Les perceptions extérieures
) ŒUVRE DE FRANC-NOHAIN nous fut révélé par un Prix de Catéchisme que nous obtinmes, étant libéralement données, dès l’âge de dix ans, nos prédispositions implicites à la Pataphysique: c'était Saint Louis dans la collection Les Grands Cœurs, lesquels on cuidait propres à l’édification des galopins.
Un très-soigné Guide du Bon sens, paru en 1932 et que nous Jeuilletâmes par hasard vers nos années majeures, nous confirma dans nos impressions sur l’auteur et ses intentions. Vite, à lire, on est fixé. Il sufht d'entendre Eudoxe et Polydoxe dialoguer raisonnablement sur le rouge ruban d’honneur, dont Eudoxe pavoise son revers, pour que le Bien Pensant et Bien Réputé (KYdoËos) soit, avec une fine décence, justifié; 1l suffit encore mieux de les voir mettre, que prudemment, la Luxure sur le tapis, pour être édifié, tant tout cela est édifiant; deux pages sur la peinture rappellent des hallalis connus; il faudrait tout citer….; et l'éloge de M. de la Palisse qui clôt l'ouvrage n’est pas celui qu’on pourrait croire. Fut-ce cette typique Summa Bonae Mentis, qu’incrimina spirituellement l’Académie Française, quand elle, en 1932 précisément, décerna au chroniqueur de l’Écho de
Paris son Grand Prix de Littérature pour l’ensemble (sic) de son Œuvre?
Finis coronabat opus.
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Aussi quand vint la plénitude des temps et que notre modeste intelligence, irradiée soudain par les fulgorations de l’épiphanie Jaustrollienne, se tourna toute entière vers les chères études que vous savez, grande fut notre stupéfaction de découvrir qu’il y avait un autre Franc-Nohain ignoré du public bonsensé, un Franc-Nohain, ami, émule de Jarry, auquel il s’égalait par l’âge; un Franc-Nohain que Pierre Bonnard a croqué avec farry, Terrasse et lui-même au
Théâtre des Pantins où étaient jouées ses œuvres en même temps que celles de Jarry (1898), un Franc-Nohain, qui fonda le peu pilleux et peu socillal Canard Sauvage, où sa prose côtoie celle de Jarry depuis le premier numéro jusqu’au dernier (il y en eut 31, en 1903), de même qu'à L’'Œil (mais il n’y en eut que 7, la même année), un Franc-Nohain auquel Jarry en sa Spéculation sur la Mi-Carême attribue sinon l'invention du scaphandre du moins l’idée géniale de le faire servir à la locomotion subaquatique (Revue Blanche, 15 mars 1902); un Franc-Nohain en qui le même Spéculateur voyait « l’homme de France le mieux doué d’aperçus toujours nouveaux et inépuisables sur la pluie et le beau temps »; un Franc-Nohain enfin auteur de curieuses versifications et s’intitulant presque officiellement « poëte amorphe ».
C’est bien ainsi qu’il est présenté au chapitre XVI du livre IIT de Faustroll, lequel se situe dans «l’île amorphe». Elle est « semblable à du corail mou, amiboïde et protoplasmique : ses arbres différaient peu du geste de limaçons qui nous auraient fait les cornes ». En effet, cette « poésie » est un peu celle d’un Coppée à la dérive qui aurait lu Prévert, d’un Coppée qui se Plairait à sa platitude et à la platitude, plus qu’il ne l’a fait (car parfois, oui, soyons généreux), d’un Coppée dont le trio Verlaine- Rimbaud-Nouveau avait déjà lancé l'interprétation pataphysique. Franc-Nohain, donc, traitera des sujets les plus quelconques, éminemment quelconques — : il explique dans la préface à la Nouvelle Cuisinière Bourgeoïise { 1900) qu’il parle de cuisine et de ménage en vers comme il aurait parlé d’autre chose, comme il parlera
de toutes choses, — « parce qu’il faudra bien que je parle de toutes choses. Ainsi du moins, par mes soins ou par ceux des autres quand tout y aura passé — enfin pourra-t-on écrire tranquillement en prose ». Une profession de foi aussi explicitement pataphysique manifeste un personnage bien digne d’êire un des dédicataires du Faustroll, en même temps qu’elle a l'effet d’une infusion à la fois digestive et carminative sur les morceaux parfois bien un peu bradypepsiques qu'accommode cette Muse culinaire et Jerroviaire. Son expression sera béchamellique, coulante, filée comme une soupe au gratin, avec de croustillants croûtons frits. C’est la rime qui crousthille ainsi: une rime peu connue de Coppée, certes, mais quelques fois de Verlaine: ainsi: luxe avec étrusque, ou: La jeune Anna
N’a Que six ans et trois mois.
ou encore:
Les vieux lutteurs de 1848 Seront à la gare à 12 heures 48.
ou enfin:
Sur les bons lions des tapis Les simples petits chats viennent faire pipi.
(Chansons des Trains et des Gares, 1899.) À l’époque même ou farry écrivait Faustroll, (c'était en décem-
bre 1897), fut inauguré, 6 rue Ballu, le Théâtre des Pantins, et cette opération s’effectua par une conférence de Franc-Nohaïin comme
en témoigne le premier programme du Théâtre dessiné par Ranson. Le programme suivant (20 janvier 1898), dessiné, lui, par Jarry (paru comme le premier dans la Critique) annonçait au-dessous d’'Ubu Roi, de Petits Poèmes Amorphes, mis en musique par Claude Terrasse. Il s’agit là des Trois Chansons à la Charcutière, savoir: Du pays tourangeau, Malheureuse Adèle, Velas ou l’Officier de fortune, toutes trois fondées sur de volontairement catastrophiques calembours («Sers ta Patrie, Sers, Velas ») qui éclatent en manière d'accord ou de désaccord final. Il s’agit aussi de la Complainte de M. Benoît, de Paysage de Neige, de la suave Berceuse Obscène. Ces six factums illustrés d’une lithographie de Pierre Bonnard, parurent cette année même, en mars, aux éditions du Mercure de France. Îls complétaient le Répertoire
des Pantins, inauguré par les trois musiques écrites par Terrasse pour Ubu Roi. Les autres chansons du « Répertoire des Pantins », (Chanson du Porc-épic, Ronde des Neveux bien intentionnés, le Triangle orgueilleux a dit, Pied de Saint-Pierre, cantique ef autres) ne parurent point.
Non plus que Vive la France! pièce qui fut jouée par les Pantins dans leur seconde série de spectacles, et qui fut interdite par la censure (à la représentation ou plutôt à l’impression?) ainsi que Jarry le rappelait dans sa conférence! sur les Pantins à la Libre Esthétique, à Bruxelles, avant d’en lire des extraits.
Ces Poèmes Amorphes éfaient tirés du rarissime petit ouvrage de Franc-Nohain, paru en 1894 (il avait vingt et un ans) chez Messein sous le titre: Inattentions et Sollicitudes. Ce recueil,
dans lequel se perçoivent aussi les Perceptions Extérieures, surprenante anticipation sur un demi-siècle de théâtre d’avantgarde, — ce recueil fut par Alphonse Allais présenté au public à la suite d’une lettre de Franc-Nohain (ou? se disant telle?) sur le « jeu du trou », auquel l’illustre spécialiste accolait, si nous osons dire, l’appendice suivant:
« Franc-Nohain nest pas le vrai nom du signataire de cette lettre. « Trésorier général dans un des plus fertiles départements de notre « chère France sud-occidentale, ce sympathique fonctionnaire se « double d’un poète amorphe d’une rare envergure. Son petit volume, « qui vient de paraître: Inattentions et Sollicitudes, est dans « toutes les mains ».
(Repris dans Deux et Deux font Cinq).
On sait que Franc-Nohain s'appelait Maurice Legrand (c’est pourquoi, dans la susdite lettre du «Trou», il est question de Madame Legrice-Morand); on sait aussi qu’Allais aimait avec exubérance avoir des amis haut-placés dans la socillale hiérarchie. Le jeune poëte, tout juste majeur, n’était pas encore en icelle ce que le Larousse actuel appelle sous-préfet. Allais en eût fait, alors, quoi ? Une enquête nous a d’ailleurs révélé que le célèbre dictionnaire hyperbolisait lui aussi à sa façon: Franc-Nohain quitta l’ Administration pour les Belles-Lettres avant que le Sous-Préfectorat ne Jondit sur lui, — longtemps après les Inattentions.
Ce petit livre, qui disparut des bibliographies de la bonne époque, est sans doute le plus spéculaire, le plus transcendamment frivole et versatile, le plus gracieusement évaporé de ceux que se permit son
Le
auteur. Mais quelle que soit la précellence des Perceptions Exterieures, nous devons à la justice de dire que, sur le plan théâtral, ce fut dans les Chansons des Trains et des Gares que l’apex fut, sinon atteint, du moins désigné, et si pertinemment que nous lenons à terminer sur ce grandiose pro-jet (comme dirait notre éminent confrère M. Jean-Paul Sartre ) émis par un Petit Poème Didactique:
… Car le plus simple vaudeville Apparaît œuvre à composer si difficile.
Et d’abord tous les personnages, Sur la scène, A point nommé, quel bon veni les amène?
Sachez du moins le procédé subtil Grâce auquel il n’est pas la peine Ni d'exposer, ni d'expliquer pourquoi ils viennent :
On prend un moulin pour décor, — Endroit où chacun vient, d’où chacun sort, Sans commentaire, et sans chercher de raison vaine, —
Le mieux est une pièce où les gens sont muets, Et doivent
Se contenter d’éternuer, —
(Seul le souffleur sortant parfois de son orifice, Proclamerait: Dieu vous bénisse! )
Car le lieu de la scène est un moulin à poivre.
Conscient de nos responsabilités et animé par le plus pur sentment du Devoir, nous livrons ce schème organisateur aux auteurs et aux metteurs en scène d’avant-gagarde.
J. H. SAINMONT.