‹ Les pères de la Révolution (de Bayle à Condorcet)Chapitre 165 sur 257 · VOLTAIRE ET ROUSSEAU · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET ROUSSEAU

bien. L'optimisme de Rousseau el le pessimisme de Voltaire se tempèrent utilement l'un l'autre. Tantôt la verve enflammée de Rousseau supplée aux tiédeurs du scepticisme de Voltaire; tantôt le lumineux bon sens de Voltaire sert de correctif aux fumeuses déclamations de Rousseau. Voltaire apprend aux démocrates à être libéraux; Rousseau apprend aux libéraux à être démocrates.

Ne nous étonnons pas si les admirateurs de la théocratie et de la féodalité, tels que Joseph de Maîstre et Auguste Comte, ont jeté la pierre à ces deux philosophes. Dans les cénacles de la contre-révolution, Voltaire et Rousseau sont d'autant plus maudits qu'ils méritent davantage d'être bénis.

Eh; oui, ces grands hommes furent des hommes. L'un a multiplié les polissonneries; l'autre, les vilenies. L'un a eu tous les dédains de l'aristocrate; l'autre, toutes les haines du démocrate. L'un s'est fait un jeu des bassesses du courtisan ; l'autre s'est fait un rôle des impertinences du misanthrope. Mais la splendeur des bienfaits cache les défauts, comme l'éclat du soleil ses taches.

Chez Voltaire, la sève gauloise; chez Rousseau, la sève républicaine. L'aDcêtre de Rousseau est La Boétie; l'ancêtre de Voltaire est Rabelais. Ici éclate le rire du bon sens ; là gronde la plainte de la conscience.

Puis, la tâche est différente. Il y avait deux puissances à renverser: le despotisme sacerdotal et le despotisme dynastique. Il fallait ménager l'un pour frapper l'autre. Voltaire vise principalement la tyrannie des prêtres ; Rousseau, la tyrannie des rois. Le cri de Voltaire est : Libre examen, justice, tolérance ! Le cri de Rousseau

est : Liberté, égalité, fraternité! A eux deux, ils sont la Révolution.

CAUSES PSYCHOLOGIQUES DES ERREURS DOCTRINALES DE ROUSSEAU ET DES FAUTES DE SA VIE

Tout en rendant justice à l'œuvre de Rousseau, il faut bien reconnaître qu'on ne rencontre pas toujours chez lui cette fermeté de raison qui est en quelque sorte la maîtresse forme des doctrines les plus durables, des ouvrages les plus parfaits et des vies les plus belles. Il possède cette logique et cette éloquence qui secouent les esprits et les cœurs ; mais il ne sait se garder ni des exagérations du raisonnement, ni des aveuglements de la passion. Ses erreurs viennent tantôt de sa tendance à trop accorder au sentiment, tantôt de cette humeur de dialecticien exclusif qui, plaçant l'absolu dans une vérité au lieu de discerner les autres vérités qui la complètent et qui la corrigent, multiplie les déductions outrées en dépit du sens commun.

Les exagérations de raisonnement et de sentiment qui expliquent les erreurs doctrinales de Rousseau expliquent aussi les fautes de sa vie. D'abord une éducation mal dirigée et la lecture des romans, ensuite le contraste de sa fortune avec son mérite surexcitent la vive sensibilité que Rousseau a reçue de la nature. Peu à peu les ressorts de cette âme trop impressionnable pour être forte achèvent de se détendre. Rousseau se fait apostat, commet un vol domestique, calomnie un innocent, vit lâchement aux dépens d'une femme. Il ne s'est pas porté avec réflexion à toutes ces fautes ; il y a été entraîné. On ne peut pas dire qu'il ait absolument voulu

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les commettre ; il n'a pas su vouloir ne pas les commettre.

Quand vient l'âge mûr, Rousseau viole un des devoirs les plus essentiels de l'homme : il renonce à élever ses enfants et les abandonne. Pourquoi le fait-il ? Parce que ses enfants le gêneraient. Un vil calcul et de tristes exemples le sollicitent : il n'a pas la force de résister. Cependant Rousseau commence à avoir quelque gloire, et la gloire oblige. Eh bien, par d'ingénieux raisonnements, il se justifiera à lui-même un tort injustifiable ; il alléguera l'intérêt de ses enfants, l'intérêt de son génie ; il s'étourdira en se persuadant qu'il lui convient d'agir comme un membre de la République de Platon, jusqu'au jour où, dans Y Emile, il substituera enfin aux sophismes spécieux par lesquels il s'excusait les raisons solides qui le condamnent.

Il semble bien que cet enthousiasme de vertu dont Rousseau avait rempli ses premiers ouvrages était peu à peu descendu de sa tête dans son cœur. Malheureusement il veut du premier coup se hausser jusqu'à l'héroïsme, et à un héroïsme romanesque. Or, selon le mot de Pascal, qui veut faire l'ange fait la bête. Rousseau se fait copiste de musique pour vivre des fruits de son travail; il quitte l'épée et la dorure; il va à Genève abjurer son apostasie; il dédaigne tout ce qui tient à la mode ; il se pare d'une rudesse stoïque. A quoi aboutit cette grande réforme? Rousseau déserte Paris pour mieux rester fidèle à ses principes, mais aussi et surtout parce que son inexpérience des salons l'empêche d'avoir des succès dans le monde. Il accepte de devenir à i Hermitage l'hôte de Mme d'Epinay dont les caprices

font de lui un valet. Il vit sans cesse aux crochets des grands, lui qui dira : « Je hais les grands; je hais leur état, leur dureté, leurs préjugés, leur petitesse, et tous leurs vices; et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins. » Il associe les actions basses et les fîères déclarations. En dépit de son âge, du respect dû aux engagements contractés et des devoirs de l'amitié, il se livre à une passion ridicule pour Mme d'Houdetot. Enfin, il s'aliène par d'injustes méfiances l'affection de tous ses amis.

Trop docile aux mouvements de son cœur, trop amoureux de ses aises qu'il colorait du beau nom de liberté, Rousseau n'était jamais arrivé à la vertu, mais à des mouvements vertueux sans force et sans durée. Il était ainsi de plus en plus mécontent de lui-même, et par suite de plus en plus mécontent des autres. La persécution acheva de l'aigrir.

Persécuté au nom de la religion et de la morale, l'auteur de Y Emile écrivit cette fière Lettre à Mgr de Beaumont où perce, à travers les arguments d'une logique véhémente, la sourde rancune de l'homme de rien contre l'homme titré. Persécuté au nom du droit civil et ecclésiastique, l'auteur de l'Emile et du Contrat social répliqua au conseil de Genève, ville protestante et républicaine qui ne se montrait ni tolérante ni libérale, par ses Lettres de la Montagne, chef-d'œuvre de discussion juridique, religieuse et politique. Persécuté au nom de la philosophie, l'auteur de la Profession de foi du vicaire savoyard répondit aux sarcasmes de Voltaire et des encyclopédistes par sa Correspondance qui, en beaucoup d'endroits, est un véritable apostolat. Mais si cette accumulation de polémiques donna un nouvel éclat au génie

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