CHAPITRE VI
Ces ennemis, bientôt encouragés par l’idée de notre faiblesse, ont élevé mille prétentions insolentes, ont espéré briser l’œuf de l’islamisme et nous ont entourés d’une ceinture de dangers.
Alors le sentiment de l’honneur musulman s’est réveillé. On a voulu venger tant de défaites. On a senti que nos adversaires ne devaient leurs faciles victoires qu’à la connaissance de l’art militaire, et l’on a entrepris trois fois d’organiser des troupes disciplinées. Trois fois les Janissaires, impropres eux-mêmes au service, n’ont pas voulu permettre qu’on formât des hommes capables de les remplacer. Ils se sont révoltés, et ont détruit l’utile édifice qui commençait à s’élever. Plusieurs Sultans mêmes, qui étaient pour le monde ce que l’âme est pour le corps, ont été leurs victimes et ont perdu la vie dans les catastrophes causées par leurs séditions. »
Un autre document donne quelques détails de plus sur la situation abusive que s’était créée le corps des Janissaires ; c’est le projet d’ordonnance pour la création du corps des Echkendjis, destiné à les remplacer :
« Autrefois, les Janissaires étaient tous soldats actifs (Echkendjis) touchant la solde portée en leur nom sur les rôles. En campagne, ils étaient sous les drapeaux, prêts à exécuter les ordres de leurs officiers. C’était là ce
LES PENSEURS DE L’iSLAM
que prescrivaient les règlements. En l’année 1152 (1736), lors de la guerre de la Morée et de la conquête de la forteresse de Nauplie, des Echkendjis, par l’entremise de personnages imprévoyants, obtinrent, quoiqu’encore valides, des traitements de retraite en récompense de leurs services, et commencèrent à introduire parmi les militaires retraités le funeste usage de vendre les titres de ÏEulufé à des individus étrangers à l’armée. Cet abus s’est insensiblement accru, au point que l’Odjak n’a presque plus compté de véritables hommes de guerre ; il n’a plus été qu’un grand corps désorganisé dans lequel, à la faveur du désordre, des espions se sont glissés, et ont suscité des mouvements séditieux. Nos ennemis cependant en ont profité pour nous nuire ; enhardis par notre faiblesse, ils ont osé étendre leurs mains impures vers l’œuf éclatant de blancheur de l’honneur musulman. »
Quant aux faits particuliers ayant immédiatement précédé et motivé la suppression, ils sont relatés dans le firman déjà cité : « Sourds à la voie de la religion et aux avis réitérés des docteurs de la loi, les Janissaires se sont soulevés dans la nuit de jeudi. Ils ont attaqué d’abord l’hôtel de leur Agha, ensuite l’hôtel du grand-vizir et d’autres maisons qu’ils ont saccagées. Ils ont commis toutes sortes d’horreurs