Trad. Mohl, I
marché la foule qui veut se révolter contre la tyrannie du monstre Zohâk. « Il prend le tablier avec lequel les forgerons se couvrent les pieds quand ils frappent avec le marteau, et le met au bout d’une lance ; la foule fait voler la poussière dans le bazar. » Ils viennent ainsi trouver le roi Féridoun. « Le roi vit le tablier sur la pointe de la lance, et l’accepta comme un signe de bonheur. Il le revêtit de brocart de Roum, et l’orna d’une figure de pierreries sur un fond d’or ; il le couronna d’une boule semblable à la Lune et en tira un augure favorable ; il y fit flotter des étoffes rouges, jaunes et violettes, et lui donna le nom de Kawéyani Direfsch (l’étendard de Kâweh). Depuis ce temps, tous ceux qui sont montés sur le trône des rois, tous ceux qui ont mis sur leur tête la couronne impériale, ont ajouté de nouveaux et toujours nouveaux joyaux à ce vil tablier du forgeron, ils l’ont orné de riches brocarts et de soie peinte ; et c’est ainsi qu’a été formé cet étendard qui brillait comme un soleil dans la nuit sombre, et par qui le monde avait le cœur rempli d’espérance. «
Roustem, dont le nom signifie « le fort », le plus grand héros ou pehlewan du Chah Nâmeh , symbolise la lutte de l’Iran contre le Touran ; il incarne la résistance d’une race aryenne à la
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poussée d’autres races du Nord et de l'Est, des contrées au delà de l’Oxus, ancêtres des Turcs ou des Mongols.
L’histoire de ce héros est très développée dans le poème ; elle s’étend sur plusieurs règnes et comporte de nombreux épisodes dans lesquels Roustem combat une quantité d’ennemis, des « divs », un dragon, une magicienne, mais surtout des chefs touraniens. Son principal adversaire est Afrâsyab, incarnation du touranisme. Celui-ci est à la fin fait prisonnier et mis à mort par le roi d’Iran Kéy Khosraw.
Roustem lui-même ne succombe qu’à la trahison : le roi de Kaboul le fait tomber dans une fosse. Voici quelques lignes de cet épisode ; on remarquera avec quelle justesse et quelle émotion sont décrits les mouvements du cheval.
« Le roi, — après avoir reçu les conseils d’un traître, — partit pour le lieu de la chasse, emmenant les hommes de son armée les plus habiles dans l’art de faire des fosses. Ils en creusèrent partout sous les routes dans la réserve de chasse, et en garnirent le fond avec des épieux, des lances, des javelots et des épées de combat dont la poignée était fixée à terre. Puis on rendit invisible avec beaucoup d’art l’ouverture des fosses, de manière que ni un homme, ni l’œil d’un cheval n’aurait pu les découvrir...
« Or il y avait en face de la ville de Kaboul
un lieu dont la verdure ravissait les âmes ; on y voyait de l’eau et des arbres, et l’on s’y livrait partout au plaisir...
« Le roi dit à Roustem : Quand tu auras envie de chasser, je possède un lieu où les bêtes fauves errent partout en troupeaux, tant en plaine qu’en montagne. La montagne est remplie de béliers sauvages ; la plaine est couverte d’onagres ; et quiconque a un cheval rapide est sur d’y prendre des onagres et des biches. Il ne faut pas passer sans visiter ce lieu charmant. »
Le héros se laissa tenter, « car, dit le poète, ce qui est destiné à amener la fin d’un homme agite toujours son cœur et pervertit son jugement. Telle est l’action de ce monde changeant ; il ne nous dévoile jamais son secret. Le crocodile dans la mer, le léopard dans le désert, le lion vaillant aux griffes aiguës, la mouche et la fourmi sont tous sous la main de la mort, et il n’y a pour personne de durée en ce monde.
« Roustem fit seller Raksch, son cheval, et couvrir la plaine d’éperviers et de faucons ; il plaça son arc royal dans l’étui. » Des héros courent à côté de lui, parmi lesquels le traître. « Pendant la chasse, l’escorte se dispersa, les uns courant sur les parties minées, les autres sur les parties fermes du terrain... Raksch flairait ce sol nouvellement remué et se ramassait comme une boule ; il se cabrait ; il avait peur de l’odeur
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de cette terre et battait le sol de ses sabots. Il s’arrêta entre deux fosses. Roustem s’obstina à le faire avancer ; le destin l’aveugla et il se mit en colère ; il leva son fouet et en toucha légèrement Rakscli. L’animal terrifié reprit son élan ; il était resserré entre les deux fosses, et il chercha à échapper à la griffe du sort ; mais il tomba avec deux de ses pieds dans une des trappes, où il n’y avait pas moyen de se retenir et de se débattre. Le fond de la fosse était plein de javelots et d’épées tranchantes ; la bravoure n’y servait à rien, et la fuite était impossible. Les flancs du vaillant Raksch étaient déchirés ; la poitrine et les jambes du puissant pehlevan étaient percées. »
Roustem a encore la force de tuer le traître d’une flèche et expire peu après. On voit aussi dans ce passage l’habileté avec laquelle le poète sait mêler au récit épique les réflexions d’ordre moral.
La Perse est moins féconde en historiens qu’en poètes ; et la littérature historique en langue persane est loin d’avoir l’importance, la richesse et la précision de la littérature analogue de langue arabe. Ceci du moins pour ce qui concerne l’histoire propre de la Perse ; car