‹ Les péchés de jeunesseChapitre 24 sur 24 · SCÈNE XIX · texte numérisé non relu

SCÈNE XIX

Les MÊjres, MADAME RENNETERRE, EMMa* Madame Renneterre, gravement. — C'est inutilcà Madame de Lévalle, — Madame Renneterre.»^

Ernest, à part. — Oh!...

Madame Renneterre, de même. — Emma vient de m'avouer tout.

Ernest, à part. — Aïe !

Madame Renneterre, de même. — Vous avez gardé avec moi un silence offensant, Ernest.

Ernest. — Ma marraine...

Madame Renneterre, de même. — Vous savez en outre que je trouve Emma trop jeune pour se marier.

Emma, à part. — Comment?

Ernest, vite. — J'attendrai, ma marraine.

Madame Renneterre , très-vite. — Non, non ; mon cœur ne sait point résister aux prières. Je vous la donne.

Ernest, stupéfait. — Oh ! ma marraine !(A part.) En définitive, elle est charmante. (Haut.) Votre main, ma petite Emma. (A madame Renneterre.) Et vous, maman, embrassez-moi !

Madame Renneterre. — Oui. (Avec exaltation.) J'ai un gendre.

Ernest. — Les deux noces se feront en même temps.

Le Colonel. — C'est cela !

MadAiUE de Lévalle, — Et surtout, tâchons d'être heureux, (Montrant Ernest.) Nous lui avoiis donné assez de peine pour cela.

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— Encore ces damnés Anglais! murmura le marin, en rentrant sa tète, qu'il avait passée par un sabord; pas moyen de regarder une seule fois vers la haute mer sans les avoir pour perspective ! Les voilà qui courent des bordées, maintenant... Gueux de rougets, allez !... Je voudrais seulement que le capitaine eût l'idée de vous faire frire : je me chargerais de fondre le beurre et de tenir la queue de la poêle. Celui qui pariait ainsi n'était autre qu'Ivon Kosquer, surnommé Père-la-Garcette, par allusion à son faible pour ce moyen de persuasion, dont il usait et ahusaitj comme le permettait alors le droit romain

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à l'égard de toute propriété : Jus utendi et abutendi.

Quoiqu'il n'eûtjamais étudié son alphabetque dans les gréements d'un navire, et qu'il ne sût signer son nom qu'avec une hache d'abordage et sur des faces d'Anglais, Ivon se trouvait lieutenant de la Cordelière, le plus beau vaisseau qui eût encore été construit en France. A cette époque, la marine n'avait point d'organisation régulière; le capitaine de chaque vaisseau était seul nommé par le roi ; il choisissait lui-même ses officiers et ses équipages. L'Étatlui payait une somme fixe avec laquelle il devait nourrir et payer ceux-ci à sa fantaisie, de telle sorte que la guerre maritime se faisait, pour ainsi dire, à forfait et au nom de l'État plutôt que par l'État lui-même.

Le commandement de la Cordelière venait d'être donné au jeunePors-Moguer; etcelui-ci, qui connaissait l'habileté de Kosquer, l'avait choisi pour son lieutenant. Le contre-maître avait accepté avec d'autant plus de joie, qu'il espérait trouver ainsi l'occasion de régler quelques comptes arriérés avec les Anglais, qu'il aimait un peu moins que la peste et un peu plus que le diable.

Pors-Moguer avait en effet cherché l'escadre ei^ nemie avec sa flottille, composée d'une quinzaine de brigantins ; mais il n'avaitpu la joindre. Lesvents con-

traîres l'avaient alors forcé de relâcher à Camaret, où il restait depuis trois mois, quoique les Anglais eussent reparu à l'horizon, et semblassent le provoquer.

Cette inconcevable inactivité dePors-MogueraNtiit rendu l'humeur d'Ivon encore plus maussade que d'ordinaire, et, depuis l'arrivée de la flotte ennemie, la garcette était moins souvent à sa boutonnière que sur les épaules des matelots. Son neveu Perric, jeune novice embarqué avec lui sur la Cordelière, obtenait surtout, à cet égard, une préférence qui prouvait jusqu'à quel pointle contre-maître possédait l'esprit de famille.

Il venait précisément de quitter le sabord et d'envoyer aux Anglais les volées de malédictions par lesquelles nous avons commencé ce récit, lorsque le malencontreux novice entra.

— Mon oncle, dit-il...

Ivon se retourna brusquement.

— Qui est-ce qui m'appelle mon oncle ? s'écria-t-il en saisissant convulsivement sa garcette.

Et apercevant Perric : Comment, marin de rivière, tu te croiras donc toujours ici dans la cassine de ton papa, et tu n'apprendras jamais la subordination?

En même temps le martinet de filin tomba sur les

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épaules du novice, qui s'arrondit philosophiquement le dos pour recevoir l'avertissement.

— Mon lieutenant, repril-il. — Qui est-ce qui te parle de lieutenant, huître sans coquille ; est-ce que je n'ai pas un nom comme tous les chrétiens?

Et la garcette appuya de nouveau l'ohservation.

— Lieutenant Ivon, mon oncle, reprit Perric avec cette ironie en dedans particulière aux Bretons ; c'est un pêcheur qui demande à parler au capitaine. — Eh bien, est-ce que je suis le capitaine, parpaillot? — Vous m'avez défendu hier de parler directement à messire Pors-Moguer, observa le novice, toujours calme. — Ça suffit... file ton nœud.

Dans ce moment, une porte s'ouvrit, et le capitaine lui-môme parut.

— Tu es bien rude avec ce garçon, maître, dit Pors-Moguer à Ivon. — C'est vrai, capitaine, répondit le lieutenant; mais faut bien que je le soigne à part, puisqu'il est de la parenté. Pour qui se donnerait-on de la peine, si c'était pas pour les siens ?Je veux que ça fasse un matelot un peu bien calfaté, et pour ça faut que j'habitue sa carcasse à recevoir la lame sans se découdre.

Pors-Moguer sourit.

-— Où est le pûcheur qui veut me parler? demanda-

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t-iliiPerric. — Surlegaillard d'avant. — Vale chercher.

Le novice remonta, et reparut bientôt avec un jeune homme ayant pour tout costume une chemise de toile rousse et une large culotte de berlingc qui n'arrivait qu'aux genoux. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules et ruisselaient d'eau ainsi que ses vêtemenlg.

— D'ofi diable sors-tu? lui demanda Pors-Moguer, surpris. — De la mer, répondit le pêcheur, en breton. — Et d'où viens-tu, par ce chemin? — De la flotte anglaise. —Qu'est-ce qu'il dit? s'écria Ivon en se rapprochant... Tu viens de ce nid de homards, toi? — J'en viens. — Et comment t'y trouvais-tu? — Je suis pécheur au Conquet; hier le temps était beau et les enfants avaient faim; j'ai poussé au large pour chercher un banc de sardines que je connaissais vers la pointe de Berthaume. — Et tuas été pris?^ — Oui; une de leurs chaloupes m'a rencontré ; ils m'ont remorqué à bord de la Régente.,. On m'a mené au capitaine, qui tenait conseil avec SCS officiers, et ils m'ont fait des questions sur les passes , les récifs et la garnison du Conquet. — Tu n'as pas répondu, j'espère? — Je leurai indiqué des passes là où il y a des récifs, et des récifs là où il y a des passes. — Bien, garçon, interrom-

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pitKosquer; et ils onttoutavalé comme des requins, pas vrai? — Ils ont eu l'air de se consulter en anglais, croyantqueje ne les entendais pas ; mais j'ai é!é deux ans prisonnier dans leur pays de Satan. — Eh bien, tuas compris? — J'ai compris qu'il s'agissait de faire une descente au Conquet, et de ravager le pays comme ils ont déjà fait du côté de Penraarcli. J'ai pensé alors que si l'on pouvait vous avertir, vous auriez le temps de prévenir le coup, en faisant débarquer du monde à Saint-Mathieu. Comme on me remenait à travers la batterie, j'ai laissé mon habit h. ceux qui me tenaient; j'ai filé gentiment par un sabord, et je suis venu à la nage jusqu'au Toulinguct. — Par Sainte-Barbe ! tu es un gaillard solidement chevillé ! ditivon.

El il voulut lever la main pour frapper dans celle du pêcheur, en signe d'amitié ; mais il s'aperçut qu'il tenait encore la garcette par habitude, et, pour ne pas perdre son mouvement, il la laissa tomber sur les épaules de son neveu, qui était à sa portée.

— Ce n'est pas toi qui aurais fait cela, capon, ditil, pour justifier sa correction de rencontre.

Pors-Moguer paraissait réfléchir.

— Tu ne sais pas quand la descente doit avoir lieu? demanda-t-il au fugitif. — Non, mon commandant;

mais je pense qu'ils ne tarderont pas maintenant ; ! car tout était préparé à bord. — C'est bien, dit le jeune homme, comme s'il se fût parlé à lui-même : pouvoir les combattre ici même, remplir mon devoir et venger le mal qu'ils nous ont fait, sans partir... en m'absentant seulement une nuit... Que Dieu soit loué de me donner une telle occasion 1

Et se retournant vers le lieutenant :

— Ivon, dit-il, envoyez à terre ; faites rembarquer tous nos gens, remontez les perroquets, et que tout soit préparé pour lever l'ancre dans une heure. — Malo ! Malo ! cria le contre-maître en agitant son bonnet. Le feu est aux étoupes, gare la mitraille ! Ces marsouins vont enfin nous montrer de près leurs vilaines faces. Perric, mon garçon, je te taillerai ce soir ou demain une paire de souliers dans leur chienne de peau ; et toi, pêcheur d'Anglais, viens avec moi dans ma cabine, je veux te faire cadeau d'un gargarisme en bouteille que j'ai apporté l'an dernier de Bordeaux.

Grâce à l'activité d'Ivon, les préparatifs durèrent peu de temps. La chaloupe envoyée au port reparut bientôt chargée de matelots. Le lieutenant les compta de loin, et s'assura qu'il ne lui manquait personne ; mais tout à coup il cligna des yeux et

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pencha la têle à droite et à gauche pour mieux distinguer.

— Dieu me damne! dit-il, il y a une femme avec eux !

Et cherchant instinctivement sa garcette :

— Ah ! ils amènent des femmes à bord, grondal-il sourdement; ils pensent que je prendrai une jupe pour une vareuse ! C'est bon ! tout à l'heure le fdin en quatre va rire.

La chaloupe aborda. Voulant surprendre les aiTrvants en flagrant délit, Ivon alla se placer sournoisement près du grand mât, laissant débarquer les matelots, comme un chasseur en embuscade qui compte son gibier ; tout à coup une coiffe parut au niveau du bastingage ; c'était le moment de se montrer ; le lieutenant s'avança à pas de loup, et au moment où la femme mettait le pied sur le pont de la Cordelière, il se trouva face à face avec elle.

-- ■ Maharite ! dit-il en reculant désappointé. — Bonjour, maître, répondit la jolie paysanne avec une révérence coquette. — Bonsoir, répliqua Ivon en lui tournant le dos. — Hen ! vieux grondin, murmura la jeune fdle, en faisant au lieutenant une moue d'enfant boudeur.

Et se tournant vers Perric avec son plus gracieux

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sourire : Le capitaine Pors-Moguer est-îl à bord ? demanda-t-elle. — Dans sa cabine.

Il n'avait point acbevé que la garcette de l'oncle lui tomba sur les épaules.

— Qu'est-ce. que lu fais là, toi, failli chien ?s'écriat-il ; prends-tu un cotillon pour une voile de misaine? Au large ! — Est-il féroce, dit Maharite, avec un charmant geste d'effroi. — Qu'est-ce que vous voulez au capitaine? inlerrompit brusquement Ivon. — Je veux le voir. — Il n'a pas le temps. — Par exemple... je serais venue de Saint-Mathieu pour rien ? diteslui que c'est de la part de mademoiselle Suzanne. — Il n'a pas le temps, mille noms... vous me ferez jurer à la fin. — Mais pourtant, dit la jeune fille, en prenant ce ton demi-dolent, demi-pleureur qu'affectionnent les femmes et les enfants, je ne puis pas m'en aller comme cela sans l'avoir vu, moi... on me gronderait... — Vous reviendrez demain. — Mais demain ce sera trop tard... — Qu'est-ce que vous avez donc à lui dire? — D'abord, j'ai à lui faire des compliments de mon maître. — C'est bon, il pourra vivre jusqu'à demain sans cela. — Puis ceux de ma maîtresse... — Que le diable puisse emporter I grommela Ivon. — Comment dites-vous? — Rien, allez toujours... Les compliments de votre maî-

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tresse... après... — Eh bien, après... j'ai h lui remettre... ce bouquet. — Un bouquet... Qu'est-ce que vous voulez que le capitaine fasse de cela, dit Ivon en haussant les épaules... N'importe, donnez... je le lui remettrai. — Mais de suite ? — De suite. — Allons, il le faut bien, soupira Maharite en regardant les fleurs et ayant l'air de les arranger. Ne le remuez pas trop, surtout, portez-le comme cela, bien droit, au capitaine. — Pardieu ! ne dirait-on pas que les fleurs ne peuvent avoir la tête en bas, dit Ivon impatienté... Donnez, et retournez-moi à Saint-Mathieu vent arrière. Nous avons autre chose à faire, pour le quart d'heure, qu'à nous occuper à godiller dans la conversation.

Se tournant alors vers un canotier : Hé ! Tap-Dur, cria-t-il, débarque-moi ça en deux temps au port, que nous puissions torcher de la toile librement.

Tap-Dur aida Maharite à descendre dans la chaloupe, et Ivon se rendit près de Pors-Moguer.

— Tout est prêt, capitaine, dit-il. — Bien ! répondit celui-ci, qui était penché sur une carte marine qu'il étudiait, je vais monter. — Mais qu'as-tu donc là? ajouta-t-il en apercevant le bouquet que le contre-maître froissait dans ses mains. — Ah ! c'est juste ; c'est pour vous, ça. — Pour moi ! —

C'est la petite de lù-bas qui vient de l'apporter... de la part de mademoiselle de Kermorvan. — Ah ! donne, donne.

11 saisit vivement le bouquet, et un billet en tomba.

— Laisse-moi, Ivon, dit le jeune homme en rougissant, je vais te rejoindre. — Au diable ! grommela le vieux marin en remontant sur le pont, je n'avais pas deviné celle-là, par exemple !... Qui se serait imaginé de trouver une lettre, comme un hanneton, au milieu des roses et des marjolaines ?

II se promena longtemps seul sur le gaillard, attendant le capitaine ; la nuit commençait à venir, et la marée descendait ; enfin, Pors-Moguer parut : il était vêtu avec une singulière élégance, portant la loque à plumes elles souliers de satin.

— Six rameurs et la grande barque ! cria-t-il. — Comment ! demanda le lieutenant stupéfait. — Je vais à terre. — Mais nous manquerons le flot, capitaine. — Nous ne débarquerons point ce soir au Conquet. J'ai réfléchi... demain ce sera assez tôt... -^ Mais les Anglais... — Ils sont en vue et ne font aucun mouvement... ils ont sans doute renoncé h leur descente, en soupçonnant que nous étions

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avertis. — La barque du capitaine ! cria le premier canotier.

— Le cap sur Saint-Mathieu, enfant, dit Pors- Moguer.

Ivon fit entendre un jurement épouvantable, et jeta son bonnet avec rage,

— Qu'est-ce que ça veut dire, lieutenant Ivon, mon oncle îmurmuraPerric. — Ne m'approche pas, s'écria le contre-maître exaspéré, ne m'approche pas, car je serais capable de faire un malheur... Oh! je voudrais avoir toutes les femmes de Bretagne à bourrer dans une coulcuvrine ! Rappelle-toi, Pcrric, que si tu deviens jamais amoureux, je te tue, toi et l'autre... rien que pour l'honneur de la fiimille.

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Aucune étoile ne brillait au ciel, et tandis que le manoir du comte de Kermorvan étincelait de lumières, le jardin était plongé dans une obscurité profonde. Protégés par celte obscurité, un jeune homme et une jeune fille en habits de bal étaient assis sous une tonnelle et causaient à voix basse.

— Vous perdre ! vous perdre, Suzanne 1 disait le jeune homme, quand vous m'êtes devenue plus précieuse que la vie, que l'ambition, que l'honneur ! quand, pour ne point vous quitter, j'ai laissé l'ennemi insulter mon pavillon I Oh ! non, cela ne sera point. — Et pourtant mon père a promis ma main à îîiessire Audiffret, répondit la jeune fille; ce matin même il m'a appelée pour me le dire ; il devait l'annoncer aujourd'hui à toutes les personnes réunies pour la fcte, et j'ai pu à peine obtenir de lui un retard de quelques jours. — Votre père est-il donc inflexi-

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ble? — Hélas ! je ne l'ai jamais vu céder ! Sa volonté est pour lui-même quelque chose de sacré ; il la maintient comme il maintiendrait une promesse. C'est un engagement pris avec sa conscience et qu'il tient à honneur de soutenir. Ah ! vous auriez mieux fait, Jehan, de lui demander ma main, il y a deux mois. — Le pouvais-je? Le comte est fier de son rang, et moi, c'est à peine si je puis prouver ma noblesse ; il est riche, et je suis pauvre: ma demande eût été rejetée, et dès lors la porte du manoir m'eût été fermée ; je n'ai pu me résoudre à ce malheur. Puis, votre père me recevait d'abord avec une bienveillance croissante; j'espérais que l'affection qu'il prendrait pour moi finirait par le rendre moins sévère sur la naissance et la fortune. Je ne sais pourquoi, son amitié s'est subitement transformée en froideur, sa prévenance en réserve : avez-vous pu deviner la cause de ce changement? — Nullement. — Depuis un mois, j'espérais toujours recouvrer les bonnes grâces du comte, lorsque aujourd'hui votre lettre m'est arrivée au moment où j'allais partir. Vous me disiez de venir, qu'il y allait de notre bonheur, qu'un jour de retard pouvait nous séparer à jamais : je suis accouru malgré mon devoir, qui m'appelait a illeurs, et c'est pour apprendre qu'il n'y a plus d'espérance A.h ! cela ne

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peut être, Suzanne; vous ne pouvez appartenir à un autre, car vous m'aimez : vous serez à moi, dussé-je venir vous arracher d'ici, à la tête de mes matelots ! — Jehan! Jehan ! s'écria la jeune fille effrayée de l'exaltation de Pors-Moguer (carc'étaitlui), ne parlez pas ainsi, au nom du ciel ! Mon père m'aime ; il m'aime bien, j'en suis sûre; peut-être se laisserat-il fléchir unefoisen sa vie. Revenez demain, parlezlui, mais doucement, humblement, comme il con vient à quelqu'un qui demande une grâce. Je me joindrai à vos prières, et peut-être que Dieu aurs pitié de nous ! — Soit, dit Pors-Moguer d'un air sombre; je tenterai tout, je me résignerai à tout; dussé-je le demander à genoux, je le ferai ; mais si tout me trompe...

Il n'acheva pas : Mahariteaccourait avertir sa maîtresse que son père s'était aperçu de son absence et la demandait : la jeune fille se hâta de rentrer. Pors- Moguer attendit quelques instants avant de la suivre.

Il venait de reparaître au bal, lorsque la porte s'ouvrit avec fracas et laissa voir le chevalier Audiffretsans coiffure, les vêtements en désordre, souillés de boue et de sang.

~ Qu'est-ce donc? demanda le comte en courant h sa rencontre; que vous est-il arrivé? — Par le

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Christ! excusez-moi de me présenter dans ce costume de bohémien, répondit le chevalier, mais ce n'est pas ma faute, c'est celle des Anglais. — Des Anglais! A ce mot répété de bouche en bouche, les danses s'arrêtèrent, les conversations particulières s'interrompirent; toufle monde se leva, et l'on courut se grouper autour d'Audiffret.

— Commentlcs avez-vous rencontrés? où sont-ils? répétait-on de tous côtés. — Un instant, un instant, dit le chevalier, que l'on étouffait... je répondrai îi vos questions quand j'aurai repris haleine. J'ai la gorge aussi chaude qu'un canon d'arquebuse.

Kermorvan fit apporter à boire ; Audiffret se versa trois rasades coup sur coup, tomba dans un fauteuil, étendit les jambes comme un rustre qui se chauffe, déboucla son ceinturon, et poussa un soupir de contentement.

— Ma foi, j'avais besoin de cela, dit-il. Vous me demandez où sont les Anglais? au diable, pour le quart d'heure. Nous leur avons donné une aubade qu'ils n'oublieront pas dequelquesjours. — Où cela? - Voici la chose. Je me rendais à votre invitation, Kermorvan, luisant comme un sou et le nez dans mon manteau, car il faisait ce soir un brouillard t\ couper au couteau, lorsqu'à l'entrée de la lande mon

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cheval heurte quelque chose que je reconnais pour ce cormoran deNoric. — lié ! du bateau, que je hii dis, est-ce que tu pûches ici des congres dans la brune? d'où viens-tu comme ça, sur le plancher des vaches? ton bateau est-il fondu, par hasard? — Juste, qu'il me répond. — Comment?

Alors il me raconte comme quoi il a été le prisonnier des Anglais, qui l'ont interrogé pour savoir la manière d'aborder au Conquet; bref, il m'apprend que nous sommes menacés d'une descente de l'ennemi.

— Etquand font-ils leur coup? que je lui demande. — Peut-être ce soir, me répond Noric...

Alorsje me rappelle justement qu'avant de quitter le Conquet, j'ai vu des barques au large qui avaient l'air de se promener, en regardant la terre du coin de l'œil; je prends de suite mon parti; Noric monte en croupe, nous retournons ventre à terre; nous assemblons tous les bons gars de l'endroit, et nous arrivons à la grève en même temps que les Anglais ! — Vous les avez attaqués? demanda Rermorvan. — Un peu, compère; j'étais vexé d'avoir été dérangé, et je frappais comme un batteur de fer ; les Anglais en ont eu à discrétion. — Et ils se sont rembarques ? dit Pors-Moguer, qui avait écouté tout le récit du che-

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valier, la rougeur au front. — Ah ! c'est vous, observa Audiffret : pardieu vous avez eu tort de ne pas écouler l'avertissement de Noric ; si vous étiez venu avec une trentaine de vos trognes goudronnées, tous les Anglais y auraient laissé leurs culottes. — Messire Pors-Moguer connaissait donc le projet de descente? fit le comte avec étonnement. — Oui ; mais ça s'est mal trouvé de venir un jour de bal, pas vrai, capitaine? Au reste, j'ai fait de mon mieux pour vous remplacer. Seulement, quand tout a été fini, je suis remonté sur ma jument, et je me suis dit : Allons raconter la chose à ceux de Saint-Mathieu, qui dansent sans se douter que les Anglais auraient pu leur amener de la musique... Kermorvan, encore un verre de vin, compère, j'étrangle. C'est diablement coriace à travailler, ces Anglais...

Il acheva la bouteille.

— Et maintenant, ajouta-t-il en se levant, vive la joie! vous pouvez vous amuser. — Grâce à vous, dit le comte, en lui prenant la main... Mon brave chevalier... vous êtes un César. — Je ne connais pas ce gentilhomme, répondit Audiffret; mais je ne crains personne . . . quoique j e commence à prendre du ventre et que le combat m'essouffle à pied. Mais, mordieu! c'est assez s'occuper de moi; j'ai l'air d'un Gascon

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qui raconte sesprouesses : parlons d'autre chose. Oà est la petite?... Je lui apportais un bouquet qui est resté sur la grève avec les Anglais. — Suzanne se contentera de vous devoir, comme nous tous, la liberté et peut-être la vie, répondit le comte en souriant. — Alors, qu'on m'embrasse ! s'écria Audiffret en s'avançant les bras ouverts du côté de la jeune fille.

Par un mouvement pour ainsi dire involontaire, et plus prompt que l'éclair, Pors-Moguer se jeta entre lui et Suzanne.

— Vous oubliez oii vous êtes, dit-il d'une voix tremblante.

Le chevalier s'arrêta étonné et regarda le comte.

— Audiffret... embrassez votre femme, s'écria celui-ci en saisissant vivement la main de sa fille et la poussant au chevalier.

Suzanne jeta un cri ; il y eut un mouvement de surprise dans la foule. Pors-Moguer était demeuré immobile et pâle, promenant autour de lui un regard incertain... Tout à coup il fit un pas vers le comte.

— Il faut que je vous parle, dit-il, d'une voix étouffée...

Tout le monde s'éloigna par un mouvement spon-

tané... II y eut un mouieut de silence... Kermovan et le capitaine étaient debou!, l'un calme et hautain, l'autre agité et indécis; la foule regardait avec une curiosité inquiète.

— Comte, dit enfin Pors-Moguer assez bas pour n'être entendu que de lui, j'aime votre fille et votre fille m'aime. — Je le sais, répondit Kermorvan.

Jehan leva la tête avec élonnement.

— Vous le savez, et vous la donnez à un autre ! — Parce que cet autre n'a peint de tache à son honneur, dit le vieillard d'un ton fier ; parce qu'il a combattu bravement dans nos armées ; parce que tout à l'heure encore son courage nous a sauvés. ■ — Je vous comprends, dit Pors-Moguer en rougissant ; mon amour a pu, en effet, me faire négliger mes devoirs ; mais peut-être n'est-ce point ici qu'il faudrait me le reprocher, car c'est ici que j'ai trouvé la tentation.

— Je vous ai laissé libre de l'éviter, observa sèchement le comte.

Le jeune homme tressaillit.

— Messire de Kermorvan, continua-t-il d'un accent profond, je puis et dois tout écouter de vous ; mais, je vous en conjure, ne brisez pas deux cœurs volontairement. Si j'ai eu des torts, dites -moi comment je dois les réparer. Je ne vous demande qu'une cspé-

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raiice, et j'.iUciidrai. Ordonnez ce que vouï' voulez : quelque prix que vous y mettiez, je regajiiiorai l'estime que vous m'aviez témoignée autrefois. — 11 est trop tard, dit le comte froidement. — Prenez garde, dit Jelian, qui sentait sa patience s'en aller ; au nom de Dieu, ne nous poussez pas à bout, messire comte. — Et qu'arriverait-il, si je le faisais? — Ne me le demandez pas ! Je veux être calme comme je le dois, devant vous... mais pensez bien à ce que vous allez faire ! Vous ne pouvez donner votre fille à cet homme, messire, vous ne le pouvez pas ! — El pourquoi? demanda Kermorvan, avec hauteur ; parce qu'il parle un moins beau langage que de plus habiles, qu'il porte un costume moins élégant que de plus raffinés, et que sa moustache est moins noire que celle d'autres plusjeunes? Mais il parle assez bien pour se faire entendre dans la mêlée, messire; ses habits sont assez beaux, couverts du sang ennemi, et sa moustache a blanchi à servir le roi et la Bretagne... Il n'y a eu que des braves, jusqu'ici, dans la famille des Kermorvan... Je ne veux point que ma fille commence une lignée de lâches. — Comte ! s'écria Pors- Sloguer en s'élançantvers le vieillard.

Mais tout à coup il s'arrêta, comme si un éblouisscmeut l'eût saisi; ses poings se fermèrent avec rage;

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il sembla faire un effort surhumain, et baissant les yeux : Vous êtes son père, raurmura-t-il d'une bouche tremblante... Dieu vous pardonne mais vous

regretterez le mot que vous venez de prononcer.

Alors, relevant son front échevelé, il promena autour de lui des yeux égarés, aperçut Suzanne, et lui adressant un geste d'adieu dont la muette énergie fit tressaillir la jeune fille, il s'élança hors de la salle du bal.

— Que se passe-t-il donc ? demanda Audiffret en s'approchant du comte. — Rien, chevalier, répondit Kermorvan. — Le mariage tient toujours? — Les fiançailles auront lieu demain à la chapelle de l'abbaye.

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Ivon, les bras croisés, la mine sombre et bourrue, se promenait de long en large dans la chambre du capitaine; chaque fois qu'il passait devant la fenêtre, il jetait, malgré lui, un regard du côté de la baie, et laissait échapper un effroyable jurement.

Le soleil était déjà levé depuis longtemps, et Pors-Moguer n'arrivait pas. Ivon allait appeler son neveu, sous prétexte de lui donner un ordre, mais en réalité pour décharger sur ses épaules les bourrasques de sa mauvaise humeur, lorsque le capitaine entra.

Il était pâle, mais calme.

— Tout le monde à son poste! dit-il à Ivon ; nous mettons à la voile.

Le lieutenant fît deux pas en arrière.

— Pour de bon? demanda-t-il, en relevant son bonnet enfoncé sur ses yeux. — Dans une heure,

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nous serons à portée de l'Anglais. — Bah! est-ce que?...

Pors-Moguer baissa la tête en signe d'affirmation.

Ivon n'en entendit pas davantage ; il enjamba l'escalier, tomba sur le gaillard comme un boulet, distribua des coups de poing, en signe de réjouissance, à tous les matelots qu'il trouva sur son chemin, et s'élança sur le bastingage.

— Hohé! tout le monde sur le pont! s'écria-t-il, en donnant à sa voix le retentissement d'une trompe de chasse; h l'cuvragc, tas de cancres ! nous allons demander h l'Anglais ce qu'il a dans le ventre. Ici, Perric; ici, mon fieu..; je veux que les meilleurs morceaux soient pour nous. Holà donc ! tout le monde sur le pont, et branle-bas de combat !

A la voix du lieutenant, l'équipage accourut, et lorsque Pors-Moguer parut, chacun était déjà à son poste. Le jeune commandant jeta sur son navire un coup d'œil rapide; une sorte de joie amure illumina ses traits.

Il ordonna de faire les signaux pour que les capitaines des brigautins vinssent prendre ses ordres, et une heure après la flottille entière était prête à mettre à la voile.

La mer était calme et le ciel bleu : c'était le

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iOaoùi. L'escadre anglaise se munirait, tonjours à l'horizon, courant des bordées et semblant défier la flotte bretonne. Celle-ci attendait une légère brise d'est pour sortir de la baie ; le branle-bas de combat était fait à bord de tous les navires. Enfin, la brise tant désirée se fit sentir.

— Adieu-va ! cria Ivon,

Et la Cordelière, suivie de tous les brigantins commandés par Prejent, cingla vers lahauteurd'Ouessant.

En les voyant arriver, la flotte anglaise, qui avait deux fois plus de naviies et que la longue inaction du capitaine breton avait enhardie, poussa des hourras de joie et forma sa ligne. Le combat s'engagea bientôt. Les premiers brigantins s'attaquèrent assez mollement; mais d'autres arrivèrent, et la mêlée devint furieuse.

Jusqu'alors la Cordelière et la Régente, séparées par les brigantins, avaient regardé la lutte sans s'y mêler ; courant des bordées sur la ligne du combat, elles semblaient s'observer, se mesurer de l'œil et attendre l'occasion. Tout à coup la Régente, qui avait semblé fuir, vire de bord, s'élance au plus fort de la mêlée et foudroie tout sur son passage, Pors-Moguer arrive alors à son tour, toutes voiles déployées, brise la ligne anglaise et rejoint son ennemi.

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Ce fut un moment solennel et terrible que celui où ces deux vaisseaux se trouvèrent enfin en présence ! La BégenteVempoTtsLÎt par sa manœuvre ; la Cordelière, ]}nr sonsLTtiUeTie. C'était, des deux côtés, même habileté, même emportement, même décision de mourir ! En un instant, les deux navires furent couverts de fumée et de feu : on eût dit deux volcans en éruption.

Les premières bordées de l'Anglais avaient été heureuses et avaient balayé les gaillards de la Cordelière; il y eut dans l'équipage breton un moment, non de découragement, mais de confusion. Les brigantins ennemis en profitèrent pour s'approcher, et Pors- Moguer se trouva bientôt resserré dans un cercle de boulets et de mitraille !

Deux fois il veut essayer l'abordage, cette ressource des braves contre les heureux, deux fois la Régente l'évite ; mais, en virant pour échapper à sa seconde tentative, elle présente la poupe à la Cordelière..,.

— Lofe, lofe ! commande Pors-Moguer... Feu, maintenant !

La bordée part, prenant en enfilade le vaisseau anglais, qui semble éclater tout entier.

— Malo ! hurle Ivon, son gouvernail est au diable; voyez, elle n'obéit plus à la barre : encore un coup de

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pied dans les reins, et nous la ferons passer sous notre quille.

Une seconde bordée retentit, et les huniers de la Régente s'envolent, emportés parles boulets.

— A l'abordage, maintenant ! crie Pors-Moguer. Cette fois l'Anglais veut en vain éviter l'approche

de son ennemi ; les grappins sont lancés, les haubans liés l'un à l'autre, et les deux équipages, la menace à la bouche et la hache à la main, vont s'élancer î

Mais tout à coup un cri s'élève à bord de la Cordelière :

— Le feu ! le feu !

Tous s'arrêtent glacés d'épouvante ; un mugissement sourd gronde dans les flancs du vaisseau ; le pont craque, se brise, et une colonne de flamme jaillit de la cale embrasée.

A l'instant les armes tombent, on court aux pompes, on inonde les batteries, on plonge les voiles dans la mer, et on cherche à étoufi'er l'incendie sous leurs replis ; mais l'incendie gagne tout, dévore tout, s'étend et grandit sans cesse.

Pors-Moguer s'arrête : il a compris que tout espoir de sauver son vaisseau est perdu.

— Aux chaloupes ! dit-il.

Et il aide lui-même à les mettre à flot, il y fait

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descendre les blesses d'abord, puis les enfants, puis les matelots ; les barques s'éloignentsuccessivement ; la dernière va partir ; il ne reste plus sur le pont que le jeune capitaine etivon.

— Ne les fais pas attendre, dit Pors-Moguer au vieux contre-maître, en lui montrant la barque près de débordc'r. — C'est bon, répond Ivon.

Et, d'un coup de hache, il coupe la corde de la chaloupe, qui s'éloigne à force de rames.

— Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria le capitaine. — Je vous répondrai chez le diable, s'écria Ivon ; pour le moment, il s'agit d'empèchcr l'Anglais d'en réchapper. — Ah! tu m'as donc compris? — Un peu!

Ivon court aux haubans, et Pors-Moguer à la barre. La Régente avait réussi à s'éloigner de la Cordelière, mais privée de son gouvernail, complètement désemparée, elle flottait à peu de distance. Pors-Moguer laisse arriver sur elle et la range bord à bord. Ivon lance un premier grappin, un second part du gaillard d'avant ; la Régente les brise en vain et essaie de se dégager ; elle ne peut manœuvrer, et la Cordelière, habilement gouvernée, se maintient collée à ses sabords.

Le contre-maître courait à l'avant pour essayer de

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lier de nouveau les haubans, lorsqu'au milieu de la fumée, il heurta quelqu'un et se trouva en face de son neveu.

— Toi ici, triple gueux ! s'écria-t-il, en cherchant instinctivement sa garcelte, qu'il avait perdue dans le combat ; ne t'avais-je pas dit de partir ! — J'ai mieux aimé rester, répondit Perric tranquillement. — Mais nous allons sauter, malheureux ! — C'est mon idée ! — Pourquoi ne t'es-tu pas sauvé avec les autres ? — Ma mère m'a confié à vous, répondit le novice avec une légère émotion Vous êtes mon dernier parent... dame! j'ai pensé qu'il valait autant boire ensemble à la grande tasse ! Si ça vous vexe, donnez-moi un coup de pied n'importe où, ne vous gênez pas, voilà que ça chauffe, et sous peu les meurtrissures ne paraîtront plus....

Ivon regarda Perric un instant sans répondre ; puis étendant sa large main sur la tête du novice :

— Que Dieu sauve ton âme, petit ! murmura-t-il d'une voix étranglée ; tu es un vrai Rosquer.

Cependant, les brigantins anglais, tour à tour attaqués par Prejent, étaient en fuite et ne pouvaient porter secours à h Mégente ; Pors-Moguer, toujours à la barre de la Cordelière, tenait le vaisseau ennemi sous le vent, naviguant côté à côté et lui coni-

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muniquant l'incendie. Un nuage de fumée tout brodé d'étincelles enveloppait déjà les deux navires, aux

pics desquels flottaient les pavillons ennemis ! La

foule, accourue sur le rivage pour voir le combat, contemplait avec stupeur cet effrayant et sublime spectacle.

Tout à coup, une brise s'éleva de la haute mer ; les voiles à demi consumées de la Cordelière et de la Régente se gonflèrent encore avant de tomber en cendres ; les deux navires bondirent sur les flots comme deux coursiers recevant, au moment de l'agonie, un dernier coup d'aiguillon, et rangèrent la côte d'un seul élan, en doublant le cap de Saint- Malbieu.

Dans ce moment, messire de Kermorvan tournait l'abbaye ; il aperçut les deux vaisseaux en feu qui fuyaient comme deux météores sanglants. A la barre de l'un d'eux était Pors-Moguer. Il agita la main en îigne d'adieu, et le comte crut entendre les dernières paroles que le jeune capitaine avait prononcées la veille.

11 s'élança éperdu vers le parapet ; mais un éclair venait de briller : une explosion terrible avait fait

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trembler le promontoire; il cherclia en vain des yeux les deux vaisseaux!...

On n'apercevait plus sur la mer immense et abandonnée que les derniers brigantins anglais fuyant à l'horizon.

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