‹ Les PaysBas au 16. siecle Le comte d'Egmont et le comte de Hornes 15221568Chapitre 145 sur 180 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

préférable de différer l’exécution de son dessein, parce que, s’il avait fait arrêter isolément l’un des deux, il eût donné l’éveil non seulement à l’autre, mais encore à Beckerzeel, secrétaire du comte d’Egmont, et ù Van Stralen, seigneur de Merxero et bourgmestre d’Anvers, dont il importait, selon les suggestions du cardinal de Granvelle, de s’assurer en même temps, afin de tenir tous les fils de la conjuration (1). Tout souriait au duc d’Albe. Le comte d’Egmont s’était lié avec don Fernando de Tolède, et montrait une confiance telle qu’il avait fait revenir d’Allemagne Beckerzeel (2). Toujours prévoyant, le duc d’Albe avait lûclié ses espions ordinaires sur Van Stralen, qui se trouvait à Anvers. Quant au comte de Bornes, il l’avait tant obsédé, que le malheureux seigneur fit taire ses appréhensions. Le duc lui tendit encore un autre piège. II lui fit parvenir une lettre par laquelle le roi lui ordonnait de se rendre près de son lieutenant, celui-ci étant chargé de lui déclarer la résolution du souverain sur ses différentes requêtes. Impatient de connaître les intentions du roi à son égard, le comte de Hornes n'hésita plus un instant ü tenir sa parole et à se rendre à Bruxelles. De retour à Weert, il tâcha de recueillir quelques deniers, et ne pouvant y parvenir, il se vit contraint d’engager à des paysans une ferme qui lui restait près de son manoir. Ce fut malgré les remontrances de sa vieille mère qu’il fit ce dernier sacrifice. Peut-être avait-elle le pressentiment du sort funeste qui attendait son fils à Bruxelles (3).

(1) Commentaires de Bernardino de Mendoça, liv. II.

(î) Ponlus Payen. liv. IX.

(3) Dans sa réponse personnelle au réquisitoire du procureur-général du conseil des Troubles, le comte de Uornes racontait dans les termes suivants son différend avec sa mère : ■ ... De quoi estant advertie, madame sa mère • en reçeul un grand mescontentemenl, comme estant faict et passé sans < son sçeu, estant elle dame et maislresse usufructuaire sa vie durant : « parquoy fut necessaire que lcdict defendeur se trouvoit en personne vers « elle pour luy donner contentement, luy monstrant les lettres de S. M. pour « se trouver vers Son Excellence, lui représenter combien qu’il estimoit le « duc d’Albe pour son seigneur et amy : auquel il avoit donné parole se « trouver devers luy dedans huit ou dix jours et qu'il n’avoit trouvé lors « autres moyen s’ayder d'avoir deniers que engaiger ladicte cense, la

Le comte de Hornes céda donc aux instances réitérées du duc d’AIbe; il n’eut point la force de se soustraire aux embûches que lui dressait l’hypocrite et implacable lieutenant de Philippe 1T. On n’a point la preuve formelle que le comte d’Egmont ait contribué, par ses sollicitations, à la perle de son ami. Toutefois, les historiens sont unanimes à cet égard; ils assurent que le comte d'Egmont joignit ses admonestations loyales aux perfides instances du duc d’AIbe. Il écrivit de bonne foi au comte de Hornes « qu’il vînt sans crainte et que l’on ne lui ferait non plus de mal qu'à lui (1). » Il donna, prétend-on, des assurances si positives au comte de Hornes que celui-ci, mettant en oubli les conseils salutaires du prince d’Orange, prit le chemin de Bruxelles pour assister aux funérailles du marquis de Berghes (2).

Plaignons le comte d’Egmont; plaignons-le d'avoir eu dans l’équité de Philippe II une si aveugle confiance. Cette grande illusion fut fatale à lui et à d’autres; elle donne une faible idée de la sagacité de ce vaillant soldat; mais elle n’a rien de déshonorant pour sa mémoire. Les plus illustres fondateurs de la liberté des Pays-Bas plaignirent aussi le capitaine émiuent qui fut victime de l’astuce espagnole, mais ils se gardèrent de railler ou d’outrager cette noble victime (3).

L’amiral de Coligny, auquel tant d’embûches furent également

« supiiant pourtant s'en contenter, espérant de brief avoir telles mccrèdes * de S. M. que scs affaires rcmcdirolent. » Supplément à l'histoire des guerres civiles, etc., 1. 1", p. 171.

(1) Mémoires anonymes sur les troubles des Pays-Bas, publiés par J. B. Blaes, t. I", p. 19.

(S) Ponlus Payen, liv. IV.

(3) Marnix de Saintc-Aldegondc s'exprimait dans les termes suivants en 1579 : « Le feu seigneur et comte d'Egmont, seigneur accomply en toutes vertus, si ces caresses espagnoles ne l’eussent à la lin fait esgarcr, promisl à M. le prince d'Orange, et à MM. les feus admirai de Homes et comte d'Hoogstraten toute asscurancc, paix, repos et prospérité s'ils se vouloient venir il Bruxelles rendre entre les mains du duc d’Albe, comme il avoil tait. L’un le creut; les autres turent plus advisés. Mais la paix qu'il avait promise aux autres luy fusl si mal asseuréc qu’il la paya de sa leste. » Iléponse à un libelle fameux (1379).

CIUPITHE XIII. — 1567.

dressées, se souvenait toujours de la triste fin du grand capitaine flamand. « Il n’y a point de comte d’Egmont en France, » disait-il, pour rassurer ses amis. Et cependant, Coligny, après avoir blanchi dans les guerres religieuses, ne fut-il pas dupe aussi de l’astuce des Médicis et des Valois? Ne vint-il pas se faire massacrer à Paris avec l’élite dos gentilshommes huguenots?

Le comte d’Egmont croyait n’avoir rien à craindre. On peut même dire qu’il poussait loin la hardiesse de l’innocence ou l’orgueil. d’une grande renommée. Tout en viyant familièrement avec le prieur don Fernando, qui le comblait de prévenances, il n’avait point cessé ses relations avec le prince d’Orange. Vers le 6 septembre, il écrivit encore il l’illustre émigré une lettre où il lui donnait des nouvelles de ce qui se passait à Bruxelles, « se référant, au surplus, ù ce qu’il avait chargé Van Stralen (avec qui il était resté enfermé trois heures durant, à Berghes, lors des obsèques du marquis) de mander au prince (1). »

La sécurité dans laquelle le comte d’Egmont se complaisait n'était point feinte. En effet, pas de jour ne se passait, depuis l’entrevue de Tirlemont, sans qu’il fut prévenu des projets sinistres du duc d’Albe (2). Les gentilshommes qui l’avaient accompagné, lorsqu’il était venu saluer le représentant de Philippe II, n’avaient pu entendre sans émotion les ricanements des soldats ni voir sans effroi l’accueil glacial qui était fait au vainqueur de Gravelines. Tous lui avaient conseillé de se sauver au plus tôt. Des capitaines espagnols et italiens, qui avaient été ses obligés ou qui avaient admiré sa valeur durant la guerre de France, lui donnaient le même conseil. Mais“le comte répondait constamment « qu’il sentait sa conscience nette et que, s’il était « éloigné de cent lieues de Bruxelles, il y viendrait par la poste « pour se justifier des cas qu’on voudrait lui imposer. » Billy, qui avait accompagné Berlaymont et Noircarmes à Thionville, renouvela ses instances lorsqu’il eut rejoint le comte d'Egmont.

(1) Le ducd'Àlbc au roi, 18 septembre 1567, dans la Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 578.

(2) Mémoires anonymes, etc., 1. I”, p. 49.

Il alla jusqu’à lui dire ouvertement que, s’il ne partait de Bruxelles, « on lui mettrait la main au collet avant peu de jours. »

Les prévenances de don Fadrique et surtout de don Fernando de Tolède, fils du duc d’AIbe, contribuaient à prolonger le déplorable aveuglement du comte d’Egmont. Il était constamment avec eux, consumant le temps en jeux, festins et mascarades, selon l’usage de la noblesse à cette époque. Le duc d’AIbe, dissimulant mieux son aversion, ne cessait aussi de montrer au comte d’Egmont un visage riant. Il partageait môme avec lui les fruits nouveaux qu’il recevait d’Espagne et d’Italie par la poste.

Un jour, cependant, le comte voulut démêler la vérité. Il s’ouvrit à un gentilhomme principal, qu'il tenait pour son meilleur ami, le pria et l’adjura de lui dire librement son opinion. Ce gentilhomme, sans doute complice du duc d'Albe, donna une telle confiance au comte d’Egmont, vanta avec tant de chaleur les grands services qu’il avait rendus au roi pendant la guerre de France, s’étendit si complaisamment sur le zèle qu’il avait montré naguère pour rétablir la religion catholique en Flandre et provoquer la punition exemplaire des prédicants et des sectaires, que le malheureux seigneur, de plus en plus aveuglé, rejeta, avec plus d’obstination encore, les conseils salutaires de ses vrais amis. Il ne voulut plus qu’on lui parlât de quitter Bruxelles (I).

Le 7 septembre (c’était un dimanche), le comte de Hornes, attendu avec tant d’impatience, arriva enfin. Aussitôt le duc d’AIbe prit, dans le plus grand secret, des mesures pour que l’arrestation des seigneurs s’effectuât le surlendemain. Pendant la nuit du 8 au 9, un des meilleurs officiers de l’armée espagnole (c’était, croyait-on, le mestre de camp Julian Romeroj entra mystérieusement dans l’hôtel du comte d’Egmont, et conseilla à celui-ci de partir immédiatement. Mais, se prévalant toujours des services éclatants qu'il avait rendus à la couronne

(I) Pontus Pavcn, liv. IV. — Malheureusement on Ignore te nom de ce gentilhomme principal, qui servait si bien les desseins du duc d’Albe. '

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