‹ Les Pensées de Pascal, disposées suivant l'ordre du cahier autographeChapitre 187 sur 299 · bis. 41 bis. 4.2 bis, 4.S bis. 47 bis · texte numérisé non relu

bis. 41 bis. 4.2 bis, 4.S bis. 47 bis

— l'A1 Incapacité. ' FAU et MOL suppriment ce signe de renvoi.

8 Ce premier \ rayé a été remplacé dans POR par celui-ci La première chose qui s'offre à l'homme quand il se regarde c'est son corps, c'est-à-dire une certaine portion de matière qui lui est propre. Mais, pour comprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la

les connaissances naturelles. Si celleslà ne sont véritables, il n'y a point de vérité * dans l'homme : et si elles le sont, il y trouve un grand sujet d'humiliation, forcé à s'abaisser d'une ou d'autre manière : et. puisqu'il ne peut subsister sans les croire, je souhaite, avant que d'entrer 5 dans de plus grandes recherches de la nature, qu'il la considère une J'ois sérieusement et à loisi?-. qu'il se regarde aussi soimême, et. connaissant 6 quelle proportion il y a

[2] Que l'homme contemple 7 donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté: qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent: qu'il 8 regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle !) pour éclairer l'univers : que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit, et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate 10, à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent.

[31 Mais n si notre vue s'arrête là. que l'imagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir i-, que la nature de fournir. Tout w ce monde visible n'est qu'un u trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous 15 avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des

compare avec tout ce qui est au dessus de lui. et tout ce qui est au dessous, afin de reconnaître ses justes bornes. Qu'il ne s'arrête donc pas à regarder simplement les objets qui l'environnent. Qu'il contemple, etc. ' HAV vérités. 3 A1 avant que de passer outre et d'entrer. — HAV avant que de rentrer. ,; A1 et ju^c s'il a quelque proportion avec elle, par la comparaison qu'il fera de ces deux objets. 7 A1 considère. s A1 qui l'environnent, qu'il rétende à ces feux innombrables qui roulent si fièrement sur lui. que cette immense étendue de l'univers lui paraisse lui faire vaste route que le soleil décrit en son tour. ;i A' éternelle au centre detout l'univers. "' A1 que le vaste tour qu'elle décrit — A- que le vaste mur que

cet astre décrit lui tasse regarder la terre comme un point et que ce vaste tour luimême ne soit considéré que comme un point. — A;! que pour une pointe très délicate. — I AI" qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très délicat.

" A' Mais si l'on n'arrête là sa vue. que son imagination — A- Mais n'arrêtons pour

cela notre vue '-' A1 concevoir des immensités d'espaces que la nature d'en fournir.

I: B tout ce que nous voyons du monde. " A1 n'est qu'un point dans le vaste

sein. — A- qu'un atome dans le vaste sein. — A1 dans l'immense sein. — V clans l'amplitude. - '•'' A1 Nous n'imaginons

atomes, au prix de la réalité des choses. [4] C'est 1,; une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est le plus grand 17 caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

[5] Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est : qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature J- : et que, de ce petit cachot où il se trouve logé 19, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes 20, et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini -l ?

[6] Mais, pour lui présenter22 un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates -'■'•. Qu'un ciron lui offre, dans la petitesse de son corps, des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines24 dans ces jambes, du sang dans ces veines24, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes : \~]~ que, divisant encore ces dernières choses 25, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours, il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux 26 lui faire voir là dedans un abîme nouveau -'. [8] Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome 2S. Qu'il y voie une infinité 2;) d'univers dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible : dans cette terre, des animaux 30 et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont

lfi A1 Cette vastitude infinie... " A1 le plus grand des caractères sensibles. 18 A1 de la nature, dans l'immense étendue des choses, et qu'il s'étonne de ce que. dans ce petit cachot où il se trouve logé. — A2 étonné que l'univers aperçu de ce cachot où il se trouve logé. — A3 et logé dans ce petit cachot qui ne lui découvre la vue que des univers qui lui paraissent d'une grandeur si étonnante... qu'il n'est qu'un point insensible dans l'immensité réelle des choses. Par là il apprendra... '•' A.1 logé, il apprenne

(j'entends l'univers : en surcharge). — B j'entends ce monde visible. = -° A1 les villes. les maisons. '-' A1 dans la nature. = - '-- A pour lui faire = -;! A1 imperceptibles.

2i A1 nerfs. '-'•"' A1 dernières gouttes. == -i; A1 je veux lui en montrer l'infinie

grandeur. - 27 A1 un abîme de grandeur. -s B, C raccourci d'abîme. — B- cet

abîme imperceptible. M A1 une infinité de mondes, dans chacun une infinité de...

50 A1 animaux, des cirons et dans ces cirons une infinité d'univers semblables à celui qu'il vient d'entendre et toujours des deux profondeurs pareilles, sans fin et sans repos. Voilà une idée imparfaite de la vérité des choses laquelle quiconque aura considéré aura pour la nature le respect qu'il doit. — A2 aura pour la nature un respect... — A3 aura respect pour la nature et pour son... — A4 des animaux et enfin des cirons, il se perdra dans ces merveilles (dans lesquels... qu'il se perde : en surcharge, en marge/.

donné : et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et repos, [9] qu'il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes dans petitesse que les autres par leur étendue 31 ; car qui n'admirera que no, corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse32, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver ?

II [10] Qui se considérera1 de la sorte s'effraiera de soi-même-, et. se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes'5 de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue4 de ces merveilles: et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.

[ 1 [] Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néantà l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes •'', la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable'-' : également incapable de voir le néant 7 d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. [12] Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir s quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel '■' de connaître ni leur principe ni leur f\n ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu";"i 1 infini. Qui suivra ces étonnantes démarches? L'auteur de ces merveilles les comprend : tout autre ne le peut faire.

[i3 bis] De 10 ces [i3] Manque d'avoir contemplé ces

deux infinis de nature, infinis n, les hommes se sont portés téméraien grandeur et en rement à la recherche de la nature, comme s'ils petitesse, l'homme en avaient quelque proportion avec elle. [14] C'est conçoit plus aisément une chose étrange qu'ils ont voulu comprendre celui de grandeur, que les principes des choses, et de là arriver jusqu'à celui de petitesse : connaître tout par une présomption 13 aussi

infinie que leur objet. Car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une

::| HAV dans leur étendue. 8a A1 colosse, mais plutôt.

— Il ' HAV, MOL considère. - A' de soi-même : il aura pour la nature

3 v abîmes du néant * HAV à la vue. '■ MOL ponctue un milieu entre

nen et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes (point). La fin.

; A1. B impénétrable. Que pourra-t-il donc concevoir? sera-ce l'infini, lui qui est

borné? sera ce le néant? il est un être également ; A1 le néant d'où tout est

tiré et l'infini où toul est poussé. - A1 entrevoir. - HAV apercevoir [i'Japparem e

— MOI. apercevoir qu'il y a apparence. ' V désespoir sans espérance. '" ;

% t3 bis, d'abord écrit après 12, a été rayé. Il est visiblement repris ./ans le g 18. MOI le rétablit avant le \ /.>'. " A' infinis, l'homme s'est. '-' A1 témérité.

iS

atome présomption ou sans une capacité infinie

dont comme la nature.

gra i 5] Quand on est instruit on comprend

: que 13 la nature ayant gravé son image et celle

de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches : car, qui doute que la géométrie par exemple a une infinité d'infinités de proportions à exposer ? [16] Elles sont aussi 14 infinies dans la multitude et la délicatesse de leurs principes ; car qui ne voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'eux-mêmes, et qu'ils sont appuyés sur d'autres, qui, en ayant d'autres pour appui, ne souffrent jamais de dernier? [17] Mais nous faisons 15 des derniers qui paraissent à la raison comme on fait dans les choses matérielles, où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n'aperçoivent plus rien , quoique divisible infiniment et par sa nature.

[18] De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur, est bien plus sensible :

[19] et c'est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre

connaître toutes choses. « Je vais parler de tout », disait Démocrite.

[Montaigne, II, 12.]

[20] Mais outre que c'est peu d'en parler

simplement, sans prouver et connaître, il est

néanmoins impossible de le faire, la multitude

infinie des choses nous étant si cachée, que tout

ce que nous pouvons exprimer par paroles ou

par pensées n'en est qu'un trait invisible. (D'où li;

il parait combien est sot. vain et ignorant ce

titre de quelques livres : De omni scibili 1T).

1:1 A1 que toutes les - — u A1 aussi étendues. — B, C Elle sera aussi infinie.

'■"' A1 Mais comme nous appelons, dans la physique "; Cette parenthèse, rayée

avant le reste du % l7 A1 scibili. Mais l'infinité de grandeur est bien

[21] On voit d'une première vue que /arithmétique seule fournit des propositions ls sans nombre, et 1;) chaque science de même.

[22] Mais l'infinité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d'y arriver : et c'est là où tous ont achoppé -°. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires : Des principes des choses, Des principes de la philosophie, et aux semblables21, aussi fastueux en effet, quoique moins-'2 en apparence, que cet autre qui 23 crève les yeux :

De OMNI SCIBILI.

[23] On se croit naturellement bien plus capable d'arriver24 au centre des choses que d'embrasser leur circonférence. L'étendue visible du monde nous surpasse visiblement: mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder: et -'•'• cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout. [24] Il la faut infinie pour l'un et l'autre: et il me semble que qui aurait compris les derniers principes des choses pourrait aussi arriver jusqu'à connaître l'infini : l'un dépend de l'autre, et l'un conduit à l'autre : ces 2,; extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement.

III [25] Connaissons donc notre portée1; nous sommes quelque chose, et ne sommes pas tout. Ce que nous avons d'être nous dérobe 2 la connaissance des premiers principes qui naissent ;! du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini. Notre intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans i l'étendue de la nature.

[26] Bornés en tout genre, cet état qui tient le milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos impuissances * : nos sens n'aperçoivent rien d'extrême; trop de bruit nous assourdit : trop de lumière éblouit ,; : trop de distance et trop de proximité empêche la vue : trop de longueur et trop de brièveté de discours" l'obscurcit : trop de vérité nous étonne (j'en sais

- B principes. - HAV et à chaque science. » A, se som ach ;s avfic |fi

succès quoi, peut voir. - A» se sont achoppes avec le succès qu'on sait. (De achoppe moins : surcharge en marge). '< FAU et autres semblables i- \r non

en apparence. - v qui nous blesse la vue. - A' d'arriver jusqu'au bout que

d embrasser toutes choses. - A' et elle nous échappe aussi certainement que nous

"ons a U)Ut ~ A' échappons à l'immensité » F \U les extrémités.

III ' A1 notre portée : nous occupons une place... \ ' éloigne

V '","''"- V' tiennent. ' A' dans les choses. » A' en l'homme. -' V en

toutes nos (un mot rave, FAU en toutes nos puissances. «A' obscurci!

' r.\l ' du discours.

qui ne peuvent comprendre que, qui de zéro ôte 4, reste zéro : [27] les premiers principes ont trop d'évidence pour nous ; trop de plaisir incommode : trop de consonances déplaisent dans la musique ; et trop de bienfaits irritent8 : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette '■' : « Bénéficia eo usque \aila sunt dum videntur exsolvi posse : ubi multum antevenere. pro gratia odium redditur 10 » [Tacite. Ann. iv, 18, dans Montaigne, m, 8] : [28] nous ne sentons ni l'extrême u chaud, ni l'extrême froid ; les 12 qualités excessives13 nous sont ennemies et non pas sensibles : nous14 ne les sentons plus, nous les souffrons : trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent15 l'esprit, trop et trop peu d'instruction ; enfin les choses extrêmes sont pour nous 16 comme si elles n'étaient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.

[29] Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend incapables de savoir certainement 17 et d'ignorer absolument. Nous voguons 18 sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés 1!) d'un bout vers l'autre. [3o] Quelque terme 20 où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle 21 et nous quitte ; et, si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse, et fuit, d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous. [3i] C'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante pour 22 y édifier une tour, qui s'élève à l'infini, mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. [32] Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté. Notre raison 23 est toujours déçue par l'inconstance21 des apparences: rien ne peut zs fixer le fini entre les deux infinis, qui 26 l'enferment et le fuient.

[33] Cela 27 étant bien cDmpris, je crois qu'on se tiendra en repos, chacun dans l'état où la nature l'a placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu'importe qu'un homme ait un peu plus d'intelligence des choses? S'il en a. il les prend un peu de

s A1 nous rendent ingrats. - '■' A' la dette : si elle nous passe, elle nous blesse. — B. C surpasser la dette. "' A1 redditur. Qui putat non vult. c'est-à-dire « Nain qui

putat esse turpe non reddere. non vult esse qui reddat » [Sénèque, Ep. ad Luc, 81. dans Montaigne, m, 8]. "A1 le grand. '-' La fin du % 28 en marge à gauche.

= I;î A1 excessives nous blessent plus que nous u A1 nous les soutirons, nous

ne les sentons plus. '"' A1 gâtent. "; A1 nous insensibles. ,7 A1 savoir

absolument et d'ignorer absolument. 18 A1 nous sommes toujours. '■' A1 poussés

d'un côté vers l'autre sans jamais rien -" A1 fin. = -1 A1 branle, et s'éloigne.

et fuit d'une fuite éternelle. = '-- A1 sur quoi nous puissions édifier. = -'■'■ A1 raison,

déçue tout à fait = = ■* A1 par les promesses. '-•"' A1 rien ne peut affermir (?) notre

effort. -''■ A1 qui nous. 3T §§ 33 et 34 en marge.

plus haut. N'est-il pas toujours infiniment éloigné du bout, et la durée de notre vie n'est-elle pas également infiniment [éloignée] de l'éternité, pour durer dix ans davantage? [34] Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux ; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l'autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine.

IV [35] Si l'homme s'étudiait le premier, il verrait combien il est incapable1 de passer outre2 : comment se pourrait-il qu'une partie connût le tout? — Mais il aspirera peut-être à connaître au moins les parties, avec lesquelles il a de la proportion 3 ? — Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre et sans le tout.

[36] L'homme, par exemple, a rapport à tout ce qu'il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur * et d'aliments pour se nourrir, d'air pour respirer: il voit la lumière; il sent les corps; enfin tout tombe sous son alliance3. [37] Il faut donc, pour connaître l'homme, savoir d'où vient qu'il a besoin 6 d'air pour subsister; et pour connaître l'air, savoir par où il a ce rapport à la vie de l'homme, etc. La flamme ne subsiste point sans l'air : donc, pour connaître 7 l'un, il faut connaître l'autre.

[38] Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates s, et toutes s'entre-tenant par un lien naturel et insensible, qui lie les plus éloignées !) et les plus différentes, je tiens impossible de 10 connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout, sans connaître particulièrement les parties.

3q L'éternité des choses en elles-mêmes ou en Dieu doit encore étonner noire petite durée. L'immobilité fixe et constante de la

— IV ' A1 incapable, dans tant de causes de son ignorance où il est. '-' A' outre... qu'il y bornerait sa curiosité, mais il ne la remplit. Je crois qu'on voit assez par là que l'homme ne peut être :! FAU, HAV, MOL ponctuent proportion (point).

1 A1 de lumière et d'aliments pour se. — FAU, HAV le nourrir. - 6 A1 ses recherches. — A2 sa dépendance. I: A1 besoin d'aliments pour se nourrir, d'air pour

respirer. — FAU d'air pour subsister, et, pour connaître l'air, savoir par où il a rapport à. T A1 connaître la flamme. 8 FAU médiatement et immédiatement.

' V les extrêmes. "' A1 impossible d'en connaître aucune seule, sans toutes

les autres, c'est-à-dire impossible, purement et absolument. — MOI. rétablit dans le texte cette variante pourtant barrée, et le § >';/ également rayé.

nature, comparaison n au changement continuel qui se passe en nous, doit faire te même effet.

40 bis] El n ce qui achève notre impuissance est la simplicité des choses, comparée arec notre étal double et composé. [41 bis] Il y a des absurdités invincibles à combattre ce point: car il est aussi absurde qu'impie de nier que l'homme est compose de deux parties de différente nature, d'dme et de corps. Cela nous rend impuissants à connaître toutes choses.

[42 bis] Que si on nie celle composition, et qu'on prétende que nous sommes tout coiyorels.

je laisse juger combien la matière est incapable de connaître la matière 13. Rien n'est plus impossible que cela. Concevons do?ic que ce mélange d'esprit et de boue nous disproportionne w.

I40 Et ce qui achève notre impuissance à connaître les choses, est qu'elles sont simples en elles-mêmes, et que nous sommes composés de deux natures I5 opposées et de divers genre : d'àme et de corps. [41] Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle : 42 et quand on prétendrait 1G que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connaissance des choses, n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se connaît soi-même 17 : il ne nous est pas possible de connaître comment elle se connaîtrait. Et ainsi, si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connaître, et si nous sommes composés d'esprit et de matière, nous pouvons connaître parfaitement les choses "43 bis simples. Car [43] simcomment connaîtrions- pies, spirinous distinctement la tuelles ls ou matière, puisque notre corporelles.

suppôt qui agit en celle connaissance est en partic spirituel, et comment connaîtrions -nous nettement les substances

11 FAU, MOI. i par] comparaison. = = l? MOL rétablit dans le texte les §§ 4.0 bis. 41 bis et 42 bis à la suite de 4(1-42 qui les répètent et les remplacent dans A. l; A1 la

matière, et ce que peut de la boue, pour connaître... " A1 disproportionne, et

ainsi un être tout matériel ne peut se connaître. ' ■ A1 choses. "; A1 on

voudrait. ,; MOL soi-même et il. 's FAU et corporelles.

spirituelles, ayant un corps « qui nous aggrave » [Sagesse, rx, i 5] et nous baisse vers la terre ?

44] De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses, et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement. Car ils disent hardiment que les corps «tendent en bas», qu'ils «aspirent à leur centre », qu'ils «fuient leur destruction », qu'ils 1!) «craignent le vide», qu'elle a des «inclinations», des « sympathies », des « antipathies », qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits; et, en parlant des esprits20, ils les considèrent comme en un lieu, et leur en attribuent le mouvement d'une place21 à une autre, qui sont choses qui n'appartiennent qu'aux corps.

[45] Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités, et empreignons [de] 22 notre être composé toutes les choses simples23 que nous contemplons.

[46] Qui ne croirait, à nous24 voir composer toutes choses d'esprit et de corps25, que ce mélange-là nous serait très 2G compréhensible ? C'est néanmoins la chose qu'on comprend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature : car il ne peut concevoir ce que c'est que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comme27 un corps peut être uni avec un esprit; c'est là le comble de ses difficultés 2S . et cependant c'est son propre être : « Modus quo corporibus adha.>rent spiritus comprehendi ab hominibus non potest, et hoc tamen homo est. » (S1 Augustin, De Civ. Dei, xxi, 10, dans Montaigne, II, 12.)

[47 bis\ Voilà une partie des causes qui rendent [47] Enfin29,

l'homme si imbécile à connaître la nature : elle est pour consommer in/inie en deux manières. — il est fini et limité : elle la preuve de notre

,:i IIAV qu'elle craint le vide, qu'elle a. — FAU vide, qu'ils ont. -"A1 des esprits, ils

leur attribuent le mouvement local. '-' A' d'un lieu. '-"-' FAU nous empreignons

notre être composé [en] toutes les choses. -■' A1 simples qu'il contemple et ainsi

il borne l'univers. A" et ainsi, parce qu'il est borné, il borne l'univers. "' Nous :

en surcharge. '-'•'■ A1 d'esprit et de corps pour les comprendre. ,; FAU, HAV

bien compréhensible. '7 FAU comment. -'K A1 difficultés. Oui que ce soit

'■"' MOL public à la suite ces deux variantes, 4- et 4j bis.

Cf Montaigne, i, a5, 11. 12, m. 18, etc.; et S' Augustin, De la véritable religion, 33, De Civ. Dei, xxi. io (IIAV).

dure cl se maintient perpétuellement en son être, — faiblesse, je finiil passe et est mortel: les choses en particulier se rai par ces deux

corrompent et se changent à chaque instant. il ne considérations

les voit qu'en passant : elles ont leur principe et leur tin. — il ne conçoit ni l'un ni l'autre: elles sont simples. — et il est composé de deux natures différentes : et pour consommer la preuve de notre faiblesse, je finirai par celle réflexion sur l'étal de notre nature

Imagination* — I [i] C'est cette partie décevante dans l'homme '. cette maîtresse d'erreur et de fausseté'2, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours; car elle serait règle infaillible3 de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant4 du même caractère le vrai et le faux. 2] Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages, et c'est parmi eux que l'imagination a le grand don de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses \

[3] Cette superbe puissance ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans Fhomme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres: elle fait croire, douter, nier la raison ; elle suspend les sens';, elle les fait sentir: elle a ses fous et ses sages : et rien ne nous dépite davantage que de 7 voir qu'elle remplit ses hôtes s d'une satisfaction bien autrement pleine et

COI. A (sur plusieurs feuilles, collées à la suite) 36 1 (§ 1-7) et 362 (§ 8-

14) et 36y (S i5-23) et 3/0 (| 23-33). Les §§ 6 bis, 14, [6 bis. 2g bis, rayes — B 8 bis — C 24 — FOR xxv. 4 et S et 7 et 10 et 11 et 1 2 et 14 — BOS I, vi, 3 et 1 o et 11 et 14 et 16 et 17 et 27 ; et 1, vin, 9 — FAU n. 47 (§ 1-28): et n, 47 (§ 2g-33) — IIAV m. 3 (| 1-28) ; et m. 19 (| 29-33) - MOL 1, 76 (§ 1-28): et 1, 75 (| 2g-33). FAU, IIAV. MOL font une pensée à part des §§ 2Q-33, qui pourtant sont écrits immédiatement à la suite des §§ précédents, et font visiblement partie de ta pensée.

— I ' A1 dans l'homme, cause de tous les - A1 fausseté, si insigne et si

fourbe — B2 de fausseté que l'on appelle fantaisie et opinion. "' A' règle de

vérité (infaillible : en surcharge). ' A1 qualité, imprimant avec la même marque

les opinions vraies et fausses. C'est elle qui a le grand don de persuader — FAU

marquant de même caractère. s Le début du % 2 : en marge. — A' aux choses. Elle juge souverainement du bien, du vrai, du juste. '; A1 raison : elle fait sentir les

sens, et rien (elle a ses fous et ses sayes : en surcharge). ' A1 davantage que ceux

qui ne sont. N A1 sectateurs (?)

entière que la raison. [4] Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudents ne se peinent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire: ils disputent avec9 hardiesse et confiance: les autres, avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur 10 auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous: mais elle les rend heureux 11. à l'envi de la raison qui ne peut 12 rendre ses amis que misérables, l'une les couvrant de gloire, l'autre de honte.

[5] Qui dispense la réputation ? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante 13 ?

[6 bis] Quel u pouvoir exerce-t-elle sur les [6] Com-

âmes, sur les corps ! combien de ?naladies guéries ! bien 15 toutes les combien de santés altérées! Combien de richesses richesses de la inutiles à celui qui s'imagine n'en avoir asse^f Je ne terre [sont] insuf-

sais d'où vient que le plus grand homme lisantes, sans son

consentement !

[7] Ne diriez-vous pas que ce 1(î magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime et qu'il juge des choses dans leur nature 17, sans s'arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles ? Voyez-le entrer dans un sermon 18, où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité 10 de la raison, par -° l'ardeur de sa charité. S Le voilà prêt à l'ouïr avec un respect exemplaire -1. Que le prédicateur vienne à paraître 22, que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l'ait mal rasé, si le hasard l'a encore barbouillé de surcroît, quelque grandes vérités 23 qu'il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur. 9] Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne

:l A1 ils disputent et extravaguent. "' A1 ont de sympathie avec les juj;cs de même

nature : on s'aperçoit ordinairement " Bs contents. IS A1 peut que les

rendre. ' •'• A1, H- sinon l'opinion des hommes. " A1 Combien de malades lui

sont redevables de leur santé, combien de sains de leurs maladies! 15 FAU

supprime Combien. "; A1 que ce sénateur, dont la mine a une gravité qui impose.

17 A' dans le fonds. — FAI' par leur nature. ,s A1 dans une église. ''' A' ren-

forçant l'égalité (égalité ra\-é, solidité en surcharge). — IIAV, MOL renforçant l'égalité, la solidité. -" A1 par la charité de sa foi. — A2 par l'ardeur de sa loi. —

FAU l'ardeur de la charité. '" l.e voila exemplaire : en surcharge. V que

le prédicateur ait la barbe mal laite. — FAU à paraître : si la nature lui a. '■'■' A1 choses qu'il prononce.

faut u, s'il y a au dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté -5. son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer.

II [10] Je ne veux pas rapporter tous ses effets.

[ii] Qui 1 ne sait que la vue de chats, de rats, l'écrasement d'un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds ? Le ton de voix impose aux plus sages et change un discours et un poëme de force -. [12] L'affection ou la haine change la justice de face; et combien un avocat bien pavé d'avance trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide ! combien son geste hardi le fait-il paraître meilleur aux juges dupés par cette apparence ! Plaisante raison qu'un vent manie, et à tout sens !

[i3] Je rapporterais presque toutes les actions des hommes, qui ne branlent 3 presque que par ses secousses. Car la raison a été obligée de céder ', et la plus sage prend pour ses principes ceux que l'imagination des hommes a témérairement introduits en chaque lieu.

[14] // 5 faut parce qu'il leur a plu travailler tout le jour (', pour des biens reconnus pour imaginaires: et, quand1 le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison, il faut incontinent se lever en sursaut pour aller après les fumées, et essuyer 8 les impressions de cette maîtresse du monde.

1 5] Nos magistrats ont bien connu ce mystère ;' : leurs robes rouges, leurs hermines 10 dont ils s'emmaillottent en chats fourrés

-'A1 plus large que le chemin qu'il occupe marchant à son ordinaire, quelque sûrement

soutenue qu'elle soit. sr' A1 sûreté, je mets en fait que

— II ' Les II // et 12 en marge, et rattachés au mot effets par un signe de

renvoi. — FAU et HAV les placent avant le % 10. - HAV, FAU face. // y a bien

dans A force, comme MOL l'a lu le premier : et en effet, le ton de voix augmente ou diminue l'impression produite par un discours, il n'en change pas le sens. Voye^

pourtant Brunetière, Etudes critiques, tome I, page 6g. = :i A1 qui n'agissent.

' A1 céder, et prend pour ses principes - - "' A1 Qui ne voudrait suivre que la

raison, serait fou au jugement du commun des hommes. — A2 11 faut juger au jugement de la plus grande partie des hommes, travailler... — A;1 II faut juger au jugement de la plus grande partie du monde. 8 A1 jour, et se fatiguer pour des biens imagi-

naires. " A1 et quand la nuit — A- et quand la nature nous a délassés des impres-

sions de notre imagination et mis dans un calme admirable... s A1 et suivre les

impressions de cette maîtresse du monde. Mais ce n'est pas tout. Quoique dans cette paix l'imagination ait bien amplement l'avantage (car dans la guerre elle l'a bien plus), jamais la raison ne surmonte... que l'imagination ne démonte tout à fait la raison de son siège. :) A1 connu cela. IU A1 leur hermine, toute leur fourrure. —

[16 bis] font [16], les palais où ils jugent, les Heurs de lis, trembler le peuple tout cet appareil auguste était fort nécessaire: et si en qui l'imagi- les médecins n'avaient des soutanes et des mules, nation abonde. et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et r>7 bis [Ils ne peu- des robes trop amples de quatre parties, jamais ils vent pas croire n'auraient dupé le monde, qui ne peut résister qu'un homme qui à cette montre si authentique. [17] S'ils12 avaient n a pas de soutane la véritable justice, si les médecins avaient le vrai art soit grand méde- de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets cariés : an. [18 bis Les la majesté de ces sciences serait assez vénérable d'elleêchevins (?) sont même : mais n'ayant que des sciences imaginaires, en habit court : \\ faut qu'ils prennent ces vains instruments qui [ig bis\ mais la frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire, et pourpre des rois par ]a cn effet ils s'attirent le respect. est encore plus [" 1 8j Les seuls gens de guerre ne se sont pas

étonnante u. déguisés de la sorte : parce qu'en effet leur part l3 est

plus essentielle : ils s'établissent par la force, les autres par grimace.

[19] C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché

ces déguisements, ils ne se sont pas masqués u

d'habits extraordinaires pour paraître tels, mais ils

se sont accompagnés de 15 gardes, de hallebardes. Ces

trognes armées qui n'ont de mains et de force que

pour eux. les trompettes et les tambours qui marchent

au devant, et ces légions qui les environnent font

trembler les plus fermes.

20 Ils n'ont pas l'habit seulement, ils ont la force. Il faudrait avoir une

raison "; bien épurée, pour regarder comme un autre homme le Grand

Seigneur l7, environné, dans son superbe sérail, de quarante mille

janissaires.

[21 Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat l8 en soutane et le bonnet en tète, sans 1!l une opinion avantageuse de sa suffisance.

22 L'imagination 20 dispose de tout; elle fait la beauté, la justice,

B supprime dont ils s'emmaillotent en chats fourrés. — MOI. leur hermine. " A1 éclatante. '- Ce % en marge, sans signe de renvoi. La suite des idées me

parait l'exiger ici. FAI ' et H AV le placent après le % 20, MOI. <7/>rc\v le % 2 1 . ' '■ A1 leur

force. " A1 couverts. ia V de troupes, de forces. — A'-' de gardes, de troupes.

'" A1 une imagination. " A1 le Grand Turc. IS A1 un avocat, le bonnet en

tète. Ia A1 sans une première opinion de Isa] science. '•"' A1 L'imagination fait.

IV L'opinion.

et le bonheur -' qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connais que le titre, qui vaut lui seul bien des livres : Della opinione regina del mondo. J'y souscris sans le connaître, sauf le mal, s'il y en a.

III [23] Voilà à peu près les effets de cette faculté trompeuse qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire. Nous en avons bien d'autres principes.

[24] Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser : les charmes de la 1 nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes 2. qui se reprochent ou de suivre leurs fausses impressions de l'enfance, ou de courir témérairement après les nouvelles. Qui tient le juste milieu ? Qu'il paraisse et qu'il le prouve. Il n'y a principe, quelque naturel qu'il puisse être, même depuis l'enfance, qu'on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de l'instruction, soit des sens. [24] « Parce, dit-on, que vous avez cru 3 dès l'enfance qu'un coffre était vide, lorsque vous n'y voyez 4 rien, vous avez cru le vide possible: c'est une illusion de vos sens, fortifiée par la coutume, qu'il faut que la science corrige. » Et les autres disent : « Parce qu'on vous a dit dans l'école qu'il n'y a point de vide, on a corrompu votre sens commun, qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise impression, qu'il faut corriger en recourant à votre première nature ». Qui a donc trompé ? les sens ou l'instruction ?

[26] Nous avons un autre principe d'erreur, les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens. Et si les grandes l'altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n'y fassent impression à leur proportion.

^27] Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement. Il n'est pas permis au plus équitable homme du monde d'être juge en sa cause : j'en sais qui, pour ne pas tomber dans cet amour-propre, ont été les plus injustes du monde à contre-biais : le moyen sur de perdre une affaire toute juste était de la leur faire recommander par leurs proches parents. [28] La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop mousses 5 pour y toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai.

-' A' le bien.

— Ili ' A1 La nouveauté (les charmes de : en surcharge) 2 A1 des hommes,

les uns reprenant les autres. 3 A1 cru voir un coffre J FAU voyiez.

3 FAU émoussés.

!^9 bis\ L'homme ,; est donc 29 L'homme n'est qu'un

si heureusement fabriqué qu'il n'a sujet plein d'erreur naturelle 7 et aucune [idée] juste du vrai et plu- ineffaçable sans la grâce 8. Rien ne sieurs excellentes du faux. Voyons lui montre la vérité : tout l'abuse.

maintenant combien Mais la Ces deux principes de vérités, la

plus puissante de ces causes est raison et les sens, outre qu'ils manla guerre qui est entre les sens quent chacun de sincérité, s'abusent et la raison. réciproquement l'un l'autre.

[3ol Les n sens abusent la raison par de fausses apparences 10 : et. cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. 3i Les passions de l'âme troublent les sens, et leur font des impressions fausses n. Ils mentent et se trompent à l'envi.

[32] Mais, outre ces erreurs qui viennent par accident, et par le

manque 12 d'intelligence avec ces facultés hétérogènes

33 (Il faut commencer par là le chapitre des puissances trompeuses. 1

[1] Sans * ces divines connaissances, qu'ont pu faire les

hommes, sinon, ou s'élever, dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s'abattre, dans la vue de leur faiblesse présente.

[2 bisl Que pouvaient-ils. [2] Car ne voyant pas la vérité

sinon 2 [s'égarer], dans leur im- entière, ils n'ont pu arriver :î à une puissance de voir la vérité en- parfaite vertu : les uns considérant la tière? 3 bis] S'ils connaissaient nature comme incorrompue, les autres

11 Ce $ rayé, est une première leçon du % 29 et montre bien comment les §§ 29 à 33 se rattachent à la pensée. 7 A1 d'erreur et d'ignorance. s A1 sans la grâce. Il n'a

point de sens pour saisir la vérité quand elle viendrait] à lui : mais :I Le % 3o,

en marge. I0 A1 apparences ; elle ne peut les croire et " A1 fausses, et c'est

une piperie que les sens '-' I1AV, MOL par un manque.

— Cf Montaigne, m, 12 (pour les %% 9. 10. 12. 23. 3o) et m, 8 (pour les %% i-3) — et Rabelais, v, i i (§ i5).

602. A (recto et verso) "i-jZ (j i-5); et 374 (§ 6-7) (Une petite croix en

tête. — Les B| 2 bis et 3 bis rayes* — B 106 — C i3i — POR m, 14 et 22 — BOS 11, v. 5 et 1 1 - FAU u, i36 1IAV xn, 11 — MOL 1, 282.

1 A1 Nous pouvons marcher sûrement à la clarté de ces célestes lumières, ci

après avoir - A1 sinon, dans leur impuissance, suivre une de ces routes, égarés,

ne voyant jamais la vérité :t A" arriver à la vertu.

la dignité de notre condition, ils comme irréparable, ils n'ont pu fuir en ignoraient la corruption, ou l'orgueil ou la paresse, qui sont les ou, s'ils en connaissaient lin- deux sources de tous les vices, puis- Jirmité, ils en ignoraient l'ex- qu'[ils] ne [peuvent] 8 sinon ou s'y abancellence : et suivant l'une ou donner par lâcheté, ou en sortir par l'autre de ces routes, qui leur l'orgueil: [3] car '■', s'ils connaissaient faisait voir la nature* ou comme l'excellence de l'homme ils en ignoincorrompue, ou comme irrépa- raient la corruption, de sorte qu'ils r'able. ils se perdaient dans la évitaient bien la paresse 10 mais ils se superbe ou dans le désespoir •"' perdaient dans la superbe11, et. s'ils selon ce qu'ils considéraient: reconnaissaient12 l'infirmité de la naetainsi[\. ne voyant de vérité que ture, ils en ignoraient 12 la dignité, de confondue avec l'erreur, ils 7 sorte qu'ils pouvaient bien éviter la manquaient de vertu (?) vanité 13, mais c'était en se précipitant

dans le désespoir u.

[4] De là viennent les diverses sectes, des stoïques et des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens, etc.

[5] La seule religion chrétienne a pu guérir l5 ces deux vices, non pas en chassant l'un par l'autre 16, par la sagesse de la terre, mais en chassant l'un et l'autre par la simplicité 17 de l'Evangile. Car elle apprend aux justes, — qu'elle élève jusqu'à la participation de la divinité même — qu'en ce sublime 18 état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend, durant toute la vie 10, sujets à l'erreur, à la misère, à la mort, au péché; et elle crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. [6] Ainsi 20, donnant à trembler [à] ceux qu'elle justifie, et 21 consolant ceux qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse 22 la crainte avec l'espérance, (par cette double

1 MOI. ou bien incorrompue. ou bien irréparable. •'• FAU. HAV suppriment ce qui

suit, qui a en effet été rayé avant le reste. = '• A1, MOL ainsi, ce qu'ils voyaient de

vérité était 7 MOL ils ne voyaient de vertu. s A, MOL il ne peut. ;i Ce % en

marge. Peut-être pourrait-un y voir la phrase définitive destinée h remplacer le \ 2.

10 A' lâcheté. n Bdans l'orgueil. 12 HAV, MOL reconnaissent... ignorent.

1:1 A1 l'orgueil. u A1 l'abattement. 15 A1 a pu enseigner de "; A1 l'un par

l'autre, comme les sages de la terre. 1T A1 par la sagesse de l'Evangile. ia .MOI.

en cet état. I') A1 la vie esclave de l'erreur. -° A1 Ainsi, faisant trembler ceux

qu'elle élève. '-' A' et espérance aux autres, elle tempère toutes choses. " A1 de

justesse, qu'elle intimide l'élévation [par la] grandeur et sainteté des justes et qu'elle console l'humiliation des autres par cette double capacité... . — A- de justesse, qu'elle intimide ceux qu'elle [élève par la] grandeur et sainteté des justes, et qu'elle console

ceux qu'elle humilie par cette double capacité — .V de justesse, par cette capacité

commune à tous de la grâce et du péché.

capacité qui est commune à tous, et de la grâce, et du péché 2:i), qu'elle abaisse -1 infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespoir, et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler 20 : faisant bien voir par là que, étant seule exempte d'erreur et de vice, il n'appartient qu'à elle et d'instruire, et de corriger les hommes.

[7] Qui Peut donc refuser à ces célestes lumières de les 26 croire et de les adorer? Car n'est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d'excellence ? Et n'est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les 27 effets de notre déplorable condition ? Que nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une L>s voix si puissante, qu'il est impossible de résister20?

Ce que les stoïques proposent, est si difficile et si vain ! Les stoïques posent l : Tous ceux qui ne sont point au haut degré de sagesse sont également fous et vicieux 2. comme ceux qui sont à deux doigts dans l'eau 3

Il est non seulement impossible, mais inutile, de connaître Dieu sans Jksus-Christ. Ils ne s'en sont pas éloignés, mais approchés: ils ne

se sont pas abaissés, mais « Quo quisquam optimus est. pessimus

si hoc ipsum quod sit optimus adscribat sibi. »

-"A1 du péché : c'est donc elle seule qui apprend la vérité.... — A- c*est donc elle seule qui donne la vérité, et instruit de Terreur, et qui donne le vrai principe de vivre. '-'' A' qu'elle humilie sans abattre. ?"' A1 sans enfler, et seule peut donc nous instruire et nous corriger en vérité. -" A1 de les voir et de les adorer. -7 A' la vérité de notre déplorable. 's A1 d'une voix. 2I1 A' résister, et que les

603. A 374 — B 62 — C 86 - POP xxi, 1 — BOS II. r. 1 — FAU 11. 93 — 1IAV xxv, 1 36 — MOL 1. 176.

— ' FAU pensent que|. — B. MOL posent [que] - A1 également fous, comme. — IIAV également vicieux. ;l MOL conjecture sont également mouillés: IIAV sont également noyés.

604. A 374 — B 81") - C u 3 - FAU tr, 3i6 -- IIAV \\v. 17X W »l. ii. 20.

— .le pense que celle citation est de saint Augustin, mais je ne l'ai pas retrouvée. Cf la même idée Enarratio ad Psalm., xi.ix et passim.

Seconde partie : Que l'homme sans la foi ne peut connaître le vrai bien, ni la justice. i Tous les hommes recherchent d'être

heureux : cela est sans exception : quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait 1 que les uns vont à la guerre, et que les autres n'y vont pas est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues 2. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet : c'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre.

[2] Et cependant, depuis un si grand nombre d'années, jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets; nobles, roturiers: vieux, jeunes : forts, faibles : savants, ignorants ; sains, malades :! : de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions.

[3] Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme ', devrait bien nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bien par nos efforts 5 ; mais l'exemple nous instruit peu G. Il n'est jamais si parfaitement 7 semblable, qu'il n'y ait quelque délicate s différence: et c'est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l'autre 9. Et ainsi le présent ne nous satisfaisant jamais, l'expérience 10 nous pipe, et, de malheur en malheur, nous mène jusqu'à la mort, qui en est un comble éternel.

[4] Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance ? sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur., dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, [5] recherchant des choses absentes, le secours qu'il n'obtient pas des présentes, mais qui en sont toutes incapables, parce que le u gouffre infini ne peut être

605. A (recto et verso) 377 (§ 1-4); et 378 (§ b-y) — B 65 — C 9 1 —

POR xxi, 1 ; et ni, 7 — BOS II. 1. 1 ; et II, y. 3 — FAU n, 121 — HAV vin. 2 - MOL 1. 143.

— ' A1 Ce qui oblige. A1 différentes vues. Je n'écris ces lignes, et on ne

les lit que parce que je me procure plus [et qu'ion y prend plus de satisfaction

qu'à ce — A2 vues. On ne a A1 malades : vicieux, vertueux : tous.

sages. 4 A1 uniforme de l'impuissance des hommes. '' A1 efforts : mais quand

vient l'occasion dont nous l'attendons à présent, qui, bien que très conforme à cette

autre qui a auparavant satisfait celui à qui elle a réussi à son gré ,; FAU ne

nous instruit pas. ' A1 exactement. s A1 petite. '■' A1 comme elle l'a été dans

l'autre. "' B- et HAV ont corrige, cu'ec raison peut-être, l'espérance. " FAI

ce goulî're infini.

rempli que par un objet n infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même ?

[6] Lui seul est son véritable bien : et depuis qu'il l'a quitté, c'est une chose étrange, qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis qu'il a perdu ls le vrai bien, tout également peut lui paraître tel ". jusqu'à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble 13.

[7] Les uns le cherchent dans l'autorité 10 : les autres dans les curiosités et dans les sciences; les autres dans les voluptés 1T. D'autres qui en ont en effet plus approché ont considéré qu'il est nécessaire que le bien universel que tous les hommes désirent ne soit ls dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui étant partagées affligent plus leur possesseur, par le manque de la partie qu'il n'[a] pas l:l. qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous pussent le posséder à la fois sans diminution et sans envie, et que personne ne le pût perdre contre son gré. [8] Et leur raison est que ce désir -° étant naturel à l'homme, puisqu'il est nécessairement dans tous, et qu'il ne peut pas ne le pas avoir, ils en concluent

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