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CHAPITRE VIII. LES PROVERBES ET LES CONTES

bienfait par un bienfait ; que Syrius paraît brillant à la suite d'Orion ! » — -L'amitiéja sincérité et la prudence : « Tu te nettoies la bouche avec le cure-dents ; tu devrais bien aussi la purifier de ses mensonges ; Ne dépose pas ton secret dans un coffre autre que le cœur d'un ami sincère. » — Enfin le silence : « Rien n'impose au sot comme le silence ; en lui répondant, on l'enhardit. »

Meïdâni a passé la plus grande partie de sa vie à Nîsâbour dans le quartier de Méïdân ; il est mort en 518. Cet auteur a été fort admiré par les Orientaux et par quelques érudits d'Occident, notamment par Quatremère(l). Au xvii® siècle, Pococke avait composé en latin une traduction de son ouvrage accompagnée de notes, qui ne fut point imprimée. Meïdâni dit avoir lu plus de cinquante ouvrages pour former sa collection ; il lisait en extrayant chapitre par chapitre ce qui lui semblait le meilleur ; ensuite il commentait chaque proverbe, en donnait l'exphcation grammaticale et lexicographique, en indiquait l'origine et y joignait des anecdotes relatives à la doctrine morale exprimée par la sentence. En fait, ses proverbes ne sont ordinairement pas très faciles, et ils ont besoin d'être expliqués ; mais les anecdotes par lesquelles

1. Mémoire sur la Vie et les Ouvrages de Meïdâni^ par Quatremère, Journal Asiatique,' \2)2è.

il les illustre sont très spéciales, et cette œuvre a en somme moins d'intérêt pour l'histoire de la philosophie que pour l'étude technique de la philologie arabe.

Freytag qui a formé, d'après Meïdâni, un gros recueil de proverbes arabes (1), en a tiré aussi bon nombre d'autres sources, et ces derniers sont pour la plupart des pensées morales assez vives et assez aiguisées. En voici qui expriment de façon âpre la méfiance envers les hommes, le scepticisme à l'égard des beaux sentiments :

« Craignez l'attaque de l'homme généreux quand il a faim ; celle de l'homme vil quand il est rassasié. — Etes-vous ami du Sultan, il prend vos richesses ; êtes-vous son ennemi, il prend votre tête. — Baise la main que tu ne peux pas mordre. — Si tu n'as pas la force, emploie la douceur.— En ces trois êtres ne mets jamais ta confiance : le roi, le cheval et la femme ; car le roi est blasé, le cheval fugace et la femme perfide. — Il y a deux espèces d'hommes : les uns qui cherchent à atteindre leur but et n'y réussissent pas, les autres qui l'atteignent et n'en sont point satisfaits. — Ton juge est ton adversaire.

1. Arabum proverhia, 3 vol. Bonne, 1838-1843 ; les deux premiers volumes sont formés des proverbes recueillis par Meïdani.

— Que mon ongle seul gratte mon dos, que mon pied seul entre dans mes affaires. »

La morale qu'expriment les proverbes est assez fixe, disons-nous ; les proverbes eux-mêmes sont susceptibles de changer et de se renouveler, comme aussi ils peuvent se conserver et rester en usage fort longtemps. Un rédacteur du Magasin Pittoresque a naguère recueilli des proverbes usités de nos jours par les Musulmans d'Afrique dans la conversation (1). Il peut y en avoir là qui soient de formation récente; mais le sentiment moral est le même que dans les anciens. La philosophie qu'ils expriment recommande : La modération dans les désirs : « marche avec des sandales jusqu'à ce que Dieu te procure des souliers ; une médiocre aisance avec la paix du cœur vaut mieux que l'opulence avec des soucis. Vis sobrement ; tu seras riche comme un roi. »

— La prudence dans les paroles : « Le mot que tu retiens entre tes lèvres est ton esclave ; celui que tu prononces mal à propos est ton maître ; souvent un mot lâché devient un glaive qui te menace. » — La prudence en général, prudence allant jusqu'à la méfiance : « Agir à propos, c'est le succès ; la prudence, c'est la moitié de la vie ; on dit même que c'est la vie tout en-

1. Recueil de proi>erbes des Musulmans d'Afrique, Magasin Pittoresque, 1882, p. 118.

tière ; avant de louer une maison, informe-toi des voisins. »

Beaucoup de ces proverbes sont relatifs à l'amitié et au choix des amis ; c'est aussi un sujet favori des auteurs d'apologues : « Avoir trop d'amis, c'est n'en pas avoir ; fréquente le forgeron, tu attraperas de la suie ; fréquente le parfumeur, tu emporteras l'odeur du bouquet ; celui qui suit la chouette, elle le mène à des masures ; l'amitié se voit aux yeux », et l'inverse de cette dernière pensée est aussi rendu avec âpreté : « Le regard d'un ennemi se reconnaît à la joie qu'il exprime quand vous devenez malheureux. »

Dans cette collection, les proverbes relatifs aux femmes sont relativement peu nombreux ; en voici un où l'expression est très poétique et très forte : « Si une femme vous déteste, avec un fil d'araignée, elle dressera devant vous une muraille de fer. » Plusieurs pensées sont méprisantes et sarcastiques : contre les honneurs : « Il n'y a que le fumier qui s'exhausse ; quand un homme arrive aux honneurs, craignez pour sa raison » ; contre l'ingratitude : « Engraisse ton chien, il te dévore » ; contre la superstition : « Dès qu'il entend le tonnerre, il dit son chapelet.»

Les sentiments de nonchalance et de fatalisme si répandus chez les Orientaux sont exprimés par quelques phrases : « Paresse et sommeil

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lisent plus doux que le miel ; dissipe tes chagrins

|ce soir, tu ne sais pas ce qui t'arrivera demain. »

Enfin, on peut relever de jolis mots sur des

r sujets divers : « Il enferme du vent dans des

I mailles de fer », image s' appliquant à un homme

^ qui se livre à des occupations futiles. « Il tombe

de la neige à habiller les pauvres «, image d'une

très heureuse fantaisie ; et cette belle pensée

sur le goût de la science : « Il y a sur cette terre

deux créatures insatiables : l'homme de science

et l'homme d'argent. »

Le comte Henry de Castries a fort bien présenté un recueil de vers proverbes, dus au morahste populaire Sidi Abd er-Rahmân el-Medjdoub (1). Le « Medjdoub », c'est le demi-fou, « celui qui branle la tête comme un derviche. Tout l'Orient connaît, dit l'éditeur, ces êtres bizarres, moitié fous, moitié sensés, se plaisant à déconcerter ceux qui cherchent à les analyser, exagérant leur folie quand on serait. tenté de les prendre pour sages », redevenant lucides quand on raille leur démence, indifférents en apparence au monde extérieur, impudents et cyniques. Le Medjdoub allait, vêtu de quelques haillons, dans les villes et les douars, à la fois

1. Les Gnomes de Sidi Abd er-Rahman el-Medjedoub, éd., trad. et commentaire par le Comte Henry de Cas tries, Paris, 1896.

raillé, honoré et craint. L'islam a comme de la dévotion pour les pauvres d'esprit ; il était lui, l'hôte envoyé par Dieu, auquel on ne refuse ni le souper, ni le gîte. Il avait même accès auprès des femmes, et il aimait leur compagnie, bien que sa satire ne les ménageât pas. Parfois il se rendait dans les monastères, ou bien, étendu à la porte des mosquées, il y restait des semaines durant, dans un état apparent d'hébétude, poussant seulement quelques cris plaintifs pour demander l'aumône aux passants. Il mourut en 1085 H. à Méquinez où l'on voit son tombeau.

Ses proverbes ont la forme de distiques. Ils sont à la fois sentimentaux et mordants, et l'expression poétique y est souvent heureuse : « De mes yeux je l'ai vue, la dévote en prières, son rosaire sur la natte ; elle, elle trompait son mari ; lui, il disait : que ma femme est pieuse ! » « 0 filles qui passez, ô vous, élancées comme les palmiers de mon jardin, vous êtes toutes des belles, et moi, je n'aime point d'autres créatures que vous ! » Voilà pour le sentiment ; mais la satire reprend le dessus : « Pas de rivière sur les montagnes, pas de nuit chaude en hiver ; pas de femme faisant le bien ; pas d'ennemi au cœur généreux. » Le distique suivant est-il une prédiction, est-il une interpolation ? Le Medjdoub y décrit d'un trait l'état de l'islam à notre époque : « 0 vous, qui m'interrogez sur

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