LA RENOMMÉE DE ROUSSEAU A L'ÉTRANGER
Jamais il n'a cessé de professer pour Rousseau un culte enthousiaste, et, dès l'âge de quinze ans, il portait au cou un médaillon avec son portrait.
Que d'autres grands hommes n'y aurait-t-il pas à citer, en Italie, en Suisse, en Angleterre, en Amérique, épris de l'œuvre et des idées de Rousseau !
Bornons-nous à l'Allemagne.
PourKant, comme pour Tolstoï, la lecture de Rousseau fut un coup de foudre qui, en 1760 (il avait alors trentesix ans), changea le courant de ses idées. Il se fit une véritable révolution dans sa conception de la vie et de l'humanité. A l'entendre, Rousseau, qu'il ne cessait de relire, avait découvert la nature humaine.
On remplirait plusieurs pages des éloges que Kant a faits de telle ou telle partie de l'œuvre de Rousseau. Je me contenterai de signaler son opinion sur la Profession de foi du vicaire savoyard. « Elle contient, déclare-t-il, tout ce qu'il suffît de dire pour démasquer le faux christianisme ; et c'est pourquoi on trouve plus commode de l'ignorer que de la réfuter. »
Une seule chose put faire renoncer Kant à sa promenade habituelle ; ce fut la lecture de Y Emile. Il n'avait qu'un seul portrait dans sa chambre; c'était le portrait de Rousseau.
Faut-il citer Schiller saluant l'œuvre régénératrice du maître des éducateurs et disant : « Des chrétiens Rousseau fait des hommes » ?
EtGœthe, Herder, Schleiermacher, Fichte, Jacobi, ne constatons-nous pas qu'ils furent les admirateurs, et souvent les metteurs en œuvre de tant d'idées fortes par lesquelles Rousseau éclaire ses lecteurs ? Frappés de ses vues profondes, ils lui pardonnaient volontiers ces feux
d'artifices de formules paradoxales dont souvent il nous éblouit.
Une chose curieuse c'est de voir Byron traduire en vers immortels l'appréciation de Kant déclarant, non sans quelque hyperbole, que Rousseau « unit à une merveilleuse pénétration de génie une inspiration noble et une âme pleine de sensibilité comme cela ne s'est jamais rencontré chez un autre écrivain, en aucun temps, en aucun pays. »
L'admiration de tant de beaux génies du dehors contraste avec les dénigrements de certains beaux esprits de France, et souligne l'impuissance des coups perfides que la plume fouailleuse d'un malin sophiste, appartenant à la petite équipe d'académiciens qui s'escriment au service de la contre-révolution, a essayé de porter à cette grande gloire, plus solide que le granit.