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Les pensées d'une reine

Voici les pensées d'une femme, d'une reine; je sois tenté de dire d'une mie femme, d'une véritable reine, tant la grftce et la plénitude du sentiment attestent IMn*

lensité des facultés féminines, tant la mélancolie active, la bonté, sans illusion mais sans défaillance, la dignité simple et haute, affirment la raison et les vertus royales.

Les femmes qui recueillent leurs pensées

2 PBN8ÉBS d'une BBINB

dans nn albiun, quand le livre n'est plus le cahier bleu d'une ingénue, sont prescfue toujours, ou des matrones qui se font vestales, ou des précieuses emb.iuuiées par de longues adorations qui rendent des oracles.

On excuse leur prétention, si le propos est juste, malicieux; mais la prétention ne s'efface pas : elle reste ; elle pointe, comme le bonnet en diadème qui couronnait madunie de Maintenon.

Il 7 a certainement beaucoup d'idées justes et fortes dans les Esquisses morales et j^o/Z/iV/î/rs de madame d'Aj^'oult, bien qu'elles soient l'expression cbcrcbée d'un découragement qui se drape et se voile.

Il y a, sans contredit, autre chose que des marivaudages de boudoir mysticiue dans les pensées de madanu; Swelchine. Mais la coquetterie de ces deux dévotes, dans des cultes différents, est une avance trop sensible à la philosophie ou à la . religion

AU LBCTBUR

qui doit les béviiûec. ËlieB ont iiroalu qpenwr joliment ; elles n'ont pas pensé sons Je

vouloir.

Je ue crois pas m'ahuser en alTirmaat qu'on trouvera dans les réflexions de la reine Élisabeth -de Roumanie une lOliiisien plus naïve, partant plus profonde, une indiscrétion de la conscience, moins consentie par elle. Obligée, par devoir, de retenir sa Ainoérité>eB public, de a* en laisser filtrer que les 80<arires, la i«ne la dédommage dans la solitude, et la laisse rire ou pleurer tout à Taise.

Dans la jdupart des recueils, un système sert de fil à oesperies réomes. Dans l'album de la reine, on sent la spontanéité, parfois l enihanas d'un esprit naïf, ardent ([ui vibre plusieurs fois au même coup, au même bruit, et qui finit par choisir l'écho final, mais qui abandonne aux commentaires les modulations diverses de sa ré-

flexion, toigours surprise, et pourtant ^ toujours éveillée.

Madame d'AgouIt, parmi ses pensées les meilleures, a émis colle-ci : « Dans la chasse aux idées, Tespril de la plupart des femmes ressemble à ces jeunes chiens étourdis ou mal dressés qui font lever le gibier, mais n'arrêtent pas. »

La remarque est vraie pour la plupart des femmes. La reine Élisabeth est une exception, et le respect ne m'empêchera pas de profiter d'une comparaison familière qui est de son goût, qui lui a servi plusieurs fois, pour dire que si son esprit fait lever le gibier, il Tarrète et l'apporte.

La franchise, une candeur hardie qui ne se tache jamiiis dans les contacts les plus scabreux, qui va droit au mot propre, et qui fait rajonner sa pureté sur toutes les choses impures ; pourtant, un sentiment poétique très fin; une instruction solide

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qai n'a rien épaissi des délicatesses de la

jeune fille, de la jeune femme ; un enthousiasme pour l'esprit qui s'élance au moindre prétexte ; une bonté invincible ; une tristesse si profonde, qu'elle ne craint pas de sourire toujours ; Tambition d'une gloire cachée, Id défiance des honneurs publics, l'horreur de la solennité, le courage dans la fortune pour se garantir contre les risques de la royauté : telles sont les qualités qui font de cette reine un écrivain vaillant, de cette femme un penseur, solide autant que brillant

Dans un récent voyage en Roumanie,

je fus invité à passer une journée à Siuaïa, la résidence d'été du couple royal.

Le site est pittoresque. Les ftpres splendeurs de la Suisse se mêlent, dans ce

vallon supérieur des Carpaliies, à une sorte de réminiscence du doux pays de

Bade, pour former uu décor sévère et .charmant.

Depuis que le roi et la reine ont pris

Sinaïa en uiïeclion, on y l)Alit dv beaux hôleisy de$ villas éléganles; ul si l'ou y découvrait une source d*cau minérale, qui doit 8*y trouver, si Tony installait une maison de jeu quelconque pour ajouter aux prétextes ùu passage, Siiiaia deviendrait un rendez-vous cosmopolite^ sans rival dans cette partie de TEurope.

Il se contente patriotiquement d*étre le Trianon, un peu sauvage d'une reine qui ne voudrait pas de Versailles. Le roi Charles fait bâtir, en arrière de Siiiaîa et plus haut que toutes les hôtelleries, en pleine forêt, un très beau chftteau, aux allures romantiques. Déjà, il a installé, tout près de 1&, un rendez-vous de chasse élégant, où la reine 8*est arrangé une mansarde artisli({uc, avec tout ce qu'il faut

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pour peindre des mioiatiires, pour penser et pour écrire. Un petit ours apprivoisé, mais prudemment attaché, grambade devant ce

chalet delà m«''dilalion. Vn niisselel, (jui so donne des airs importants en iiiver, sert d'abreuvoir à cet ourson courtisan^ et rappelle peut-être parfois à la reine que, quand eOe était jeune fille, courant, les cheveux au vont, dans la forêt qui domine le château paternel, sa mère l'appelait u son torrent de montagne ». Cest de ce chalet que devraient être datées bon nombre des pensées qui vont suivre et que se sont envolés quelques-uns des poèmes, édiles en allemand, sous le pseudonyme aujourd'hui trahi de Carmen Sylva,

En attendant Fachèvement du château, la cour habite un ancien monastère, admirablement situé, comme tous les monastères, portant encore sur les murs extérieurs des peintures byzantines. On a

ajouté à l'édiflce principal des constructions légères en bois de sapin, et si des sentinelles placées sons les balcons découpés, en même temps que le drapeau qui flotte à la porte du cloître, n'avertissaient que c'est là une résidence royale, on sourirait à cette habitation^ comme à la fontaisie d'un couple artiste.

La demeure simple tous reçoit simplement. Le roi Charles, qui parle le français comme un Parisien, a l'accueil cordial, le regard droit, la parole nette. Je n'ai pas. eu besoin^ depuis ma visite, de lire son dernier discours du trône, pour comprendre qu'il aime à dire hautement ce qu'il pense.

11 n'a pas encore la mélancolie de la souveraineté; mais il n'en a pas, non plus la première et nalye infatuation. Il est fier d'avoir reçu une couronne royale du pays auquel il a donné une armée; mais il est particulièrement fier de ce que cette cou-

AU LBCTBUR

ronne est d'acier et de ce qu elle a été découpée dans on canon de Plewna. Il la porte avec la sérénité d'un soldat, la philosophie d'un roi constitutionnel, la confiance d'un homme jeune, plein de bonne volonté, associé indissolublement aux destinées d'un peuple jeune et braye.

La reine était en costume national roumain quand je la saluai. Elle ne porte guère que celui-là à Sinaïa; elle l'a remis à la mode. .De toute autre femme on dirait qu'elle le porte par coquetterie, tant il lui sied, tant il pare bien son caractère; mais, en réalité, elle le porte par devoir de souveraine, et pour encourager l'industrie nationale. Ses demoiselles d'honneur le mettent ayec moins d*intention politique, et c'est une vision, étrange dans sa grâce, que cette jeune cour féminine en robes brodées, dorées, pailletées, avec des sequins ou un Yoile sur la tftte, parlant et pensant

i'EN^Éliii D UNE HEINE

yivemeat en fpmsjûsy c(uai^^ c/a .s*att$>n4 ^ ^on gazouillis orientai.

La reine est grande, bien faite. Ses yeux sont bleus, un |peu faibles; ils chtTcheal de près les regards, pour saisir plus rapidement la pensée. Quand on sait qu'ils ont beaucoup pleuré, on trouve leur azur profond, et leur éclair émeut comme une pensée héroïijue. Les sourcils, ûnO' ment arqués, ont une mobilité extrême; la bouche correcte est habituée au sourire et laisse voir des dents blanches, bien alignées; les cheveux bruns sont abondants, souvent indisciplinés; la main est • . . , • • • •

beUe, la plume ne l'alourdit pas; le pied, într* pideà la marche, est cambré; toute la

personne, civcc cela, est [)lus jolie ([ue belle, plus gracieuse que jolie. 11 y a sur cet étiucellement d'intelligence, de bonté, d'honnêteté, qui va au-devant des visiteurs pour les mettre à Taise et les faire causer

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bien vite, le charme, la brume d'une modestie, un étonnement ingénu de répondre au titre de Majesté, un oubli du rang qpi montre mieux tout cet é'clai en le voilant fM qui oml)arrasse précisément ceux qu'il veut accueillir.

Je savais que la reine porte en elle un' deuil inconsolable et que la mère, désormais sans enfant, attise dèuleur par sôiî inépuisable sollicitude envers les pauvres orphelins. Fût-ce seulement l'idée de ce deuil, ou le soupçon injuste dî9 qAelqtté autre nostalgie, qui me mit dAns TespHt lés * vors soupiiéspar Marie de Meubourg, dans Ruy BUis?

Que ne snis^le encor, moi qid crains tous on grands, Dans nui bonne AHemagne, avec mes bons parents I Comme ma soeur et moi nous courions danslesheibes!

Et puis, des paysans passaient traînant dsa gerbes... Nous les portions!... C'était charmant.. '

J>ENSÉ£S d'une reine

.Si la reine de Roumanie n*a pas de

regret de la patrie échaiif^éo, elle se souvient du moins, avec une mélancolie tendre, de sa bonne Allemagne, de ses bons parents, et des gerbes qu^elle a portées.

On sait qu'elle est une princesse de Wied.

Mais dans cette douce principauté, en même temps qu'elle recevait, sous la direction d'une mère intelligente et attentive, rinstruction la plus complète, elle vivait librement en plein air, dans la nature. Elle étaitla vivacité, lagaiolé, souvent fonée, d'un intérieur que la maladie assombrissait. Le prince son père est mort de la poitrine; le plus jeune de ses deux frères, qui aurait dû être son compagnon de j' iix, languissait, avant de mourir, à côté d elle. Elle apprit à soigner, à cQnsoler, avant d'avoir souffert par elle-même. La princesse de Wied avait fait loiistruire une niélaiiie où elle rêvait de confiner, d'élever, de guérir Tenlant

AU LECTEUR

malade. Les deux jeunes princes et Icar

sœur y passaient le temps à travailler la terre, et la belle reine dont on voit partout, à Bttcharesty la photographie en costume de paysanne roumaine, tenant une quenouille et filant, aurait pu être représeiilée, à douze ans, récoltant Icspommesde terre, le mais, ou tirant le lait des Yaches.

La filandière roumaine se souvient de la petite fermière. Elle aime passionnément la natiu'e; elle la connaît; elle la décrit; et ïou ne s étonnera pas de trouver dans ses pensées, sur le monde ou sur la cour, des impressions cueillies aux champs ou rapportées de la basse-cour.

Cet appétit agreste dans une inteliigeuce si raffinée, cette science du village dans une princesse qui sait toutes les langues, et qui a su d'abord les langues anciennes, avant d'apprendre le français, à Paris, aux cours continués de l'abbé Gautier, n'est pas un

PENSÉES D*DNB REINE

dos nioimlrcs altrails do collo physionomie'.

Son caractère a, dans sa franrhiso, fjardé de cette saveur champêtre. L'enfant était • mntine, la femme a une volonté immuable.

Gomme elle avait cinq ans, on vonhit un jour la faire poser pour un portrait ; on épuisa toutes les raisons de la maintenir tranquille. Il fallut qu'on attendit son bon vouloir. Mats quand elle se résolut à l'immol)ilil»', ollo se raidit si fort, qu'au bout de' cinq minutes elle tomba évanouie.

Dans ce temps-là, et depuis, elle rêvait de devenir maîtresse d*école. Je lui ai entendu répéter qu'elle avait la vocation d*insli'nire. En eiiet, ollo onsoignc sur le trôno, par l'exemplo. Un jour, à dix ans, elle s*éveilla avec Tirrésistible désir de remplacer la promenade du matin par une visite à l'érole de Rodonli.n h. Sa more traversant Ja ciiambrc des enfants, la jeune Elisabeth lui demanda la permission d'aller apprendre,

AU LËCTKUH

avec les filles du fermier. La princesse de

Vit'd nav.'iil pas ont end ii la demande; elh; passa; mais sa iiile iulerpréla le silence maternel comme un acquiescement, et s'échappa bien vite pour courir à la ferme.

Les écolières étaient déj& en route pour Técole; la petite princesse les rejoignit en cheifdn.

Le maître, flatté, mais non très surpris, admit cette écolière nouvelle aux honneurs

de sa leçon. C'était une leçon de chant. La petite princesse, qni n'osait chanter trop au milieu de sa famille malade, élargit ses poumons dans Técole et donna toute sa voix, si bien qu'une petite fille impatientée de ce chanta j)lein jJiosier, jalouse peut-ôtre, ne pouvant faire taire sa voisine, lui mit brusquement la ' main sur la bouche, au grand scandale de la classe.

Quelques inslants après, un dos chasseurs du château, envoyé ùl la poursuite de la

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jeune chanteuse, venait la réclamer pour la conduire aux arrêts.

Cet essai de liberté lui valut une leçon de captivité. Aujourd'hui la reine ne chante

plus, et c'est une main invisible, insaisissable, qui se pose parfois sur sa bouche pour retenir la vérité qui va crier. Alors, elle court à son album et y enfouit ce qu'elle ne ne peut dire tout haut.

Cette éducation bien dirigée, celte vie en iàmille (pii fermentait en plein air et qui s'attristait dans l'intérieur, cette force d'instinct et de volonté que des deuils incessants augmentaient en la sonmottant, puis, plus tard, des voyages dans les diverses parties de l'Europe en compagnie de sa tante, la grande-duchesse Hélène de Russie, des maîtres savants, des lectures judicieuses, expliquent ce goût littéraire, cette vigueur de réflexion qui se condensent aujourd'hui en pensées; j'ajouterai cette habitude du tra-

AU LECTBUR

vail qui fait que la reine devance le roi, se

réveille avant le jour, rallume sa lampe, éleiute la dernière, el a déjà filé sa quenouille, quand tout le monde dort.

N'est-il pas curieux de noter qu'elle eut pour institutrice en titre mademoiselle Lava- 1er, petite-nièce du célèbre pbysiotinonioniste? Mais ce n'est pas aux traditions apportées par sa gouvernante qu'elle doit sa science de l'observation. S'il fallait trouver une influence déterminante de sa vocalion, autour d'elle, je la chercherais plutôt dans sa famille.

Son ideule, la princesse Louise de Wied, était poète ; son grand-père avait un frère

peintre, et un autre, le prince Maxiniilien, voyageur et naturaliste célèbre ; son père a écrit des livres de philosophie.

Hais c'est surtout la douleur qui l'a faite

poète. Jusqu'à la mort de sa petite fille, on ignorait que la reine eût écrit eu vers, en

PBNSBB8 D'UNB RBINB

prose, en allemand, en français. Son secret s'échappa par les dernières déchirures de son cœur.

J'aurai, non pas achevé le portrait, qui demanderait eneore bien des retouches, mais

indiqué les principaux traits do (*ette grande et touchante physionomie, en disant comment elle apparut pour la première fois au prince Charles de Hohenzollem.

C'était à Berlin, pendant un séjour de quelques mois que la princesse Élisabelh y Ût, en compagnie de la jeune comtesse Marie de Flandre, avgourd'hui sa belle-soeur.

Elle descendait, avec sa vivacité habituelle, le grand escalier du château. Fuyaitelle l'ennui? Sentait-elle repousser ses ailes de la Uhre vie de Neuwied? ËUe s'élançait; elle fit un faux pas, manqua une ou deux marches, et se serait tuée ou blessée, si le jeune prince Charles, qui montait l'escalier, ne l'eût reçue dans ses bras.

AU LECTEUR

Elle devait y tomber encore en 4868,

mais, cette fois, pour y rester. Le prince s'était souvenu de la belle étourdie, et, par les lettres de sa sœur, il en connaissait les mérites : il la demanda en mariage. Cette union, qa! a son petit charme romanesque, a aussi sa pointe d'ambition.

La jeune princesse Élisabetb, lorsqu'on la pressait de se marier, lorsqu^on luttait ^contre on goùtnnpeufarouche qu'elle paraissait avoir pour le célibat, répondait souvent :

— Je ne consentirais à être reine, qu'en Roumanie.

Le prince, qui n*était pas encore roi, la prit au mot, et elle lui a porté bonheur.

11 me reste à expliquer comment je suis réditeur des pensées qu'on va lire.

J'avais entendu parler des poésies de Carmen Sylva, et comme j'exprimais le regret

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de ne pouvoir les comprendre, quelqu'un de l*entourage de la reine me dit : •

— Sa Majesté écrit aussi bien en Avançais :

demandez à voir son album!

Je lis la demande. Je dus insister pour fléchir une modestie qui se défendit beaucoup. J'étais parfaitement décidé à trouver excellent ce qu'on voudrait bien me laisser lire ; mais d»'*s que j'eus parcouru une page ou deux, mon étonnement et mon admiration furent si sincères, que je les traduisis par un aveu de mes premières résolutions de flatteur, et par l'olTro, plus digne de la reine, de me permettre des critiques.

Cette permission me fut accordée, le reçus à Paris une copie du manuscrit. Qu'aîje critiqué ? Rien, presque rien. J*ai plutôt demandé à choisir dans une abondance qui eût rendu la publication difficile. J'ai été frappé, et le lecteur le sera comme moi, du sens exact des mots. Quand il m'est

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arrivé de proposer un. changement, pour cause de frermanisme, j'ai été si embarrassé de trouver une expression «|ui serrât de plus près la pensée, que je m'en suis toujours rapporté à la reine et que le mot juste, préférable, m'a été envoyé de Roumanie, pendant que je le cherchais vainement ici.

J'ai classé systématiquement les pensées éparses. Je n'ai pas donné toutes les variantes qui se sont offertes à Timagination de Tauleur ; mais je n'ai rien corrigé , rien changé. C'est le texte original, sincère, authentique, d'une œuvre remarquable à plus d'un titre, que je présente au lecteur français.

Nous n'aimons guère les rpcneils de pensées en France ; c'est peut-êtie pour cela que nous en avons beaucoup. Celui-là fléchira le préjugé. On peut le comparer, ^ non seulement aux livres dont j'ai parlé en commeu^it, ma\s aux maximes les plus

Ulnstres. U peut soutenir la comparaisou.

Le lecteur est prévenu de l'originalité, de

la familiarité qu'il trouvera, de la hardiesse aussi. Toute pensée humaine qui s'afiirme est une insurrection latente contre une orthodoxie. La pieuse madame Swetchine elle-même, quand elle marivaude sur sa foi, la rend hérétique, et je trouve que c'est une pensée sacrilège, par exemple, de dire des miracles : « Ce sont les coups d'État de Dieu. » Si Dieu fait des coups d'État, il viole sa Constitution.

Lamartine a dit, dans un beau vers :

MardMr teol «finmekit ; peuar moI diviiiiM I

Se diviniser, c'est coudoyer les dieux en

place.

Il est un autre reproche qu'on peut faire aux pensées les plus neuves : c'est qu'elles ont parfois des airs de parenté avec

AU LBCTBUR

de vieilles pensées qui semblent leurs aïeules.

Maïs comment chercher la vérité, on l'envers de la vérité, sans se rencontrer avec d'autres chercheurs ? Puisque j'ai emipnnté des comparaisons à madame Swetchine, je continuerai.

Elle s'est heurtée à Proudhon de la façon la plus saisissante.

Celui-ci a écrit quelque part :

« Les révolutions n'atteignent leur but qu'en le dépassant. »

Madame Swetchine dit, de son côté :

« Les caractères passionnés n'atteignent leur but qu'après l'avoir dépassé. »

L'Idée est la même, et l'expression est semblable. Accusera-t-on Proudhon d'avoir puisé dans le sac à fermoir de madame Swetchine ? Ëst-ce la dévote qui a fouillé le philosophe impie ? Non.

Que la reine de Roumanie ait dés ren-

i4 PEKséss d'une reins

contres avec La Rochefoucauld, La Bruyère et quelques autres, i\ faut Tea louer, sans s*en étonner. C'est le péril et c'est la gloire

des ])elles pensées de se ressembler entre elles.

Mais, ce qui est personnel, ce qui donne un caractère • spécial et touchant à ses réflexions, c*est son insistance à analyser, à

délinir le malheur, la soullrance, à juger la l oyauté, à confesser ses révoltes et ses résignations de mère sans enfants, de reine sans héritier.

11 n'est j)as, sur ces sujets délicats pour elle, unp de ses pensées (|ui, même lorsquelle ne saisit pas d'abord, ne mérite d*6tre relue et méditée.-

Je dirai enfin, pour me résumer, que si au lieu du nom d'une femme, d'une reine, je mettais une signature inconnue, anonyme, au bas de ces citations, elles frapperaient encore et davantage peut-être par

AU LECTEUR

' leur individualité. On sentirait plus forte-

iiR'iiL ([Li il y a dans cet écrivain eello rarelé : uii penseur, uu ôtre» quelqu'un euAn !

nirb» mars 188i.

Louis Uldach.

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