CHAPITRE III
« sur l’esprit du peuple par les propos qu’ils tiennent en « public et dans leurs banquets, m’accusant de vouloir réduire « la population des Pays-Bas sous le régime d’une monarchie « absolue, de telle manière que V. M. posséderait seule tous les « pouvoirs, se plaignant de plus d'être privés de toute influence. « De même, ils sont parvenus à persuader au peuple que, sur « mes instances, V. M. veut introduire l’Inquisition d’Espagne, « sous le prétexte de l’érection des nouveaux sièges (1). »
Les plaintes des seigneurs étaient fondées. Malgré les assurances données par Francisco de Erasso, rien n’était changé dans le gouvernement. La consulte avait toujours la direction suprême des affaires, et les principaux seigneurs étaient toujours réduits à un rôle subalterne. C’est ainsi qu’on leur fit un secret des relations de Philippe II avec les catholiques français. Philippe avait défendu au secrétaire Courteville, qu’il envoyait à Bruxelles, de communiquer à d’autres qu’à la duchesse de Parme, à Granvelle et à Viglius ses rapports avec les catholiques de France (2). La guerre civile venait d’éclater dans ce royaume. Redoutant une alliance entre les huguenots français et leurs coreligionnaires dans les Pays-Bas, la duchesse de Parme convoqua, pourle 30 mai 1562, un grand conseil auquel elle appela les gouverneurs des provinces et les chevaliers de la Toison d'or. Ils devaient délibérer sur les mesures à prendre pour assurer la sécurité du pays. La majorité, c’est à dire le parti du comte d’Egmont et du prince d’Orange, exposa que les circonstances étaient assez graves pour nécessiter la réunion des États-Généraux. Mais Granvelle, de même que les Guise en France, était ennemi irréconciliable des assemblées délibérantes. Il s’opposait donc à une réunion qui eût renouvelé les énergiques représentations des États -Généraux tenus à Gand en 1559. Il se vanta aussi plus tard d’avoir empêché que le comte d’Egmont fût mis, comme capitaine général, à la tête des gens de guerre (3).
(I) Papiers d’Êlal, t. VI, p. 553.
(S) Ibid., t VI, p. 436.
(3) Ibid., t. VIII, p. 566.
LE COMTE d’eGMOXT ET LE COMTE DE HORNES.
Mais, de leur côté, Egmont et Orange firent en sorte, par leurs énergiques représentations, que la régente n’exécutât point l’ordre de Philippe II prescrivant d’envoyer deux mille hommes des bandes d’ordonnances des Pays-Bas au secours des catholiques français. Ils déclarèrent que les bandes d’ordonnances étaient entretenues par les provinces dans l’intérêt du pays et qu’elles ne pouvaient être envoyées au dehors sans le consentement des États.
Les gouverneurs des provinces et les chevaliers de la Toison d’or, pendant leur séjour à Bruxelles, se réunissaient secrètement au palais de Nassau. Dans ces assemblées, le prince d’Orange ainsi que les comtes d’Egmont et de Hornes s’efforçaient de faire prévaloir leurs vues. Ils étaient vivement secondés par Jean de Glvmes, marquis de Berghes ou Berg op Zoom, chevalier de la Toison d’or et grand bailli du Hainaut; par Antoine de Lalaing, comte de Hoogstraeten, et Floris de Montmorency, tous deux aussi chevaliers de la Toison d’or. Le marquis de Berghes était loué par ses adversaires eux-mêmes pour la gravité de ses mœurs, sa prudence au conseil, son affection à la religion catholique et son attachement au pays et à la liberté (I). Antoine de Lalaing avait épousé, en 1560, Eléonore de Montmorency, sœur du comte de Hornes, et veuve de Ponce de Lalaing, seigneur de Bugnicourt, un des meilleurs généraux de Charles-Quint et le valeureux lieutenant du comte d’Egmont à la bataille de Gravelines. Antoine de Lalaing, comte de Hoogstraeten, baron de Borsele et de Sombreffe, était, selon un annaliste contemporain, de petite stature, mais très hardi et courageux ; bien qu’il fût bon catholique, comme le marquis de Berghes et comme les comtes d’Egmont et de Hornes, il s’était rangé parmi les adversaires de Granvelle, parce qu’il avait la ferme conviction que le roi voulait introduire dans les Pays- Bas l’inquisition d’Espagne et fonder un gouvernement absolu et tyrannique sous prétexte de religion (2). Le comte de Hornes
(1) Ce sont les termes dont se sert un des correspondants de Granvelle. Voir Papiers iPÉlat, t. VI, p. 211.
(ï) Ponlus Paycn, De la guerre civile des Pays-Pas, liv. I".
chantre ni. — isoo-ühb.
n’était pas non plus sans influence sur Pierre-Ernest de Mansfeldt, qui venait d’épouser son autre sœur, Marie de Montmorency, veuve de Charles de Lalaing.
Dans les conciliabules de l'hôtel de Nassau, le comte d’Egmont et ses amis continuèrent leurs plaintes contre le cardinal de Granvelle. « Le baron de Berlayraont, qui se trouvait dans « leurs conseils, m'a assuré, écrivait la régente au roi, que « les motifs de mécontentement des seigneurs contre Granvelle « et contre vous étaient que V. M. soupçonnait leur fidélité et « se défiait de leurs services ; que c’était la seule cause pour « laquelle on ne les appelait pas dans le conseil secret, que le « cardinal mettait tout en usage pour conserver son crédit dans « les Pays-Bas, que lui seul, par ses mauvais conseils, les « avait mis mal dans l’esprit du roi et les avait rendus sus- « pects; qu’il avait même écrit à V. M. que jamais elle ne « serait maîtresse absolue qu’elle n’eût fait tomber cinq ou six « têtes des principaux du pays, et vous avait persuadé de faire « passer eu Flandre une armée formidable afin de les tenir en « respect; que c’était lit le moyen de vous rendre maître absolu « de tous côtés, que par là vous nous imposeriez telles lois et « conditions que vous jugeriez convenir, de sorte que nous a deviendrions de véritables esclaves; enfin que le cardinal « de Granvelle lui seul était cause de l’augmentation des « évêques en Flandre, que son but était d’y introduire aussi « l’inquisition d'Espagne; ce qui arrivant, ils assuraient que « la Flandre se révolterait contre le ministre et contre le « roi (1). »
Granvelle fut informé de ces propos par un gentilhomme bourguignon, son compatriote. Très inquiet, il désira avoir une explication avec le comte d’Egmont et le prince d’Orange, car, malgré leurs différends, ils se traitaient toujours avec courtoisie. Du reste, le cardinal ne rendait pas les deux seigneurs personnellement responsables des imputations dont il se plaignait; il attribuait ces calomnies à un autre conseiller d’Etat, Simon Re-
(1) Correspondance de Marguerite d’Autriche, duc/usse de Parme, etc., pièce II. — Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. ÎOÎ.
nard, devenu l'ennemi irréconciliable de Granvelle, son compa- ' triole, depuis que celui-ci avait fait suspecter la fidélité de l’ancien ambassadeur de Cbarles-Quint en Angleterre et qu’il avait incriminé les négociations qui avaient abouti h la trêve de Vaucelles. Simon Renard, hôte assidu de l’hôtel d’Egmont, était également accusé par Granvelle d'avoir inspiré un pamphlet dirigé contre l’archevêque de Malines, le souverain pontife et l’ordre ecclésiastique tout entier. Pour mieux déguiser leur style, Renard et les seigneurs, sesauxiliaires, s’étaient servis, selon Granvelle, de la plume des rhétoriciens, très irrités contre le cardinal parce qu’il leur avait fait défendre de mêler la Sainte Écriture à leurs jeux. « Ce qui me porte le plus à le croire, mandait Gran- « velle à Philippe II, c’est que huit jours avant la publication « du pamphlet, dans l’hôtel même de M. d'Egmont, que Renard « fréquente beaucoup plus qu’il ne conviendrait, beaucoup trop « même au gré de certains membres de la famille du comte, il « se tenait déjà des propos dans le goût de cette méchante « pièce. Celui entre les mains de qui elle est tombée en pre- « mier lieu est un fourbisseur, filleul de M. d’Egmont, qui dit « l’avoir arrachée de la porte de la maison de ville, et Dieu « veuille que ce ne soit pas lui-même qui l'y ait affichée! Le « pensionnaire prétend que MM. d’Egmont et de Mansfeldt ont « envoyé plusieurs fois auprès de lui pour en avoir une copie, a ce qui augmente encore mes soupçons (I). »
C’était toujours par de semblables insinuations, dénuées de preuves certaines, que Granvelle cherchait à perdre complètement ses antagonistes dans l’esprit défiant de Philippe II.
Lorsqu’il fut en présence du comte d’Egmont et du prince d’Orange, le cardinal commença par plaisanter des desseins horribles qui leur étaient attribués. Les deux seigneurs, feignant d’ajouter foi à ses protestations, lui parlèrent alors de l’Inquisition, car, selon les expressions du cardinal, ce sujet ne pouvait leur sortir de la tête. Ils lui dirent savoir de bonne part que le duc d’Albe, étant à Paris, avant la mort du roi
(1) Le cardinal de Granvelle au roi, 13 mai 1562 (Papiers d’Êtat, t. VI, p. 859).