DE LA NOTICE SUR CAMBERT ET SON (EUVRE (D
Depuis 1638, LuUy était le principal fournisseur des ballets de la cour, où il jouissait non seulement de la faveur des courtisans, mais encore de celle du roi. 11 ne devait donc pas être des plus empressés à applaudir Cambert, quand celui ci remporta un si éclatant succès avec Pomonfi en 1671 .
Nous n'avons toutefois pas de preuves bien authentiques pour affirmer que ce fut à l'instigation de Lully que la zizanie se mit entre les associés, directeurs de lOpéia naissant, et vivant jusque-là avec un seul ouvrage, la Pomnne de Perrin et Cambert.
Il paraît que Perrin devait une assez forte somme d'argent à SourdéaC;, et qu'eu compensation il lui passa son privilège.
Nous voyons, en effet, que les paroles du second opéra représenté ne sont plus de Perrin, mais de Gilbert, poëte assez fécond, ayant déjà produit un certain nombre de tragédies et de comédies alors, d'ailleurs parfaitement inconnu aujourd'hui.
Ce deuxième opéra, destiné au public, s'appelle Les peines et les plaisirs de t amour; quelquefois ce titre est écrit : les peines et les plaisirs ifamour.
Gilbert dédia son œuvre à monsieur Colbert, ministre d'Etat. Dans cette dédicace, il dit entre autres choses : « Les Grecs qui sont les inventeurs du poème dramatique, ont flny tous les actes de leurs tragédies par des chœurs de musique, où ils ont rais ce qu'ils ont imaginé de plus beau sur les mœurs. »
«Les inventeurs de l'opéra ont enrichy (enchéri) surles Grec;
(I) Vo}-ez Po)iri(ie, paur la première partie de cette notice. / I M N^o 1 '
meslé la musique dans toules les parties du poème pour Je rendre plus accomply, et donné une nouvelle âme aux vers. Que si ces esprits ingénieux ont mérité une estime générale, c'est à vous, Monseigneur, que la principale gloire en est due, puisque vous avez bien daigné les encourager, et qu'ils n'ont rien entrepris que sur l'assurance de votre protection. »
Le livret de Gilbert, sans être un chef-d'œuvre, tant s'en faut, a du moins des situations scéniques, qui devaient immanquablement servir le musicien. Aussi la partition de Gambert, lev Peines et ks Plaisirs de l'amour, est-elle très supérieure à celle de Pomone; malheureusement, de même que pour celle-ci, il n'existe que le premier acte de la mu- .sique de Gambert.
Gependant la main du musicien se faisait d'une manière sensible, et à juger des progrés des Peines sur la Pomone, on pouvait prédire • une l)elle carrière à Gambert. Saint-Evremond, en parlant des Peines et des plaisirs de l'amour, dit que cet opéra « est quelque chose de plus poli et de plus galant » (que Pomone).
« Les voix et les instruments s'étaient déjà mieux formés pour l'exécution. »
Puis, plus loin : « Gambert a eu cet avantage dans ses opéras, que le récitatif ordinaire n'ennuyait pas, pour être composé avec plus de soin (|ue les airs mêmes, et varié avec le plus grand art du monde. «
Saint-Evremond ne reconnaît pas à Gambert le sentiment drama- ' tique aussi développé qu'à Lully; était-il bien en état déjuger de cela, M. de Saint-Evremond?
Nous lisons juste le contraire dans les Lettres liistoriijues sur les spectacles de Paris, par Boindin : « Gambert aimait surtout à travailler sur des passions violentes ; c'était un petit Grébillon en musique. »
11 est certain que le nouvel opéra de Gambert eut un grand succès dès la première représentation. Le Prolrjgue au Roi, partie indispensable alors pour un opéra, a beaucoup plus de développement que c-<'liii de Pointute. Il se termine [>ar ces deux vers :
Cliurnih de sa râleur, /luus reniais dans ces lieux lùnrr dir.'rt'ir en piix ce roi rictorieux.
Les nalioiis l'IiaïUiMit (Kaljord ces paroles en chœur, puis on les entend, sur de la musique différente chaque fois, en solo, en duo, en trio, et enfin le retour du chœur à ({uatre voix. On écouterait encore aiijuurd'liui avec intérêt cette pièce de musique Liien écrite et éléii'ante (Vov. page 10;.
Décidément la belle ode adressée à Du Perrier par Malherbe était dans la mémoire de tous les poètes. Nous avons déjà cité cette réminiscence dans Pomone, et voilà que dans ce nouvel opéra, dès la deuxième scène, Pan vient chanter, à propos de la mort de Climène :
Cext le destin des belles choses,
L'on voit bientôt fleurir et les lis et les roses,
Les fleurs ne durent quan ntatin,
La petite entrée des bergers, page 34, est fort gentille, quoique très courte. Cela devient musicalement intéressant à l'entrée des satires, quelques pages plus loin, où Cambert n'a pas hésité devant un double chœur à 0 voix.
Comme il n'existe que le prologue et le premier acte des Peines et des plaisirs de Pamour, absolument comme pour Pomone, nous ne pouvons rien dire du reste. Saint-Evrernond nous apprend que la scène du Tombeau de Climène, au deuxième acte, fut admirée; il y a certainement lieu de regretter cette scène, car Cambert savait manier les ensembles de voix.
Nous avons déjà fait observer que Cambert semble un harmoniste plus avancé que LuUy; ilemploielaquarte sixte dans ses cadences, Lully ne l'emploie pas et ne connaît pas non plus cette harmonisation de basse chromatique, toute moderne on dirait, qu'on peut voir aux trois dernières mesures de la page 19.
Ce qui rend ces ouvrages lourds à notre oreille, aussi bien ceux de Cambert que ceux de Lully, ce sont ces interminables conversations, en récitatifs médiocrement rythmés, où la mesure ù quatre temps alterne continuellement avec celle à trois temps, ce qui désoriente nos habitudes du rythme carré ; puis ces airs de basse, où la basse d'accompagnement va ù l'unisson avec le chant, sans dévier d'une note: c'est lourd et commun.
Eh bien ! devant ces pages longues et ennuyeuses comme la pluie, nos aïeux et nos aïeules se pâmaient d'aise !
On met généralement les vers de Gilbert bien au-dessus de ceux de Perrin. Il y aurait bien à redire à cela, et l'air des melons dans Pomone, n'est pas dans tous les cas aussi grossièrement grivois que celui du Faune au 4= acte, 3° scène des Peines d des plaisirs de lUmiour. Le Faune parle à Astérie :
J'ai a excellents dons, je te jure, Taime la flûte douce et f en joue assez bien,
Avec une grosse panse
Je suis sans conséqueîice, Et lu pourras ni aimer sans quon soupçonne rien.
Cambert a kii-mènie fait des changements dans les paroles à la scène k' du 1" acte, Gilbert a mis dans la bouche des bergers : Nous cajolons en vain nos bergères cruelles, ' E7i paissant nos troupeaux à P ombre des buissons, Le bruit de nos soupirs 71" est que du vent pour elles, Nos regrets des chansons.
On préférera sans doute, avec nous, la version de Cambert, tant mirliton qu'elle soit :
Nous disons tous les jours mille chansons d'amour. Nous faisons tous les jours mille chansons nouvelles. Mais hélas l cest en vain que pour plaire à nos belles, Nous cJianto7JS nuit et jour.
Il y a quelques autres changements de paroles dans la partition, mais Cambert n'a pas ôté cette sentence de La Palisse :
PHILIS
Cet amant redoutable.
Qui ne vous ai/ne plus, nest plus pour vous aimable.
Ce pauvre Cambert, sans doute, ne s'attendait pas à une catastrophe prochaine, au moment où on l'acclamait comme artiste.
Quelques rares écrivains ont cherché à innocenter LuUy, relativement à sa traîtreuse conduite vis-à-vis de Cambert : cela nous parait bien difficile.
Voici ce que dit le secrétaire de Lully (1) : «Pendant qu'on continuait les représentations des Peines et des plaisirs de l'amour, Perrin employait tous ses amis pour se faire rendre son privilège. L'affaire allait
(1) H istoire de i Académie royale de ?nus!(^ue, parundes secrétaires de Lully. Ce secrétaire de Lully nous semble un personnage bien douteux, il relate toutes les phrases deSaint-Evremoiid, qui a écrit quelque temps après lesévénements qu'il raconte, Pourf[uoi le secrétaire ne parle-t-il pas de ces choses comme un homme qui les s.'vit par lui-même?
être portée au parlement, lorsque LuUy, pour le bonheur des gens de goût etla gloire du théâtre lyrique, obtint par le crédit de M'"" de Montespan, que Perrin, moyennant une somme d'argent, lui céderait son privilège. Cet accord fait entre Lully et Perrin, le premier obtint son privilège, » etc.
DansV Or/g/ne et progressionde la musiqne,[ I ) nous trouvons cette simple phrase : c( Perrin céda en 1672 son privilège à Lully; le marquis de Sourdéac abandonna ses machines à La Grille. »
Comme le secrétaire de Lully déjà cité se répète quelquefois sans s'en douter, voici son autre version : « L'opéra les Peines et les plaisirs de l'amour fut joué à la fin de novembre ou au commencement de décembre de l'année 1671, et non pas en 1672, comme le Recueil des o/jr'ra.s' l'annonce; cet opéra, dis-je, qui fut trouvé beaucoup plus supportable pour les vers, et dont la musique parut supérieure aux précédents, aurait eu une grande réussite, si Lully, alors surintendant de la musique du Roi, profitant de la division qui régnait entre les entrepreneurs, n'eût obtenu par le crédit de M™' de Montespau un privilège d'une Académie royale de musique, exclusif à tous autres : Carabert, se voyant inutile à Paris, après l'établissementde Lully, passaà Londres où sa Pomone, qu'il fît jouer, lui attira des marques d'amitié et des bienfaits considérables de Charles II, et des plus grands seigneurs de la Cour. Mais l'envie, qui est inséparable du mérite, abrégea ses jours, qui finirent en 1 677. D'autres disent qu'il fut assassi: é par son valet (2) »
La vérité c'est que Lully s'était insinué tellement dans les bonnes grâces du roi, que Louis XIV écrivit lui-même au lieutenant de police M. de la Reynie, de fermer la salle où les représentations des P. ines et des plaisirs f/i?/'«w20(<'?- continuaient triomphalement leur cours.
A ce propos, M. Arthur Pouginobservejudicieusementque «sans souci de la gloire que le génie de Cambert, constaté par trois succès, pouvait faire rejaillir sur son pays, le roi de France et son premier ministre obligeaient un grand artiste national à s'exiler, et, à son détriment, prenaient fait Pt cause pour un étranger. » C'est l'exacte vérité.
Si Cambert arrivait en Angleterre léger d'argent, il y apportait uu nom, caria nouvelle de ses succès avait traversé la Manche. La meilleure preuve, c'est qu'il trouva des protecteurs et qu'il put y faire représenter ses ouvrages, Pomone, ainsi que les Peines et les plaisirs de Famour.
(1) Origine et progression d.-> /a mi'sûyiK?, par Dard.
(î) Cette phrase du secrétaire de Lully est empruntée à Le Cerf de la V.eville.
Ariane, qui devait suivre la Pastorale donnée en 1659 au tliéàtre improvisé d'Issy, dans la maison de M. de La Haye, cette Ariane qui fut même répétée à ce théâtre, mais non représentée par suite de la mort du cardinal Mazarin, vit le jour à Londres. M. de Beauchamps (1) en parle ainsi : a Cambert, retiré en Angleterre, fît représenter son A ?wîe à Londres, avec des changements et un prologue nouveau; il y a été imprimé ; le second opéra {la mort cP Adonis) est resté manuscrit; il était dans la bibliothèque de M. de Colbert et il est dans celle du Roi. » (2)
Plus loin (page 204) de Beauchamps revient là-dessus, en parlant de Perrin : « Il y a encore de lui Ariane, la Beine du Parnasse, la Vengeance de l' amour ; ces trois opéras n'ont point été représentés. Ariane devait l'être deux mois après Pomone,et ne l'a point été à Paris; elle le fut à Londres en 1673, où Cambert se retira, après que LuUy eut obtenu des lettres patentes, pour tenir l'Académie royale de musique, du mois de mars 1672, registrées au Parlement le 27 juin de la même année, qui révoquaient le privilège du sieur Perrin, obtenu à Saint- Germain-en-Laye le 28 juin 1669. Cambert mourut à Londres en 1677. »
D'après cela il paraîtrait tout naturel d'aller chercher à Londres des renseignements sur les dernières années de Cambert. Cette tentative a été faite plus d'une fois avant nous. Toutefois, pour en avoir le cœur net, nous nous sommes mis en relation avec le bibliothécaire du British Muséum de Londres, et voici sa réponse :
London 18 may 1880.
Sir
« In reply to your letter of the 1 5 inst. I beg to inform you that theMuseumLibrary possessesnothing whatever of Cambert's compositions. »
I am. Sir, Your obedient servant
Charles J. Evaxs.
Monsieur,
a En réponse à votre lettre du \'6 courant, je m'empresse de vous in-
(1) Recherches sur les Théâtres de France, tome III, page 147. I-) II n'y est plus, nous l'avons cherché en vain.
former que la Mliliothoque du Drùi.s/i Muséum ne possode al)sohunent rien des compositions de Caniberl. »
Je suis, etc.
Voici donc un compositeur français, ayant fait représenter divers opéras à Londres, protégé par le roi Charles II, qui le nomme surintendant de sa musique, et sur lequel la ville de Londres ne renferme aucun renseignement, mais aucun, nideCambertni de ses ouvrages ! c'est à n'y pas croire!
Perrin était mort cà Paris le 2o avril 1673. Cambert n'eut point la triste consolation de mourir dans son pays. Voici comment le Nouveau Mercure yalaiU, du mois d'avril 1677 relate cet événement: « Disons que la musique est malheureuse cette année de toutes manières^ et que, si quelques musiciens ont perdu leur procès, d'autres ont perdu la vie. Le sieur Cambert, maislre de musique de la feue Revue mère, est mort à Londres, où son génie était fort estimé. 11 avoit reçu force bienfaits du Roy d'Angleterre et des plus grands seigneurs de sa cour, et tout ce qu'ils ont veu de ses ouvrages n'a point démenty ce qu'il a fait en France , c'est à lui que nous devons l'establisseireut des opéra que nous voyons aujourd'hui ; la musique de ceux de Pomone et des Peines et des plaisirs de l'amour estoit de luy ; et depuis ce temps-là on n'a point veu de récitatif en France qui ait paru nouveau. C'est ce mesme Cambert qui a f lit chanter le premier les belles voix que nous admirons tous les jours et que la Gascogne luy avoit fournies; c'est dans ses airs que M"^ Brigogne a paru avec le plus d'éclaf , et c'est par eux qu'elle a tellement charmé tous ses auditeurs, que le nom de la petite Climène lui en est demeuré. Toutes ces choses font connoistre le mérite et le malheur du sieur Cambert : Mais si le mérite de tous ceux ({ui en ont estoit reconnu, la Fortune ne seroit plus adorée, ou pour mieux dire on ne croiroit plus qu'il y en eust; mais nous sommes tous les jours convaincus du contraire par des exemples trop éclatants. »
La notice îmw Pomone ayant une certaine étendue, nous avons tâché de ménager autant que [lossible la patience do nos lecteurs, et nous les renvoyons, pour [ilus de détails, aux intéressants articles de M. Arthur Pougin, parus dans le Ménestrel.
Notre grand regret c'est de ne pas même posséder un seul opéracomplct deCamljert, et de nous trouver obligé de ne donner que des fragments, les seuls qui existent, œuvres insuiiisantes pour faire apprécier Cambert à sa valeur et selon son mérite. Malgré cela, en se reportant à l'époque nù Caniberl pauit, on s'apercevra sans peine qu'on est dévaut un vrai
musicien, un créateur, dont la fécondité aurait certainemerxt rivalisé avec celle de Lully, son successeur et son spoliateur.
J. B. Weckerlin.