Les péchés de jeunesse
Les premières lueurs du jour s'épanouissaient dans le ciel ; la vallée de Cailly commençait à faire surgir, dans les brumes de l'aube, ses moulins, ses villages et le rideau de peupliers qui borde sa rivière j mais tout y était encore désert et silencieux. Les oiseaux eux-mômes dormaient sous la feuillée, et l'on n'entendait que les rumeurs de la brise du malin mêlées aux susurrements de l'eau parmi les f-laïeuls. Au penchant du coteau qui borde la rive droite, derrière les Cambres, on voyait dôjà los loils
élevés du château de Barville rougis par l'aurore, tandis que la masse de l'édifice restait ensevelie dans une demi-nuit.
Là aussi tout était muet et tout semblait dormir. Cependant, un regard attentif eût pu apercevoir, dans la première salle du rez-de-chaussée, à travers les fentes d'un volet mal fermé, la pâle lumière d'une lampe épuisée d'huile par la longueur de l'attente. Près d'elle était assis un homme d'environ soixante ans, aux cheveux gris, à la figure bistrée et dont le costume tenait en même temps du marin et du bourgeois. C'était Georges Duret, ancien contremaître de marine impériale, longtemps compagnon de mer du vice-amiral de Rostang, et aujourd'hui devenu son factotum au château de Barville.
Le vieux marin ne brillait précisément ni par la soumission, ni par le bon caractère. Entré fort jeune au service de l'amiral, il avait assisté à ses folies encore plus qu'à ses campagnes, et s'était insensiblement habitué à cette familiarité insolente par laquelle les serviteurs complaisants punissent les désordres des maîtres.
Une circonstance fortuite avait contribué à lui assurer l'impunité. Comme il traversait avec M. de Rostang la rade de Rio-Janeiro, leur chaloupe avait
«ombré sous voiles, et l'amiral lui avait s-auvé la vie au péril de la sienne. Ce fut un indestructible lien qui rattacha pour toujours l'une à l'autre leurs deux destinées. Si le souvenir d'un grand service reçu peut nous importuner, celui d'un grand service rendu nous plait toujours parce qu'il nous honore. La vue de Georges devint pour l'amiral une sorte de croix d'honneur, et l'idée même de s'en séparer ne put désormais lui venir.
De son côté, le contre-maître était reconnaissant à sa manière, et, se regardant comme indispensable à l'amiral, il n'eût point accepté son congé. Il en résultait des contestations sans fin, mais sans ruptures, qui rendaientchaque jour le maître et le serviteur plus querelleurs et plus inséparables : c'étaient deux vieux diables qui s'enduraient le plus souvent en expiation de leurs péchés, et se consolaient quelquefois en se les racontant.
Nous devons dire pourtant que la visible mauvaise humeur de Georges, au moment où commence notre histoire, ne tenait point à de nouveaux démêlés avec l'amiral. L'ancien contre-maître n'en voulait, pour l'instant, qu'au fils de la maison, M. Marcel de Rostang.
Né d'un premier mariage du baron et éley4 lom
de son père, Marcel avait passé, comme tous les jeunes gens bien élevés, des études imaginaires du collège, aux études problématiques de l'école de droit. Reçu a ocat après avoir fréquenté trois ans les bals, les concerts et les spectacles de Paris, il était revenu à Barville avec un diplôme de licencié et une collection fort complète de mémoire à acquitter. L'amiral avait fait trop de dettes dans sa jeunesse pour ne pas en comprendre tous les dangers ; aussi entra-t-il d'abord en fureur et ne voulut-il rien payer ; mais la baronne, qui semblait uniquement occupée à faire mentir son titre de marâtre, à force de complaisance pour Marcel, finit par apaiser le vieux marin. Les notes furent acquittées, à la condition toutefois que le coupable prouverait sa résipiscence en renonçant à ses habitudes et en rompant avec ses anciens amis. La chasse et les excursions à cheval avaient été elles-mêmes suspendues comme offrant le prétexte de fâcheuses fréquentations. Depuis huit jours Marcel vivait donc en quarantaine au château, sans autre distraction qu'une promenade avec l'amiral et la baronne, ou des fragments d'opéra chantés avec sa sœur; mais, pour sentir tout le charme de ces paisibles jouissances, il lui manquait quelque cinquante ans. Aussi se trouva-t-il incapable
de les supporter plus longtemps, et la veille même, à bout de patience, il s'était échappé du château avec un chien et un fusil. Le contre-maître, qu'il avait mis dans sa confidence, devait lui ouvrir, vers le soir, la porte de la petite cour.
Cependant le soir était arrivé, la nuit venait de s'écouler, le jour allait renaître et le fugitif n'avait point encore reparu !
Il était évident que quelque séduisante rencontre lui avait fait oublier sa promesse. Peut-être même la chasse n'était-elle pour lui qu'un prétexte, et qu'en ayant l'air de prendre Georges pour complice, il n'avait voulu l'avoir que pour dupe !
Cette dernière supposition, qui paraissait la plus vraisemblable, causait au contre-maître un dépit facile à lire sur son visage ; il se leva pour aller à la fenêtre, dont il entr'ouvrit les volets, revint à la lampe, l'éteignit, puis se mit à parcourir la salle d'attente, tout en poursuivant un soliloque muet, entrecoupé de crispations nerveuses qui correspondaient à autant de malédictions intérieures.
— Déjà grand jour ! se disait-il, et ne pas être encore de retour 1 Après les recommandations de madame la baronne, après la promesse qu'il m'avait faite ! et l'amiral qui va descendre ! Dieu sait quel
e LES PECHES DE JEUNESSE.
coup de vent, s'il s'aperçoit que le jeune homme â passé la nuit hors du château ? lui qui fait si bien de la morale depuis que la goutte l'empêche de faire autre chose ! Et cependant il a été jeune aussi, l'amiral ! ah ! ah ! j'en sais quelque chose, moi qui étais toujours de planton à sa porte. Je me rappelle encore qu'à la Martinique, quand il recevait certaines visites, il fallait dire à tous les officiers qui se présentaient que le commandant avait la fièvre ! et il y était drôlement sujet à cette fièvre-là ! elle lui revenait sept fois par semaine !
Ici le contre-maître interrompit ses réflexions rétrospectives pour ouvrir une fenêtre et chercher Marcel du regard dans la campagne.
Au même instant, le bruit d'un pas inégal et d'une canne qui frappait le parquet retentit dans le corridor ; une voix appela Georges à plusieurs reprises ; mais le vieux marin, la tête penchée au dehors, n'entendit rien.
Tout à coup le baron parut à la porte, appuyé sur une demi-béquille de goutteux, et répétant son appel avec la précipitation impatiente des gens qui n'ont point été accoutumés à attendre. Cette fois, le contre-maître se retourna :
— L'amiral I s'écria-t-il, déconcerté.
— Pardieu ! il faut donc du canon pour que tu entendes ? dit le marin avec humeur. Que regardes-tu là ?
— Moi, rien, répliqua Georges vivement.
— C'est bien la peine, alors, de te mettre à la fenêtre ! dit M. de Rostang, en gagnant un fauteuil ; tu n'as encore vu ni la baronne, ni Ernestine ?
— Non, amiral.
Le vieil officier s'assit, et attira un tabouret sous sa jambe malade.
— Au fait, reprit-il, je suis descendu plus tôt que d'habitude ; cette infernale goutte ne me laisse point de repos. Mais, tout à l'heure, les /emmes vont venir.
— Elles seraient déjà au salon, si elles savaient que l'amiral souffre, fît observer le contre-maître.
— Oui, oui, murmura le marin, à demi-voix et comme s'il se parlait à lui-même, il suffît d'avoir besoin d'elles pour les voir ! Ce sont deux anges... deux anges qui perdent leur temps à s'occuper d'un vieux diable comme moi ! tandis que monsieur mon fils s'amuse à courir et à faire des dettes.
Georges objecta pour excuse qu'il n'en avait point fait depuis les dernières.
Les dernières ! répéta l'amiral, je crois pardieu bien 1 Je les ai payées hier, et à moins qu'il n'ait
passé la nuit à en faire de nouvelles... ce qui n'aurait rien d'étonnant, au reste !
Et comme si un soupçon lui venait tout à coup :
— Est-il chez lui au moins ? demanda-t-il, en se retournant vers le contre-maître.
Ce dernier répondit affirmativement.
— Alors je vais le voir ! dit le marin en appuyant les deux mains au bras du fauteuil pour se lever.
— Pardon, amiral, interrompit rapidement Georges ; mais je sors de chez M. Marcel, et il dormait.
— A cette heure ! répliqua le vieillard ; je le réveillerai, c'est un paresseux.
— Au contraire, amiral, il a travaillé une partie de la nuit.
— A quoi donc !
— Mais... sans doute... à étudier son droit ; j'ai mi ce matin le Code civil ouvert sur son bureau.
M. de Rostang secoua la tête d'un air de doute ; mais Duret entra dans des détails tellement circonstanciés qu'il allait se rendre, lorsqu'il vit la porte qui donnait sur la cour s'ouvrir brusquement, et Marcel, en habit de chasse, paraître sur le seuil.
Ce fut un vrai coup de théâtre ! Trois cris partirent en même temps et furent suivis d'un moment de silence ; l'amiral regardait son fils, qui détournait la
tête, et Georges, occupé à épousseter sa veste.
— Ah ! c'est comme cela que tu l'as vu étudier le Code civil, toi? cria-t-il à ce dernier, en le menaçant du poing. Par les mille diables ! tu me paieras ce mensonge ! Et vous, Monsieur, d'où venez-vous ? qui vous avait permis de sortir ? pourquoi avez-vous passé la nuit hors du château ?
— Mon Dieu ! ne vous fâchez pas, amiral, dit le jeune homme qui avait déjà repris une partie de son assurance, j'étais bien décidé à rentrer hier soir; mais c'est toute une aventure; j'ai fait une rencontre...
— Que je devine, interrompit le vieux marin en colère; quelqu'un de ces amis de voisinage qui, sous prétexte de courir des lièvres, se réunissent pour décoiffer des bouteilles de Champagne avec des drôlesses...
— Permettez, mon père...
— Taisez-vous, Monsieur.
— Mais je vous jure...
— Je ne vous crois pas.
— Alors toute explication est inutile, dit Marcel qui fit un pas vers la porte.
— Restez, s'écria l'amiral en frappant de sa canne
le parquet; par les mille diables, vous m'entendrez 1
et ne croyez pas que je sois votre dupe ! je vous dis que vous venez de faire quelque nouvelle folie.
— Eh bien ! quand cela serait ? reprit brusquement Georges en s'interposant à sa manière^ ne fautil pas bien que l'on soit de sa race?
— Taisez-vous, Duret ! interrompit précipitamment le baron, qui voyait le contre-maître venir.
Mais celui-ci avait un système dont il ne se départait jamais, et qui consistait à opposer le Rostang d'autrefois au Rostang d'aujourd'hui ; le passé était une corde qu'il liait au cou du présent.
— Et quand je me tairais, reprit-il en élevant la voix, ça vous empêchera-t-il d'en avoir fait cent fois plus que votre fils ?
— Tu mens !
— Croyez-vous donc que j'aie oublié vos bons tours ?
— Te tairas-tu?
— Par exemple, ces deux Espagnoles que vous avez enlevées en même temps !
— Toutes deux ! répéta Marcel émerveillé.
— C'est faux ! cria l'amiral.
— Vous m'avez laissé les deux suivantes ! acheva Georges, dont ce souvenir illuminait les traits ; ah I
LES PECHES DE JEUNESSE. Il
ah ! ah ! c'était le bon temps, alors ! on vivait en mari-garçon !
— Je te conseille de t'en vanter, viens fou ! interrompit le baron exaspéré, cela t'a bien réussi ! pendant que tu oubliais ta femme à l'étranger, elle en faisait autant en France.
Le contre-maître tressaillit.
— C'est possible, dit-il en changeant brusquement de ton ; mais, en tout cas, l'amiral a tort de me le rappeler.
— Pourquoi, diable ! aussi viens-tu me pousser à bout ! fît observer M. de Rostang un peu honteux.
— Si j'ai mérité d'être puni, reprit Duret avec une énergie amère, je n'étais pas le seul.
— Assez, Georges.
— Faut pas être si fier parce qu'on a eu du bonheur.
— Tonnerre ! nous laisseras-tu à la fin ? cria le baron en se levant furieux.
Le vieux matelot haussa les épaules, grommela quelques réflexions peu respectueuses sur le manque de mémoire des vieux pécheurs, et se retira lentement comme un homme qui ne veut point avoir l'air d'obéir.
L'amiral s'était laissé retomber dans son fauteuil,
tout haletant ; Marcel voulut s'approcher pour lui proposer ses soins; mais il le repoussa.
— Laissez-moi, Monsieur, s'écria-t-il avec colère : vous seul êtes cause de tout ce qui arrive ! Sans vos sottises, je n'aurais pas entendu celles de ce drôle. Vous me mettez en guerre avec tout le monde, même avec la baronne ; car, si les belles-mères sont habituellement prévenues contre les enfants de leurs maris, ici c'est le contraire : Madame de Rostang vous excuse et vous défend toujours.
— Ah ! je le sais, dit Marcel avec un sentiment sincère ; depuis que je la connais, elle a été pour moi la protectrice la plus tendre, la plus constante, la plus dévouée.
— Oui, continua le baron ; mais, ce que vous ne savez pas, Monsieur, c'est tout ce qu'il lui a fallu de vertu pour se montrer si bonne envers vous, envers moi..., surtout envers moi qu'elle avait droit de haïr !
Le jeune homme regarda son père d'un air surpris.
— Écoutez-moi, reprit celui-ci plus gravement ; je voulais vous faire des reproches ; j 'aime mieux vous faire une confession. Il faut que les fautes des pères servent au moins de leçon pour les fils.
Tl avait montré une chaise à Marcel, qui s'assit devant lui étonné, mais ravi de la direction que pre-
LES PÉCHÉS DE JEUNESSE. lî
naît l'entretien. Il y eut une assez longue pause. La belle figure de l'amiral avait repris son calme, bien que l'œil fixe et un peu sombre semblât regarder dans un passé pénible à revoir. Enfin, il fit un visible effort, et, regardant fixement le jeune homme, qui attendait en silence :
— Georges a dit vrai tout à l'heure, Monsieur, reprit-il, j'ai été un mauvais sujet comme vous... plus que vous ! car tout dégénère maintenant, vous avec rapetissé jusqu'à la folie ! De notre temps encore il y avait de la fougue, de l'originalité, de l'audace ! On enlevait la femme qu'on aimait, on se coupait la gorge pour un mot, on jouait toute sa fortune sur un coup de trente et un !
— Ah! vous avez raison, amiral, dit Marcel sérieusement admiratif, vous étiez les hommes de la grande époque !
— Nous étions des vauriens, Monsieur, interrompit le baron qui s'aperçut de sa distraction ; moi tout le premier ! Si votre mère eût vécu, je me serais peut-être rangé; mais resté veuf^ je retournai naturellement à mes anciennes habitudes. Ce fut alors que le hasard me fit rencontrer dans le monde la fille d'un fabricant du Havre, mademoiselle Ernestine Chatel, votre belle-mère. Je n'aurais probable-
ment jamais pensé à la demander en mariage, si je ne l'avais sue recherchéfe par le capitaine Ramière. Depuis le collège, le capitaine s'était toujours trouvé sur mon chemin ; il m'avait enlevé ma première maîtresse et gagné vingt fois mon dernier louis ; nous nous étions battus et il m'avait blessé ; c'était pour moi plus qu'un rival, plus qu'un ennemi; c'était ma mauvaise chance personnifiée ! J'appris qu'il aimait mademoiselle Ernestine, je jurai de prendre une bonne fois ma revanche en la lui arrachant à tout prix. Des pertes inattendues venaient de frapper M. Chatel; sa faillite paraissait imminente, et la faillite, c'était pour lui le déshonneur et la mort ! Je proposai de satisfaire à tous les engagements du père, si la main de la fille m'était accordée ! Ernestine céda, le mariage eut lieu, et quelques jours après j'étais en mer avec mon escadre.
M. de Ramière. désespéré, partit peu après pour l'Amérique, où il est resté.
— Vous vous étiez vengé en ennemi implacable, mon père, dit Marcel ému.
— Je m'étais vengé en imbécile, reprit brusquement le baron ; car j'épousais quelqu'un dont le €œur était pris, et je m'exposais à des représailles bien méritées. Eh bien ! pas du tout! j'avais rencon-
tré une exception, une merveille ! une femme qm* accepta son mari avec une résignation héroïque, comme on accepte les calamités inévitables.
— Et vous avez de plus trouvé, au retour, une fille qui devait vous dédommager de votre fils, continua gaiement Marcel •. car que deviendrait-on à Barville sans cette chère Gabrielle? Si sa mère est la sérénité du logis, Gabrielle en est tout le mouvement et toute la joie.
— Comme vous en êtes le trouble et la déraison , acheva l'amiral, adouci malgré lui par la loyale admiration dujeune homme pour sa sœur; je n'aurais ici, sans vos extravagances, que des motifs de satisfaction : mais vous finirez par lasser ma patience...
— Oh ! qui est-ce qui parle de patience, en criant si fort ? interrompit tout à coup une voix rieuse.
— Gabrielle ! s'écrièrent à la fois Marcel et l'amiral.
Une jeune fille fraîche comme le printemps venait, en effet, d'entr'omTir une porte de communication et montrait son riant visage encadré dans la baie, au milieu d'un rayon du soleil levant.
Marcel et son père lui tendirent les mains en même temps.
Elle accourut avec la légèreté d'un oiseau, leur
présenta son front à baiser ; puis vint s'asseoir sur le coin du tabouret qui soutenait le pied malade du baron.
— Eh bien ! père, dit-elle tendrement, vous êtes donc occupé à gronder?
L'amiral éleva la voix comme les gens qui sentent leur colère s'en aller et veulent faire du bruit pour masquer sa retraite.
— Je gronde, s'écria-t-il, parce que j'en ai sujet.
— Vous avez bien dormi ? demanda doucement la jeune fille, en lui prenant la main.
— Non, répondit le marin.
Et, se retournant vers Marcel :
J'ai été trop faible jusqu'à ce moment, Monsieur, continua-t-il d'une voix tonnante : mais ne comptez plus sur mon indulgence ; il est temps de mettre un frein à vos désordres, et je serai désormais inexorable !...
Ici la voix faiblit d'une manière inattendue. Gabrielle, qui s'était levée doucement, se trouvait assise sur le bras du fauteuil, la tête contre la joue de l'amiral : il l'attira tendrement sur sa poitrine, et la baisa au front. Ce mouvement interrompit sa philippique.
— Continuez, père, continuez, dit la jeune fille avec
un sérieux grotesque ; il ne faut pas vous refroidir. Et vous, Monsieur, écoutez bien cela ! Nous vous disions que désormais nous serions inexorable !...
Et posant les deux mains sur l'épaule de son père, elle y appuya la tête^ comme un jeune chat qui se prépare à dormir.
Le baron vit que Marcel étouffait un éclat de rire ; lui-même ne put retenir son sérieux.
— Au diable la petite masque qui s'entend avec ce drôle !s'écria-t-il.
— Du tout ! interrompit vivement Gabrielle, je suis très-mécontente de lui, et j'étais venue pour le prêcher ; mais après votre sermim, amiral, le mien n'aurait plus d'effet.
— C'est-à-dire que tu ne veux pas de concurrence.
— Précisément.
— Et il faut que je te laisse?
— Je venais vous avertir que ma mère était descendue à la petite serre, où elle vous attendait ; le grand cactus fleurit.
— Le cactus rouge ! s'écria l'amiral, qui faute de mieux s'était rejeté dans les folies horticoles ; eh I il fallait donc le dire, mauvaise !... Je savais bien, moi, que nous aurions de la fleur avant Rouby...distâucé le banquier 1
Et comme il vit que Gabrielle voulait le suivre :
— Non, non, continua-t-il, reste avec ton frère ! Tu m'as promis de le sermonner : ne le ménage pas.
— Soyez tranquille, dit la jeune fille en riant, je vais le gronder... comme si j'étais sa femme !
— Et vous. Monsieur, reprit le baron, songez à lui obéir !
— Comme si j'étais son mari ! répliqua Marcel en s'inclinant.
Le vieux marin fit un petit adieu d'amitié à Gabrielle, jeta à son frère un regard qu'il voulut rendre sévère, et quitta le salon en boitant.
Restés seuls, le frère et la sœur débutèrent par un éclat de rire, puis Marcel voulut embrasser la jeune fille, pour la remercier de lui avoir si beureusement porté secours dans l'orage ; mais celle-ci se dégagea en reprenant son air grave, et commença l'instruction morale dont elle s'était chargée.
Elle savait que Marcel n'était point rentré la veille, et elle allait lui rappeler les promesses qu'il avait faites à elle et à sa mère, lorsque le jeune homme l'interrompit avec une impatience affectueuse.
— Allons ! s'écria-t-il, voilà la petite sœur comme l'amiral, m'accusant sans vouloir m'entendre. Vous croyez aussi, je parie, que j'ai passé lanuit dans quel-
qiie château des environs, occupé à porter des toasts de célibataire ?
— N'est-ce pas la vérité ? demanda Gabrielle.
— Du tout, ma cbère, reprit Marcel. J'ai passé la nuit la plus pastorale, couché dans un grenier à foin, et ne parlant que de la baronne et de vous.
Lajeune fille poussa une exclamation de surprise.
Je dois vous demander d'abord, reprit le frère en la regardant, si vous n'avez point remarqué, depuis deux jours, un étranger qui rôde autour du château, et principalement du côté de la grande charmille, où vous avez l'habitude de vous promener ?
— Moi ! dit Gabrielle un peu troublée ; en vérité je ne pourrais vous dire... Il passe tant de monde par les avenues de Barville !
— Alors, je suis meilleur observateur que vous petite sœur, car j'avais été frappé de son visage et de sa tournure.
— Et... vous l'avez revu hier ? demanda la jeune fille qui jouait avec un gland du canapé sans lever les yeux.
— Près de la grande bruyère. Figurez-vous que Faraut \euâii de tomber en arrêt, et que je franchissais un fossé pour le rejoindre, quand je me trouve, tout à coup, en face de mon étranger, dont le chien
était dans la même posture que Faraut, et qui allait mettre en joue ! Sans le savoir, nous chassions le même gibier! Vous comprenez qu'à cettfi vue chacun de nous tient à montrer son savoir vivre et veut céder la place. — Tirez, de grâce. Monsieur, — Je n'en ferai rien. — Après vous ! — Après vous ! C'était comme à Fontenoy. Enfin, je ne sais comment nous en serions sortis, si la perdrix, ennuyée de nos politesses, n'eût pris le parti de s'envoler.
— Et alors, vous vous êtes séparés ? demanda Gabrielle avec intérêt.
— Du tout ! s'écria Marcel ; vous savez, ma chère, que l'adversité unit les grands cœurs 1 Je tenais à dédommager mon compagnon de la perdrix que je lui avais fait manquer. Je lui ai proposé, en conséquence, de le conduire aux meilleurs endroits ; il a accepté avec empressement, et, au bout d'une heure de chasse, nous étions amis intimes.
— Ainsi, reprit vivement la jeune fille, vous l'avez trouvé aimable?
— Charmant, petite sœur ! Seulement, tout en causant, nous nous sommes égarés, et, quand le soir est venu, nous avons été pris par l'orage près de Forges. Il a fallu passer la nuit dans la cabane du
garde-chasse, où mon compagnon m'a fait toutes ses confidences.
— Ah !... et que vous a-t-il dk ?
— D'abord, qu'il arrivait des États-Unis dans l'intention de se fixer en France.
— Et il se nomme?
— M. René.
La jeune fille ne put retenir un mouvement.
— Le connaîtriez-vous , par hasard? demanda Marcel.
— Je crois que ce doit être le même M. René que ma tante et moi avons rencontré, il y a quelques semaines, aux bains de mer du Havre, dit Gabrielle embarrassée.
— Ah ! fort bien, reprit le frère avec intention; je m'explique alors ce qui le charmait en moi ! Il m'aura trouvé un air de famille ! Du reste, nous le saurons au juste, car il doit venir au château.
— Aujourd'hui !
— Ce matin. J*ai promis de le présenter au baron. Gabrielle ne répondit rien, mais elle parut saisie ;
une rougeur rapide traversa ses traits, et son frère, qui l'observait avec un malicieux sourire, se préparait à s'amuser de son trouble, lorsqu'il en fut dé-
tourné par le bruit d'un cabriolet qui entrait dan» la cour.
Il courut à la fenêtre et reconnut M. Bouvard, le notaire du baron.