Les paysages de Corot
J'ART de Corot a, surtout dans élses phases un peu avancées, les {charmes presque indéfinissables de poésie, de douceur et de lumière que seuls les plus grands Pjartistes ont su exprimer. Nul autre maître du paysage n’a révélé comme lui l’exquis sentiment de calme poétique qu'évoque une soirée d’été ou une paisible aprèsmidi. Les grands artistes qui, à diverses époques, se sont consacrés surtout au paysage: Hobbema, Ruysdael, Claude Lorraine, ainsi que Crome, Constable et Turner, sont arrivés chacun d’une façon différente à leur haute position, et ont donné des productions tout à fait différentes.
Parmi ces maîtres, Turner est le seul dont les paysages, vers la fin de sa carrière,se rapprochent assez de ceux de Corot; et, si différentes que soient leurs méthodes, beaucoup de leurs œuvres se ressemblent, comme on s’en apercevra en comparant leurs peintures. Chez l’un et l’autre on peut trouver la même façon de rendre le paysage, de donner à son interprétation une grâce poétique, un caractère un peu mystérieux ; leurs tableaux baignent dans la même atmosphère. On peut aussi comparer les vies de ces artistes. L'un, né au centre de Paris, devint le plus grand paysagiste de son pays ; l’autre, qui avait vu le jour au cœur de Londres, obtint en temps voulu la même célébrité parmi ses concitoyens.
On peut admettre, mais avec réserves, qu’il n’est pas donné à tout le monde de savoir apprécier de prime abord l’art de Corot. Il est incontestable qu’à
cet égard il est bon d’avoir une certaine éducation artistique, mais cette condition n’est pas indispensable. Beaucoup des plus grands admirateurs de ce peintre, de ceux qui se sont le mieux complu à observer ses œuvres, n'avaient pas le don de s'exprimer en peinture ou en dessin. S'il y a, il faut le dire, un avantage certain pourun connaisseur à savoir se servir d’un crayon, ce n’est, je le répète, nullement nécessaire. Une personne très exercée sera naturellement mieux à même d'apprécier les qualités techniques de l’œuvre ; mais pour juger de la haute valeur des tableaux de Corot, de leur poétique interprétation, de leur puissance inspirative et de leur charme, les connaissances techniques n’offrent guère d'avantages directs.
Les procédés d’expression de Corot sont si dissimulés, l’arrangement de ses compositions, si aisé en apparence, est si subtil, la tonalité et le coloris sont si mystérieux, qu'il y a peut-être même avantage à n'être pas technicien, si les ressources de lesprit sont assez hautes. Car les chefs-d’œuvre de Corot sont comme des rêves fixés sur la toile, ils révèlent l'esprit de l'artiste plutôt que du peintre ; comme le murmure du zéphyr, parmi les branches, le soir, à l'heure où l’on sent le charme des bois plutôt qu’on ne le perçoit, comme l'inspiration du poète lorsqu'il est au-delà et au-dessus des choses de ce monde.
Le charme des paysages de Corot subsiste aussi avantageusement aux yeux de tous les artistes, aujourd’hui même, que lorsqu'il se révéla à des esprits d'élite bien avant la fin du XIX° siècle. L'artiste mourut en 1875, et jusqu'à cette date, ou seule-
ment un peu avant, il fallait un certain courage et aussi une sérieuse connaissance des tendances de l’art, pour pouvoir se maintenir à côté des peintres appartenant à ce qu’on appelle aujourd’hui l'Ecole de Barbizon.
Corot peignait les arbres de telle façon que, comme il disait lui-même: “les oiseaux pourraient passer à travers” : leur feuillage a rarement assez de consistance pour les en empêcher. Les feuilles de ces arbres brillent et bruissent au doux souffle de l’air, ou bien restent paisiblement immobiles dans un demi-lointain ; on ne les distingue jamais une à une comme chez les préraphaëlistes, la présence en est seulement indiquée ; elles se montrent sans, pour ainsi dire, frapper à la porte de l'imagination.
La poésie des arbres et des buissons, des étangs et des mares, voilà ce qui appartient par excellence à Corot. Rien ne présente plus de charme, rien ne cause plus de délices, rien n’est plus émouvant, plus satisfaisant que ces éléments, pour celui qui les admire, que lorsqu'ils sont parés par ce maître inspiré et qu’ils se révèlent au disciple convaincu. Le plaisir intellectuel qu'offre l'examen d’un paysage de Corot est, en somme, éprouvé surtout par ceux qui, connaissant parfaitement la nature, ont éprouvé les véritables enchantements qu’offrent ses aspects les plus sereins et les plus paisibles.
Un paysage de Corot n’est nullement la simple transcription d’un site, comme la donnerait une photographie, ou comme la rendrait un rigoureux réaliste. Ce qui donne au grand art son originalité, c’est l'interprétation et non l’imitation. Les pay-
sages de la période avancée de Corot sont presque uniquement les productions d’un esprit poétique, profondément inspiré de toutes les variétés de ton qu'offre la nature, et qui considère le site sous son aspect général pour en tirer un beau tableau. L'idée de l'artiste n’a pas été de donnerle portrait d’un endroit, il n’a pas eu le désir même vague de donner une vue topographique, aussi n’a-t-il pas cherché à représenter l'aspect purement extérieur du lieu. Tous ses efforts ont eu pour but de créer un riant pay sage, e rappeler tous les charmes du site, et de les réunir ur une toile comme en une vision de beauté.
C'est là aussi la manière de Turner, dans ses derniers tableaux. Corot, dans le même esprit, suivit une voie analogue, mais le caractère de ses sujets était surtout différent Si dans les tableaux de Corot il y a souvent de l’eau, il n’a jamais peint la mer ; tandis que les plus belles productions de Turner sont les admirables compositions telles que Æwsées et lumières bleues et d’autres analogues.
Il faut remar quer aussi que Corot n’a jamais montré qu'il se soit préoccupé de de dans ses paysages, le premier plan. Souvent, des plantes et des Aou y sont suffisament indiquées, mais on ne reconnaïitrait Jamais à quelles espèces elles appartiennent. De fait, Corot ignorait les abords du site, il plaçait délibérément son premier plan assez loin M. George 1 Moore raconte dans sa ‘ Peinture moderne” comment il trouva Corotà l’ouvrage, quelques années avant sa mort: “Je n’ai vu Corot qu’une fois. Je me trouvais dans des bois, près de Paris, où
J'étais allé peindre, et je rencontrai à l’improviste
le vieil artiste, assis en face de son chevalet, dans une jolie clairière. Après avoir admiré son ouvrage, je me risquai à dire : “Maitre, ce que vous faites est beau, mais je ne reconnais pas votre composition dans le paysage qui est devant nous Il répondit: ‘Mon premier plan est assez loin en face’, et effectivement, à environ deux cents mètres, le site qu'il peignait se détachait sur le vallon obscur qui finissait à perte de vue dans la prairie.”
Mais il serait tout à fait inutile, pour un débutant, de peindre de cette façon ; ce n’est qu'après de longues années d’expérience et de pratique, et qu'avec le talent de dégager aisément les caractères poétiques, que l’on peut arriver à de pareils résultats; nous reviendrons sur ce point un peu plus loin.
Des premières œuvres de Corot, nous ne parlerons pas. Beaucoup de connaisseurs réputés considèrent, comme nous le verrons plus loin, que les tendances poétiques de ce peintre se sont manifestées dès ses débuts. Ses sujets à personnages, surtout ceux de sa première période, lui ont également valu l'estime de beaucoup de collectionneurs influents. Mais nous laisserons de côté toutes ces œuvres pour ne nous occuper que de la dernière phase de son art. C’est à cette période qu'il est devenu célèbre dans tout le monde artistique, qu’il s’est distingué de tout autre paysagiste contemporain ou ancien ; c’est cette phase de son art qui a le plus de chances de présenter toujours de l'intérêt, pour sa beauté, son originalité, les satisfactions et les jouissances qu’elle procure.
Si l’on a, assurément, beaucoup écrit au sujet des protagonistes de l’école impressioniste, si l’on a longuement discuté sur eux dans les ateliers et dans les clubs, il est non moins certain que ces peintres n'ont pu trouver aucun accueil de la part des amateurs ordinaires. Sans doute, on peut trouver çà et là un partisan acharné des exaltés, qui ne s'inquiète pas de la pénible impression qu’on peut éprouver à voir chez lui des tableaux dont le mérite n’est généralement pas reconnu. Mais lorsqu’aujourd’hui un adorateur de l’art veut orner son intérieur, il cherche quelque chose qui calme son esprit surmené, qui reproduise avec beaucoup de charme les aspects variés de la nature, et surtout quelque chose qui communique une sensation de repos. Une œuvre provoquante et saisissante peut momentanément être admise dans un véritable sanctuaire, mais, à moins d’avoir un mérite artistique exceptionnel, elle en sera bientôt bannie.
C’est dans ce subtil sentiment de repos exprimé par les couleurs et les tons les plus délicats, dans la poésie avec laquelle il représente un lever où un coucher de soleil, dans le romantisme avec lequel il rend un lac ou un ruisseau, dans l’impossibilité qu'il y a de faire trop aisément connaissance avec ses compositions, qu'est la grandeur de l’art de Corot. Ce n’est pas d’un coup d'œil, après un examen de quelques minutes ou même d’une bonne demi-heure, que l’on peut découvrir les meilleures qualités du maître, qualités qui l’élèvent bien audessus d’un artiste ordinaire, et le placent au rang des plus grands paysagistes que le monde ait jamais vus.
Son art, dans ses plus hautes manifestations, n’est pas d’un accès facile ; une grande partie de son génie peut échapper à une observation trop rapide. Ses chefs-d’œuvre méritent une étude sérieuse, dont on sera d’ailleurs, si l’on s’y livre, largement récompensé. Le génie de Corot est comme une haute montagne isolée: il faut prendre des dispositions spéciales pour l’aborder.
Pour s’en rendre compte, que le lecteur considère une des reproductions données dans cet ouvrage, qu’il la mette à une place où l’on puisse l’observer fréquemment, de près, ou d’un bout de la pièce à l’autre. N'importe laquelle des planches se prête à cet usage, mais, bien entendu, il faut que chacun fasse l'expérience avec celle qu’il trouve, pour son compte, la plus attrayante.
C'est à cause de cette difficulté qu'il y a à apprécier l’art de Corot que ses œuvres ont été si longtemps méconnues. Il faut faire intimement connaissance avec ses peintures avant de pouvoir les accepter complètement ; actuellement même, nous commençons seulement, pour ainsi dire, à apprécier ses œuvres ; et il est probable que d'ici cinquante ans elles seront mieux comprises et même appréciées qu'aujourd'hui même.
Sauf à Paris, il n’y a encore que peu de tableaux de Corot qui aient pris place dans les grands musées du monde. Comme nous le montrerons bientôt, il y a une magnifique série de toiles de lui qui est à la place qui lui convient le mieux, au Louvre. Elle comprend environ cinquante de ses œuvres,
parmi lesquelles une douzaine de ses plus beaux tableaux. A la National Gallery de Londres, il y en a une demi-douzaine, mais deux ou trois seulement sont de ses chefs-d’œuvre. La Galerie Nationale d'Ecosse n’en a aucun spécimen, mais il y en a quatre ou cinq à la Galerie municipale de Glasgow, parmi lesquels trois ou quatre appartiennent au meilleur de la production du maître; ils figurent par autorisation spéciale parmi nos planches.
Un des Corot les plus remarquables qui existent, c’est cette magnifique interprétation : L’Ærôre penché, qui est maintenant au musée de Melbourne. On pourrait décrire la singulière hésitation qu'on a mise à recevoir ce tableau, quand il arriva dans ce lointain pays, vers 1900. On le laissa plusieurs années dans un coin. A présent, parait-il, il figure avec les honneurs qui lui sont dus ; mais, comme tous les tableaux de Corot, méconnu des autorités administratives, il a eu du mal à être offert à l’admiration du public.
L'autre exemple de l’Æ4rêre penché est à présent à la National Gallery de Londres, à laquelle il a été légué par M. George Salting. D’après la reproduction que nous en donnons, ceux qui ont vu le premier en Australie pourront faire la comparaison. Autrefois, lorsque ces beaux tableaux appartenaient tous deux à M. Alexander Nounez, de Blackheath, je les souvent vus côte à côte. Je suis tout à fait sûr que, si on les retrouve ensemble, comme cela peut arriver à quelque grande exposition internationale, l’on préférera celui qui actuellement se trouve en Australie.
On peut observer ici que Corot faisait très rarement des répliques des détails de ses compositions; et même ces deux tableaux de /’Ærbre penché, qui se ressemblent tant comme disposition générale, diffèrent beaucoup, comme ton aussi bien comme couleur. A l’occasion, Corot reproduisait de petites parties de ses sujets favoris, mais toujours suivant des proportions différentes. Parmi les nombreux tableaux où il a représenté des nymphes dansant, ou bien qu'il a intitulés Souvenirs d’Iralie, je n’en connais pas qui soient exactement pareils. Même lorsque, considéré superficiellement, le tableau en rappelle un autre, on trouve, en les mettant côte à côte, qu’il y a des différences très marquées, comme composition, comme forme et comme couleur.
Un grand nombre de musées de province, en France, ont de bons spécimens de l’œuvre de Corot; deux des meilleurs, que nous reproduisons ici, se trouvent à Rouen; il y en a d’autres à Reims, Lyon, Lille, Bordeaux, Avignon etMontpellier. En Angleterre, le seul, presque, qu’on puisse voir dans un musée public de province, se trouve à Cardiff, et on le mettra certainement, dans le nouveau bâtiment, à une place d'honneur. La collection d'art moderne offerte, avec une générosité sans précédent, à l'Irlande par Sir Hugh Lane, contient un ou deux Corot. Il n’est pas douteux que lorsque ces œuvres d'art, si magnifiquement réussies, seront acceptées avec toute l'estime qu'avait pour elles le donateur, de meilleurs tableaux encore du grand paysagiste français viendront s’y Joindre.
Je tiens à parler, brièvement, de quelques-uns des
collectionneurs qui ont été connus comme possédant des œuvres de Corot ; mais je ne puis le faire d’une manière sommaire. Il est à remarquer que ces collectionneurs ont été de laborieux hommes d’affaires ; ce sont des gens endurcis au travail qui ont pris Corot comme maître préféré ; ils ont trouvé dans ses œuvres un caractère reposant, un paisible attrait, qui leur offraient le réconfort et l’enchantement.
Les collectionneurs anglais d’autrefois recherchaient les tableaux italiens et hollandais, les Titien, les Van Dyck, les Rembrandt ; les Français montraient une prédilection pour les artistes anciens de leur pays, Watteau, Fragonard et Boucher. Mais en France, en Angleterre, en Ecosse et en Hollande, les grands négociants, les rois du marché, ont le plus souvent favorisé sérieusement l’école de Barbizon. En Amérique il en est de même, et en Suisse, les riches propriétaires d’hôtels sont les détenteurs actuels de quelques-uns des plus intéressants spécimens de l’œuvre de notre artiste.
Les collections auxquelles nous avons emprunté les trente œuvres reproduites dans cet ouvrage sont nécessairement des collections d'Europe. Mais, dans les galeries d'amateurs comme M. Henri Frick, de New York, M. John G. Johnson, de Philadelphie, Lady Drummond, de Montréal, et autres, on n'aurait pas de peine à en trouver autant d’autres et qui n'aient pas moins de mérite.
Parmi les musées d’où sont tirées nos reproductions, le plus important est celui du lieu de naissance de Corot. Le Louvre contient maintenant
ses plus belles œuvres. L'artiste n’étant mort qu’en 1875, ce n’est qu'après la période habituelle de dix ans que les tableaux qui appartenaient à l’Etat ont passé du Luxembourg au Louvre. A ce que je me rappelle, il n’y avait au Luxembourg qu’un tableau important : Use Matinée : paysage; après la mort de l'artiste, les deux petites vues de Rome qu'il léguait au musée y furent ajoutées. Pendant des années, ces trois tableaux restèrent les seuls spécimens de l’œuvre de Corot que l’on pouvait trouver dans un musée public de Paris. La Matinée, qui appartient à la série de la Danse des Nymphes, avait été acquise par l'Etat, au Salon, dès 1851, et pendant vingt-cinq ans on y fit fort peu attention. Ce ne fut qu’à partir de 1889, lorsqu'on y ajouta le Paysage: Lac de
Garde, que les visiteurs purent se rendre compte du mérite particulier de la peinture de Corot. Mais le public ne put vraiment étudier ses œuvres, même à Paris, qu'à partir de 1903, lorsque la collection réunie par M. Thomy Thiéry fut léguée à l'Etat. Lorsqu’en 1910 la collection Chauchard s’y ajouta, l’œuvre de Corot fut enfin convenablement représentée au Louvre.
On trouvera plus loin une notice sur ces deux grands collectionneurs : M. Thomy Thiéry et M. Chauchard. Jusqu'ici on n’a presque rien publié sur eux. Mais, comme ils étaient les propriétaires des grandes collections d’où sont tirées la plupart de nos illustrations, j'ai pris la peine de recueillir quelques informations sur leurs personnalités.
PLANCHE ÎI.