DE LORIMIER
Marie-Thomas Chevalier de Lorimier descendait d’une noble famille française qui resta au Canada après la cession, et consentit même à accepter des emplois sous le gouvernement anglais.
Il naquit en 1805, à Montréal, eut des succès au collège, étudia la loi sous M. Ritchot et devint son associé, son ami et le protecteur de sa famille. En 1832, il épousait Mile Henriette Cadieux, fille aînée de M. Cadieux, l’un des notaires les plus estimés de Montréal.
Nous pourrions répéter ce que nous avons dit de Cardinal : il avait tout ce qu'il faut pour aimer la vie, pour être heureux.
Tout lui souriait. Pas une ombre ne paraissait planer sur son avenir. Mais des natures chevaleresques comme celle de de Lorimier, des caractères aussi généreux, aussi ardents, des âmes aussi susceptibles de dévouement pour le triomphe d’une grande idée, d’un noble sentiment, sont toujours en danger.
De Lorimier était de cette éternelle famille des murtyrs qui meurt, depuis que le monde existe, pour toutes les saintes causes, la religion, la patrie, la liberté, le bonheur et le progrès de l’humanité.
Il n'aurait pu, l’eût-il voulu, s'empêcher de prendre part à la lutte que la Chambre d’assemblée soutenait contre une bureaucratie violente et tyrannique. Présent à toutes les assemblées, touiours au premier rang dans les élections, les discours de Papineau l’exaltaient, les propositions les plus énergiques avaient son approbation, Dans l'élection du quartier ouest de Montréal
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en 1832, élection où les bâtons, les pierres et les balles jouèrent un ei grand rôle, de Lorimier fut un des partisans les plus enthousiastes et les plus utiles du candidat des patriotes, M. Tracey. Plus d’une fois sa vie fut en danger, un jour une balle brisa le manche du parapluie qu’il portait à la main. Il prit encore une part encore plus active aux élections générales de 1834 en faveur des candidats qui approuvaient les 92 résolutions.
Nommé secrétaire de presque toutes les assemblées qui précédèrent l'insurrection et du comité central chargé de surveiller les actes du gouvernement et de diriger les comités de la campagne, il déploya une grande activité et un esprit remarquable d’organisation, Santé, repos, clientèle et'fortune, il sacrifia tout à 1, cause libérale. Dans la bagarre qui eut lieu entre le Doric Club et les Fils de la liberté, il se conduisit bravement et reçut une balle dans la cuisse.
Lorsque les mandats d’arrestation furent émis, il s’en alla dans le comté des Deux-Montagnes se mettre sous les ordres de Chénier pour organiser la résistance. Il était à Saint-Eustache, le 14 décembre, mais voyant que la résistance était inutile, il fut un de ceux qui conseillèrent à Chénier de mettre bas les armes. Quand il vit que ses instances étaient inutiles, il partit pour Saint-Benoît, et de là se dirigea vers les Etats-Unis en “sasant par Trois-Rivières.
I était l’un des chefs de l'expédition du 28 février | que les autorités américaines firent avorter en arrêtant | les armes et les munitions des patriotes. Il retourna à Plattsburgh où sa femme alla le rejoindre et vécut avec lui jusqu’au mois d'août,
Il rentra plusieurs fois dans le pays pour visiter les patriotes des Deux-Montagnes et de Beauharnois et préparer lo mouvement du mois de novembre 1838. Personne plus que lui n’était convaincu du succès de
ce mouvement, personne ne croyait avec plus d’enthousiasme à la réalisation du beau rêve qui lui faisait entrevoir l'indépendance du pays. Il communiquait aux autres sa confiance et leur inspirait l’ardeur qui l’animait,
Il était à Beauharnois, le 3 novembre, lorsque les bureaucrates de ce village furent arrêtés et que les patriotes s’'emparèrent du bateau à vapeur 2rorgham. Il passa plusieurs jours au camp Baker où les patriotes reçurent l'ordre de se concentrer à Napierville, Mais rendus à Lapigeonnière, ils apprirent la défaite de Robert Nelson, à Odelltown, et décidèrent de se disperser. Les uns retournèrent à Beauharnois et les autres, sous la conduite de de Torimier, se dirigèrent vers les Etats-Unis.
Près de la frontière, de Lorimier et ses compagnons passèrent à une portée de fusil d’un corps de garde qui tira sur eux. De Lorimier au lieu de continuer son chemifi avec les autres, eut la malheureuse pensée de revenir sur ses pas, il s’égare et fut arrêté, le matin du 12 novembre. Conduit à pied à Napierville et de la à la prison de Montréal, il comparaissait devant là cour martiale, le 11 novémbre, avec les chefs du soulèvement de Beauharnois. (C’étaient: Jean-Bte. Brien, médecin; Ignace Gabriel Chevrefils, cultivateur; Louis Dumouchel, hôtellier, de Sainte-Martine; Toussaint Rochon, voiturier, et Jacques Goyette, tous deux de Saint-Clément; EF.-X. Prieur, marchand, de Sa nt- Timothé ; Joseph Watier, de Soulanges ; Jean Laber:5e, charpentier, et F.-X. Touchette, de Sainte-Martine.
Le procès dura du 11 au 20; pendant neuf, jours les patriotes furent sur la sellette, au pilori, en butte à la mauvaise volonté des juges, à la vengeance des témoins, à la haine et au mépris de tous ceux qui les entouraient. Tous les matins, quand ils arrivaient à la cour, et, le soir, quand ils partaient, une foule de fanatiques er-
ragés les accueillaient par des hurlements de bouledogues et des vociférations de cannibales,.
C’est à de Lorimier qu’on en voulait surtout, c’est à lui qu’on s’acharna pour le faire trouver coupable. Le juge-avocat, M. Day, le prit à partie, dans son adresse à la cour martiale, et le représenta comme un homme des plus dangereux, l’un des fauteurs de la rébellion, celui qui méritait le plus de mourir sur l’échafaud.
Tes journaux bureaucrates annoncèrent avec plaisir que de Lorimier serait condamné. Ils ne se trompèrent pas. Tous les accusés furent condamnés à mort, mais de Lorimier seul fut exécuté.
Le 12 février, pendant la soirée, les condamnés qui, depuis trois semaines, s’attendaient tous les jours à ce qu'on les avertît de se préparer à monter sur l’échafaud, apprirent que les autorités avaient fait une commande de sept cercueils. Il y en aurait donc sept d’exécutés, les sept premiers sur la liste, savoir: de Lorimier, Brien, Dumouchel, Rochon, F.-X. Prieur, Waïtñier et Laberge. ‘
Quoique habitués à l’idée de mourir sur l’échafaud, les prisonniers dormirent mal dans la nuit du 12 au 13. Ces cercueils leur firent'faire de mauvais rêves.
Le lendemain, à 3 heures, ils apprirent que les jugesavocats venaient d'entrer au bureau du geôlier pour signifier aux victimes choisies que le jour de l'exécution était fixé au vendredi suivant. On était au mercredi ; l'avis était court.
Nous croyons devoir laisser maintenant M. Prieur raconter le dernier acte de ce drame émouvant:
‘ Quelques instants après, la porte de notre prison s'ouvrit et le geôlier, s’arrêtant au milieu de la porte ouverte par son aide, appéla :
‘4 Charles Hindelang ! ”
“ Environ dix minutes après, la porte s’ouvrit denouveau et le géolier appela :
“— Chevalier de Lorimier ! ”
“Celui-ci sortit avec les gardiens et la porte se referma une seconde fois,
“Une troisième fois, la porte s’ouvrit. J'étais occupé au fond de la salle à faire cuire quelque chose dans une casserole, je m’entendis appeler. Laissant là mon ustensile, je me rendis auprès du geôlier, en disant à mes Compagnons :
‘C'est mon tour! mais le geôlier me dit en anglais :
‘“—Ce n’est pas vous que j'ai appelé, c’est M. Lepailleur, et c’est simplement pour lui remettre des provisions que lui envoient ses parents.
“Nos deux malheureux compagnons, de Lorimier et Hindelang, revinrent bientôt vers nous, et nous dirent, en entrant dans le groupe que nous avions formé pour les recevoir:
—Réjouissez-vous, nous sommes les deux seules victimes choisies dans cette section ; mais il y en a trois prises dans les autres parties de la prison, ce sont Rémi Narbonne, Erançois Nicolas et Amable Daunais.
“Il y avait, en ce moment, au milieu de nous, deux dames parentes de l’infortuné de Lorimier, sa sœur et ga cousine, accompagnées d’un monsieur de la famille ; ces pauvres dames fondaient en larmes. La victime les consolait par des paroles angéliques, pleines de foi et de résignation:
Mon sacrifice est fait, disait-il, et j'ai l'espoir d'aller voir mon Dieu; une seule chose assombrit mes derniers moments, c’est la pensée du dénuement de ma femme et de mes enfants; mais je les confie à la divine Providence.
Vers six heures du soir, les guichetiers vinrent nous dire qu'il fallait entrer dans nos cachots. Nos visiteurs se retirèrent alors, la douleur dans le cœur. J'ai déjà dit que nous étions deux par deux. Le ae is de
cachot de de Lorimicr avait été, jusque là, le Dr Brien; dans ce moment, celui-ci vint me prier de vouloir bien changer de cellule, disznt qu’il ne se sentait pas la force de partager le cachot de la victime.
“ Ah! c’est que, voyez-vous, il y avait un remord dans la conscience de ce malheureux qui avait obtenu un demi-pardon au prix honteux de la délation, comme nous l’apprîmes plus tard. On conçoit, en effet, quel voisinage ce devait être pour lui que celui de l’homme qui allait mourir victime de sa trahison.
“Je devins donc le compagnon de cellule de Chevalier de Torimier. Lesoir, son confesseur vint le voir et demeura seul avec lui pendant une heure, durant laquelle je me retirai dans le corridor. En sortant de ce sublime tête à tête du chr° ïen repentant avec l’homme du pardon, de Lorimier était calme, sa figure semblait même respirer une douce gaieté. Nous fûmes de nouveau renfermés ensemble; je priai avec lui une partie de la nuit, puis nous nous endormîmes paisiblement l’un à côté de l’autra.
‘“ Le matin, je le trouvai tranquille et reposé; il 5ria longtemps, puis il me parla longuement de sa femme et de ses enfants; il les confiait à la Providence. C’est à peine si je pouvais répondre à sa parole si touchante, si résignée, si chrétienne, tant l'émotion me dominait.
“Lorsque les cellules furent ouvertes, le matin, à l'heure ordinaire de dix heures, tous les regards se tournèrent, avec un intérêt mêlé de tristesse, vers les deux victimes que le jeune Guilliume Lévesque, com pagnon de cachot d'Hindelang, et moi compagnon de de Lorimier, conduisîmes par le bras vers les groupes discrètement formés de nos camarades d’infortune. De Lorimier était résigné et digne, Hindelang, courageux et bruyant, Je préparai quelque chose pour notre déjeuner; mais de Lorimier mangea peu. 1l se pre-
menait d’un pas mesuré dans le corridor, et souvent nous parlait de sa femme qui devait le venir visiter dans l’après-midi; il redoutait cette entrevue pour son infortunée compagne.
“Vers les trois heures de l’après-midi, Mme de Lorimier, accompagnée de la sœur et de la cousine de son mari, et conduite par un M. de Lorimier, cousin dn condamné, entrèrent dans notre cellule. Mme de Lorimier portait sur sa figure une expression de douleur à fendre le cœur, mais elle ne pleurait pas; ses deux compagnes fondaient en larmes.
“Nous avions pris des arrangements pour donner à nos deux malheureux amis, un dîner d’adieu. La table, chargée de mets préparés, sur notre ordre, par le geôlier, avait été placée dans une pièce située près de la porte et qui donnait sur le corridor. A quatre heures, on se mità table. Hindelang présidait au banquet. De Lorimier n’occupa pas le siége qui lui était réservé; mais il vint prendre avec nous un vr:re de vin, Pendant le repas, il se promenait dans le corridor ayant Mme de Lorimier au bras; les autres membres de sa famille occupaient des sièges, tantôt dans sa cellule, tantôt dans le corridor. Les dames, de temps à autre, prodiguaient à la malheureuse épouse des paroles de consolation.
“ Il règnait à notre table une certaine gaieté triste qu’'Hindelang, pour sa part rendait parfois bruyante. Pendant ces instants de récréation, furent admis, par les autorités de la prison, six curieux, parmi lesquels, me dit-on, se trouvait le rédacteur du journal The Herald ; ils se tinrent en dedans, près de la porte, visiblement étonnés de l'aspect de cette scène. Après s'être fait indiquer ceux qui devaient, le lendemain monter sur l’échafaud, ils se retirèrent sans mot dire,
‘Un instant après, on vint nous dire que Mme de
Lorimier venait de perdre connaissance ; elle gisait, en ce moment, dans un état de complet évanouissement, dans le cachot de son mari.
“ Le confesseur de de Lorimier vint, au commencement de la soirée, et passa quelque temps seul avec lui dans sa cellule; puis il dit: “courage” aux deux victimes, offrit quelques paroles de consolation à Mme de Lorimier, et prit congé de tous.
“On nous avaient laissés, les deux condamnés, M, Lévesque et moi, en dehors de nos cellules plus longtemps que d'ordinaire ; à dix heures le geôlier vint nous dire qu'il fallait entrer. C'était le moment que ce pauvré de Lorimier redoutait tant, et que nous aussi, nous voyions venir avec un déchirement de cœur. Quelques
parents et amis étaient venus s'ajouter aux trois per- sonnes de la famille qui accompagnaient Mme de Lorimier, et qui devaient être chargées de la pénible mais charitable mission de la reconduire en ville.
“La pauvre jeune femme allait donc dire à son mari un éternel adieu! A la suite de bien des hésitations, de sanglots et de larmes, elle se jeta à son cou et s’évanouit de nouveau. De Lorimier la souleva dans ses bras et, la tenant comme un enfant qu'on va déposer dans son bèrceau, il se dirigea vers la porte, les yeux attachés sur cette figure agonisante de la compagne de sa vie. Arrivé sur le seuil, il déposa un baiser sur le front décoloré de sa femme, la remit entre les bras de ses parents, et leur recommanda d’en avoir tous les soius possibles et la porte se referma sur nous.
‘“ De Lorimier me dit, en regagnant l'entrée de notre cachot :
“Le plus fort coup est donné! … Ilétait ferme, mais pâle comme la mort,
“I1 passa une partie de la nuit en prières et à écrire une lettre qui était comme son testament politique;
puis il se coucha. Je veillai près de lui; il dormit à peu près trois heures fort tranquillement,
“Vers les sept heures (vendredi 15 février 1839), son confesseur arriva; il venait lui apporter le Saint- Viatique et devait attendre pour l’accompagner à l’échafaud. Le condamné reçut la divine communion avec ferveur dans son cachot, où il demeura jusqu’à huit heures, en actions de grâces avec son confosseur. Le temps était venu pour & Lorimier de se préparer à marcher au supplice; le prêtre se retira pour quelque temps. Ce fut moi qui aidai mon malheureux ami à faire sa toilette de victime... Comme je lui fixais au cou une petite cravate blanche, il me dit:
‘ __Laissez l’espace nécessaire pour placer la corde, “ Les larmes me partirent en torrents des yeux.
“ Aussitôt que sa toilette fut terminée, de Lorimier sortit du cachot, et s’adressant à tous les prisonniers, leur demanda de dire ‘en commun la prière du matin. Ce fut lui-même qui la fit d’une voix haute, ferme et bien accentuée. A l'invit: ‘ion de de Lorimier, Hindelang, qui jusque là était resté dans sa cellule, en sortit et se joignit à nous, pour assister à la prière; il ne se mit pas à genoux comme les autres, mais il se tint, tout le temps, debout, la tête inclinée en avant et les mains jointes sur la poitrine. Oh! comme nous le plaignîmes alors, et comme nous remerciâmes Dieu de nous avoir fait la grâce d’appartenir à son Eglise saintel
‘ À la suite de la prière, les deux condamnés prirent une tasse de café.
‘6 J'avais demandé à nos infortunés amis de me laisser comme souvenir quelque chose venant directement d’eux, ce fut alors que chacun me remit une mèche de ses cheveux; ceux de de Lorimier étaient contenus dans un billet dont voici la copie :
‘ Prison de Montréal, 15 février 1839.