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Histoire de la Nouvelle-France, tome III, p

“Le Roy, estant à Versailles, voulant commettre une personne fidelle et capable pour faire les fonctions d’Ecrivain de la Marine à la Louisiane, et sachant que le dit Roy de Villeré a les qualités nécessaires pour s'en bien acquitter, Sa Majesté l’a retenu et ordonné, retient et ordonne Ecrivain de la Marine à la Louisiane pour en la dite qualité servir sous les ordres du S. Michel de la Rouvillière, Commissaire Général de la Marine, Ordonnateur du dit pays, et suivant l'instruction particulière qu’il lui donnera.

“ Mande Sa Majesté à Mons. Le Duc de Penthièvre, amiral, de France au dit Sr Michel de la Rouvillière, Commissaire Général de la Marine, Ordonnateur à la Louisiane, et à tous autres officiers qu’il appartiendra de faire reconnaître le Sr Roy de Villeré en la dite qualité d’Ecrivain, et choses concernant la dite charge.

“ Et pour témoignage de sa volonté Sa Majesté m'a commandé d’expédier le présent Brevet qu’elle a voulu signer de sa main et estre contresigné par moy son conseiller d'Etat et de ses commandements et finances.

Louis ” RoOUILLÉ ”

Lous XV, par sa criminelle incurie, avait été obligé en 1763 de céder la plus grande partie de

‘ la Louisiane à l'Espagne afin de l'empêcher de passer toute entière à l'Angleterre.

La conclusion du traité de Paris fut reçue en Louisiane avec une véritable désolation. On voulait rester Français.

Les habitants se-réunirent et décidèrent d’envoyer à Paris Jean Milhet, riche négociant de 11 Nouvelle-Orléans, pour supplier le roi de ne pas les abandonner.

Milhet alla trouver LeMoyne de Bienville, l'ancien gouverneur de la Louisiane, aiors âgé de 86 ans, et tous deux se rendirent auprès du ministre Choiseul. Celui-ci ne vouiut pas revenir sur ce qu'il avait lui-même proposé, et il refusa même de présenter à Louis XV l’envoyé de la Louisiane.

Don Antonio de Ulloa fut chargé par le gouvernement espagnol de venir prendre possession de sa nouvelle colonie. Il débarqua à la Nouvellc- Orléans le 5 mars 1766.

Si don Antonio de Ulloa eût agi avec douceur à l'égard des habitants et s’il ne les eût pas traité comme les Espagnols traitaient alors les Mexicains, peut-être les Louisianais se seraient-ils décidés, avec le temps, à devenir sujets loys'ix du roi d'Espagne. Mais Ulloa, médiocre administrateur, quoique savant distingué, indisposa bientôt tout le monde par ses violences et ses injustices.

Une-agitation sourde commença. Le Conseil Souverain poussé par le peuple se vit forcé d'agir. Le 29 octobre 1766, sous prétexte que Ufloa n'avait pas pris possession légalement de la colonie, il lui donnait ordre de déguerpir. Ulloa, qui n'avait que quelques soldats avec lui, se rendit à cette injonction.

Le 1er novembre 1766, jour du départ d'Ulloa, plus de mille hommes armés parcoururent les rues de la Nouvelle-Orléans avec le pavillon blanc fleurdelysé. Les femmes, les enfants couraient baiser cet emblème aimé. L'air retentissait des cris de Vive le roi! Vive Louis le Bien-Aimé!

Pendant neuf mois la Louisiane vécut pour ainsi dire en république. Les habitants espéraient que leur coup, d'énergie et l'amour qu'ils avaient montré pour la France toucheraient Louis XV et le ferait revenir sur le malheureux traité de cession.

Rien n'y fit. Louis XV avait déjà oublié la Louis‘ane.

Le 18 août 769, un nouveau gouverneur, le comte Alexandre O’Reilly, reprenait possession de la Louisiane au nom du roi d'Espagne.

O'Reilly, trois jours après sa prise de possession, faisait arrêter les principaux fauteurs de la rébellion contre Ulloa. Parmi eux se trouvaient Chauvin de La Frenière, procureur-général du

Conseil Souverain, Joseph Marquis, capitaine rcformé, Balthazar de Mazan, ancien officier, Joseph Milhet, Jean Milhet, Joseph Petit, Pierre Caresse, Hardi de Boisblanc, etc.

Joseph Roy de Villeré avait été un des chefs de la rébellion. 11 avait signé les représentations portées à la Cour de France en 1765 par Jean Milhet. En octobre 1768, il avait fait signer par les Allemands une espèce de protestation contre les actes de Ulloa, pendant que Noyan faisait de même auprès des Acadiens, se servant l’un ct l’autre, pour parvenir à ce but, de menaces, de ruses ou de flatteries, suivant ce que le caractère et les besoins des habitants exigeaient.

La veille même du départ de Ulloa, Villeré avait conduit à la Nouvelle-Orléans, pour soutenir le Conseil Souverain, quatre cents Allemands, Acadiens et autres miliciens.

Les Espagnols l’accusaient, en outre, d’avoir empêché le sieur Maixent de payer aux Allemands une somme assez considérable que le roi d'Espagne leur devait pour des grains achetés. Son unique but en agissant ainsi, prétendaient-ils, était de soulever les Allemands contre les Espagnols.

Averti à temps du danger, Villeré s'était sauvé sur son habitation, et O’Reilly n’avait pu le faire

arrêter le 21 août 1769 en même temps que les autres chefs.

Il se préparait à gagner les possessions anglaises quand il reçut de Aubry, le dernier gouverneur français de la Louisiane, qui était encore dans la colonie, une letre l'invitant à rentrer dans la ville et lui laissant entendre qu'O'Reilly ne lui ferait rien ou presque rien.

Villeré, tout confiant, se rendit à cette invitation. Il fut arrêté aussitôt, et les Espagnols, qui savaient en quelle estime le peuple le tenait, craignant qu'on ne tentät de le délivrer, le firent embarquer sur une de leurs frégates mouillées en face de la ville.

C'est là qu'il devait être assassiné.

Marguerite-Louise de La Chaise, femme de Villeré, raconte le juge Martin, dans son History of Louisiana, apprenant son arrestation, se fit conduire en canot à la frégate espagnole. On lui en défendit l'accès. Villeré, qui était dans la chambre, entendant la voix suppliante de sa femme, voulut monter sur le pont. Ses gardes le repoussèrent rudement. Une lutte s'ensuivit, et Villeré tomba percé de coups. Martin ajoute qu'on jeta à madame de Villeré la cuemise ensanglantée de son mari.

La version du juge Martin ne s'accorde pas cependant avec celles du capitaine Bossu et de

M. de Champigny, contemporains du patriote louisianais.

Voyons d’abord la version du capitaine Bossu :

“Avant mon départ de France vous me témaignâtes que vous seriez charmé d'apprendre quelque chose touchant M. de Villeré, ci-devant écri- . du Roi pour le département de la Louisiane.

“Ilest mort, et sa fin a été bien tragique.

” Cet écrivain s'était embarqué dans une pirogue sur le Mississipi avec des esclaves, afin de gagner les possessions anglaises, aussitôt qu'on eut annoncé l'arrivée des Espagnols commandés par M. O'Reilly. Mais ayant reçu une lettre dans laquelle M. Aubry, d'après les assurances que lui avait données ce général, lui marquait qu il pouvas revenir en toute sureté,

“ M. de Villeré dans cette confiance, descendit le fleuve pour se rendre à la Nouvelle-Orléans. Quelle’ fut sa surprise lorsqu'en se présentant à la barrière, il se vit arrêté! Sensible à cet outrage il ne put modérer son indignation. Dans un premier transport, il donna un coup de poing dans l'estomac de l'officier espagnol qui commandait le corps de garde. Ses soldats s'élancèrent aussitôt sur lui, et le percèrent de coups de bayonnettc.

Il fut emporté dans une frégate qui était au port, où il mourut quelques jours après. ” °°

M. de Champigny raconte ainsi l'arrestation et la mort de M. de Villeré :

Ce dernier (M. Villeré) était prèt à s'embarquer pour passer sur le territoire des Anglais avec tout ce qu’il pouvait avoir. Il reçoit une lettre de M. Aubry qui lui enjoint de se rendre en ville pour parler à M. O’Reilly, et il donne sa parole d'honneur qu'il ne lui sera rien fait. M. Villeré hésite un moment, mais sur la parole d'honneur d'un commandant français, le désir de lui prouver un reste d'obéissance, l'emporte sur la juste idée qu'il avait de la fourberie du gouverneur espagnol il se rend en ville. À peine y est-il qu'on le fait prisonnier, et qu'on le conduit à bord d'une frégate. Traîtres, leur dit-il, vous avez craint de nous déclarer vos projets odieux; vous êtes trop assurés de ne pouvoir nous vaincre qu’en nous trompant. Si vous avez cette bravoure dont vous vous efforcez de faire parade, rendez-moi la liberté : laissez-moi choisir 200 hommes parmi mes compatriotes, combattez-nous avec vos trois milles et s'il échappe un seul espagnol, dites que nous sommes des lâches et des infâmes, mais vai-

32. Nouveaux voyages dans l'Amérique Septentrionale, éd. 1777, p. 31.

nement vous flattez-vous de nourrir vos yeux cruels et sauvages du spectacle barbare de ma mort. Villeré ne fut pas fait pour périr sur un échafaud. ”

“Dans le même moment il veut forcer la garde, l'officier se présente et d’un coup de pied dans la poitrine il létend: sans connaissance; un soldat lui donne un coup de bayonnette dans la cuisse, il tomba écumant de rage et de fureur.

“Il est trois jours dans cet état affreux, et meurt désespéré de n'avoir pas assouvi sa vengeance. ” *

O’Reilly, dans un but que nous ne pouvons saisir, à moins qu’il ne voulüt exonérer aux yeux de la postérité le meurtre commis par ses subordonnés, fit subir un procès à la mémoire de V'illcré, en même temps que ses anciens compagnons subissaient leur procès.

M. de Champigny, qui avait connu intimement M. de Villeré, en fait le portrait suivant :

‘“ Personne de plus brave que M. de Villeré.

Canadien, d’origine, il en avait la valeur, la fermeté et l'esprit libre : violent et plein de feu, mais franc, loyal et ferme dans ses résolutions. Il était de la bonne taille, et bien fait, sa démarche ctait assurée, son regard fier et martial, son attache-

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