant tous échappé à la mort, on retarda de quelques jours l'exécution de sa sentence.

Decoigne était notaire à Napierville, père de famille et n'avait que vingt-neuf ans. Il fut condamné pour avoir figuré parmi les chefs des patriotes au camp do Napierville. La preuve contre lui fut faible; elle constata qu'il avait été forcé de prendre part au soulèvement, qu'on l'avait en quelque sorte arraché à sa famille. Lorsqu'il vit que les sentences portées contre ses compagnons étaient toutes commuées, il espéra quo n'étant pas plus coupable qu'eux, il échapperait, lui aussi, à l'échafaud. Aussi, son désappointement fut cruel, lorsque, le 12 janvier, on brisa soudain ses espérances en l'avertissant de se préparer à moui'ir le 18.

La résignation finit par remplacer dans son âme l'abattement, et il moui-ut comme les autres, fortifié pai" les sacrements et l'espérance d'un monde mcilieui".

NAEBONNE, mCOLAS, DAUNAIS, HINDELANG, DE LOEIMIEE

PIERRE-RÉMI NARBONNB

Pierre-Eémi Navbonne avait trente-trois ans. C'était un homme de moyenne taille ; il avait le teint animé, les yeux vifs, la figure intelligente, une épaisse chevelure bouclée. Affable, sympathique, remuant, d'un patriotisme ardent, il était très populaire. Peintre et huissier, il cumulait deux professions peu lucratives à cette époque.

Il était né à Saint-Eémi, mais il demeurait en 1837 à Saint-Edouard, paroisse paisible que les bureaucrates avaient toujoui-s considérée comme un de lem-s châteaux forts. Il contribua beaucoup à changer les sentiments de cette paroisse et à la rendre libérale.

Après la défaite des patriotes à Saint-Charles, sachant que depuis longtemps les bui-eaucrates avaient l'œil sur lui, il partit poui- les Etats-Unis, s'enrôla dans la troupe organisée par Gagnon poui- venger la défaite de Saint-Charles, et prit part à la malheureuse aiîaire de Moore's Corner où il se distingua.

Cette défaite ne le découragea pas; apprenant que les patriotes du comté des Deux-Montagnes se préparaient à frapper un grand coup, il résolut d'aller leur offi-ir ses services et partit pour Saint-Eustache. Fait prisonnier par des volontaires près de Sherrington, il]

fut conduit à Saint-Jean. La petite troupe qui l'escortait ayant pris le chemin de Saint-Edouard, on passa devant la maison de Xarbonne. Le prisonnier demanda qu'on lui permît de s'an-ôter, un instant, pour embrasser ses enfants et voir sa femme que l'inquiétude et les mauvais traitements, dont elle avait été victime pendant l'absence de son mari, avaient rendue très malade.

On lui refusa cette faveur.

Quelques jours api'ès, Narbonne apprenait, dans la prison de Montréal, que la nouvelle de son airestation avait achevé de tuer sa pauvi-e femme ; elle lui laissait trois enfants en bas âge, dénués de tout. On peut se faire une idée des sentiments de douleui* et d'exaspération qu'il éprouva, des projets de vengeance qui envahirent son âme. Personne ne trouva plus que lui le temps long en prison, ne manifesta plus d'impatience. La pensée de l'état misérable de ses pauvres petits enfants le tourmentait sans cesse.

L'amnistie de Lord Durham l'ayant rendu à la liberté, dans le mois de juillet, il se hâta de retourner à sa maison. Il y rentra le cœui' gros, car sa femme n'y était plus.

Les chefs pati'iotes le sachant capable de tout poui* se venger de ce qu'il avait souffert, eui'ent soin de s'adresser à lui, lors du soulèvement de 1838, Le 6 novembre, il était à côté de Nelson et d'Hindelang à Napierville, et il recevait le grade de colonel. Il prouva, à Odelltown, qu'on avait eu raison de compter sur sa bravoure. Il essaya de traverser les lignes après la défaite, mais il fut arrêté, conduit à Napierville où il eut beaucoup à soufîrii- du froid, et traîné à la prison de Montréal au milieu des insultes, des crachats et des cris de mort d'une foule stupide.

Le 26 janvier, il subit son procès avec Daunais, Nicholas, Pierre Lavoie, Antoine Coupai dit Lareine, Théodore Béchai'd, François Camyré, François Bigo-

nesse dit Beaucaire et Joseph Marceau dit Petit Jacques.

Ils furent tous condamnés à être pendus, mais trois le furent seulement: Narbonne, Nicholas et Daunais.

Nous ne pourrions pas couiparer Narbonne comme Duquet à un agneau qu'on mène à la boucherie; il manifesta jusqu'au dernier moment ses sentiments de haine conti*e les bureaucrates et le gouvernement. Il resta implacable, inexorable, et il n'y a pas de doute que s'il avait reçu sa grâce, il aurait, le lendemain, repris les armes.

Le spectacle de son exécution fut presqu'aussi émouvant et pénible que celui du supplice du pauvi-e Duquet. Il était manchot, ayant eu presque tout un bras coupé, lorsqu'il était enfant. Le bourreau ne réussit pas à l'attacher assez solidement. Lorsque la ti-appe tomba, Narbonne réussit à saisir la coi-de et resta suspendu par le bras. Deux fois on lui fit lâcher prise, deux fois, il resaisit la corde.

Quel triste spectacle !

La mort vint enfin terminer les souffrances de l'infortuné Narbonne.

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