LA BATAILLE DE SAINT-CHAELES
Pendant que les patriotes de Saint-Denis battaient les troupes du colonel Gore, ceux de Saint-Charles se préparaient à repousser le colonel Wetherall, qui s'avançait de Chambly avec six compagnies d'infanterie, deux pièces d'artillerie et un détachement de cavalerie.
Saint-Charles, joli village situé sui* la rive sud du Eichelieu, à six milles de Saint-Denis, était, en 1837, le principal foyer de l'insui-rection. C'est là que l'asemblée des six comtés avait eu lieu, et depuis cette grande démonstration, l'effervescence ne s'y était pas ralentie. Dans les jjremiers jours de novembre, M. Debartzch, le seigneur de l'endi-oit, était obligé de quitter sa maison avec sa famille et de se réfugier à Montréal. Les patriotes lui reprochaient d'avoir abandonné et même trahi la cause populaire. Ils s'étaient réunis, un soir, au nombre de deux cents, autom* de sa maison et l'avaient sommé de s'éloigner. Lorsque le mandement de Mgr Lartigue fut lu, la plupart des hommes sortiront de l'église en maugréant. Le curé de la paroisse luimême, M. l'abbé Blanchet, qui devint évêque de Kesqualy, était patriote et ne cachait pas ses sentiments.
Après l'émission des mandats d'aiTestation du 16 novembre, les chefs patriotes se dispersèrent ; Papineau, O'Callaghan, Perrault et plusieurs autres allèrent à Saint-Denis; T.-S. Brown, Eodolphe Desrivièies et Gauvin se rendirent à Saint-Charles pour y établir un camp ; ils y trouvèrent la population bien décidée à défendre ses chefs et à empêcher, par la force des armes, qu'ils fussent arrêtés.
Brown fut nommé général, et on se mit aussitôt à l'œuvi'e.
Gauvin alla, à la tête d'une escouade de dix-sept hommes, prendre possession de la maison de M. Debartzch, une grosse maison en pierre située au sud du chemin et à quelques pas de la rivière. C'était l'endi^oit choisi pour le camp, le lieu de bataille où les patriotes devaient se battre contre les troupes. La maison fut percée de mem-trières et entourée d'un rempart d'arbres renversés, qui s'étendait depuis une colline en arrière jusqu'à la rivière.
C'était absurbe.
De la colline, l'artillerie pouvait balayer le camp, et les patriotes n'avaient pas d'issue pour fuir en cas de défaite.
Le 25, vers deux heures de l'après-midi, les troupes anglaises fui-ent signalées ; composées de trois ou quatre cents hommes bien équipés et armés, elles offraient un spectacle imposant. Le temps était froid, sec, les chemins durs ; elles s'avançaient rapidement, mettant le feu aux maisons et aux granges, à celles surtout d'où on tirait sui* elles. Les piquets que Brown avait placés de distance en distance leui- envoyèrent plusieurs balles qui leur tuèrent un homme et en blessèrent un autre ; mais, à l'exception d'une dizaine de patriotes qui continuèrent à tii'er en retraitant, les autres s'enfuirent raj^idement vers le camp.
Les champs étaient couverts de femmes et d'enfants affolés, fuyant devant les troupes ; une femme n'ayant pas eu le temps de se sauver, fut trouvée morte après la bataille, au milieu des ruines fumantes de sa demeure. Brown, voyant parmi les fuyards un certain nombre de ceux qui avaient poiu- armes des piques et des bâtons, • ordonna à Desrivières d'aller les placer à l'entrée du bois. Il donnait en même temps à Gauvin l'ordre de conduire à Saint-Hyacinthe quelques prisonniers. Luimême, remettant le commandement à Marchessault, partait en disant qu'il allait au village chercher les
patriotes qui y étaient disséminés. On prétend qu'une fois parti, il ne s'arrêta que lorsqu'il fut rendu à Saint- Denis; mais il paraît certain qu'ayant pai-couru le village, il reprit le chemin du camp, poussant devant lui quelques hommes mal armés. C'est alors qu'il rencontra un habitant qui le cherchait pour lui dii*e, de la part du colonel Wethorall, que si les patriotes laissaient tranquillement les troupes continuer leur route vers Saint-Denis, il ne leur serait fait aucun mal. Brown, ne sachant pas ce qui se passait, s'imagina que le général anglais devait se trouver dans un grand embaiTas pouilui faire une pareille proposition ; il lui écrivit qu'il laisserait les troupes passer si elles déposaient les armes. Il confia son message à un nommé Durocher, et continua à galoper vers le camp.
Il raconte que, s'étant arrêté un instant près de l'église pour voir quel usage il pourrait faire d'un ravin qui se trouvait là, trois décharges d'artillerie le forcèrent à s'écarter du chemin. Il vit que la bataille était commencée, essaya de rallier les gens qui commenyaient à fuir, et, s'apercevant que tout était fini, il prit le chemin de Saint-Denis.
En effet, il avait à peine quitté le camp que le colonel "Wetherall, qui n'avait pas reçu de réponse à son message, an'ivait, toui-nait les retranchements, et prenant possession de la colline qui les dominait, y plaçait son ai'tillerié.
On dit que Wheterall prit son temps avant d'attaquer les retranchements, dans l'espoii* que le déploiement de ses forces ferait réfléchir les insui'gés et les déciderait à mettre bas les armes.
Mais les hommes renfermés dans le camp étaient l'élite des patriotes, des braves bien décidés à se battre. Ils étaient environ deux cents dont une centaine armés de fusils, de vieux fusils à pierre tout délabrés ; les autres étaient munis de faulx, de bâtons et de piques.
Deux vieux canons rouilles avaient été transportés dans les retranchements, mais ils ne fui-ent d'aucun service : l'un ne rendit pas sa charge, et l'autre ne partit qu'une fois.
Que pouvait faire cette poignée d'hommes mal armés, sans chef, contre des forces si imposantes ? Cependant, ces hommes, comme ceux de Saint-Denis avaient résolu de se battre, rien ne pouvait les en empêcher. La nouvelle de la victoire de Saint-Denis avait achevé de leur monter la tête, de les enthousiasmer ; ils voulaient en faire autant.
Le colonel Wethei*all donna le signal de l'attaque; la lutte commença. Les premières décharges des patriotes jetèrent le désordre parmi les troupes, qui ne s'attendaient pas à un feu aussi vif et aussi nourri. Des témoins oculaires prétendent qu'une trentaine de soldats furent tués ou blessés en quelques instants. Tant que les retranchements tinrent bon, la victoire sembla indécise ; mais ils s'écroulèrent sous les coups répétés de l'artillei'ie, et le colonel Wetherall donna l'ordi-e de charger à la baïonnette. Ce fut alors une véritable boucherie. Quelques uns des patriotes parvim*ent à s'échapper ; la plupai't soutinrent la charge avec héroïsme ; n'ayant plus de munitions, ils se battaient à coups de crosse de fusil. Parmi ceux-là, on remarquait M. Amiot, député de Yerchères, Augustin Papineau, de Saint-Hyacinthe, Araable et J.-Bte Hébert, qui fui*ent tués tous deux en se battant comme des lions. Siméon Marchessault put échapper en lançant son cheval pardessus les retranchements, et reçut une balle qui alla se loger dans la poche de son habit.
Antoine Maynard conserva la vie en faisant le mort ; les soldats le trouvèrent étendu sur la ten-e près des remparts ; voulant s'assurer s'il était bien mort, il lui tirèrent un coup de fusil dans le poignet et le lardèrent avec ieui-8 baïonnettes à divers endj-oits du corps.
Maynard était fortement trempé, il ne bougea pas, et, aussitôt les soldats partis, il se traîna jusqu'à la rivière et traverea à Saint-Marc.
On a beaucoup exagéré le nombre des patriotes tués à Saint-Charles ; on l'a porté jusqu'à cent et cent cinquante, mais des témoins oculaires le fixent à trente ou trente-deux, et ils disent à l'appui de leur opinion que les gens de Saint-Charles ayant obtenu le di-oit de réclamer les corps des patriotes tués et de les enterrer, on n'en trouva que vingt-quatre sur le champ de bataille, et trois autres plus tard sous les décombres d'une maison. On prétend, il est vrai, qu'il y en eut beaucoup de jetés à la rivière ; mais, tout considéré, il paraît certain qu'on ne peut porter à au-delà de quarante le nombre des morts. Ajoutons à cela une trentaine de blessés et autant de prisonniers.
Du côté des troupes, les rapports officiels constatent trois tués, dix blessés sérieusement et huit blessés légèrement. Cependant, des témoins oculaires s'accordent à affii'mer emphatiquement que les premières décharges seules des patriotes abattirent une quarantaine de soldats. Ce qui prouve qu'il y a eu exagération des deux côtés.
Après avoii" brûlé le camo et tout ce qu'il contenait, ainsi que quatre ou cinq maisons voisines, les troupes entrèrent avec leurs chevaux dans l'église de Saint- Charles où elles passèrent la nuit. Le lieu saint fut livré à toutes sortes de profanations qu'il est inutile de décrire.
Après Saint-Denis, Saint-Charles ! Après l'exaltation de la victoire, la désolation de la défaite! En deux jom-s, quel changement ! Au loin, on apprenait en même temps le glorieux début et la triste fin de l'insurrection sui* les bords du Richelieu.
Comme les événements, la plupart du temps, tiennent à peu de chose, au hasard, à un simple accident 1 Si les
courriers envoyés par sir John Colbome de Montréal au colonel Wetherall pour lui dire de reti-aiter immédiatement sui- Montréal, n'avaient pas été arrêtés par des patriotes, à quelques milles du village de Saint- Charles, la bataille du 25 novembre n'aui-ait pas eu lieu ; les paroisses du Sud, électrisées par la victoire de Saint-Denis, se seraient levées, les armes qu'on attendait des Etats-Unis seraient peut-être arrivées, et qui sait ce qui serait advenu? L'AngleteiTe ne pouvant envoyer de nouvelles troupes avant le printemps, les pati'iotes aui'aient été maîtres jusqu'alors de la situation. Et qui dit que, dans l'intervalle, ils n'aui*aient pas obtenu de l'aide des Etats-Unis ?
Il n'y a pas de doute que c'était là l'espoir des chefs pati'iotes, et il faut en tenii* compte poui* s'expliquer ce qui s'est pasbé.
BATAILLE DE MOOEE'S COEîOiE
Après le désaatre de Saint-Charles, Côte, Eodier, Duvernay, Bouchette, le Dr Beaudi-ault, le Dr Kimber et plusieurs auti-es, se dirigeant vers Swanton, rencontrèrent, sur la baie de Missisquoi, Papineau et O'Callaghan. On délibéra sur la situation et on fut d'opinion qu'il fallait lutter tant que le Nord ne serait pas soumis, et organiser sur le sol américain, une expédition.
Un homme se chargea de retoui'ner au Canada pour em'ôler des patriotes, pendant que ceux de Swanton et des environs feraient des préparatifs. Cet homme était un riche cultivatem* de Saint-Valentin ; on l'appelait *' Gagnon l'habitant." Son pati"iotisme, son intelligence et son courage étaient connus de tout le monde. Son offre fut acceptée ; il parcom-ut les villages canadiens situés près de la fi-ontière, et ranima tellement le courage et les espérances de ses compatriotes, qu'il se trouvait, au bout de quelques jom-s, à la tête d'une cinquantaine de braves.
Il part à la tête de cette vaillante cohorte, traverse à la Pointe-àrla-Mule à la faveur de la nuit, et se dirige vers la frontière. Trois corps de gardes lui barrent le chemin ; il leur échappe par la ruse et l'audace. A un certain endi'oit, une sentinelle le couche en joue ; il lui enlève son fusil, le brise et lui en jette les morceaux à la figure. La troupe an-ive à Swanton, où elle est accueillie avec enthousiasme par les Canadiens réfugiés et par les Américains, qui faisaient en cet endroit tout ce qu'ils pouvaient pour aider l'insuiTection. Jusqu'aux dames américaines qui, s'étant mises de la partie, avaient fait des souscriptions, organisé des démonstrations en faveur des insurgés, distribué même des dra-
peaux qu'elles avaient fabriqués et brodés de leurs propres mains. Il n'en fallait pas plus pour porter jusqu'à son comble l'enthousiasme chez des hommes déjà si bien disposés.
L'armée d'invasion se compta ; elle se composait de YO à 80 hommes. Papineau avait dit à ces patriotes qu'ils ti'ouveraient à Saint-Césaire un camp considérable, sous le commandement de Nelson, le vainqueur de Saint-Denis.
Malhiot, un brave et hardi jeune homme, joli et grand garçon, qui venait de Saint-PieiTe-les-Becquets, fut nommé général ; Gagnon agissait comme son aidede-camp, et les auti-es officiers étaient: Bouchette, Duvernay, Eodier et Beaudreault.
Bouchette avait le commandement de l'avant-garde, qui se composait de 10 hommes. Les patriotes avaient deux canons. Le 6, ils franchh-ent la frontière sans être molestés et prirent le chemin du Canada. A trois quarts de mille environ de la fi'ontière, à Moore's Corner, près de l'endroit où les chemins de Swanton et de Saint- Armand se croisent, ils aperçui-ent, rangés en ordi'e de bataille, sur une éminence, quatre cents volontaires qui les attendaient.
• La lutte était impossible, mais les patriotes ne voulurent pas reculer sans avoir combattu. Les volontaires avaient l'avantage du nombre, de l'armement et surtout de la position; ils tii-aient à bout portant sui* les patriotes, qui étaient obligés de s'approcher et do s'exposer poui- les atteindi*e. Les insurgés se battirent avec coui-age pendant quelque temps, mais ils s'aperçurent bientôt que la lutte était ridicule, et, pour ne pas être cernés, ils reprirent le chemin des Etats-Unis.
Julien Gagnon, au premier rang tout le temps, reçut deux blessures ; il put fuir en s'appuyant sur les bras de deux amis. Un jeune Patenaude, cousin de M. Bourassa, député de Saint-Jean, fut tué; un nommé
Constant Cartier fut blessé. M. Bouchette, qui avait reçu une balle à travers le pied, fut fait prisonnier dans la maison de M. Moore, où on l'avait ti-ansporté. Les patriotes réfugiés aux Etats-Unis furent sensibles à cet échec, qui permettait aux autorités militaires de concentrer toutes leui-s forces dans le Nord. En effet, quelques jours après, avaient lieu la bataille de Saint- Eustache et le sac de Saint-Benoît.
SAINT-EUSTACHE— CHENIEL
Les deux principaux foyers de l'insuiTection dans le Nord en 1837 fiu-ent Saint-Benoit et Saint-Eustache. Les habitants de ces deux paroisses avaient pour les stimuler l'exemple d'hommes dont la position, le jugement et le patriotisme leur inspiraient la plus grande confiance. C'étaient, à Saint-Benoit, les Girouard, les Dumouchel, les deux Masson, et le curé de la paroisse, M. Cbartier dont les paroles enthousiastes remuaient pi-ofondément les esprits.
A Saint-Eustache, c'était Chénier.
n y en avait d'autres, mais Chénier était l'âme du mouvement et son influence se faisait sentii* dans toutes les parties du comté des Deux-Montagnes. N'oublions pas les Scott, les Féré, les Barcelo. Nulle part les assemblées publiques n'avaient été plus enthousiastes. Pendant que les Papineau, les Perrault, les G-auvin, les Brown et les Desrivières se dirigeaient vers la rivière Chambly pour échapper aux poui'suites, de Lorimier, Ferréol Peltier, Papineau de Saint-Martin, et plusieurs autres se rendaient dans le comté des Deux- Montagnes. Ils étaient accueillis à bras ouverts à Saint- Eustache, par le Dr Chénier, et le récit enflammé
qu'ils faisaient de ce qui se passait à Montréal portait au comble l'exaspération des esprits.
Grirod arriva ; il se disait envoyé par Papineau pour organiser le Nord et le mettre en état de défendre, comme le Sud, ses droits, sa liberté, ses chefs. Alors se formèrent les camps de Saint-Eustache et de Saint- Benoît, dans le but de tenir tête aux volontaires de Saint-Andi'é, de Gore et de Chatham, et d'empêcher l'arrestation des chefs patriotes.
Le 6 novembre, on afficha dans le comté des Deux- Montagnes une proclamation de lord Gosfoi-d, offrant $2,000 de récompense poui* l'arrestation du Dr Chénier. Mais, au lieu de se laisser tenter par les récompenses offertes à la trahison, les patriotes du comté des Deux- Montagnes accourui'ent de toutes parts autour du Dr Chénier pour s'opposer à son aiTCstation. Pendant plusieui's joui's, il y eut de mille à quinze cents hommes dans le camp de Saint-Eustache.
Girod fat nommé commandant en chef, malgré l'opposition de quelques patriotes, qui voulaient que ce fût Chénier. Mais l'expérience militaire que prétendait avoii' Girod, et les conseils de Chénier lui-même, déterminèrent ce choix malheui-eux.
Chénier prit le titre de colonel.
Il se multiplia et déploya la plus grande activité pendant les jours qui précédèrent la bataille. Ce n'était pas chose facile que de loger, nourrir et satisfaire tant d'hommes, de fortifier leur courage et leui* confiance. Un grand nombre, ne pouvant se procui-er d'armes, s'en retoui'nèrent dans leui's familles; beaucoup cédèrent aux conseils de M. Paquin, cui-é de Saint-Eustache, et de M. Desêve, son vicaire, qui les convainquii-ent que la résistance aux troupes serait inutile et désastreuse.
Ces deux prêtres essayèrent plusieurs fois d'engager Chénier lui-même à renoncer à ses projets, mais tout
fat inutile. Un dimanche après-midi, le 3 décembre, M. Turcotte, cui'é de Sainte-Eose, qui allait d'un camp à l'autre, apporta à M. Paquin la nouvelle que les patriotes avaient été battus à Saint-Charles. Croyant que cette nouvelle aui-ait l'effet désiré, M. l'abbé Turcotte et le curé de Saint-Eustache firent mander le Dr Chénier au presbytère, lui racontèrent ce qu'ils savaient et tâchèrent de le convaincre que tout était perdu. M. W. Scott, M. Xeil Scott et M. Eméry Féré, qui étaient présents, joignirent leurs instances à celle des trois prêtres, pour le décider à écouter les conseils qu'on lui donnait. Chénier répondit que les nouvelles apportées par M. Turcotte étaient fausses. " Dans tous les cas, dit-il, je suis décidé à mourii* les armes à la main, plutôt que de me rendre. La crainte de la mort ne changera pas ma résolution. Autant vaudrait essayer de calmer la mer en fureur que de m'an-êter."
M. Paquin rapporte, néanmoins, que plusieui's fois, pendant la conversation, Chénier parut ému, qu'on vit même des larmes couler sur ses joues.
Plus le moment fatal approchait, plus Chénier devenait grave et pensif. Il était brave, il ne craignait pas la mort, mais la bravoure ne détruit pas le sentiment ; au contraire, les soldats les plus intrépides sont souvent les hommes les plus sensibles. Or, Chénier avait une femme et un enfant que sa mort devait laisser sans ressources. A ti*ente-et-un ans, dans toute la sève et la force de la jeunesse, on ne songe pas sans tristesse à quitter la vie, à se séparer de ceux qu'on aime. Il n'y a pas de doute qu'il pensait aussi au sort des braves qui le suivaient. Il savait que la victoire coûterait cher et que la défaite serait la ruine et la mort d'un grand nombre de ses compatriotes. Mais le Dr Chénier avait résolu, comme Nelson, de ne pas se laisser arrêter sans résistance, et le succès des patriotes de Saint-Denis avait naturellement affermi sa résolu-
tion. Persuadé que toutes les révolutions demandent, dans le commencement, des sacrifices et des actes d'énergie, d'audace même, il crut que tout le Nord se soulèverait en masse, si les troupes anglaises étaient battues à Saint-Eustache. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles ne le découragea pas ; il n'y crut qu'à demi, et, d'ailleui-s, c'était un de ces hommes de fer que rien n'arrête, que rien ne détourne de leur but.
Le 13, M. Chartier, curé de Saint-Benoit, vint visiter les patriotes au camp de Saint-Eustache, et les encouragea à marcher courageusement dans la voie où ils étaient entrés. Girod prit aussi la parole avec une énergie qu'il aurait dû déployer sm* le champ de bataille.
Le 14, l'alarme fut donnée; on sonna le tocsin, et les patriotes se préparèrent au combat. Deux mille hommes d'infanterie, avec neuf pièces d'artillerie, cent vingt hommes de cavalerie et une compagnie de volontaires de quatre-vingts hommes, sous le commandement du capitaine Maxime Globenski, anûvaient à Saint-Eustache.
La compagnie du capt. Globenski ayant fait, la pi-emière, son apparition à Sainte-Rose, vis-à-vis de Saint- Eustache, les patriotes crui-ent que c'était la seule force qu'ils auraient à combattre. Cent cinquante hommes partirent, sous le commandement de Chénier, pour la déloger. Ils s'élancèrent sur la glace, mais ils avaient à peine franchi la moitié de la livière, qu'ils recevaient, p?,r derrière, une décharge à mitraille. Ils furent stupéfiés quand ils aperçurent, en se retournant, les deux mille hommes de Colborne qui s'avançaient sur le côté nord de la rivière. A cette vue, la plupart perdirent coxu'age et s'enfuirent dans toutes les directions à travers la mitraille qui en blessa plusieui-s. Chénier eut de la peine à retouraer avec les plus lM*aves au village. Bientôt, les boulets commencèrent à
tomber dans le village. Pendant que les patriotes se retranchaient dans le presbytère, le couvent, l'église et quelques-unes des maisons avoisinantes, leur général, le vantard G-irod, s'enfuyait, à course de cheval, du côté de Saint-Benoit.
A ce moment, il ne restait plus, pour lutter contre les deux mille soldats de Colborne, que cinq ou six cents hommes, dont la moitié à peu près avaient de bons fusils ; les auti-es étaient armés de bâtons, de faulx ou de pieux. Sur deux cent cinquante hommes enfermés dans l'église avec Chénier, soixante à quatre-vingts seulement avaient des fusils.
— Qu'allons-nous faire ici, dirent quelques-uns de ces braves à Chénier, nous n'avons pas d'armes ?
— Soyez tranquilles, leur répondit-il gravement, il y en aura de tués, vous prendrez leurs fusils.
Paroles héroiques qui méritent d'être conservées !
Chénier avait le calme énergique des martyrs ou des héros en face de la mort. Il commandait, et il y avait dans son regard, dans sa voix, dans ses gestes, une telle détermination, qu'on lui obéissait machinalement.
Pendant que les boulets de Colborne ébranlaient les murs des édifices où les patriotes étaient renfermés, la cavalerie et l'infanterie cernaient le village et s'emparaient de toutes les issues. A la vue de ce cercle de fer et d'acier qui se resserrait sur eux, Chénier et ses hommes virent bien que tout était perdu ; un bon nombre se hâtèrent de s'enfuir, mais les plus braves ne songèrent plus qu'à vendre chèrement leui* vie.
Ceux qui étaient dans la maison de M. Scott forcèrent un détachement d'artillerie de reti'aiter. Ce fut la seule fois pendant la cannonade que les troupes anglaises s'exposèrent aux balles des insurgés. Enfin, le signal de l'assaut fut donné et on fit feu de tous côtés en s'avançant sur les édifices occupés par les pati-iotes. Ceux-ci répondirent vigoui'eusement pendant
quelque temps; mais leui's balles se perdirent et ils fiu'ent bientôt enveloppés dans un nuage de fumée entre les mm's qui croulaient, au milieu d'une grêle de balles qui leur aiTivait de partout.
Les troupes s'étant emparées du presbytère, un poêle qui se trouvait au milieu de la grande salle fut renversé ; le feu prit et, dans ua instant, tout fut en flammes. Chénier et ses hommes continuaient de se défendre avec plus d'énergie que d'effet, tirant plus ou moins au hasai-d du clocher et des fenêtres de l'église.
On peut se faire une idée de ce que ces pauvres gens devaient éprouver. Ils avaient vu s'écrouler au milieu des flammes tous les édifices où leui*s compatriotes se défendaient ; ils avaient entendu les cris des blessés et des mourants; ils avaient vu dévorer par les flammes ceux que les balles ou les baïonnettes avaient épargnés. Entourés de tous côtés, ils savaient bien que le même sort les attendait. Plusieurs voulurent s'enfuir en se jetant par les fenêtres du côté de la rivière, mais la plupai-t fui'ent tués en sautant. Bientôt il ne resta plus autoui* du Dr Chénier qu'une poignée de braves qui, imitant l'héroïsme de leur chef, se battaient en désespérés.
Le feu était à l'église et les flammes se propageaient avec rapidité.
Chénier se décida à sortir. Tl fit appel à ses gens et leui' dit de le suivre, qu'il fallait essayer de passer au travers de l'ennemi. Il sauta avec eux par les fenêti*es du côté du couvent, et s'élança, son fusil à la main, vers la porte du cimetière. Une balle le jeta par terre ; il se releva sui" un genou, fit feu sur les Anglais, et reçut une auti*e balle en pleine poitrine, au moment où il essayait de recharger son fusil. Le brave Chénier tomba pour ne plus se relever.
Soixante-dix patriotes périrent par le fer et le feu, la plus grande partie du village fut consumée. Du
côté des troupes, il n'y eut que trois hommes tués et quelques blessés. Des bandes de soldats et de volontaires parcourui-ent le village et couronnèrent leur victoire par le vol et le pillage; ils fouillèrent les morts et volèrent jusqu'aux vases sacrés.
Parmi ceux qui se distinguèrent pendant la bataille, l'histoire doit mentionner Guitard, Deslauriers et Major, qui combattirent jusqu'au dernier moment à côté de Chénier.
Charles Forget, Etienne Forget et Jean-Baptiste Forget, de Saint-Janvier, fui-ent tués tous les trois. Ils étaient partis, la veille du combat, avec deux Montigny, Eégis Desjardins, Charles Maui-ice et Vannier. Eendus à Saint-Eustache, ils s'enfermèrent, à l'arrivée des troupes, les uns dans l'église, sous le commandement de Chénier, les autres dans le presbytère. Charles Forget commandait les patriotes retranchés dans le presbytère et se battit toute la journée avec le plus grand courage.
Lorsque le presbytère fut tout en flammes, Forget sortit avec ses braves au milieu des balles. Le fameux Porteous, qui était à la tête d'une compagnie de volontaires, l'ayant aperçu, lui cria :
— Forget, qu'êtes-vous venu faire ici ?
— Me battre pour mon pays, répondit Forget.
Là-dessus, un volontaire tira sur lui et la balle passa à travers la tuque bleue du père Forget. Celui-ci tira à son tour et le volontaire tomba pour ne plus se relever; mais, presqu'en même temps, le vieux patinote recevait une balle en pleine poitrine et expirait, quelques heui-es après, en prononçant les paroles suivantes : " Je mem-s pour ma patrie."
Il faut voir dans rafi"aire de Saint-Eustache une protestation plutôt qu'un combat. On y trouve plus de courage et d'héroïsme que d'habileté. Avec cinq cents hommes déterminés, Chénier aiu'ait pu tenir tête
aux troupes envo^'écs pour l'arrêter. Il aurait été si facile de surprendre les troupes sur le chemin, de briser la glace sous leurs pieds, ou bien encore de faire en face de l'église de Saint-Eustache des terrassements qui, joints aux maisons avoisinantes, auraient formé un système de défense formidable.
Mais n'oublions pas que les conseils du curé et du vicaire de la paroisse et l'exemple de quelques-uns des chefs avaient réduit le nombre des patriotes à une poignée d'hommes, que Chénier, improvisé général au dernier moment, lorsque le canon déjà se faisait entendi'e, eut à peine le temps de se renfermer dans l'église avec les braves restés autour de lui pour partager son sort.
Plus on critique la conduite de ces braves gens au point de vue de l'art militaire et même des plus simples règles de la prudence, plus on doit au moins rendre hommage à leur valeur, à leur indomptable énergie. Aussi, Saint-Eustache sera toujours un lieu sacré pour ceux qui croient que le mérite des actions n'est pas dans le succès, mais dans la sincérité des motifs, la noblesse des convictions et la grandeur du dévouement.
L'étranger lui-même ne peut passer devant la vieille église qui fut le théâtre de la lutte que nous venons de raconter sans s'arrêter, sans contempler avec respect les cicatrices des blessures que les boulets de Colborne lui ont faites en 1837. L'indifférent veut voir l'endroit où Chénier est tombé. Comment les Canadiens-français pourrai entrils jamais oublier de mentionner parmi les souvenirs qui honorent leur nationalité Saint-Eustache et Chénier ?
SAIIST-BENOIT ET M. GIEOUAED
Lorsqu'il ne resta presque plus rien à brûler à Saint- Eustache, les soldats et les volontaii-es prirent la route de Saint-Benoît, magnifique village situé à quelques milles plus au nord. On croyait que c'était là que se trouvait le principal camp retranché des pati-iotes et que la résistance y serait plus sérieuse. Mais après la défaite de Saint-Eustache, la lutte n'était plus possible. Laissons M. Girouard raconter les tristes choses qui se passèrent à Saint-Benoît. Personne n'osera jamais mettre en doute la vérité de ses assertions et la sincérité de ses opinions. Il était en prison, lorsqu'il écrivit à son digne ami, M. Morin, la lettre qui suit :
•'nouvelle prison
» Montréal, 28 avril 1838.
" Il avait été décrété par les autorités que les forces considérables qui composaient l'expédition prépai-ée contre les Canadiens du comté des Deux-Montagnes, n'étaient pas destinées seulement à s'emparer des chefs de la prétendue révolte ou rébellion, mais bien à déiTuii-e de fond en comble, s'il était possible, le patriotisme dans le comté, en portant le fer, le feu et le pillage chez tous nos braves bonnets-bleus. Aussi, âe f-arda-t-on bien de faire aucune sommation préalable ; c'eût été donner aux chefs patriotes l'occasion de prévenir d'aussi grandes calamités.
" Que faisaient alors les bons patriotes de Saint- Benoît, qui, comme je vous l'ai dit, n'avaient pas quitté leurs postes, menacés qu'ils étaient à tout moment d'une attaque du côté de Saint- Andrew ? A l'exception d'un seul, personne de Saint-Benoît que je
eache n'était allé à Saint-Eustache et ne se ti'ouva au feu. Il en fut de même à Saint^Hermas et dans plu- Bieui-s des concessions de Sainte-Scholastique, Ils se tenaient donc tous sur leurs gardes et se préparaient à combattre vaillamment ceux qui viendi*aient les attaquer, lorsque leur parvint la nouvelle des désasti'es de Saint-Eustache, et en même temps de la marche des troupes et de tous les habitants de Saint-Andrew, Chatham, Grenville et surtout du Gore, au nombre de plus de deux mille hommes, se dirigeant simultanément sur Saint-Benoît par Saint- Andrew, tandis que les victorieux de Saint-Eustache allaient nous tomber sui* les bras de l'autre côté.
" Il n'y avait pas de temps à perdi'e. J'étais à visiter nos postes, quand on vint nous dire que tout était perdu à Saint-Eustache, et que Girod était rendu chez moi. Je pris le parti qui me panit le plus sage en engageant les habitants à se retirer chez eux, et à demeui'er ti-anquilles après avoir fait disparaître leurs armes et leui's munitions. Et en effet, à quoi aurait servi une défense aussi inutile qu'elle eût été sanguinaire et désasti'euse dans ses suites ? Protégés par nos ouvrages de défense, et quelque bien préparés et résolus que nous fussions, nous aurions sans doute fait périr un très grand nombre d'ennemis, mais à la fin, il eût fallu succomber et céder au grand nombre et à des forces supérieui-es, pressés que nous eussions été entre deux feux par l'armée de Saint-Eustache et celle venant de Saint-Andrew. Eemarquez ensuite que, par suite de la prise de Saint-Eustache, Saint-Benoît f^e trouvait nécessairement réduit à ses seules forces pour soutenir une double attaque, sans pouvoir espérer aucun secoui'S des étrangers. Je vis, en ce moment, de nos braves, les larmes aux yeux et la rage dans le cœui*, protester qu'ils voulaient combattre en désespérés, parce que, disaient-ils, rennemi n'en ferait pas
moins parmi nous les ravages commis à Saint-Eustache. J'eus beaucoup de peine à leur persuader que ce serait un parti plus téméraire que sage d'entreprendre de défendre nos postes ; que la raison et l'humanité devaient nous engager à essayer d'éviter une ruine totale et l'effusion de sang ; qu'enfin, je ne voyais pas comment Sir John Colborne pourrait ordonner ou permetti-e de mettre le feu et de piller, ni même souffrir que l'on fit le moindi-e mal à une population qui ne lui offrirait aucune résistance. Combien je me ti'ompais !
" La première personne que je vis en arrivant au village de Saint-Benoit fat G-irod. Je lui adressai quel: ques reproches sanglants, et je lui conseillai d'éviter, non l'ennemi qu'il avait lâchement fui en sacrifiant nos braves, mais l'effet d'un juste ressentiment de la part de ceux qu'il avait ainsi exposés. Il fondit devant moi, et je ne le revis plus.
"Vous savez quelle a été sa fin malheureuse; atteint par ceux qui le poursuivaient pour le faire prisonnier, il se fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet pour éviter les suites d'une double vengeance.
"Tout était en confusion lorsque j'annvai. Je ti'ouvai ma maison remplie des principaux citoyens qui m'engagèrent à chercher sans délai mon salut dans la fuite. Je voulus que madame Girouard restât chez elle, lui faisant entendi'e qu'assurément l'invasion étant conduite par des officiers de haut rang qui avaient une réputation et un honneur à conserver, il ne lui serait point fait de mal, et que l'on respecterait chez moi les papiers publics dont j'étais le dépositaii'e. Elle n'y voulut point consentir, et force me fut de vider ma maison. Il fallut, en un instant, tout empaqueter. Je choisis comme lieu le plus sûr la vieille maison inhabitée de Eicher, voisine de ma terre, à environ neuf arpents den*ière le village. Là furent transportés mea
minutes, mes livres et tous mes autres papiers, sans oublier mes nombreux papiers, notes et documents historiques, et surtout, l'histoire du Canada, par feu le Dr Labrie, le tout bien renfermé dans des coffres et des valises- Après avoir donné quelques ordi-es et fait les recommandations que je crus nécessaii*es dans une circonstance aussi pénible, je joignis mes amis, nous nous embrassâmes, et chacun prit son parti comme il put. Cependant, je fus sur le point de prendre la résolution de rester chez moi, dans l'espoir que je poui-rais peut-être prévenir de grands malheurs en me jetant entre le vainqueur et mes braves bonnets-bleus, mais il se faisait déjà tard ; les moments étaient précieux, et il fallut céder aux pressantes sollicitations de ceux qui m'entouraient et qui craignaient, avec raison, que si je tombais entre les mains de l'ennemi, je ne fusse mis en pièces au premier moment. Je pris donc ma route par les Eboulis.
" Je n'ai voulu jusqu'à présent vous parler de moi, mon sensible ami, qu'en autant que cela a été indispensable pour vous mettre au fait des événements. Je passerai donc sous silence les aventures de mon voyage, mes pertes et mes souffrances individuelles. De grandes calamités doivent faire taire les plaintes particulières. C'est sur les malheurs de la pati-ie que nous devons verser des pleui'S. Sans doute, un ami et un bon ami comme vous, y trouverait de l'intérêt, mais je ne veux point inteiTompre ma narration, non que mes barbouillages soient faits avec ordre et sur un plan convenable, comme vous vous en apercevrez bien en les lisant ; ce que je veux dire, c'est que j'ai voulu entrer le moins possible dans les petits détails qui ne se rattachent pas directement aux grands événements, quoiqu'ils en dépendent. Je crains beaucoup que vous ne me trouviez déjà trop long. Je suivi-ai le plan que je me suis proposé en vous écrivant le» tristes
événements qui se sont passés dans mon comté et dont je vais vous continuer le récit.
" Les troupes stationnées à Carillon avec les volontaires et loyaux d'Argenteuil, Chatham, Grenville et les orangistes de Gore, tous, ou au moins la plupart armés et ammunitionnés par le gouvernement, se divisèrent en deux bandes pour donner sur Saint-Benoît. Le même soir de mon départ de chez moi, une partie de l'expédition bivouaqua dans la baie de Carillon pour déboucher par les Bboulis, et j'aperçus leui'S feux de l'endroit où j'étais arrêté ; l'autre partie chemina par la rivière Bouge et Saint-Hermas.
" Le lendemain matin, vendredi 15 décembi-e, les ennemis ne tardèrent pas à enti'er dans les Eboulis le long du lac des Deux-Montagnes. Ils parcoururent lentement cette côte, s'arrêtant aux maisons marquées de proscription poui* y commettre toutes sortes de brigandages, pillant tout ce qu'ils trouvaient sous leui's mains. Tous y prirent part, le ministi'e Abbott fit sa provision de dindes et autres choses, et M. Forbes que vous connaissez, se chargea de butin. Arrivés à la belle maison de pieiTe du capitaine Mongrain, d'où sa dame s'était sauvée avec ses enfants, ils pillèrent cette maison et y mirent le feu. J'étais à quelques arpents de là dans le petit bois qui se trouve non loin du chemin, et je pus voir de mes propres yeux toutes ces hoiTeurs. Je les vis, ces sauvages, danser, gambader et jouer de la trompette devant la maison en jetant des cris féroces. Ils mii-ent ensuite le feu à la grange du capitaine Mongrain et à la maison voisine appai-tenant à la veuve Lafram boise, près de la teiTe du père Payen que vous connaissez, et ils prirent le chemin de Saint-Etienne.
" Il me serait impossible de vous peindi'e la désolation que cette marche et les scènes barbares dont elle était accompagnée, répandirent dans les familles. Je
fus obligé de passer une partie de la même nuit dans une maison nouvellement bâtie dans le fond de la grande anse des Eboulis. Cette maison était entièrement remplie de femmes et d'enfants qui s'y étaient réfugiés avec quelques couvertures soustraites aux envahisseurs. Un grand nombre de jeunes filles se réfugièrent dans la maison de ferme du séminaire à la Pointe-des- Anglais, pour se soustraire aux pom-suites et à la brutalité des loyaux et des soldats. J'aui-ai peut-être occasion de vous raconter plus au long ce qui se passa dans la maison où j'étais, les larmes et les angoisses dont je fus témoin. Oh ! que je passai de pénibles moments ! Que de douleui's et de chagrins, mais en même temps que de fermeté, de courage et de grandeur d'âme chez nos femmes canadiennes ! Ah 1 s'il m'était jamais donné d'aller quelque jour à Saint- Benoît, oui, je veux rassembler toutes ces généreuses patriotes pour leui* témoigner ma reconnaissance ; elles qui m'entourèrent des soins les plus touchants et refusèrent l'or qu'on leur offi-ait à pleines mams pour découvi'ir ma retraite.
" Le même jour au soir arriva à Saint-Benoît sir John Colborne, à la tête de toute l'expédition de Montréal ; il y fut rejoint par les troupes et les loyaux venus par Saint- Andrew et Saint-Hermas. Le jour suivant, il se trouva à Saint-Benoît entre cinq à six mille hommes. Son Excellence et plusieurs des gens de sa suite couchèrent dans ma maison,
" Un fait à remarquer avant d'aller plus loin, c'est que, peu après son départ de Saint-Eustache, sir John Colborne avait reçu une députation d'habitants de Saint-Benoît pour l'informer qu'ils n'avaient aucune résistance à lui opposer, et le prier d'épargner les personnes et les propi'iétés. M. James Brown parut comme entremetteur, et, d'après ce qu'il a rapporté lui-même, ou ce que l'on m'a dit, il ne devait être
commis aucun acte de violence à Saint-Benoît non plus qu'à Saint-Hermas et à Sainte-Scholastique. C'est à M. Dumouchel même que M. Brown a communiqué ceci avec d'autres choses que je ne puis rapporter ici.
" Quoi qu'il en soit, l'on fit rassembler dans ma coui*, qui est très large, comme vous savez, un nombre considérable d'habitants; iis y furent mis en rang, et l'on braqua sui* eux deux canons par la porte-cochère, en leur disant qu'on allait les exterminer en peu de minutes. Il n'est point d'injures et d'outrages dont on ne les accabla, et de menaces qu'on ne leur fit pour les intimider et les forcer à déclarer la retraite de tous ceux que l'on appelait leurs chefs. Aucun d'eux ne put ou ne voulut donner le moindre indice, et les indignités que les officiers leur firent endurer furent en pure perte. Des officiers avaient appris que Paul Brazeau m'avait conduit jusqu'aux Eboulis. Ils le mirent pour ainsi dire à la question pour le forcer à indiquer ma reti'aite. Ils lui mirent le pistolet sur la gorge, le firent plusieurs fois étendi-e sur un billot en menaçant de lui couper la tête, mais le généreux patriote resta ferme et nos barbares en furent pour leurs violences. Je ne sais pourquoi ils firent prendre les noms de tous ceux que l'on fit rassembler chez moi et qui furent ensuite congédiés.
" Alors commencèi-ent des scènes de dévastation et de destruction comme on n'en vit jamais de plus atroces, le meui'tre seul excepté, dans une ville prise d'assaut et livrée au pillage après un long et pénible siège. Ayant complètement pillé le village, l'ennemi y mit le feu et le réduisit d'un bout à l'autre en un monceau de cendres. Il se dirigea ensuite de divers côtés, pillant et brûlant sur son passage toutes nos concessions de Saint-Benoît. A Saint-Hermas, il eut un nombre considérables d'animaux et d'effets emportés, la superbe maison et les dépendances du capitaine Laurent Aubry
fui'ent incendiées, et l'église de cette paroisse ne fttt sauvée, dit-on, que par l'enti'emise du cui'é. A Sainte- Scholastique, la maison et la grange de M. Barcelo et une bonne pai-tie de la côte Saint-Joachim devinrent la proie des pillards et de la flamme. L'ennemi continua ses dévastations dans plusieurs autres concessions, et sui'tout dans la côte Saint-Louis, et porta le feu jusque dans le village de Sainte-Scholastique, où l'église et la majeure partie des maisons ne forent sauvées que par la conduite ferme de Messire Bonin, curé du lieu.
" Il n'en fut pas de même à Saint-Benoît. L'église et le presbytère ne furent pas épargnés et furent consumés par les flammes avec toutes leurs dépendances. Avant de mettre le feu à l'église, les soldats y étaient entrés et y avaient commis des profanations de toutes sortes. Ils n'y mirent pas leurs chevaux comme en celle de Saint-Charles, mais les uns montèrent sur l'autel poui' briser les reliquaires, les autres s'emparer des vases sacrés et les firent servir à satisfaire leurs besoins naturels, après avoir percé, déchiré et foulé les hosties à leurs pieds. On en vit ensuite se revêtir des ornements sacerdotaux qu'ils avaient volés dans la sacristie et attacher des étoles autour du cou de leurs chevaux.
" Je n'en finirais point, mon cher ami, si j'entreprenais de vous rapporter tous les actes de vandalisme, d'inhumanité et de cruauté dont les soldats et les volontaii-es se sont rendus coupables. Qu'il vous suffise de savoir qu'un gi-and nombre de familles perdirent, en cette occasion, tout ce qu'elles possédaient et qu'on leur aiTacha jusqu'à leurs vêtements.
" Après avoir pillé tout ce qui se trouvait dans la maison et les bâtiments d'une fej'me, et s'être emparé de tous les animaux, les barbares faisaient déshabiller les hommes, les femmes et les enfants, que l'on laiseaient presque nus à la porte de leur maison embrasée.
Les dames Dumouchel, Lemaire, Girouard, et Masson ne furent pas exemptes ; à peine resta-t-il à ces dernières de quoi couvrir leur nudité. Je ne sais encore comment ces infortunées dames ont pu survivre à tant de misères et de malheurs. On avait défendu, sous peine d'incendie, aux habitants de donner l'hospitalité à ces pauvi-es dames, et elles seraient mortes de froid, sans le courage de quelques bons citoyens qui leur offrirent un logement au risque de subir la vengeance loyale. Elles ont, néanmoins, monti-é une fermeté et un courage au-dessus de leur sexe, et paraissent avoir conservé leui* santé, à l'exception de Mlle Olive Lemaire et de Mlle Cléophé Masson.
" La pauvre Olive, ma chère fille, elle que je chérissais tant et qui m'aimait si tendrement ! Elle n'a pu survivre longtemps au froid et aux misères qu'elle a endurés. J'ai appris, ces jours derniers, la nouvelle de sa mort, et je vous avoue que ma sensibilité l'a emporté dans cette catastrophe ; j'ai été affecté jusqu'à en êti'e sérieusement malade, moi qui avais supporté avec tant de courage tous les autres malheurs dont nous avons été les victimes. Quand à Mlle Masson, son fj-ère, le docteur Masson, vient d'apprendi'e qu'elle est dangereusement malade.
" Ces barbares entrèrent dans la maison de Benjamin Maynard, à la côte Saint-Jean de Saint-Benoît. Sa femme y était et avait mis un enfant au monde deux jours auparavant. Ils lui arrachèrent son lit et l'effrayèrent tellement qu'elle en mourut le lendemain.
" Les volontaires et les loyaux furent ceux qui commirent le plus de cruautés et de dépradations. Ils s'en retournèrent chez eux avec un nombre considérable d'animaux et de voitures chargées de lits, meubles, grains et autres provisions, instruments d'agriculture et auti-es effets. Ainsi des familles nombreuses auxquelles ils avaient aiTaché tout ce qu'elles possédaient,
jusqu'à leurs vêtements, ont été obligées de mendier quelque nourriture pour subsister et quelques couvertures pour se garder du froid.
" Sans doute, mon bon ami, vous allez me demander comment Sir John Colborne, un officier supérieui-, le commandant des forces de Sa Majesté et le gardien de l'honneur du soldat anglais, ait pu ordonner ou permettre tant de carnage et d'atrocités. Il nous répondra sans doute lui-même, que tout cela s'est fait malgré les ordres exprès qu'il avait donnés de respecter les propriétés et qu'il ne peut être responsable des œuvres de quelques volontaires d'Ai'genteuil. C'est ce que vous ont dit les gazattes loyales, c'est ce qu'on crié les loyaux de Montréal, parmi lesquels plusieurs avaient une bonne part du butin ; car l'on sait où Arnoldi, fils, a fait sa provision de beurre, où un autre a pris une guitare qu'il a rapportée de l'expédition suspendue à son cou. Si le lieutenant-général avait donné des ordres exprès que les propriétés fussent respectées, comment donc a-t-il pu permetti-e qu'elles fussent pillées et bi'ûlées sous ses yeux à Saint-Eustache, et principalement à Saint-Benoît où il n'y eut pas un coup de tiré ? Là, dans ma maison, où il prenait ses quartiers avec plusieurs autres officiers, les lits et autres meubles que madame Girouard avait laissés furent volés. Les soldats firent un tel usage des boissons que renfermait ma cave, que plusieurs restèrent pi-ofbndément endormis et y fui'ent consumés par les flammes, car on m'a rapporté qu'il avait été trouvé plusieurs crânes humains dans les cendres de ma maison.
" Comment se fait-il donc que l'église et le village de Saint-Benoît fui'ent mis en feu pendant que Son Excellence y était, si bien qu'il eut de la peine, en sortant de ma maison (qni fut incendiée une des dernières) à
gagner le grand chemin et que ses chevaux en eurent les poils grillés.
" Poui-quoi aussi des officiers supérieurs ordonnèrent-ils l'incendie et le pillage en plusieui'S endroits et y présidèrent-ils ? N'ai-je pas déjà dit que l'église de Saint-Hermas et celle de Sainte-Scholastique ne furent sauvées des flammes que par l'intei-vention des curés et de quelques citoyens qui réussLi'ent à calmer la fureui" des officiers des ti-oupes de ligne, de leurs soldats et des volontaires surtout ? Et, je le tiens de M. Scott lui-même, à Sainte-Thérèse, n'est-il pas de fait que le colonel Maitland ordonna l'incendie des maisons de M. Neil Scott, du docteur Lachaîne et autres patriotes du village, et que sans les pressantes prières de Messire Ducharme, ces ordres bai'bares eussent été exécutés ? Maitland souffrit même que Messire Ducharme se jetât à deux genoux devant lui pour implorer sa clémence.
" Mais, si véritablement Son Excellence eut donné des ordres contraii*es, comment est-ce donc encore que le major Townsend, qui commandait les troupes à Carillon, et qui faisait partie de l'expédition de Saint- Benoît, comment se peut-il faire qu'en s'en retournant par Saint- Vincent, il soit arrêté chez Richer et François Ouellet, que vous connaissez, et leui' ait dit de mettre des couvertes mouillées sur le toit de leurs maisons, car il allait faire brûler la maison de pierre de Joseph Fortier, laquelle, comme vous devez vous en souvenir, n'est séparée des premières que par le chemin du roi ? En effet, les soldats exécutèrent les ordres du major et y mh-ent le feu. Ensuite les ti-oupes reçurent l'ordre de continuer leur route. Heureusement que le pauvre Fortier fut averti à temps. Il réussit à sauver sa maison en jetant par les fenêtres les paillasses où les soldats avaient mis le feu. Mais il faillit lui en coûter la vie, parce que des soldats de l'arrière-garde ayant aperçu son mouvement, lui tirèrent leui's mous-