‹ Les penseurs de l'Islam (volume 2)Chapitre 5 sur 192 · CHAPITRE PREMIER, — LES SOUVERAINS y · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER, — LES SOUVERAINS y

Il y a dans le caractère de ce Khalife un trait qui gâte sa brillante figure : il était cruel. Les Mille et une^ -Nuits qui ont recueilli sur lui de nombreuses anecdotes, dont plusieurs ont le cachet historique, le représentent se promenant incognito, accompagné de son ami Dja'far le Barmékide et de Mesrour, son fidèle porteglaive, autrement dit son bourreau. Etant à l'article de la mort, au milieu d'une campagne, Réchîd se fit amener le frère d'un chef révolté, qui était son prisonnier, lui reprocha de l'avoir forcé à ce voyage dans lequel il avait contracté la maladie dont il allait mourir, et lui fit sous ses yeux couper les membres un à un.

Mais la plus grande tache qui assombrit ce règne est le meurtre de Dja'far et la ruine des Barmékides. Cette illustre famille qui avait eu une part prépondérante aux affaires et à la gloire des règnes de Réchîd et de Mansour, est restée dans l'Islam comme l'exemple le plus éclatant des vicissitudes de la fortune et de la puissance du destin. On prétend que Dja'far avait contracté une sorte de mariage fictif avec •Abbâsah, la sœur du Khahfe, afin que Réchîd, qui aimait beaucoup sa sœur et la compagnie de Dja'far, pût se divertir sans gêne avec tous les deux; mais l'amour étant né entre 'Abbâsah et celui qui était son époux légal, la convention fut oubUée, et la princesse devint enceinte.

Réchîd entra alors en fureur et se fit apporter par le bourreau la tête de son ami. Le père de Dja'far qui était un vieillard et Fadl son frère furent mis en prison, et traités avec rigueur ; ils y moururent peu de temps avant Hâroun. les biens de la famille furent confisqués dans tout l'empire. Réchîd, qui était poète, composa des vers sur cet événement, la nuit même qui suivit l'exécution, et appela le philologue Asmâ'i pour les lui réciter.

«Si Dja'far avait redouté la mort, un coursier rapide, bridé pour le vo^^age, eût sauvé sa vie ; — pour éviter le trépas, il eût pu trouver un abri inaccessible à l'aigle chargé d'années. — Mais, son heure étant venue, aucun astrologue n'aurait été assez habile pour conjurer son destin. » Après quoi Réchîd fit exposer le corps de la victime coupé en deux, de chaque côté du pont de Bagdad.

Réchîd, malgré son expérience, avait réglé la situation de l'empire après lui d'une façon qui ne pouvait amener que des catastrophes. n avait hésité dans le choix de son héritier entre ses fils aînés Mohammed-Emîn et Mamoun. Pour lui, il préférait Mamoun qu'il jugeait plus capable de régner : « Je retrouve en lui, disait-il, la sagesse énergique de Mansour, la piété de Mehdi et la fierté de Hâdi. » Mais

Mamoun n'était né que d'une esclave persane, Marâdjil, au lieu qu'Emîn était fils de Zobéïdah. Pressé par cette princesse et par la famille des Hachémites, Réchîd décida en faveur d'Emîn. Toutefois il ajouta que le pouvoir passerait à Mamoun après lui, et que ce dernier, pendant le temps de la vie d'Emîn, aurait le gouvernement de la partie orientale de l'empire, du Khorâsan. Un pacte en ce sens fut conclu entre les deux frères et déposé dans la Ka'ba de La Mecque. Ce système, qui constituait une sorte de partage, affaiblissait l'empire et l'exposait à toutes les difficultés pouvant naître d'une substitution.

Aussitôt après la mort de leur père, l'opposition entre le caractère des deux frères se manifesta. Emîn vivait à Bagdad dans le luxe et la débauche. Mamoun se faisait aimer et donnait des preuves de sagesse dans le gouvernement du Khorâsan. «Ce prince, dit Tabari, remplissait le Khorâsan de sa justice. Chaque jour il se rendait à la grande mosquée, et là, assis sur le siège du juge et entouré des docteurs de la loi et des théologiens, il prenait personnellement connaissance des plaintes et prononçait entre les parties. Il fit remise à toute la province de l'impôt de cette année. Il gagnait ainsi l'affection de toute la population, tandis que Mohammed à Bagdad, occupé seulement de ses

plaisirs et de ses constructions, se dérobait au peuple et confiait toutes les affaires à Fadl fils de Rébî'. »

Ce vizir ne tarda pas à conseiller à Emîn de se défaire de son frère. Emîn avait un fils. Fadl lui faisait remarquer que la succession avait été mal réglée par Réchîd, et qu'un frère ne pouvait avoir aucun droit en présence d'un fils. Après quelque résistance, Emîn céda. Il demanda à Mamoun de renoncer au gouvernement de Rei, de Qoumès et du Tabéristan, et d'accepter auprès de sa personne un maître des postes qui enverrait chaque jour au Khalife un rapport sur le gouvernement du Khorâsan, afin que cette province n'échappât pas à son autorité. Mamoun refusa. Emîn cessa de prononcer son nom dans le prône et le fit déclarer déchu par son vizir.

Mais Mamoun était prêt. Son armée entraînée, bien équipée, avait à sa tête un général éminent, Tâher. Elle brisa sans peine auprès de Reï l'armée mal organisée du Khahfe et vint mettre le siège devant Bagdad. Ce siège fut long et affreux. Les troupes des deux partis offraient un singuher contraste. Les soldats de Mamoun étaient équipés avec toute la perfection que comportait la science militaire d'alors. Ils montaient d'excellents chevaux, étaient munis de cuirasses, de cottes de mailles, d'armures com-

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