ACTE 111, V TABLEAU, SCÈNE III
DOMINIQUE, sévèrement.
R( tous aussi, Marguerite, vous aussi, tous êtes coupable... Votre devoir était de yeiller sur votre fils... Votre enfant serait mort si je ne m'étais trouvé là pour m'opposer à son fatal dessein !
M AUC IJERITE, humblement.
Pardonnez-moi, Dominique... oui, j'ai été coupable.
( Marguerite va frrm r la parie du fond, puis elle
approebe avec respect un siège à Dominique.)
LUCIEN
Que signifie?...
DOMINIQUE
C'est bien... Il faut que je vous parle, que je vous parle à tous doux! (Marguerite approche une chaise.) Fermez les portes. Mai gu rite, et voyez si personne ne peut nous surprendre.
(Marguerite va fermer la porte.)
LUCIEN, la regardant avec étonnement, à part.
Celle, déférence... ce respect...
DOMINIQUE, qui s’est assis.
Vous avez voulu vous tuer, insensé!
LUCIEN, le voyant les yeux ouverts.
Dieu 1... comment!...
DOMINIQUE
Écoutez mes paroles, et jugez vous-mérne si vous as », z le droit de disposer de vos jours...
LUCIEN, à part.
Que va-t-il me dire?
DOMINIQUE
On vous a appris, je lésais, touiela vie de votre père... on vous a appris qu'il fut uccusé d’un meurtre horrible... mais votre cœur a dû vous dire, lui, que votre père était innocent!
LICIER.’
Ob! oui, innocent, n'est-ce pas?
DOMINIQUE
Et comment ne l'eût-fl p is été? comment aurait-il trempé ses mains djns le sang du meilleur, du plus généreux des frères?... (Mouvement de Loden ) Oh ! ouf, bien généreux!... car celle fortune qu’un testament lui assurait tout entière, il ne songeait qu’à la partager.
LUCIEN
Se peut* il?
DOMINIQUE
Par respect pour les dernière» volontés de son père, il n'osait se rie»sai*ir d> s propriétés, du domaine... mais la veille de sa mort il avait rassemblé, dans une cassette, tout l’or, les diuaiaus, les bijoux dont il pouvait disposer. Puis, ne voulant confirr h personne son noble dessein, oublieux des menaces proférées par son frère dans un moment de folie ou de désespoir, il lui dit de venir le lendemain soir, à dix heures le trouver secrèlc- *neni au cbàteau pour recevoir la part qu’il lui destinait dans l'héritage.. Et celui-ci avait répondu : « Frère, pardonne-moi le passé, demain
• soir, à dix heures, sois seul, j'irai le trouver » afin de régler nos comptes ! • Lettre fatale, qui devait plus tard devenir une arme terrible contre lui ! expressions funestes, où les juges devaient trouver la preuve d’un fratricide I ' MARGUERITE.
Hélas! , .
LUCIEN
Ola I continuez, Dominique, continuez... car vos paroles me soulagent... car il m'est doux d'entendre réhabiliter la mémoire de mon père!
DOMINIQUE
Quelques instausavant l'heure du rendez-vous, des assassins avaient pénétré dans la chambre du comte... Ils ravalent égorgé, puis s'étaient enfuis, emportant la cassette avec eux... Et quand le frère de la victime s'introduisait mystérieusement au château, il se trouva tout à coup entouré de monde... Les noms d'assassin, de fratricide, frappèrent son oreille... Sa présence à celte heure dans le parc, et celle lettre trouvée sur le bureau de la victime, tout se réunit pour l’accabler... Il avait voulu , disait-on , voir son frère sans témoins. pour assouvir sa haine... pour lui reprendre sa part d'héritage, que déjà, sans doute, il avait remise à son complice.
Oh! mon Dieo! mon Dieu! c’est hrrlble!
DOMINIQUE
Enfin il fut arrêté, plongé dans un cachot. La, séparé de tous ceux qui lui étaient chers... de celle qu<\ sans la volonté du comte son père, il eût d pms long-temps nommée sa femme... (Il icgaidc Marguerite, du fils qu'il idolâtrait...
MARGUERITE, les lamies aux yeux.
Pauvre Philippe!... oh! oui I il t’aimait bien, mon fils !
LUCIEN
Mais le ciel ne pouvait pas permettre sa mort !
DOMINIQUE
Déjà, cependant, on préparait l'échafaud...
Agenouillé dans sa prison, auprès d'un vieux prêtre... un saint et vénérable pasteur qui l’avait élevé, le patient protestait de son innocence... Il lui parlait de cette femme, de cet enfant qu’il ne reverrait plus... « Mou fils, s'écria tout à coup le vieillard, innocent ou coupable, je ne veux pas que von» mouriez!» Alors, se dépouillant de la sainte robe qui le couvrait: « Prenez, oui, prenez, disait -il, et parlrz a ma place! Oh! ne craignez pas d’exposer le peu de jours qui me restent à vivre ! Les hommes les respecteront, et Dieu ne voudra pas lis maudire! Fuyez pour vous justifier un jour si vous êtes innocent, ou pour vous repentir si vous êtes coupable!» (Se levant avec force.', Est-ce que le pauvre accusé pouvoit refuser celle chance de salut? est-ce qu'un père ne devait pas lutter jusqu'à la fin?... est-ce
qu'il ue devait pas disputer au bourreau cette vie et ce nom qu’il devait rendre purs à son enfant T Est-ce que je pouvais mourir colin et te laisser couvert de mon infamie, mon Gis?...
LUCIEN
Mon père 1... vousl... mon père!
14ARGUÊIUTB.
Oui, Lucien, oui.
DOMINIQUE, le serrant dans ses bras.
Oui, ton père... ton père, qui s’est dérobé au supplice pour ne pas te léguer uu nom déshonoré...
LUCIEN
Vousl... c'élait vous i
DOMINIQUE
Ton père, dont le cœur battait * briser sa poitrine chaque fois que tu passais près (le lui sons qu’il pOt te presser dans ses brus, ni te couvrir de ses baisers ou de ses larmes ! Ali î j'oi bien souffert, mon enfant !... j’ai bien souffert !
MARGURlTE.
Oei, le sort nous a été cruel !
Obi je comprends à présent celte douleur poignante qu’excitait en moi votre misère!... Mon Dieu, vous avez permis que le Gis fit la charité à son père !
DOMINIQUE
Oh ! tu comprends, n’est-cc pas, pourquoi ma main serrait la tienne quand tu m’apportais un secours... pourquoi une larme coulait de mes yeux quand je recevais de loi uuc aumône 1 Tu comprends enfin pourquoi je n’ai pas voulu U laisser mourir !
(Ils tombent dans les bras l’un de l’autre, et Dominique tend la main i Marguerite.)
LUCIEN
Mais par quel prodige nous êtes-vous rendu ?...
DOMINIQUE
Après m’être échappé de ma prison, j’errai long-temps dans les bois... me tenant caché le jour... ne voyageant que la nuit... EqGu je fus assez heureux pour passer la frunlière... Pendant dix années je demeurai en Suisse... acceptant, pour vivre, les emplois les plus grossiers... me résignant aux conditions les plus dures...
LUCIEN, lui baisant les mains.
Mon père! mou pauvre père!...
DOMINIQUE
Mais l’espoir de vous revoir un jour me soutenait... J’étais heureux d’un travail qui brisait mon corps... de ces rides précoces que la misère imprimait sur mon front... Car il fallait que je devinsse méconnaissable pour pouvoir rentrer en France... pour oser me montrer daus ce village». \ Et, quoique déjà bien courbé par les fatigues, par le chagrin, je trouvais que je ne vieillissais pas encore assez vile ! Enfin je me mis en route... Cette feinte infirmité devait servir mes projetât.
faciliter mes recherches, éloigner la défiance... On ne se coche pas d’un aveugle !... Depuis quatre ans je suis ici... près de vous... et nui oe soupçonne qui je suis.
LUCIEN
Personne !...
DOMINIQUE
Pauvre Marguerite!... pendant quatre années, pas un mot, pas un signe n’est venu trahir notre intelligence... Elle aussi a beaucoup souffert!... elle aussi a bien pleuré, mon fils 1... A peine quelquefois un serrement de main en recevant une aumône!... et jamais une parole de tendresse!.. A peiue un regard pour uous dires ■ Courage ! il faut vivre pour notre Lucien I »
LUCIEN
Et moi... cœur lâche et ingrat, je ne savais rien, je ne deviuais rien, j’osais me plaindre!... Mais quel est votte espoir, mon père ?
DOMINIQUE
D’arriver cnGu à la découverte des coupables... et déjà de premiers indices m’ont mis sur leurs traces...
LUCIEN et MAIICUER1TE.
Il se pourrait?...
DOMINIQUE
Plus lard, si je puis saisir des preuves, vous saurez tout... mais jusque-là, Marguerite, jusque-là, mon fils bien-aitué, il faut garder un profond sileucc! Embrasez -moi l’un et l’autre, pour retremper mon courage ; donnez-moi ces noms chéris d’époux cl de père, pour réchauffer mon coeur !
LUCIEN
Oh ! mon père, mou père !
MARGUERITE
Mou ami!...
(Ils pleurent tous les deux dans ses bras.)
DOMINIQUE
Seigneur! je vous remercie de celle sainte et pure consolation ! Seigneur, vous avez de grandes joies pour ics grandes douleurs... Soyez béni, mon Dieu... pour tout ce que vous me rendez en ce jour !...
MARGUERITE
Hélas ! quand serons-nous réunis à jamais?
DOMINIQUE
Patience, femme, patience !... Nous sommes trois qui garderons ce secret dans le fond de noire cœur... trois qui vivrons étrangers l’un à l’autre... trois qui nous aimerons en silence...
SGKNË iV.
Les Mêmes, VALENTINE.
valentjne, entrant par la droite.
Nous seront quatre, monsieur le comte !