La dignité de l'homme dans la pensée
Et pourtant, l'homme « a en lui la capacité de connaître la rérité et d être heureux ». Là est sa grundear. « Qu'il se laisse, qu'il s'aime ! » Et Pascal va nous donner les titres de :ette grandeur de l'homme, « grand eu ce qu'il se connaît
misérable ». — « Tonte la dignité de l'homme est en la pensée; mais qu'est-ce que cette pensée ? qu'elle est sotte! » — ■ L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant ! »
*Je blâme également et ceux qui prennent le parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. Les stoïques disent : « Rentrez au dedans de vous-mêmes; c'est là où vous trouverez votre repos; » et cela n'est pas vrai. Les autres disent : « Sortez dehors et recherchez le bonheur en vous divertissant; » et cela n'est pas vrai. Les maladies viennent : le bonheur n'est ni dans nous, ni hors de nous; il est en Dieu et hors et dans nous.
La nature de l'homme se considère en deux manières : l'une selon sa fin, et alors il est grand et incomparable ; l'autre selon la multitude, comme on juge de la nature du cheval et du chien, par l'habitude d'y voir la course, et nnimum arcendi; et alors l'homme est abject et vil. Voilà les deux voies qui en font juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes : car l'un nie la supposition de l'autre ; l'un dit : « Il n'est pas né à cette fin ; car toutes ses actions y répugnent; » l'autre dit : « Il s'éloigne de sa fin quand il fait ces actions basses. »
*Xous avons une si grande idée de l'âme de l'homme, que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et de n'être pas dans l'estime d'une âme, et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime
La plus grande bassesse de l'honnue est la recherche delà gloire, mais c'est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu'il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il n'est pas satisfait, s'il n'est dans l'estime des hommes. Il estime si grande la raison de l'homme, que, quelque avantage qu'il ait sur la terre s'il n'est placé avantageusement aussi dans la raison de l'homme, il n'est pas
eontent. C'est la plus belle place du monde : rien no peut le (1 tourner de ce désir; el c'est la qualité la plus inek façable du cœur de l'homme. Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et qui les égalent aux bêtes, encore lent-ils en être admiré6 et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment : leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l'homme plus fortement que la raison ne les convainc
' de leur bassesse. ||
» * Malgré la vueue toutes nos misères qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.
* La grandeur de l'homme est si visible qu'elle se tire de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l'ap-
| pelons misère en l'homme, par où nous reconnaissons que, la nature étant aujourd'hui pareille à celle des animaux, il est déchu d'une meilleure nature qui lui était propre autrefois.
Car qui se trouve malheureux de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé? Trouve-t-on Paul-Emile malheureux de n'être plus consul? Au contraire, tout le monde trouvait qu'il était heureux de l'avoir été, parce que sa condition n'était pas de l'être toujours. Mais on trouvait
fPersée si malheureux de n'être plus roi, parce que "sa condition était de l'être toujours, qu'on trouvait étrange de ce qu'il supportait la vie. Qui se trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche! et qui ne se trouvera malheureux de n'avoir qu'un œil? On ne s'est peut-être jamais avisé de s'atfliger de n'avoir pas trois yeux; mais on est
s inconsolable de n'en point avoir.
* On n'est pas mîséfaHe sans sentiment. Une maison ruim '•»■ m- l'est pas. Il n'y a que l'homme de misérable.
•• > idens.
* La grandeur de l'homme estgrande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaîl pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable.
Toutes ces misères-là même prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé.
*La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d'autant plus qu'ils en ont pris pour preuve la grandeur; et les autres concluant la grandeur avec d'autant plus de force qu'ils l'ont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n'a servi que d'un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c'est , être d'autant plus misérable qu'on est tombé de plus haut : et les autres, au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin : étant certain qu'à mesure que les hommes ont de lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l'homme. En un mot, l'homme connaît qu'il est misérable. Il est donc misérable, puisqu'il l'est; mais il est bien grand, puisqu'il le connaît
* Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds; mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée : se serait une pierre ou une brute.
C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme, et sans quoi on ne peut le concevoir. Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous? Est-ce la main? est-ce le bras? est-ce la chair? est-ce le sang? On verra qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel.
*Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres. Par l'espace l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée je le comprends.
* L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui
le tue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale1.
* L'homme est visiblement fait pour penser; c'est toute sa dignité et tout son mérite, et tout son devoir est de penser comme il faut : or l'ordre de la pensée est de com-
. raencer par soi, et par son auteur et sa fin.
Or, à quoi pense le monde? Jamais à cela; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, sans peni ser à ce que c'est qu'être roi et qu'être homme. Toute la dfgnité de l'homme est en la pensée.
* La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature. Il fallait qu'elle eût d'étranges défauts, pour être méprisable. Mais elle en a de tels, que rien n'est plus ridicule.
Qu'elle est grande par sa nature ! qu'elle est basse par ses défauts!
* Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser
'■■ ignorer l'un et l'autre. Mais il est très avantageux de lui
représenter l'un et l'autre.
; (l II ne faut pas que l'homme croie qu'il est égal aux
bêti -, ni [qu'il croie qu'il est égal] aux anges, ni qu'il re l'un et l'autre; mais qu'il sache l'un et l'autre.
* Que l'homme maintenant s'estime son prix. Qu'il ' s'aime, car il a en lui une nature capable de bien; mais
qu'il n'aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu'il
se nu prise, parce que cette capacité est vide ; mais qu'il
""ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu'il se
1. « Pascal n'a rien écrit de plus beau que ces quelques lignes. (IIaylt.)
haïsse, qu'il s'aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité et d'être heureux; mais il n'a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.
Je voudrais donc porter l'homme. à désirer d'en trouver, à être prêt et dégagé des passions pour la suivre où il la trouvera; sachant combien sa connaissance s'est obscurcie par les passions, je voudrais bien qu'il hait en soi la concupiscence qui le détermine d'elle-même, afin qu'elle ne l'aveuglât point pour faire son choix, et qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi.
* A mesure qu'on a plus de lumière, on découvre plus, de grandeur et de bassesse dans l'homme.
Le commun des hommes. Ceux qui sont plus élevés.
Les philosophes : ils étonnent le commun des hommes.
Les chrétiens : ils étonnent les philosophes.
Qui s'étonnera donc de voir que la religion ne fait que connaître à fond ce qu'on reconnaît d autant plus qu'on a plus de lumière ?
* Je sens que je peux n'avoir point été; car le moi consiste dans ma pensée : donc moi qui pense n'aurais point été si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé; dono je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini.