LE CIMETIÈRE DES MORAVES A ZEIST
Nous ne nous arrêterons pas à Amsterdam; nous avons dit d’avance, en parlant des autres cités de la Hollande, tout ce que nous avions à noter sur cette ville, l’originalité de sa physionomie, Télégance majestueuse et la profondeur de perspective de ses quais, l’indiscipline architecturale de ses demeures, la mélancolique beauté de ses couchers de soleil. Ce qu’il y a certainement de plus curieuxà Amsterdam, ce sont ses habitants; mais ce n’est pas après un séjour de moins d’une semaine que nous voudrions nous permettre d’en juger. Sur le peu que nous en avons vu cependant , nous n’hésitons aucunement à affirmer qu’Amsterdam'est certainement la ville la plus vraiment républicaine de l’Europe, car c’est celle où do-
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mine le plus exclusivement l’esprit commercial, avec son mélange de qualités et de défauts. On ne peut vraiment que recommander le voyage d’Amsterdam à quelques-uns de nos démocrates; là ils comprendront que la république est, avant tout et par-dessus tout, une affaire de classes moyennes, de commerce, d’indépendance appuyée sur l’argent, nullement un gouvernement de pauvres gens et de prolétaires. Là où domine la certitude que l'homme n'est indépendant que lorsqu'il est riche, là domine la république. Aussi la seule secte à vues profondes de notre temps a-t-elle été celle des saint-simoniens , avec leur religion du capital et leur culte du dieu Mammon, qu’ils avaient si ingénieusement et avec une si judicieuse probité installés sous la forme de billets de banque, dans la petite rotonde qui servait de centre à l'Exposition universelle de 1867, organisée par eux; mais assez sur ce sujet L
Je ne veux cependant pas quitter Amsterdam
1. Nous ne dirons pas comme dans une note précédente (pic c’est au temps qu’il appartient de vérifier la justesse de l’opinion que nous exprimions en 1868. Qu’est-il besoin d attendre l’action du temps? Depuis la publication première de ce volume, la république s’est établie en France, et si elle a rencontré quelque opposition, ce n’est pas dans les rangs des plus riches et des plus entraînés par le courant de l’activité industrielle et commerciale.
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sans dire à quel singulier triomphe de la France j’ai assisté dans cette ville et quelle singulière émotion patriotique j’y ai ressentie. Un soir, pour tuer le temps, je me fais conduire à Leidsche - Bosche , espèce de grand café chantant, où l’on joue le vaudeville hollandais et l’opérette française, fréquenté par un public dont la plume d’un Paul de Kock hollandais tirerait un parti avantageux. Les cabotins indigènes ouvrirent le spectacle par un vaudeville national dont je m’évertuai à deviner le sens d’après leur jeu et leur accent. Autant que je sus comprendre, il s’agissait d’un vieux beau de province sur le retour, amoureux de sa ménagère, qui lui préfère un jeune paysan frison. Les acteurs ne me parurent ni meilleurs ni pires que d’autres comédiens, tant que le point de comparaison me manqua ; mais voici que des comédiens français leur succèdent pour chanter l’opérette Monsieur Çhoufleuri restera chez lui , et aussitôt le pauvre mérite de ces indigènes disparaît devant l’éclat de nos bohèmes français comme les fantômes devant la lumière. Ces comédiens étaient simplement les premiers venus, quelque chose comme une troupe de Belleville ou de Montmartre; mais là ils resplendissaient comme le soleil et me firent l’effet de comédiens de génie, tant leur supériorité était
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certaine, incontestable, éclatante. — Quel len ! quelle verve! quel brio! quelle vivacité de pantomime! En les regardant se démener comme de joyeux forcenés et en écoutant leurs coq-à-1 âne insensés, les larmes me montèrent véritablement aux yeux, car ces pauvres gens venaient de me représenter quelques-unes des qualités les plus précieuses de la France et de me faire apparaître l'image même de la patrie absente. Une pareille émotion pourra paraître fort ridicule; pour savoir combien elle l’est peu, il faut avoir franchi une seule fois la frontière. Le sentiment du patriotisme est semblable à la santé, dont nous ne faisons aucun cas tant que nous sommes bien portants et dont nous ne connaissons le prix que par la maladie : tant que nous marchons sur le sol de la patrie, nous ignorons quels liens puissants nous attachent à elle; mais, dès que nous sommes à l’étranger, alors les moindres circonstances qui nous la rappelent prennent une importance, et le triomphe du plus humble, du plus obscur de nos compatriotes nous apparaît comme une victoire nationale. Je n’ai jamais applaudi comédiens avec une aussi cordiale frénésie que ces acteurs ambulants , égarés en Hollande ; durant cette soirée, je l’aurais vraiment emporté en enthousiasme saugrenu sur Ragotin en per-
sonne, et je crois que, s’il m’avait fallu apprécie]* leur talent dramatique, ils auraient été traités avec autant de déférence et de respect que si j’avais du parler de Molière ou de Corneille, c’est-à-dire des représentants mêmes du génie de la France.
Le chemin de fer met une heure et demie environ à franchir la distance qui sépare Amsterdam d’Utrecht, et, avant même la moitié de ce court trajet, le paysage a changé subitement de caractère. A mesure qu'on approche d’Utrecht, la campagne prend un air seigneurial inconnu aux provinces de la Sud et de la Nord-Hollande. Dans ces dernières provinces, la campagne est une souriante et mélancolique idylle, et, s’il était permis de pousser jusqu’au bout la comparaison entre les choses de la nature et celles de l'art, nous dirions que cette idylle est d’une unité de composition et de style admirable, car partout elle conserve une grâce exclusivement plébéienne. Ces provinces ont une histoire; mais, semblables au peuple en qui le passé ne reste jamais vivant, et se dissout dès la première génération en souvenirs incertains comme des songes, leur sol n’a gardé ^aucune empreinte de cette histoire, et la nature y montre un aspect pour ainsi dire contemporain, comme si elle s’était épanouie d hier.
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Tout autre est le caractère de la province d’Utrecht; là le paysage se présente avec un air de faste et de cérémonie; cette nature a des quartiers . C’est une région merveilleusement appropriée aux retraites champêtres des personnes riches et qui veulent, même au sein du repos, un reflet, une empreinte des élégances de la vie sociale. Là on peut aisément installer, non plus les petits nids humains et les gentilles tanières villageoises de la Nord-Hollande, mais de grandes habitations précédées de nobles avenues, entourées de larges parcs. Les arbres commencent à abonder et forment de belles rangées qui, partageant la campagne, donnent à l'œil la double sensation de l’étendue et du repos. Quel accord il existe en réalité entre la nature et l’homme ! La Hollande proprement dite est un pays démocratique, et démocratique aussi en est la nature. La province d’Utrecht est une province de tradition plus aristocratique, la nature y porte une livrée de grandeur. Ineffaçables sont vraiment les marques que l’homme imprime à tout ce qui l’entoure; Utrecht en est un frappant exemple. Elle fut autrefois le siège d’une cour ecclésiastique : voilà qui remonte bien liant, n’est-ce pas? et il semble que, depuis les jours du prince-évêque
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la ville aurait eu le temps de se défaire de l’empreinte qu’un tel séjour avait pu lui donner. Point du tout; en changeant de maître et de doctrine, elle n’a pas changé d’âme : après plus de trois cent ans et sous l’empire du protestantisme, Utrecht reste essentiellement marquée d’un ca-
cliet ecclésiastique. D’aspect piétiste, de vie calme, Utrecht, à l’inverse des autres villes de Hollande, parle de richesse et ne parle pas de travail. Le vacarme assourdissant et joyeux, le mouvement affairé des villes où les habitants poussent, à tour de bras, la roue pesante de la fortune, ne troublent pas ses rues larges et silencieuses, et cependant la puissance de la fortune se fait partout sentir, sinon dans son activité, au moins dans ses résultats. Pendant mon séjour à Utrecht, je ne pus m’empêcher de songer à la
pratique Marthe de l’Evangile, qui se serait décidée au repos, mais qui, même au sein du loisir, garderait le souvenir de sa diligence d’autrefois.
Utrecht n’est pas seulement la ville protestante par excellence de la Hollande, elle est le centre véritable de tout ce que ce petit pays contient d’influences religieuses de tout genre. La religion y est la seule souveraine, au moins en apparence. Ce qui est non une apparence, mais une touchante réalité, c’est que le passé y parle
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( ncoi o li es linut et per les voix les plus diverses. Il est vraiment curieux d’entendre ces voix, si rapprochées les unes des autres, prononcer toutes à la lois le nom de Dieu dans une sorte de cacophonie pieuse. L’université protestante s’est installée sur les dépendances de la cathédrale; mais on ne saurait trouver un lieu où respire d’une maniéré plus aimable la mélancolie ascétique du moyen âge, que son cloître, encore élégant sous ses ruines. La cathédrale, le seul édifice vraiment gothique que contienne la Hollande, est aussi fort digne d’intérêt et vous fait remonter d’un bond en plein xive siècle. Cette cathédrale, par une coïncidence singulière, présente la plus étroite ressemblance avec une de nos propres cathédrales, celle de Limoges. Même position, même caractère architectural, et, chose curieuse, même histoire. Toutes deux s’élèvent au sommet de l’ancienne ville, qu’elles dominent comme le siège même du pouvoir, la citadelle, la cour de justice, le lieu de refuge en cas de guerre et de tumulte; toutes deux sont bâties sur le même plan, datent de la même époque et inspirent le même sentiment de douce tristesse. Enfin, les deux' cathédrales ont cela de commun que leurs clochers sont à une distance considérable de l’église ; la tempête et la foudre, en
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détruisant la partie intermédiaire de l’édifice, ont, dans les deux régions, opéré cette singularité, que l’incurie méridionale, d’un côté, et la lenteur hollandaise, de l’autre, n'ont jamais songé à réparer C’est de nos jours seulement, après deux siècles, que les habitants d’Utrecht se sont enfin décidés à effacer les traces d’une tempête qui remonte à la seconde moitié du xvne siècle. Le temps avait eu le loisir d’emporter maison des Bourbons, maison des Stuarts, maison d’Autriche; de transformer en roi l'électeur de Prusse, de créer la Russie et l’Amérique, que ces bons Hollandais d’Utrecht n’avaient pas encore eu le loisir d’enlever quelques centaines de charretées de pierres encombrantes. A la bonne heure! et voilà un pays où il fait bon vivre à l’abri de la fiévreuse activité moderne.
Non loin de la cathédrale se trouve un débris fort excentrique du passé, le quartier des jansénistes, maussade labyrinthe de petites ruelles qui se coupent et s’entre-croisent comme une enfilade de corridors, avec son église à façade d’habitation bourgeoise, témoignage des jours où le catholicisme était réduit à se cacher dans l’inté-
1. Cela a cessé d’être vrai, pour l’une au moins des deux cathédrales, celle de Limoges, qui est à l’heure présente en bonne voie d’achèvement.
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rieur des demeures. J’ai visité le quartier janséniste avec 1 empressement que l’on peut supposer
à un Français; mais la vérité m’oblige à dire que les parfums de piété que j’étais allé y respirer se sont trouvés mélangés à d’autres arômes dont mon nerf olfactif n’a conservé aucun plaisant souvenir.
Un détail curieux : tout contre l’église janséniste se trouve une autre église catholique sans grande apparence. J’entre, et la première chose qui frappe mes yeux, c’est une sculpture de la chaire représentant le chien qui tient la torche allumée entre les dents. Nul doute, j’étais dans une église dédiée à saint Dominique, si terrible aux hérétiques. Comment donc une église placée sous celte redoutable invocation s’élève-t-elle aussi près du quartier janséniste? Le hasard a de ces rapprochements singuliers.
Une autre communauté, plus bizarre que le jansénisme, mais celle-là appartenant au protestantisme, celle des Frères Moraves, possède un établissement àZeist, à quelques lieues d’Utrecht. Pendant que j’étais dans la Nord-Hollande, je n’avais pas voulu visiter Broeck, peut-être parce que j’en avais trop entendu parler. Je n’y ai rien perdu, puisque j’ai vu Zeist, car je doute que le célèbre Broeck l’emporte sur ce ravissant village. C’est ce qu’on peut voir au monde de plus élé-