LA FEMME SELON GONDORCET
toutes sortes de sophismes; il appelle de ses vœux l'entière destruction des préjugés qui ont établi entre les deux sexes une inégalité de droits funeste à celui même qu'elle favorise ; il montre comme conséquence de la révolution qu'on devrait opérer dans les usages et dans les lois Faccroissement des vertus domestiques qui sont le fondement de toutes les autres, les progrès de l'instruction rendue vraiment générale, la disparition de beaucoup d'injustices, de cruautés et de crimes provoqués par l'antagonisme artificiel des deux sexes.
Au xixe siècle, Gondorcet sera continué, en même temps que par Saint-Simon et ses disciples, par Stuart Mill, dont les réflexions sont l'aboutissement naturel de la philosophie du x/mâ siècle.
Pourquoi adhérer aveuglémentà la coutume et au sentiment général, au lieu de se demander si la subordination d'un des deux sexes n'est pas irrationnelle et funeste ? On n'a pas expérimenté le régime de l'égalité ; et le régime de l'inégalité dérive de l'état d'assujettissement où, dès les premiers temps, la femme a été mise par l'homme, plus fort qu'elle. En se constituant, la société a légalisé le fait brutal.
L'esclavage, originairement fils de la force, s'est soutenu, durant de longs siècles de lumières. A plus forte raison a dû se perpétuer une oppression à laquelle sont intéressés tous les individus du sexe masculin, roturiers ou nobles, petits ou grands.
Ici les maîtres ont sur leurs sujettes, intimement unies à eux, tous les moyens de corruption et d'intimidation. « Ils leur représentent, dit Stuart Mill, la faiblesse, l'abnégation, l'abdication de toute volonté dans
les mains de l'homme, comme l'essence de la séduction féminine. » Surgit-il des révoltées? Adieu pour elles les plaisirs et les douceurs de la vie. Évidemment, si un système d'autorité a eu chance de durer, c'est celui-là.
Mais c'est là une domination naturelle, dira-t-on. — Oui, comme était naturelle la vieille division des maîtres et des esclaves, admise et justifiée par les esprits les plus avancés de l'antiquité, notamment par Aristole. Les préjugés sont bien lents à se modifier. Imagine-t-on qu'au moyen âge les serfs émancipés et les bourgeois élevaient la prétention de partager l'autorité ? Non ; ils demandaient uniquement qu'onreconnûtquelquesbornes au pouvoir de les martyriser. Contre nature signifie contre l'usage. Tout ce qui est habituel paraît naturel. Certains peuples ne peuvent croire que l'Angleterre ait une reine à sa tête. Les Anglais trouvent naturel qu'une femme soit sur le trône ; ils ne trouveraient pas naturel qu'une femme fût au parlement ou à l'armée.
Au surplus, pourquoi ne pas laisser le triage des aptitudes et des fonctions se faire sans entraves ? Au système prohibitif qui réglementait tout et établissait des incapacités en tout, la science sociale substitue de plus en plus, pour le grand profit de la chose publique, le principe de la liberté individuelle et de la concurrence universelle qui permet à chacun de suivre, à ses risques et périls, la vocation que lui marquent ses aptitudes, ses goûts et ses intérêts. Puisque, dans tout le reste, on refuse à l'autorité le droit de décider par avance, sur quelque présomption générale, que certains individus ne sont pas propres à faire certaines choses, pourquoi admettrait-on une exception au détriment des femmes, pour le seul fait de leur naissance ? La concurrence ne suffîra-t-elle pas pour
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leur interdire tout ce qu'elles ne peuvent faire aussi bien que les hommes, leurs compétiteurs naturels? Il ne s'agit d'obtenir ni primes, ni droits protecteurs. Il s'agit d'abolir les primes et les droits protecteurs dont jouissent les hommes.
De fait, on ignore la nature des deux sexes tant qu'on les observe dans les rapports réciproques où ils sont actuellement. Ce qu'on appelle aujourd'hui la nature de la femme est un produit éminemment artificiel : c'est le résultat d'une compression forcée dans un sens, et d'une stimulation contre nature dans un autre sens. Nous ne saurons ce que sont et ce que valent foncièrement les femmes, que lorsque les institutions sociales les autoriseront à développer leur originalité aussi librement que l'homme.
C'est un détestable raisonnement que celui qui consiste à décider que les femmes, étant appelées à être épouses et mères, doivent être particulièrement formées à bien remplir le rôle d'odalisques et de servantes. Il est fatal qu'il y en ait parmi elles qui lisent, qui réfléchissent, qui joignent au talent le caractère, et qui protestent.
Que doivent-elles penser du mariage tel qu'il est réglementé, et de leur exclusion des fonctions publiques? Pour elles, se marier, c'est se donner un maître. On objectera que les hommes valent souvent mieux que les institutions, et l'on opposera un grand nombre de maris qui n'usent pas du pouvoir tyrannique que les lois leur concèdent. Mais là n'est pas la question. Ce sont les méchants qu'il faut avoir en vue dans l'établissement des lois. Songe-t-on à tant d'hommes qui ne s'élèvent guère au-dessus des brutes? Songe-t-on à ces natures vulgaires qui réservent le côté violent, morose, ouvertement
égoïste de leur caractère, pour les personnes privées du pouvoir de leur résister? Remarque-t-on que la loi du mariage assure à tous ces despotes la possession d'une victime ?
Quand il s'agit de sociétés commerciales, la loi n'exige pas qu'un des associés dirige les affaires. Pourquoi établirait-elle une autorité prépondérante dans la société conjugale? Les pouvoirs et la responsabilité des associés ne peuvent-ils pas se partager d'un commun accord, ici comme là ?
Non seulement l'égalité légale est seule conforme au bien des époux et à la justice, mais c'est encore l'unique moyen de faire de la vie en commun un vrai foyer d'éducation morale. Là où la société n'est pas entre égaux, on ne peut que s'initier à une morale d'esclave dont les préceptes réglementent le commandement et l'obéissance.
Au régime de la force notre temps vise à substituer le régime du droit. Par suite, à la famille école de despotisme, où les vertus du despotisme mais aussi ses vices sont plantureusement nourris, il faut substituer la famille école d'égalité et de liberté, où l'on sera initié aux vertus nécessaires dans toutes les autres associations.
L'égalité de la femme et de l'homme, dans la famille, implique la même égalité dans l'Etat. C'est surtout pour maintenir l'épouse subordonnée à l'époux qu'on interdit aux femmes certaines fonctions et certaines occupations, apanage du sexe fort. Mais de quel droit décréter l'incapacité d'une moitié de la race humaine ? De quel droit décider que les femmes, étant nées femmes, ne peuvent devenir capables et dignes de remplir des
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emplois légalement ouverts aux membres les plus stupides et les plus vils de l'autre sexe ? Si Ton passe en revue les divers temps et les divers pays, il faut bien reconnaître que beaucoup de femmes se sont montrées aptes à faire tout ce que font les hommes, sinon avec une perfection qui les élevât au premier rang, du moins avec succès et honneur. Ordonner que des personnes soient, pour le seul fait de leur naissance, privées du droit de participer aux élections, c'est se permettre l'ostracisme le plus injustifiable, puisque la possession d'une voix, dans le choix des personnes par qui on doit être gouvernés, est une arme de protection qu'on ne saurait refuser même aux gens les plus incapables de gouverner eux-mêmes. Ordonner que des personnes soient, pour le seul fait de leur naissance, exclues d'une profession, c'est léser ces personnes, méconnaître les vocations possibles, et enlever un utile stimulant à l'émulation générale par une injuste limitation du nombre des compétiteurs.
Répondra-t-on que la majorité des femmes ne se plaint pas? C'est vrai, parce qu'elles sont façonnées au joug, et aussi parce qu'elles sentent que leur révolte serait regardée du même œil que jadis l'insurrection d'un sujet contre son roi. Leur silence favorise le maintien d'un inique privilège ; il ne le rend pas moins inique. Les femmes enfermées dans les harems des Orientaux ne se plaignent pas non plus de ne pas jouir de la liberté des femmes européennes; elles trouvent même celles-ci horriblement effrontées. Mais, qu'importe que les victimes réclament ou se taisent ? Il y a une immense injustice à réparer; et de cette réparation résultera le plus grand bien, pour l'homme autant que pour la femme.
Les penchants égoïstes de l'homme puisent leur principale force dans la constitution actuelle des rapports de la femme avec lui. « Songez, dit Stuart Mill, à ce que doit penser un garçon qui passe à l'âge d'homme avec la croyance que, sans mérite aucun, sans avoir rien fait par lui-même, fût-il le plus frivole et le plus sot des hommes, il est, par sa seule naissance qui Ta fait du sexe masculin, supérieur de droit à toute une moitié du genre humain sans exception, où se trouvent pourtant comprises des personnes dont il peut, chaque jour et à toute heure, sentir la supériorité sur lui? » Le voilà qui apprend petit à petit à s'estimer supérieur à sa mère, de quelques ménagements qu'il l'entoure et quelque respect qu'il lui témoigne. Le voilà qui s'accoutume à affecter un majestueux sentiment de supériorité sur l'épouse qu'il admet à l'honneur de l'avoir pour son seigneur et maître. Est-il rien de plus corrupteur ?
Le préjugé masculin est aussi dangereux, aussi démoralisant que le préjugé du roi ou du noble qui se croit meilleur que tout le monde pour être né roi ou pour être né noble. Tant que vous admettrez le droit du plus fort au cœur même de la société, vous cultiverez des sentiments qui annuleront toutes vos tentatives pour faire reposer les relations humaines sur ce principe que le faible a les mêmes droits que le fort.
Puis, ouvrir aux femmes le même champ d'activité qu'aux hommes, ne sera-ce pas doubler la somme des énergies intellectuelles et morales que l'humanité aura à son service ? En leur assurant une éducation meilleure et plus complète, qui les rende aussi capables de comprendre les affaires, la politique et les hautes questions de philosophie que les hommes de la même position
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sociale, on leur donnera la conscience d'être des personnes comme les autres. Dès lors, elles cesseront de s'enfermer dans le culte des petits intérêts de leur entourage ; elles ne feront plus des frivolités leur principal domaine ; elles se dévoueront aux grandes questions de justice qui passionnent les hommes. Par làmême, l'influence de la femme sur l'homme, qui a toujours été considérable, sera rendue plus virile et plus salutaire, et l'on verra disparaître entre l'homme et la femme cette énorme différence d'éducation et de caractère qui rend si difficile l'union des pensées et des sentiments, idéal du mariage.
Aujourd'hui, il est rare qu'un homme et une femme trouvent l'un dans l'autre cette sympathie réelle de goûts et de désirs sur les choses de tous les jours, qui est le lien solide d'une association véritable. Tout au plus arrive-t-il que l'homme obtienne le simulacre de cet accord, en choisissant une femme d'une si complète nullité qu'elle n'a ni inclination, ni aversion, et se sent tout aussi disposée à une chose qu'à une autre, pourvu qu'on lui dise ce qu'elle a à faire.
Les mauvais effets d'une trop grande dissemblance sont aggravés par l'infériorité fréquente de l'épouse visà-vis de l'époux. Toute compagnie qui n'élève pas, rabaisse. Le mari cesse peu à peu de s'intéresser à ce qui n'a pas d'intérêt pour sa femme ; il ne se perfectionne plus ; il dégénère.
Quelle féconde harmonie dans le mariage de deux personnes instruites, partageant les mêmes opinions, poursuivant les mêmes fins, égales par la ressemblance des facultés et des aptitudes d'ailleurs diversement développées, se stimulant, se guidant, se corrigeant, se per-
fectionnant Tune l'autre? « La régénération morale de t humanité , dit avec raison Stuart Mill, ne commencera réellement que lorsque la relation sociale la plus fondamentale sera mise sous la règle de l'égalité, et lorsque les membres de l'humanité seront formés à prendre pour objet de leur plus vive sympathie un égal en droits et en lumières. »
Les maux que l'incapacité qui frappe les femmes fait à elles, aux hommes, à la société, sont sûrs. Les maux qu'on redoute de l'abandon des préjugés masculins et de la consécration des droits aujourd'hui méconnus d'une moitié de l'espèce humaine sont chimériques/. Cessons d'outrager et d'appauvrir l'humanité . Universalisons enfin l'application de ce principe capital : on ne peut restreindre la liberté d'un être humain que pour lui demander compte des maux réels qu'il a causés en s'en servant.
Telle sera la doctrine de Stuart Mill, qu'il y a lieu d'appeler le père du féminisme.
La même opposition qui existe, sur la grave question des femmes, entre Gondorcet et Rousseau, s'est reproduite, mais plus accusée, entre Stuart Mill et Proudhon.
Proudhon, plébéien laborieusement parvenu comme Rousseau, égal à Rousseau par la sève démocratique, l'humeur paradoxale, la fougue révolutionnaire, supérieur par le caractère, inférieur par le génie, a spécialement parlé des femmes dans son principal ouvrage De la justice dans la Révolution et dans fÉglise. et clans son ouvrage posthume La Pornocratie.
Il explique que l'homme, par la puissance du travail, par le privilège du génie, par le sens de la justice, est à