ABSENT DE SON ENTERREMENT
(La Niaiserie.)
Divers groupes de parents et amis se tiennent devant un portail d'église tendu de noir. — Trois voitures de deuil stationnent le long du trottoir.
DUTOG {arrivant en retard). — Tiens, on m'a donc attendu pour commencer la cérémonie?
BEAUDARD. — S'il n'y avait eu que vous d'absent, tout serait expédié depuis belle lurette.
DUTOG. — Qui donc manque encore ?
BEAUDARD. — Ah! ne m'en parlez pas! Tout le monde est là, chacun est à son poste, et, comme un fait exprès, il ne manque qu'une personne à cet enterrement et c'est précisément le mort lui-même I
DUTOc. — Est-ce qu'il a été mangé par les frais de la maladie ?
BEAUDARD. — NoH. Il paraît qu'on a perdu le corps.
DUTOC. — Pas possible l
BEAUDARD. — Comme je vous le dis. Le cousin qui hérite est allé aux eaux de X... chercher le corps qu'il a ramené en chemin de fer. Le défunt, qui venait de
se retirer des affaires, s'était logé à l'auberge pendant qu'on lui bâtissait un petit hôtel, puis, afin de prendre patience, il était parti aux eaux pour son agrément.
DUTOC. — Ça lui a réussi.
BEAUDARD. — De sorte qu'il n'avait pas à Paris de domicile qui pût recevoir sa dépouille.
DUTOC. — L'héritier aurait dû lui offrir son local.
BEAUDARD. — Ah ! le pauvre cher homme! l'héritage vient de le surprendre à ses dernières bretelles, au Mont-de-Piété, car il logeait en garni !. . . 11 a donc prié le chemin de fer de lui garder son mort vingt-quatre heures, et il s'est dit : « Ils l'ont et ils ne le vendront pas; je vais le leur laisser deux jours pour avoir le temps de tout ordonner et d'envoyer mes billets. » — Très bien! mais il paraît que ce matin, quand il est
allé réclamer le défunt, on n'a plus rien retrouvé
le wagon a été déplacé où est-il?
DUTOc. — Pourvu qu'il n'y ait pas de la mauvaise foi de la part de l'administration!
BEAUDARD. — Allons douc ! Un chemin de fer qui donnait encore le mois dernier de superbes dividendes! il n'est pas dans le besoin.
DUTOC. — On ne sait pas! il ne faut jamais répondre de rien!
BEAUDARD [ébratilê). — Alors, qu'en ferait-il? Ce n'est pas pour la défroque? le bravehomme est mort dans sa baignoire, et on n'a pas ajouté une épingle à sa toilette,
DUTOc. — Ah! il s'est éteint dans l'eau?
BEAUDARD. — Oui, cutouré d'un garçon de bain.
DUTOC. — Et avant d'être dans sa baignoire, il était dans les affaires?
BEAUDARD. — C'cst 06 que j'ai appris de ce grand maigre que vous voyez là-bas, qui disait tout à l'heure : J'ai été pendant quarante années dans les affaires avec Pointol, et c'est la première fois de sa vie que je le vois inexact.
DUTOC. — Quarante ans de travail ! Ce n'est pa encourageant pour ceux qui commencent.
BEAUDARD. — Il n'y avait pas un mois qu'il vivai de ses rentes !
DUToc. — Comme il aurait mieux fait de vivre d ses rentes durant les quarante années et de ne se mettr au travail qu'à son dernier mois !
BEAUDARD. — Il est des gens qui ne savent pa arranger leur vie.
DUTOC. — Si, par le plus grand des hasards, o consent à nous restituer le défunt...
BEAUDARD. — Espérous-lc !
DUTOC [toujours sceptique). — Je le souhaite sar l'espérer...
BEAUDARD. — Vous êtes découragcaut *, vous ne croye à rien.
DUTOC — J'ai beaucoup souffert, voilà tout. — Enfir j'achève ma phrase : Si ces messieurs du chemin d fer veulent bien rendre gorge, irez-vous jusqu'à 1 fosse ?
BEAUDARD. — Avcc plaisir ; car je viens de recor naître dans la foule le baron Taylor^ président du Ce mité des artistes, et je pense que nous aurons de li quelques mots bien sentis sur la tombe.
DUTOC. — Le défunt avait donc été acteur ?
BEAUDARD. — Oui, tout jeuue, il a Joué un Valeriu Flaccus...
DUTOC (sévèrement). — Bien jeune alors, j'aime à ]
penser pour sa mémoire! Un Flaccus remplit mal une vie !
A ce moment, trois personnes se détachent d'un groupe et montent dans une voiture de deuil qui part aussitôt.
BEAUDARD. — Ah ! voici des gens qui vont chercher des nouvelles.
DUTOC. — Vont-ils bien aux nouvelles?
BEAUDARD. — Où iraient-ils ?
DUTOC. — Rien ne dit que, se faisant promener gratis par la voiture des pompes funèbres, ils ne vont pas faire un tour au Bois pour prendre patience.
BEAUDARD. — Ah! commc vous interprétez toujours mal les choses I
DUTOC. — J'ai beaucoup souffert, je vous le réitère. — Le défunt avait-il été marié?
BEAUDARD. — Lui, uon, mais son associé avait une jolie femme.
DUTOC. — Alors je comprends pourquoi le défunt est resté quarante années dans le commerce, — Etait-ce un honnête homme?
BEAUDARD. — Il n'y a qu'une voix sur son compte î Pas une tache sur sa mémoire !
DUTOC. — Sauf le Flaccus !
BEAUDARD. — Après tout, votrc Flaccus... il l'a joué à rOdéon où il n'y avait jamais un chat.
DUTOC. — Dans l'ombre alors... il n'en est que plus coupable!
BEAUDARD, — Ah! VOUS étcs sévère!
DUTOC — J'ai beaucoup souffert, je vous l'ai dit. — Il paraît que maintenant que l'héritier a son pain
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assuré, peu lui importe que les autres déjeunent, car voici midi et je suis encore à jeun.
BEAUDARD. — Un peu de patience. Tenez, je vois encore des personnes qui montent dans la seconde voiture pour aller aussi aux informations à l'embarcadère.
DUTOC. — Ils se tont plutôt conduire chez quelque restaurateur. J'ai cru reconnaître l'associé du défunt qui montait dans la voiture avec les deux autres... Quand on a vécu quarante ans avec un homme, je ne comprends pas qu'on aille godailler le jour de son enterrement.
BEAUDARD. — Mais nott, mais non, ils vont simplement aux nouvelles.
DUTOC. — Les premiers qui sont partis ne suffisaient donc pas ?
BEAUDARD. — Mais puisqu'ils ne reparaissent point.
DUTOC. — Alors vous me donnez à entendre que le chemin de fer les égorge à mesure qu'ils se présentent pour étouffer toutes les réclamations sur sa négligence. C'est un vilain jeu qu'il joue là. — Il y a déjà assez de plaintes du public contre les administrations, sans y ajouter ce nouveau grief.
BEAUDARD. — Vous CH voulcz EUX administrations >
DUTOC. — Elles m'ont perdu un parapluie qu'on m'avait prêté, ce qui m'a fait manquer un mariage superbe, car il appartenait à mon futur beau-père, qui s'est dit avec quelque raison : « A un homme qui égare ce qu'on lui prête, je ne saurais confier mon enfant. » II a eu la crainte de me voir oublier ma
femme un beau jour dans un wagon ; et il a eu raison. . . car on ne me l'aurait à coup sûr pas rendue... à en juger par ce qui nous arrive aujourd'hui.
BEAUDARD. — Ah ! voilà encore la dernière voiture qui part aux renseignements.
DUTOc {en colère). — Ils veulent donc nous faire arrêter, les misérables ! ! !
BEAUDARD. — Arrêter!... Pourquoi?
DUTOC. — Dame! de quoi avons-nous l'air, ainsi groupés dans la rue?... d'une émeute 1 Si la police vient à passer... que lui répondrons-nous, s'il vous plaît, quand elle nous interrogera .>
BEAUDARD. — Nous lui dlrous que nous venons pour un enterrement.
DUTOC. — Ouais ! avec ça qu'elle n'est pas méfiante I La première chose qu'elle nous demandera, c'est : « Où est votre mort ? où sont vos voitures? » — Nous n'avions en main que cette dernière voiture pour prouver notre bonne foi.
BEAUDARD {cffroyé). — C'est vrai !
DUTOC. — ... Et rien ne justifiant plus nos groupes dans la rue, on lira demain dans tous les journaux, qui ne demandent qu'à remplir leurs colonnes : « La police a dissipé hier, dans la rue de la Lune, des [attroupements qui s'étaient formés dès le matin. On ia fait main basse sur les principaux factieux, qui ont idonné à leur réunion un motif dont une sévère enquête la démontré toute la fausseté. » — Et la province effrayée js'écriera : Ah! grands dieux! des émeutes à Paris! — Il n'en faut pas plus pour arrêter le commerce.
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BEAUDARD. — Allons! calmez-vous, bannissez vos craintes, car voici les trois voitures qui reviennent, et nous allons enfin savoir à quoi nous en tenir. Venezvous aux nouvelles ?
DUTOC. — Je ne bouge pas ; ils vont nous conter encore quelque mensonge pour nous faire prendre patience.
BEAUDARD {qui d été aux renseignements). — Un fourgon va nous apporter le défunt. Voilà ce que c'est : des hommes d'équipe avaient débarrassé la voie du wagon sans le visiter, et on a fini par le retrouver en gare aux Batignolles. {Historique.)
DUTOC. — Quel est ce grand qui vous a dit cela?
BEAUDARD. — C'cst Ic caissicr du magasin de nouveautés dont le mort était le patron.
DUTOC (surpris). — Un magasin de nouveautés ! Le défunt n'était donc pas dans les huiles?
BEAUDARD. — Pas Ic moius du monde.
DUTOC. — Mais alors, ce n'est pas mon mort!
BEAUDARD. — Vous nc conuaissicz donc pas du tout Pointol?
DUTOC. — Ma foi non; je viens ici pour représenter mon chef de bureau.
BEAUDARD. — Votrc mousicur des huiles précédait Pointol ; il y a deux heures que son service est terminé.