CHAPITRE VI. LES HISTORIENS TURCS
Les voyageurs vont mouiller aux Dardanelles, puis se rendent à Malte et finalement abordent à Toulon. C'était le temps de la peste de Marseille, qui sévissait aussi dans le reste de la Provence. On rend les honneurs à l'ambassadeur au jardin du Roi, aux portes de Toulon ; puis lui faisant faire un grand détour pour éviter les régions contaminées, on le conduit à Paris par Cette et la Gascogne. D'abord, il accomplit une quarantaine près de Cette, dans une vieille église ruinée ; une multitude innombrable vient le voir de Montpellier et des pays voisins ; il remarque surtout les femmes : « Les femmes, dit-il, commencèrent à venir par troupes de dix ou quinze, et ne discontinuèrent point jusqu'à cinq heures après le coucher du soleil ; car toutes les dames de qualité des environs et particulièrement de Montpellier s'étaient rassemblées à Cette pour me voir » ; et il fait à leur sujet cette amusante réflexion : « En France, les hommes ont beaucoup de respect pour le sexe : Les plus grands seigneurs feront des honnêtetés incroyables aux femmes du plus bas état, de sorte que les femmes font ce qu'elles veulent et vont en tel heu qu'il leur plaît ; leur commandement passe partout. On dit que la France est leur paradis, parce qu'elles y vivent libres de toute peine et de tout soin, et que, quel-
que chose qu'elles puissent désirer, elles l'obtiennent facilement. »
L'ambassadeur fait route par le canal du Languedoc, dont il admire la construction : « Il a fallu construire des écluses de pierre, qui tiennent trois ou quatre bateaux à la fois. » Il explique avec une grande clarté le fonctionnement de ces écluses et la manœuvre des vannes. Le canal passe par-dessous la montagne ; ce travail est pour Méhemet-Efendi l'une des merveilles du monde.
A Toulouse il change de bateau, car il quitte le canal pour le fleuve. Il a le temps de s'intéresser à la vie politique de la province : « Cette ville, dit-il, est le siège du parlement de la province du Languedoc. Le chef de cette compagnie, qu'on appelle président, ne me rendit point visite à cause de sa haute dignité ; mais son épouse et sa fille ne s'en firent point scrupule. » Il continue à amener de l'agitation parmi les femmes, « qui ne purent ni reposer, ni demeurer en place » pendant le peu de temps que dura son séjour.
Il arrive à Bordeaux. Il a la « satisfaction de voir le flux et le reflux de la mer Océane », dont il avait entendu parler : « Les bâtiments qui se trouvent auprès du rivage dans le temps du reflux restent à sec, et se relèvent ensuite sur les eaux avec le reflux, comme auparavant...