CHAPITRE Mil
à la jambe occasionnée par la chute de son cheval. Parmi ceux qui venaient le visiter, un des plus assidus était Billy. Très aimé du comte, franc, ouvert, libre et même facétieux dans ses paroles, Billy s’efforçait, mais en vain, de dessiller les yeux du vainqueur de Gravelines. — « Seigneur comte, lui disait-il, tâchez de vous guérir bientôt, car quand le roi vous verra, il oubliera la mauvaise opinion que lui ont donnée de mauvais rapports. » Mais le comte se moquait de ces propos, comme d’un conseil ridicule. Alors Billy reprenait : « Puisque le voyage d’Espagne ne vous est plus agréable, abandonnez le pays tandis qu’il en est temps encore, et n’attendez point la venue du duc d’Albe. » Il disait aussi en riant, lorsqu’on parlait de l’arrivée prochaine des Espagnols en présence du comte : « Seigneur comte, les oiseaux qui ont la liberté du champ chantent bien mieux que ceux qui sont en cage. » Mais ces avertissements ne faisaient qu’eflleurer l’âme fière et loyale du comte d'Egmont. Il répondait constamment que, se trouvât-il à cent lieues de Bruxelles, lorsque le duc d’Albe y arriverait, il voudrait y revenir, parce qu’il avait la conscience nette, n’ayant jamais failli à ses devoirs énvers le roi. Du reste, à côté des véritables amis du comte d’Egmont se trouvaient aussi des affidés du duc d’Albe et du parti espagnol, qui s’efforçaient d’entretenir la funeste confiance de l'infortuné seigneur. Ils l’assuraient de la bonne affection du duc d’Albe et vantaient la satisfaction qu’avaient procurée au roi les bons devoirs du comte pour apaiser les troubles de la Flandre (1).
Egmont ne se défia point de ces flatteurs intéressés à le perdre. Il ne cessa plus de montrer cette loyale intrépidité qui faisait de lui un héros sur les champs de bataille. Il ne pouvait connaître d’ailleurs ni les dénonciations récentes du cardinal deGranvelle ni les instructions mystérieuses que le duc d’Albe avait reçues de Philippe II (2). Mais s’il avait eu moins de con-
(1) Ponttis Payen, De la guerre civile, elc., liv. IV.
(î) Le cardinal <lc Granvellcau roi, 17 août 1567, dans la Correspondance de Philippe il, t. I”, p. 560. Il signalait une lettre écrite par le comte d'Egmont au prince d'Orange au temps du baptême du fils du comte d'IIoogstrae-
LE COMTE D’EGMONT ET LE COMTE DE IIOnNES.
fiance dans sa grande et glorieuse renommée, il aurait dû se rappeler les graves avis du prince d'Orange et prêter l’oreille aux suggestions amicales de Billy ; il n’aurait pas oublié que le duc d’Albe était son mortel ennemi, depuis que, par ses exploits, il avait excité la jalousie de l'orgueilleux Espagnol et qu’il l’avait offensé par les propos superbes qu’il lui tint, en présence même du roi, au retour de Gravelines. Ce souvenir semblait avoir été effacé de la mémoire du comte d'Egmont. Fier des immenses services rendus par sa bravoure à la couronne d’Espagne, il présumait que nul n’aurait la hardiesse de toucher au capitaine illustre que protégeaient la reconnaissance du souverain et l’admiration des peuples. C’était bien mal connaître Philippe II et le duc d’Albe.
L’armée espagnole allait pénétrer dans le Brabant. Le 18 août, le duc d’Albe, étant arrivé à Jodoigne, y trouva le duc d’Arschot et le comte de Megen. Le comte d’Egmont lui-même, accompagné de quarante gentilshommes, l’attendait à Tirlemont (1). Soit que le duc d’Albe eut espéré plus d’empressement, soit qu’il ne réussit point d’abord à dissimuler ses véritables sentiments, il montra au comte d’Egmont un visage triste et presque froid. De leur côté, les soldats espagnols serraient leurs rangs pour l’empêcher de passer, affectaient de ne point le saluer et l’appelaient à voix haute : « Luthérien, traître à Dieu et au roi. » Ces imputations injurieuses, proférées par la soldatesque, arrachèrent le comte d’Egmont à sa quiétude habituelle. Voyant son trouble, deux des principaux officiers du duc d’Albe, Chiappin Vitelli, maréchal du camp, et Gabriel Serbeloni, maître de l’artillerie, s’approchèrent du capitaine flamand et lui firent
ton il Anvers. « Le comte d'Egmont y disait au prince que leurs menées étaient découvertes; que le roi faisait des armements; qu'ils ne sauraient lui résister; qu'alnsi il leur fallait dissimuler et s'accommoder le mieux possible, en attendant d'autres circonstances, pour réaliser leurs desseins. • Granvelle avouait, au surplus, qu'il n’avait pas vu la lettre qu'il incriminait, mais qu'il en tenait la substance d'une personne à qui le confesseur de la duchesse de Parme l’avait communiquée.
(1) Antoine de Slraleu au prince d'Orange (Archives delà maison d'Orange- Kassau, t. III, p. 113).