‹ Les pensées de Mme de WarensChapitre 4 sur 37 · VII · texte numérisé non relu

VII

T>cs voyages.

Celui qui ne voyage que pour courir, revient ensuite dans ses foyers aussi instruit qu'il l'étoit avant son départ. Cette façon de voyager ne doit être que celle d'un homme qui veut s'arracher aux effets d'une maladie chronique.

Etudier les mœurs des peuples qu'on visite, leur dérober des connoissances utiles, voilà le vrai voyageur ; sa patrie le voit revenir avec joye, la reconnoissance de ses concitoyens le paye toujours de ses fatigues.

Les voyages devroient entrer dans l'édu-

cation d'un homme riche; mais il faudroit trouver quelqu'un qui sçut rendre utiles les courses de son élevé ; il est à plaindre s'il n'a qu'un pédant pour le diriger, car il faut observer sans prévention.

§ vin.

T>e la lecture.

Beaucoup de personnes lisent, mais il y en a fort peu qui sachent lire.

Il en est de la lecture comme des voyages ; si l'on est prévenu en ouvrant le livre, tout ce qu'il contient est inutile ; on fait penser l'auteur soi-même, ou on ne le lit que pour se moquer de lui.

11 y a de bons et de mauvais livres. Ceux qui renferment des obscénités sont les seuls qu'on doive proscrire, ils n'ont d'autre but que de faire goûter le libertinage. Malheureux celui à qui on est forcé de les défendre, car s'il étoit vertueux, il les auroit toujours méprisé.

Les romans sont dangereux pour certaines personnes, d'autres y trouvent un agréable

délassement. Chacun peut les lire pour apprendre la langue (*).

Une mauvaise lecture peut donner de mauvaises mœurs ; mais celui qui en eut toujours de bonnes, n'a rien à craindre, il sait choisir celle qui lui convient. L'abeille ne puise-t-elle pas souvent ses trésors dans le sein d'une plante dangereuse ?

Beaucoup de livres sont défendus par la seule raison qu'ils amusent ; je n'approuve pas les mortifications de ce genre. Le meilleur moyen de dégoûter des livres à la mode, seroit de changer le stile des autres : ceux qui défendent la lecture des ouvrages de goût, écrivent quelquefois si mal, qu'on ne va jamais jusqu'à la fin de leurs insipides remontrances.

Un livre n'a souvent de vogue, que parce qu'il est défendu ; c'est prêter du talent à un

(*) Dans la multitude des romans dont la France a été inondée depuis quarante ans, si vous en exceptez ceux de Voltaire et de Rousseau, on n'en trouveroit pas dix propres à remplir le but de Mad. de Warens, un homme ou une femme qui n'ont étudié la langue que dans les romans n'ont rien fait. (iNote d'Amédée Doppet, 1785.;

auteur que de le persécuter. S'il a dit des sottises, il faut le laisser lire parce qu'il sera bientôt méprisé. En brûlant le livre, on fait croire au public qu'on n'étouffe les propositions qu'il contientque parce qu'on ne sait pas y répondre.

S. ix.

T>e la botanique.

On trouve non-seulement une bonne nourriture dans le règne végétal ; les plantes offrent encore à l'homme des remèdes contre une partie de ses infirmités : la botanique est donc une étude très-intéressante.

Mais à quoi sert-elle à celui qui ne s'y livre que par curiosité, et qui sans autre but court les plaines et les montagnes pour voir des plantes ? c'est une manie à la quelle on se livre facilement par l'envie de paroître observateur. C'est courir après le nom de philosophe, le foin à la main, quand on devroit s'en tenir à le mettre bonnement dans sa bouche.

Lorsque l'immortel Linné rassemble sous

ses savantes mains, et classe tout le règne végétal, n'est-ce pas dans l'espoir que la chymie pourra profiter un jour de ses pénibles et célèbres travaux? imitons-le; travaillons; mais toujours pour le bien des hommes.

Tfe l'agriculture.

L'art de cultiver la terre est sans doute le plus utile : ce sont les cultivateurs qui nourrissent l'état. Cependant les campagnes se dépeuplent : le peuple las de défricher, de peur de mourir de faim, déserte sa chaumière, il accourt dans les villes, avec d'autant plus de confiance, qu'il a remarqué depuis longtems que le fruit de ses sueurs y est emporté.

Pourquoi faut-il que celui, dont les bras demandent à la terre la nourriture des autres hommes, soit le plus misérable ? n'est-il pas du devoir de l'homme d'état de l'encourager ? aulieu d'aller chercher au loin des trésors incertains et inutiles, je pense qu'il vaudroit mieux porter ses vues du côté de l'amélioration des terres. En faisant quelques avances

l6 PENSÉES DIVERSES

à un pauvre paysan, on verroit bientôt que l'agriculture est un des plus sûrs et des meilleurs commerces.

Le laboureur qui est sans avances est forcé de se faire mendiant, dès qu'il essuyé une mauvaise saison : n'ayant pas le moyen d'attendre une heureuse récolte ; il laisse tout; et voilà des bras de moins.

C'est donc aux riches à tourner leurs regards sur l'habitant de la campagne: qu'ils n'oublient pas que si le paysan jeûne quelquefois, c'est que notre luxe engloutit tout. Chaque fois qu'une petite maîtresse se poudre, ne consume-t-elle pas au moins une livre de pain?

S xi.

De la philosophie.

Qu'est-ce qu'un philosophe? est-ce un homme qui met sa gloire à combattre les principes reçus, qui par sa subtilité vient attaquer et détruire l'espoir des infortunés, qui par un habit singulier et grotesque se plait à tourner sur lui tous les regards? non.

Le philosophe est celui qui trouve dans sa morale les principes d'honneur, de probité, etd'humanité; quis'accommodeavec décence à tous les usages ; qui cherche dans sa religion des motifs de consolation pour l'avenir ; qui tend une main charitable à l'infortune ; qui n'élevé une forte voix que contre l'injustice et l'oppression. Voilà la vraie philosophie. Le fanatisme qui la persécute est horrible, il fait sans doute le malheur du genre humain.

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