‹ Les petites comedies du vice [Par] Eugène ChavetteChapitre 22 sur 31 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

A VEUVE coLOMBiN. — Tcncz, madame Gambournac, d'ici la mariée nous passera sous l'œil.

MADAME CAMBOURNAC. — C'cSt COmme

la régénération de l'Espagne, cette

mariée-là : elle se fait bien attendre.

224 L^s petites Comédies du Vice

M. DUTOC — On dirait que c'est la lenteur qui épouse le retard.

LA VEUVE coLOMBiN. — Ah! c'cst VOUS, monsieuf Dutoc. Vous voici de retour de Belgique... Quel temps avez-vous eu à Bruxelles ?

M. DUTOC — Une pluie continuelle; et vous, à Paris ?

LA VEUVE COLOMBIN. — Un Vrai déluge : mon chien buvait tout debout.

MADAME CAMBOURNAC. — C'cst singulier, ce même temps dans deux villes si éloignées.

M. DUTOC. — Oh ! la vapeur supprime les distances.

LA VEUVE COLOMBIN. — C'cst bien vrai ça, car, moi, j'ai mon neveu qui habite Bizol, ce n'est qu'à quinze lieues, — mais on y va par la diligence. — Eh bien ! il m'écrit qu'ils n'ont pas vu une seule goutte d'eau.

M. DUTOC. — C'est bien mademoiselle Ducerceau qui se marie, n'est-ce pas?

MADAME CAMBOURNAC. — Oui, oui, c'cst du chenu comme mariage : il y a gras !

LA VEUVE COLOMBIN s' emportant. — Il y a gras ! il y a grasi Vous v'ià bien comme les autres, vous, à flatter l'opulence!!! Je l'ai connu votre Ducerceau quand il était mon locataire, et, dans ce temps-là, il n'était pas fier ; il fouillait toujours dans mon pot-au-feu ave une croûte de pain, en disant qu'il y avait laissé tomber sa clef. Aujourd'hui il est riche ; mais si le gouvernement était curieux, le Ducerceau ne serait pas à la noce : je sais ce que je sais, voyez-vous !

MADAME CAMBOURNAC. — Est-il pOSSiblc î

MAP \viE VEUVE COLOMBIN. — Entre nous, v'ià la chose :

il avait un parrain. Était-ce son parrain ? J'en doute, car il est venu au monde sans étiquette ; il a été trouvé dans la boîte à lait d'une locataire. Allez rappeler tout ça au Ducerceau, il vous répondra avec aplomb : qu'abandonné par ses parents dès l'âge de trois semai-

nes, il s'est suffi à lui-même, et que si on l'a ramassé dans la boîte à lait, c'est qu'il y était venu seul, croyant y trouver à téter.

Lorsqu'il parle de cette époque-là, il dit : Quand je faisais ma bohème.

Enfin, bref, ron parrain est mort en lui laissant son fond de soufflets.

Ils étaient attachés par paquets de mille ; je les vois encore : il y avait trente-deux paquets. Je suis sûre du nombre, voyez-vous, parce qu'à celte époque je me suis dit :

— Tiens, trente-deux ! un de plus et ça ferait l'âge du sans-culotte Camille Desmoulins à sa mort.

Enfin, bref 1 avec ses amis (car il connaît Paris entier) et dans tous les bureaux, il a mis, un par un, ses soufflets au Mont-de-Piété, à raison de trois francs par pièce.

A chaque passant, il disait :

— Allez donc m'engager un soufflet.

Sans compter les commis-voyageurs qui lui en engageaient aux Monts-de-Piété de province. Même que le directeur général de l'établissement a fait un rapport à l'Institut, où il écrivait : « Les soufflets désertent les campagnes pour affluer vers les grands centres, etc.»

Enfin, bref, à raison de trois francs, ses trente-deux mille soufflets lui ont produit un joli nourrisson de quatre-vingt-seize mille francs à bercer.

Qu'est-ce qu'il est arrivé ensuite??? Que le gouvernement, pour je ne sais quelle réjouissance, a rendu gratis au peuple tous les engagements au-dessous de cinq francs.

Enfin, bref, il est rentré dans ses soufflets, et, comme un vrai débouté qu'il est, il a recommencé cinq fois son manège dans les mêmes conditions.

A ce marché-là, il lui est arrivé vingt bonnes mille livres de rentes, sans compter ses soufflets, qu'il a fini par donner aux hospices. {Dhin ton sec.) Eh bien l

qu'en dites-vous maintenant, madame Cambournac? Le v'ià votre : Il y a gras ! il y a gras ! — Le porc aussi est gras, mais il n'en est pas plus propre !

M. DiJTOC. — Et qui épouse-t-elle, la demoiselle Ducerceau ?

MADAME CAMBOURNAC. — Un hommc dans les cuirs avec un nez si retroussé qu'on lui voit la cervelle! D'abord, il est trop grand; j'aime pas les gens trop grands, moi, ça n'est pas expansif : faut monter sur un tabouret pour leur tirer les vers du nez : alors ça se méfie.

LA VEUVE coLOMBiN. — Un colossetout en cheveux, qui dépense deux francs par jour chez son coiffeur : s'il fait ça depuis le berceau, il ne vendra jamais sa tête pour ce qu'elle lui coûte !

M. DUTOC. — Savez- vous son nom ?

LA VEUVE COLOMBIN. — C'cst COHimC Ic HOm d'uH

musicien qui se termine en i. M. DUTOC. — Rossini ?

LA VEUVE COLOMBIN. PaS Ça.

M. DUTOC. — Verdi ?

LA VEUVE COLOMBIN. — Pas eucore.

M. DUTOC. — Pilati ?

LA VEUVE COLOMBIN. — Non, non... Oh! je l'ai sur le bout de la langue...

MADAME CAMBOURNAC. — Tcncz, le v'Jà CR pcrsonnc qui entre dans la maison delà fiancée; il vient prendre livraison.. .

M. DUTOC, le reconnaissant. — Ah! je le connais r c'est M. Pilodo!

LA VEUVE coLOMBiN. — Justc! quand je vous disais que je l'avais sur la langue!

M. DUTOC. — Tiens, tiens, tiens! c'est Pilodo!... J'ai même également beaucoup connu son père, Pilodo le chapelier.

MADAME CAMBOURNAC. — Pilodo, chapelier... mais, attendez donc, j'ai aussi connu ça, moi. Est-ce qu'il n'était pas borgne d'un bras?

M. DUTOC. — Non, vous confondez avec son frère, l'ingénieur des ponts échauffés, celui qui, plein d'émotion de se trouver en présence d'un roi, a dit un jour à Louis-Philippe : « Ah ! sire, maintenantque je vous ai vu.., vous pouvez mourir !» Ah! c'est le fils Pilodo qui se marie! Mais son papa et Ducerceau peuvent aller de pair pour une fortune facilement acquise...

LA VEUVE COLOMBIN. — Contcz-nous ça.

M. DUTOC. — C'est bien simple, mais ça prouve la bêtise du Parisien; c'est Pilodo qui faisait afficher dans Paris :

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