LA PECHE À LA BALEINE ET AUX MARSOUINS
M. Chs. H. Têtu, de la Rivière-Ouelle, qui s’est acquis une réputation européenne, pour la manière dont il a préparé le cuir de marsouin, possède sans doute, sur la pèche de ce poisson, de fort-précieux renseignements; je regrette de dire que je n’ai pas été assez
heureux pour me les procurer à temps pour ce petit travail.
Tous ceux qui ont fréquenté la côte de Gaspé et les côtes du Labrador ont pu connaître par eux-mêmes le procédé qu’onemploie pour capturer les baleines : sur ce chapitre, laissons parler un de nos plus aimables con-
teurs.
“ Dans le cours de l'après-midi on vint annoncer qu’une goëlette entrait dans le port voisin et traînait une énorme baleine. Nous étions invités, M. Lévéque et moi, à assister aux opérations du dépècement ; la proposition fut si bien accueillie que nous arrivions à la goëlette du capitaine Stewart au moment cù les hommes commençaient leur travail. La baleine venait d être tuée par le capitaine Coffin, qui avait reçu l’aide de Stewart pour s’en emparer et la mettre en sûreté; par un arrangement préalable, le tiers de la prise revenait de droit à ce dernier.
‘“ Un seul coup de lance avaitsuffi pour tuer cette baleine, appartenant à l’espèce connue sous le nom de sulpher bottomed, ventre souffré. Les poissons de cette espèce possèdent une vigueur remarquable. Quand ils prennent leurs ébats, il n’est pas rare de les voir s’élancer complètement hors de l’eau dans une position verticale. Ils accomplissent ce tour de force par la seule puissance de leur queue. Jusqu'aux années dernières, on n’osait les attaquer ; la raison en était que, quand ils ont été frappés. ils fuient avec une telle rapidité, qu’une berge attachée à leur suite serait infailliblement engloutie. Avec une plus longue expérience, les harponneurs
ont appris à leur faire la guerre sans danger. Pour frapper, on emploie, non pas le harpon, maïs la lance, à laquelle est attaché un grelin lié par l’autre bout à une espaure. Le coup est porté derrière la nageoire et dirigé vers les parties vitales. Si la lance a frappé juste et fort, l'espaure est jeté à la mer ; la baleine plonge et fuit ; et lorsque le coup a été mortel, elle ne tarde pas à revenir à la surface pour rendre le dernier soupir.
“ Quand on attaque une baleine à bosse (kumpback,) dont la vigueur est moins grande, on emploie le harpon attaché à un grelin, qui se déroule et entraine la berge à la suite de l'animal blessé. Un homme armé d’une hache se tient à côté du harponneur, prêt à couper le câble, s'il est arrêté par un nœud ou un enroulement. La marche d’une berge est alors si rapide, que l’eau s'élève de chaque côté à six pouces au-dessus du carreau, sans cependant qu’il s’en répande à l’intérieur. La situation paraîtrait effrayante à un novice, mais pour les baleiniers une semblable course est un amusement ; et leur adresse est telle aujourd’hui, que depuis fort longtemps il n’est point arrivé d’accident. La baleine à bosse vaut beaucoup plus que l’autre, parce qu’elle fourait une plus grande quantité d’huile.
‘Le poisson qui venait d’être tué avait environ quatre-vingts pieds de longueur; sa large queue était amarrée au beaupré et sa tête s’étendait en arrière de la goélette. A raison de la limpidité de l’eau, la vue pouvait embrasser son énorme contour, et il me parut plus gros que le vaisseau ; on espérait qu'il fournirait environ quatre-vingts quarts d'huile ; il faut convenir que c’est un beau coup de lance, si l’on se rappelle que l'huile se vend de douze à seize piastres le quart. Tous les hommes, au moment de
notre arrivée, s'étaient mis à l’œuvre pour le dépecer : de larges bandes de chair étaient taillées avec la pelle, enlevées au moyen de palans, et déposées dans la calle du vaisseau, pour être transportées à la fonderie. Quelques morceaux de graisse, qui farent mesurés, avaient jusqu'à douze pouces d’épaisseur. Sur la pzau noire, lisse et peu épaisse s'étaient attachés des coquillages, des coques et des pous de baleine, ainsi nommés paice qu'ils s’engraissent de la substance de la baleine.
‘“ Les capitaines et premiers officiers des cinq ou six navires baleiniers, qui fréquentent le Labrador, appartiennent à Gaspé: (*) c’est la seconde génération de ces hommes énergiques, qui depuis 60 ans font la guerre aix géants de la mer. L’année présente a été très-favorable à leur pêche, par l’absence de brumes et de gros vents. La brume empêche de reconnaître et de poursuivre la baleine ; les vents violents sont également nuisibles, par les dangers auxquels sont alors exposées les berges Souvent lorsque la mer est agitée, il faut abandonner le poisson qui a été tué, dans la crainte que son poids ne fasse engloutir la goëlette. Alors avant de le laïsser, en a la précaution de lui laisser autour du corps un câble attaché à une bouée, afin de le retrouver plus
(*) Plus d’une fois pendant mon séjour à Gaspé, il m'a été donné d'entendre de la bouche de ces intrepides pêcheurs, le récit des dangers effroyables qu'ils avaient courus après avoir harponné des baleines. Je fus même assez heureux pour accompagner une de ces goëlettes, la Breeze, Capitaine Arbour, dans une expédition, mais la providence ne nous favorisa pas d’une capture. Les Capitaines Arbour, Coffin, Annett, Baker, Boyle, Stewart, voilà des hommes dont l'énergie et l'habileté comme baleiniers ferait honneur à aucun pays.—(J. M. L.})
facilement. Malgré ce soin, il arrive souvent qu’il est perdu, soit que les flots et les vents l’entraînent au loin, soit que le cable se brise ou soit enlevé par des écumeurs de mer.
-“ Les bâtiments employés pour la pêche de la baleine dans le golfe du Saint Laurent, sont de grosses et fortes goëlettes, capables de résister aux tempêtes ; car pour faire du profit à ce métier, il faut toujours tenir la mer. À leurs flancs sont suspendues deux berges baleinières toujours prêtes à être lancées à l’eau dès que le premier signal en est donné. L’équipage de chaque geëlette se compose d'une quinzaine d'hommes, qui doivent être de vigoureux et bons rameurs ; car il leur faut quelquefois ramer pendant des journées entières. Autrefois on app'ochaïit les baleines à la rame, aujourd’hui elles sont devenues si défiantes que le moindre bruit leur donne l'éveil ; aussi quand on se trouve à une petite distance, on laisse les rames pour prendre des pagaies ou avirons, qui font peu de bruit dans l’eau.
“ La manière de payer les matelots varie ; les uns sont à gages fixes ; les autres obtiennent une part proportionnelle des profits de la course. Parmi les hommes de l’équipage du capitaine Coffin, on me fit remarquer deux micmacs de la baie de Gaspé ; tous deux paraissent fort entendus dans l’opération de découper la balaine. Ces sauvages sont d’excellents matelots ; il est arrivé que des vaisseaux ont eu des équipages composées entièrement de micmacs, et ces équipages valaient les autres.
“Le lendemain de notre visite, le capitaine Stewart entrait daus le port de la fonderie, pour y déposer sa charge. Il remorquait, pour me le faire voir, un
baleineau trouvé dans le corps de la baleine, et qui déjà avait plus de quatorze pieds de longueur. (*) ”