CHAPITRE Y
Aies , ces dénonciations , sans cesse dirigées contre le comte d’Egmont et ses amis, avaient fait sur l’esprit ombrageux du foi une impression ineffaçable.
En apprenant la réunion projetée d’Eindhoven, Philippe se plaignit amèrement au duc d’Albe que « l'impudence des trois ou quatre, » qu’il connaissait, « ne fit que s’accroître. » II lui semblait que, dans l'état oü étaient les choses, il convenait de faire sortir le cardinal des Pays-Bas pour quelques mois, en prenant pour prétexte une mission dont Granvelle serait chargé près de l’empereur, et, après l’accomplissement de laquelle, il irait en Bourgogne voir sa mère. D’un autre côté, il trouvait des inconvénients dans la venue du comte d’Egmont. « Quant au « voyage du comte d'Egmont, disait-il, j’ai réfléchi qu’après le « retard que j’avais mis à lui répondre, sa venue n’atteindrait « plus le but proposé; en effet, il ne pourrait être de retour en « Flandre avant le printemps, et ce qu’il y a de plus fâcheux * encore, c’est que, venant ici, même encore cet hiver, lui « qui est le mieux intentionné de tous, les autres, dont le « dévouement n’est pas semblable, demeureraient entièrement R libres de faire ce qui leur plairait sans qu’il y pût porter ft remède ni les contenir d’ici, oü il serait, et que, revenu chez « lui, il trouverait las choses perdues sans ressource ou dans r Un tel désordre qu’il serait hors d'état d’y remédier, malgré « toute sa bonne volonté. » Mais, avant de prendre une résolution, le roi désirait connaître l’avis de son redoutable confident (1).
La violence et la duplicité du duc d’Albe dépassèrent encore l’irritation et l’hypocrisie du roi. Il ne doutait pas, disait-il, que « l’insolence » des trois seigneurs (le comte d’Egmont, le prince cfOrange et le comte de Homes) n’augmentât chaque jour; il était convaincu aussi que le cardinal serait leur première victime, parce que le principe ordinaire de tout soulèvement contre les souverains était de s’attaquer à quelqu’un de leurs ministres. Il ne pouvait se persuader, malgré cela, que le
(1) Le roi au duc d'Albe, de Monçon, 14 décembre 1563. Correspondance de Philippe II, t. I", p. 877 et Papiets cf État, t. Vil, p. 8*8 et sulv.
LE COMTE d’EGMOXT ET LE COMTE DF. IIOHNES.
rappel du cardinal convînt au service du roi. Si Philippe cependant jugeait à propos de prendre ce parti, il croyait qu’alors le cardinal, sans en demander la permission ni au roi ni à la régente, devrait se rendre en Bourgogne et de là écrire à tous deux qu’il avait quitté les Pays-Bas, parce qu’il n’y était plus en sûreté. Quant à la venue du comte d’Egmont, le duc persistait à croire qu'elle serait opportune. « V. M. craint, disait-il, que, « si le comte vient en Espagne, les autres seigneurs ne perdent « toute retenue; pour moi, je ne pense pas que sa présence « dans les Pays-Bas remédie à la moindre des choses, et qu’il « puisse résulter grand bénéfice pour la cause de V. M. de ce « qu’il a des intentions plus droites que les autres, du moins « jusqu’à ce qu’on l’ait gagné un peu plus que jusqu’à ce jour, « et l’arrivée de ce seigneur me semble encore le moyen contt venable pour atteindre ce but. Il laissera derrière lui un « grand nombre d’amis et de serviteurs chargés de l'épauler « vigoureusement et de maintenir son crédit au point où il « l’aura laissé en partant (1). »
Philippe II ne prit point le parti extrême, mais franc et net, que lui conseillait le duc d’Albe. Il fit préparer deux dépêches destinées au comte d’Egmont. Par la première, datée du 21 janvier, le roi lui mandait que, quoiqu’il fût bien joyeux de le voir, pour conférer avec lui sur les affaires de son service aux Pays- Bas, le concours si nécessaire qu’il prêtait à la duchesse de Parme l’obligeait à se priver de sa présence. Dans la seconde lettre, qui portait la date du lendemain, Philippe disait au comte que son offre de venir à la cour lui avait été très agréable, et il le priait d’entreprendre ce voyage le plus tôt possible (2).
Armenteros, renvoyé par Philippe le 23 janvier, était porteur de ces deux lettres différentes. Le roi mandait à sa sœur que la venue du comte d’Egmont en Espagne était un point très délicat et, par ce motif, il avait écrit deux lettres de sa main,
(1) Le duc d’Albe au roi, Huesca, Sî décembre 1563. Correspondance de Philippe II, t. 1", p. Î78 et Papiers d'Élat, t. VII, p. Î75.
(il Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. Î84 et Î85.