‹ Les patriotes de 1837-1838 [microforme]Chapitre 38 sur 56 · CARDINAL · texte numérisé non relu

CARDINAL

Joseph-Narcisse Cardinal naquit à Saint-Constant, le 8 février 1808, d’une honnête famille de cultivateurs. Après avoir fait un bon cours d’études au collège de Montréal, il étudia la loi sous M. Georges Lepailleur, de Châteauguay, dont il devint l’associé, lorsqu'il eut fini sa cléricature. En 1831, il épousait Mile Eugénie Saint-Germain et goûtait dans ce mariage autant de bonheur qu’il en avait espéré. Aux élections générales de 1834, on l'avait élu par acclamation député du comté de Laprairie.

En 1837, Cardinal avait tout ce qu'il faut pour aimer la vie, être heureux : une femme de cœur, quatre jeunes enfants, une belle clientèle, une grande popularité. Il était aimé pour sa bonté, estimé pour son talent et son honnêteté, admiré pour son patriotisme. Ce n’était pas un homme enthousiaste, exalté, il était calme, réfléchi, prudent, mais déterminé, entêté même une fois décidé.

. Il resta tranquille pendant l'insurrection de 1837; il croyait et disait à qui voulait l'entendre que c'était une échauffourée, qu'aucun mouvement ne réussirait sans l’aide des Américains. Il voulait une insurrection sérieuse, faite avec de l'argent, des fusils et des canons, et ayant pour but l'indépendance du pays.

Les derniers actes du gouverneur et les propositions

de lord John Russell l'avaient exaspéré et convaincu que l'émancipation seule sauverait la liberté du pays. Il cachait si peu ses pensées que son abstention, pendant l'insurrection de 1837, n'empêcha pas les bureaucrates du comté de Laprairie de chercher à le faire arrêter. Sa femme et ses amis lui ayant conseillé de se soustraire à la vengeance de ses ennemis, il partit pour les Etats-Unis et se rendit à Covington où il rencontra Nelson et bon nombre d’autres patriotes réfugiés.

Un seul sentiment anima bientôt ces braves gens, e’était de rentrer dans leur pays, les armes à la main.

Cardinal promit de se dévouer à tout mouvement qui avrait l'appui des Etats-Unis.

. Xl revint au Canada, dans le mois de février, et se fiant à ce qu'on lui disait relativement aux secours étrangers que les patriotes devaient recevoir, il travailla énergiquement au succès de l'insurrection de

Le 3 novembre, Cardinal et Duquette étaient à la tête des patriotes qui allèrent au village de Caughnawaga pour s'emparer des armes des sauvages. Nous avons déjà fait le récit de cette triste expédition, de l'arrestation de Cardinal et de ses compagnons, de leur procès et condamnation.

C’est le 8 que Cardinal, Duquette et François-Maurice Lepailleur furent condamnés à mourir,

M. Lepailleur échappa cependant à l’échafaud ; il fut transporté en Australie d’où il revint après cinq ans d’un exil douloureux. Il s'établit à Montréal, épousa la veuve de son pauvre ami Cardinal, et devint l’un des citoyens les plus paisibles et les plus estimés de notre ville. Il vit encore, jouit d’une bonne santé et se propose de vivre encore longtemps.

M. Lepailleur a passé avec Cardinal et Duquette les derniers jours de leur vie, il a été le confident de leurs dernières pensées, le témoin des luttes de leur âme contre les affections qui les attachaient à la terre.

Il ne peut raconter, sans être profondément ému, ce qu'il a vu et entendu.

Il nous montre Cardinal ferme, impassible, résigné lorsqu'il ne pense qu'à lui-même, au sacrifice de sa vie, mais attendri, bouleversé par moments, lorsqu'il songe à sa femme, à ses chers enfants, C’est dans ces tristes moments que Cardinal a écrit d’une main nerveuse ces lettres touchantes qu’on ne peut lire sans verser des larmes, où on voit comme, dans un miroir, le fond tendre et généreux de cette nature d'élite.

Le 20 décembre, veille de son exécution, il écrit à sa femme :

‘“ Demain, à l'heure où je t'écris, mon âme sera devant son Créateur et son Juge. Je ne crains pas ce .moment redoutable. Je suis muni de toutes les consolations de la religion, et Dieu, en se donnant à moimême, ce matin, me laisse espérer avec confiance qu'il me recevra dans son sein aussitôt après mon dernier soupir. Je suis dégagé de toute affection terrestre, et le seul regret que j'aie en mourant, c’est de te laisser, chère amie, ainsi que cinq pauvres maiheureux orphelins, dont l’un est encore à naître. Je te prie de croire que sans vous, rien ne pourrait me faire désirer la vie et que je recevraisma grâce avec plus de répugnance que de satisfaction. . .”

Il regrette, par dessus tout, de ne pouvoir embrasser avant de mourir, son épouse à laquelle les médecins défendent de sortir. ‘Qu'il est dur, lui écrit-il, de mourir sans te donner le baiser d'adieu! On me dit que tues trop faible pour supporter une entrevue; moi, je te croirais assez forte ou du moins assez rai-

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