‹ Les pauvres d'esprit comedie en trois actes, en proseChapitre 76 sur 79 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

MONFORT

Tu détournes les yeux... Ah ! tiens, si tu ne m’aimes plus, dis-le-moi tout de suite.

HORTE NSE, froidement.

Qu’avez-vous?

MONFORT, vivement, à Hortense.

Vous!.. ’

DEL AU RE, à Hortense.

Mon enfant!

MONFORT

Oui, va, frappe ! que tes regards et tes paroles de glace éteignent bien ce feu qui dévore là ce qu’il doit féconder. Ah ! il faut être indulgente, vois-tu, car tu ne sais pas, chère et douce nature que de luttes, d’entraînements et d’écueils nous menacent dans ce monde brûlant, ouvert à notre activité ; comme il est difficile d’y tenir en équilibre les forces qui se disputent notre esprit et notre âme; et combien des mieux intentionnés laissent sur la route, dans leur course impatiente , et leurs plus chers trésors, et leur vraie dignité!... chacun frappe des mains à nos efforts sans relâche, car notre œuvre seule intéresse... et l’on a, pour s’acquitter, le bruit, l’éclat, l'enivrement du triomphe!.. Puis, le bruit cesse, la rampe s’éteint, la foule s’éloigne, allant redemander à sa vie ces émotions, ces joies et ces tendresses que le poêle lui a prodiguées... et que seul il ne retrouvera plus, près du cœuY fier et dévoué qu’il a blessé... et qui ne pardonne pas ! (il va se jeter sur le canapé.)

HORTENSE, à part.

O mon Dieu!... ces larmes... oh! comment oser, à cette heure...

DELAURE.

Qu’ar-t-elle donc?

HORTENSE, tremblante »« rapprochant de lui.

Albert, tu m’aimes?.*

MONFORT

Elle le demande !

HORTENSE

Eh bien ! écoute : je vais jouer ici , peut-être, mon bonheur tout entier.

96 LES PAUVRES D’ESPRIT

M0NF0RT, sc levaut.

Hein?

Que signifie?

HORTENSE, avec tendresse.

Mais, avant, sache bien ce que tu étais pour moi ; car ce qui sc passe entre nous, vois-tu, n’a rien de vulgaire; et, si tes larmes mêmes n’ont pas le pouvoir de relever, à cette heure, ma foi ébranlée... c’est que je l’avais placée bien haut! en t’épousant, Albert, je n’avais pas, éblouie par tes succès, convoité pour compagnon de ma vie une de ces supériorités altières qui vivent isolées dans leur pensée, indifférentes à tout ce qui n’est pas elles, et dédaigneuses du bonheur même ! ! ! Oh ! non, je l’avoue, je n’ai pas ce feu sacré qui m’eût fait ambitionner la gloire élevée sur ces misères! ! ! Ce que j’avais vu en toi, Albert, c’est ce que depuis mon enfance (Prenant la main de son père.) j’avais eu journellement sous les yeux, l’adorable spectaele d'un grand esprit... réglé par un grand cœur... offrant au faible l’exemple du fort, courbé avec amour sous le niveau divin : le culte de la tendresse; et doué d’une âme d’autant plus aimante qu’elle était éclairée par de plus vives lumières. Voilà ce que j’avais chéri et admiré comme fille!., voilà ce que j’avais rêvé comme femme... et toute une année de bonheur avait fait de ces espérances célestes... les plus chères croyances de ma vie!... mais je ne sais quelle main fiévreuse est venue jeter sur elles un voile qui a glacé mon cœui*! — Eh bien !.. ce voile, j’ai voulu le déchirer... car, là, tout à l’heure, en te quittant, j’ai senti qu’il m’oppressait... j’entendais s’élever en toi une voix dont l’éloquence osait parler plus haut que nous... que moi... quêta mère... dont je surprenais les soupirs étouffés!.. Pauvre et chère femme... si tendre et si joyeuse!... Alors, je n’ai pas voulu qu’elle accusât son fils d’indifférence... et, passant devant ce pavillon où tu venais de travailler à ton œuvre... Ah ! je souffrais trop, vois-tu, je n’étais plus fière de toi, je devenais folle... je l’ai prise et je l’ai brûlée ! ! !

DELAURE.

Hortense! ! !

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