LA COLÈRE
LE LACHE QUI BAT LES FEMMES (La Colère)
Monsieur attend madame qui est allée seule dîner en ville, A onze heures, madame rentre en riant aux larmes.
ONSiEUR. — Comme tu es gaie, ce soir, Sylvie; il paraît qu'on s'est fort amusé au dîner des Richard?
MADAME, riant toujours. — Tu ne devinerais jamais ce qui me donne ainsi à rire.
MONSIEUR. — Bichard vous aura encore fait sa farce de servir le café avec des poissons rouges dedans.
MADAME. — Non ; j'aime mieux te le dire tout de suite : il a flanqué un soufflet à sa femmel!! MONSIEUR. — Pas possible !
MADAME. — Un soufflet d'une telle force que chacun
s'est vite caché la figure sous sa serviette pour ne pas recevoir des éclats de tête. Richard voulait la lampe à droite, à cause de son mauvais œil 5 Aglaé la voulait à gauche, ce qui avantageait ses diamants; chacun d'eux la posait et la reposait ; à la sixième fois, Aglaé, qui est rageuse, a fini par la camper, exprès, au beau milieu du plat d'épinards ; c'est alors que son mari lui a réchauffé la joue. {Riant.) Je ris encore de la figure que faisait Aglaé ; mais, au fond, je suis indignée contre Richard, car l'homme qui bat une femme est un lâche,
MONSIEUR. — Oui, bien souvent...
MADAME. — Quoi? bien souvent? Tu peux dire : toujours! L'homme qui bat une femme est toujours, toujours un lâche!
MONSIEUR. — A moins qu'il n'ait été poussé à bo.it.
MADAME. — Poussé à bout ! ! ! Est-ce que tu aurais l'audace de vouloir défendre Richard?
MONSIEUR. — Non, non... Seulement, je dis qu'il est des circonstances...
MADAME, sèchement. — Tiens, tu ferais mieux de dire franchement le fond de ta pensée.
MONSIEUR. — Mais je n'ai pas de fond de pensée.
MADAME. — C'est que, avec tes : « circonstances » , tu parais vouloir te mettre en scène. '
MONSIEUR, naïvement. — Moi! Ah! grands dieux, non !
MADAME. — Pourquoi ris-tu en disant cela?
MONSIEUR. ^ Je ris... Dame! je ris comme tu riais tout à l'heure... en pensant à ce farceur de Richard qui...
MADAME. — Comment « farceur »?... Tu appelles sa brutalité une farce, toi? On voit bien que tous les hommes se soutiennent! Au besoin, tu l'imiterais, n'est-ce pas? Ah! je suis sûre que ce n'est pas l'envie qui te manque.
MONSIEUR. — Que me manque-t-il donc ?
MADAME. — Le courage!... Il est vrai de dire que je ne suis pas agaçante comme Aglaé.
MONSIEUR. — Oh! non!
MADAME. — Quoi? « Oh! non! »... Tu as l'air de le dire par moquerie. C'est qu'avec moi il ne suffit pas d'accuser, il faut encore prouver. Ainsi, tu oses me soutenir en face que je suis agaçante comme Aglaé?
MONSIEUR , /'<a^/e«?. — Non, chère amie, je te répète que non... A la vérité, tu aimes bien un peu à taquii^er...
MADAME. — Moi ! ! !
MONSIEUR, se rétractant, — Mettons que je n'ai rien dit...
MADAME, sèchement. — Pas du tout, parlez... Il est inutile de vous poser en victime silencieuse... Ah 1 j'aime à taquiner I Vous seriez fort embarrassé de citer une preuve à l'appui de votre dire.
MONSIEUR, avec douceur. — Mais, ma bien gentille chatte chérie, sans aller bien loin, ce matin même, quand tu me soutenais que l'artiste Paulin Ménier est blond.
MADAME. — Oui, il est blond.
MONSIEUR. — Non, je te jure que tu te trompes, il est brun.
MADAME. — Je vous dis qu'il est blond.
MONSIEUR, cédant. — Soit! je le veux bien.
MADAME. — Oh! je ne tiens pas à vos concessions ironiques... Il est si tacile de jouer la résignation quand on ne veut pas confesser qu'on a tort.
MONSIEUR, patient. — Eh bien! oui, j'ai tort.
M\DAME. — Vous avez l'air de l'avouer du bout des d.nts; tout autre, moins entêté que vous, viendrait dire : « Ma petite femme, je te demande bien pardon d'avoir soutenu que Paulin Ménier est brun... »
MONSIEUR, perdant patience. — Oui, oui, oui ; mais, ma chère amie, restons-en là, je t'en supplie. Tu veux que Paulin Ménier soit blond? Alors, il est blond. Si tu le désires, il sera vert.
MADAME, raf^euse. — Vert!.,. Ah ! dites donc, vous savez que vous ne parlez pas à une folle... Puisque vous le prenez sur ce ton-là, je vous soutiens en face qu'il est blond.
MONSIEUR, un peu agacé. — Oui, oui, il est même albinos. Es-tu contente?
MADAME. — Votre albinos prouve bien que vous ne l'avez jamais vu, sans cela vous auriez reconnu qu'il est positivement blond.
MONSIEUR. — Mais, sacrebleu ! je t'ai vingt fois déjà répété que je le connais et que je lui ai parlé.
MADAME. — Vous VOUS faitcs donc traîner par lui dans les coulisses pour pincer les femmes ?
MONSIEUR, qui commence à trépigner. — Ah ! si nous entamons maintenant ce chapitre-là, nous n'en
finirons plus. {Voulant la paix.) Tiens, Sylvie, nous ferions mieux de nous coucher.
MADAME. — Tout ccla ne m'apprend pas où vous avez connu le blond Paulin Ménier. {Monsieur se promène dans la chambre sans souffler mot.) Il serait plus poli de me répondre au lieu de faire claquer vos doigts comme si vous les aviez trempés dans la friture.
MONsiEUK, cherchant à se calmer. — Je t'ai dit déjà que c'était dans le passage Jouffroy, un Jour de pluie; nous étions pressés par la foule; en me reculant, j'ai marché sur sa botte et je me suis retourné pour lui demander pardon.
MADAME. — Ce me semble bien extraordinaire que ce soit justement sur la botte de Paulin Ménier que vous ayez marché.
MONSIEUR. — Il y a des hasards dans la vie...
MADAME, — Et c'est alors que vous croyez avoir vu qu'il est brun?
MONSIEUR, les yeux au ciel et les poings fermés. — Oh!
(Il ne répond rien et arpente la chambre d'un pas pre'cipité.)
MADAME. — Vous Hvez beau montrer le blanc des yeux et vous raidir comme un élastique, tout cela n'est pas répondre.
MONSIEUR. — Mais, nom d'une pipe! que veux-tu donc que je te réponde?
MADAME. — On me répond que j'avais raison, MONSIEUR. — Je te l'ai déjà avoué deux fois, MADAME. — Oui, mais il y a manière de le dire.
MONSIEUR, j?r?nj«f un ton calme. — Ecoute, Sylvie, je suis un peu malade; ainsi, je te demande grâce, ne continuons pas... Viens plutôt nous coucher.
MADAME. — C'est bien facile, quand on a tort, de se tirer d'affaire en disant qu'on est malade. Et moi, est-ce que je ne suis pas malade aussi, depuis une heure que vous me tournez le cœur en vous promenant ainsi dans la chambre autour des meubles?
MONSIEUR, sentant la patience lui échapper. — Tiens, j'aime mieux te céder la place.
(Il va s'enfermer au salon. — Madame, après l'avoir laissé un instant seul, ne tarde pas à le rejoindre )
MADAME. — Quand aurez-vous fini votre comédie? Vous savez que je n'aime pas les gens boudeurs et entêtés. Est-ce ma faute à moi si j'ai raison? Croyezvous donc que je tienne beaucoup à ce que votre Paulin Ménier soit brun ou blond? Seulement, puisqu'il est blond, je cherche quel intérêt vous pouvez avoir à prétendre qu'il est brun.
MONSIEUR. — Mais puisque je confesse qu'il est blond, laisse-moi donc tranquille, mille tonnerres! (Il se réfugie dans la salle à manger.)
MADAME, le poursuivant. — Vous pourriez au moins
être poli et me répondre sans vos jurons de charretier.
Parce que, monsieur — j'ignore pourquoi — feint
d'avoir ses nerfs, il se croit dispensé d'être bien élevé.
(Monsieur se retire dans la cuisine.)
MADAME, le suivant. — Et puis, vous savez, je
déteste les gens rancuniers qui ont toujours l'air de ronger leur frein. Je préfère les gens vifs, qui ne cherchent pas à éterniser une bouderie ; ils ont des moments d'emportement, c'est vrai, mais, au moins, la main tournée, ils ne pensent plus à rien... comme votre ami Richard, par exemple.
MONSIEUR, a^ace.^ — Oh! en voilà un que j'approuve... en ce moment.
MADAME. — Hein ! quoi? Que toulez-vous dire?
MONSIEUR, cherchant à se modérer. — Rien, rien, je me comprends... Mais, une dernière fois, laisse-moi tranquille.
(Il s'enfuit dans l'antichambre.)
MADAME, le pourchassant. — Ah ! vous approuvez votre Bichard, parce qu'il a flanqué un soufflet à sa femme 1... Vous voudriez peut-être l'imiter, et vous vous figurez sans doute que je suis en pâte molle comme Aglaé?... Mais avisez-vous de me menacer, moi!... du bout du doigt seulement... Demain, vous ne seriez plus en vie ! ( Venant le regarder sous le ne^.) Voyons, touchez-moi donc?... Je vous en défie ! (// la repousse doucement sans mot dire.) Ah ! vous n'osez pas! Vous n'êtes pas assez courageux pour avoir cette lâcheté de battre une femme ! Vous voyez bien ces ongles-là?... Je vous en découperais la face. Oh!
MONSIEUR, encore maître de lui. — Prends garde, Sylvie, tu viens de me fourrer un doigt dans l'œil!
MADAME. — Voulez-vous bien me lâcher le poignet, ou je crie à la garde, à l'assassin et au feu tout à la fois?
MONSIEUR. — Alors, fais attention à tes mains.
MADAME, nerveuse au dernier degré. — Ah ! vous désirez m'assommer parce que Paulin Ménier est blondi Mais essayez donc. .. Je vous y engage... Essayez.
MONSIEUR, avec expression de rage. — Oh !
(Il sort sur le carré.)
MADAME, le suivant. — Ah I vous êtes de ceux qu' battent les femmes... Osez commencer avec moi.
(Il monte au deuxicmc étage.)
MADAME, montant aussi — Touchez-moi donc... je ne vous demande que ça... Touchez-moi donc... {Les
poings et les dents serrés.) Oui, oui, oui, oui, Paulin
Mcnier est blond... Maintenant, touchez-moi.
(Il grimpe au troisième étage.)
MADAME, sur le rliythrne de F air des lampions. — Il est blond, il est blond... Touchez-moi... Il est blond, il est blond.
(Au quatrième étage.)
MADAME, eji folie furieuse. — Il est blond, il est blond, il est blond... Mais touchez-moi donc, grand lâche !
(Monsieur voudrait encore monter, mais il reconnaît qu'il est arrivé au grenier.)
MADAME. — Je vous disais bien que vous n'oseriez pas me toucher... Maintenant que vous m'avez attirée dans le grenier. ..loin des témoins... essayez un peu de me frapper! Je vous en'défie!
MONSIEUR, perdant la tête. — Voyons, Sylvie, tu me rends fou ! Je t'en supplie, tais-toi !
MADAME. — Il est blond !
MONSIEUR. — Une fois !... deux fois !
MADAME, — Il est blond, blond^ blondi
MONSIEUR. — Trois fois!
MADAME. — Archi-blond!
MONSIEUR, e.xaspéré. — TIENS ! ! ! !
(// lui flanque un soufflet.)
(Moment de stupeur. — Monsieur reste stupéfait de son acte de brutalité ; mais la commotion a amené une crise salutaire dans rétai nerveux de Madame, qui fond tout à coup en lar.nes.
ViiiTOli-
C ^..,a,il^
LE BIAIS DE MON PARRAIN {La Ruse)
N fort singulier homme que mon
parrain le baron î ! !
Il se vantait bien haut de n'avoir
jamais menti et de ne se connaître
aucun ennemi. — Et quand je lui faisais remarquer combien peu la franchise contribue à nous conserver des amis, il souriait finement, et, me pinçant le bout de l'oreille, il me répondait de sa petite voix aiguë qui effrayait le chat de la maison :
— Mon enfant, tout peut se dire; il faut seulement trouver un biais.
— Mais, parrain, il est des vérités pour lesquelles tout biais est vraiment impossible à trouver. Comment iriez-vous reprocher au vicomte de T... d'avoir aban-
5o Les petites Comédies du Vice
donné une femme charmante, après quinze jours de mariage, pour retourner à une ancienne liaison. C'est roide à dire, cela.
— C'est l'A B C du biais, mon garçon. J'aborderais ton vicomte par un : « Ah çà, très cher, tu es donc un grec? On m'a dit que, voyant que tu n'avais pas beau jeu, tu as repris dans ton écart. »
Je demeurai extasié devant le biais de mon parrain.
Quinze jours plus tard, ma mauvaise étoile me mit en présence d'un médisant qui déchiquetait à belles dents la réputation d'une jeune fille, Tune de mes plus charmantes danseuses du dernier hiver. J'eus l'imprudence de ne pas savoir contenir mon indignation; on échangea les cartes, et le lendemain j'étais cloué sur mon lit par un superbe coup d'épée dans le flanc.
Le baron fut des premiers à me rendre visite.
— Tu as eu tort, garçon ; il ne fallait pas dire brutalement son fait à un monsieur qui manie si bien la lame. Tu as négligé le biais. Tu aurais biaisé que tu serais encore à cette heure sur tes jambes, mon cher filleul.
A quelque chose malheur est bon. Le motif du duel fut connu; jeune fille et parents l'apprirent bientôt, et quand je me retrouvai solide, les portes de la maison s'ouvrirent pour moi à deux battants.
Jeune, jolie, charmante, pas pianiste, telle était l'enfant dont je m'étais fait le défenseur. Aussi, un mois plus tard, j'étais amoureux fou, et j'allais droit au père lui demander la main de sa fille.
Hélas! l'amour fait véritablement perdre la tctc !
Un oublie certains détails qui n'échappent pas à une personne de sang-froid comme l'était le papa. Aussi sa première question fut celle-ci :
— Vous avez de la fortune???
Sa question indiscrète me laissa presque interdit.
— Oui... oui... je ne suis pas sans argent, balbutiai-Je.
Je sentis qu'il allait creuser la question. J'étais perdu. Une inspiration me sauva ; je songeai aux fameux biais du baron.
— Vous connaissez monsieur de V., lui dis-je, c'est mon parrain; prenez vos informations près de lui.
— Parfait! Le baron me suffit ; je le connais... un homme qui de sa vie n'a menti ! Ce qu'il me dira sera pour moi vraie parole d'Évangile, je vous le jure.
Je courus chez mon parrain. J'eus l'éloquence d'un amoureux pour lui parler de l'idole de ma passion, de mes projets, etc.
— Très bien, garçon, c'est de ton âge ; mais rends moi le service de me dire un peu en quoi tout cela me regarde.
— Ah! voici, parrain. Le père m'a demandé si je possédais de la fortune. Comme j'avais vingt louis sur moi, j'ai répondu aussitôt que je n'étais pas sans argent, et...
Le baron sourit doucement : il me contempla avec cette intime satisfaction du maître qui voit progresser son disciple.
— Ah ! ah ! filleul, je reconnais que tu commences à pratiquer assez adroitement la théorie des biais.
— Ce n'est pas tout, parrain. En sentant que le père allait insister sur la (Question, j'ai pensé à vous et je vous l'ai détaché aux informations sur l'état de ma fortune.
— Comment, malheureux ! tu n'as pas deux cents francs de rente, et tu veux que moi..., qui n'ai jamais menti..., j'ose attester ta fortune ! I !
— Sans attester positivement... il me semble qu'avec un biais... un de vos remarquables biais...
— C'est impossible! Va te promener avec tes biais! A-t-on jamais vu un pareil gamin ? Venir me demander ainsi d'entacher à son profit toute une vie de loyauté! ! !
A ce moment la porte du salon s'ouvrit, et je vis entrer un des bons amis de mon parrain, dont la première phrase fut :
— Cher baron, je viens pour réclamer de vous un immense service...
Ce visiteur était un homme d'une cinquantaine d'années, sec, nerveux, petit, aux gestes de ressort qui se détend, jaune comme un citron, rageur comme un chat-tigre, remuant comme une gélatine, et dont la vie se passait à grincer des dents. Après avoir habité les Indes, où il avait fait une colossale fortune, cet animal à peu près féroce était venu en France. Depuis le jour de son arrivée, il n'avait pas encore déragé, car il se heurtait à chaque instant contre ces mille petites entraves de notre civilisation qui sont inconnues aux Indes.
A son débarquement, le misérable avait pris femme,
et il avait de l'amour..., si j'ose nommer amour Tépouvantable manière dont son atroce jalousie tourmentait une malheureuse qui, dans ses moments de repos, caressait l'idée du suicide.
Maintenant que mon homme est posé, esquissons la scène dont je fus témoin, à son insu, pour une grande partie; car, à son entrée, la porte, en se développant, m'avait caché à l'Indien^ qui, actuellement assis devant le feu, me tournait le dos. — Je ris encore en songeant il ce singulier colloque entre la nature calme, fine et polie de mon parrain, et ce grossier salpêtre fait homme. Je croyais voir la fameuse scène de Passé minuit.
— A quoi puis-je vous être utile ? demanda le baron.
— Que mille millions de tonnerres écrasent votre inepte civilisation qui défend de couper ie nez à une fem.me ! ! ! hurla d'abord le sauvage.
— Joli début! fit mon parrain dans une petite moue.
— Voici la chose, mon cher. J'ai apporté huit millions en France, et j'en possède aux Indes plus du double représenté par des comptoirs. Savez-vous ce que vient de faire cette misérable canaille de Thompson, mon homme de confiance là-bas?
— Naturellement il a levé le pied.
— Juste! De sorte que, pour ne rien perdre, je suis forcé d'aller aux Indes remettre tout en ordre et établir un autre gérant à la place de ce sacripant voleur!!! Oh ! je mordrais dans du fer ! Le vol, le voyage, l'ennui des affaires, tout cela n'est rien pour moi ....
mais c'est ma femme! malédiction!!!... c'est ma femme!! !
— Vous craignez le voyage pour elle?
— Eh! non... au contraire! et voilà où est ma stupidité, âne bâté que je suis ! En l'épousant, je me suis engagé à ne jamais la conduire aux Indes 'ie comptais alors n'y retourner de ma vie); la clause aété mise dans le contrat, et aujourd'hui elle se cramponne à son papier timbré en refusant de me suivre. On dirait qu'»Ue regarde mon absence comme autant de bon temps pour elle, la méprisable créature! ! !
— Alors, sacrifiez vos comptoirs et ne partez pas.
— J'aurais prisce parti, si je n'avais trouvé un autre moyen pour lequel je viens vous demander aide.
— Je suis tout oreilLs.
— Il faut, baron, que vous me trouviez un garçon solide du biceps, fort à l'escrime, joli boxeur, ne buvant que de l'eau et ne dormant que l'un Ocil. Je lui donnerai trois mille francs par moia, l'habillement, la table et le logement.
— Oui, c'est une place de chien du jardinier qui ne mange pas la pâtée et qui empêche les autres d'y toucher.
— Précisément.
— Me permettez-vous une toute petite objection?
— Je la sollicite avec instance.
— Il est convenu que le chien du iaidinitr, qui '[carte tous les autres de la pâtée, n^ la mange pas lui-mcme. — Mais si, par hasard...., il faut to>n p'-é-
voir.,, un jour de faim canine, il lui prenait fantaisie de la manger, cette pâte'e?
— Attendez donc, je n'ai pas fini. — En plus des avantages mensuels que je lui fais, je de'poserai en son nom chez un notaire une somme ronde de trois cent mille francs qui deviendra sa propriété à mon retour si je suis content de sa vigilance.
— Vous ne répondez pas à mon objection de tout à l'heure.
— Pardon. Vous comprenez bien que, pour cette prime de trois cent mille francs, je compte exiger qu'il me donne à son tour une garantie.
— Sa parole d'honneur, sans doute?
— Mieux que ça. Je lui demanderai de déposer un cautionnement entre les mains d'un médecin turc que j'ai amené en France...
Le baron bondit de surprise :
— Et c'est moi que vous chargez de trouver votre homme? Mais vous me demandez tout simplement de vous découvrir le merle blanc, mon très cher.
— Il est bien évident que vous ne trouverez pas, si vous vous adressez à ceux qui tiennent à avoir des succès à la Richelieu dans les salons ; mais vous pouvez rencontrer un philosophe, un sage... revenu de bien des illusions... qui ne s'arrête pas à un détail et qui vise au solide; car, trois cent mille francs, c'est une jolie aubaine... surtout quand on n'a rien
Le baron se frappa subitement le front :
— Tiens! je n'y songeais pas ! On va souvent chercher bien loin ce qu'on possède sous la main.
— Vous avez mon homme ? demanda le sauvage. Sans lui répondre, le baron s'était tourné vers moi :
— Eh parbleu ! garçon, voilà ton affaire!
(Je vous passe la surprise du mari qui, en se retournant, vit que sa confidence avait été écoutée par un tiers.)
— Mon affaire, parrain ! m'écriai-Je.
— Sans doute. Tu veux te marier et tu n'as pas li sou. Crois-tu pouvoir Jamais rencontrer une plus belle occasion de gagner trois cent mille francs ?
— J'irai jusqu'à quatre cent mille francs, ajouta l'homme jaune pour me décider à devenir son mandataire. '
— C'est ta position qu'on te met dans la main, appuya le baron.
— Elle est impossible à accepter!
— Alorr, tu ne veux plus te marier?
— Mais si, mais si, parrain. Seulement, dans la proposition de monsieur, vous oubliez le détail.
— Ta, ta, ta, tu déplaces la question, mon enfant. Précisons, précisons. Tune peux te marier faute d'une dot ; c'est bien cela, n'est-ce pas ? Or, cette dot, on te l'offre; accepte-la. Que diable! qui veut la fin veut les moyens.
— Mais, justement, parrain, c'est parce que je veux la fin que je ne puis renoncer aux moyens.
Le baron prit son air ébahi :
— Quelle singulière jeunesse nous avons aujourd'hui ! De mon temps, on aurait tout sacrihô pour la femme aimcc, tout, oui, tout !
Les petites Comédies du Vice 5j
— Vous calomniez votre temps, parrain. On n'était pas si bête !
Notre débat fat interrompu par le sauvage, qui était resté muet pendant l'altercation. 11 s'approcha de moi et me dit sèchement :
— Je vois où vous désirez en venir. Soit! je donnerai le demi-million; mais acceptez vite, car, je vous le
ure, c'est mon dernier mot.
Comme il me barrait le passage, je le fis pirouetter,
'ouvris la porte et je m'élançai dans l'escalier, poursuivi par la voix aiguë du baron qui criait : « Vit-on
amais pareil garnement! Insulter un galant homme qui lui oÊ8fe une fortune! Singulière jeunesse que celle d'aujourd'hui ! Et ça prétend aimer !
En quittant la maison du parrain, j'avais pris le chemin de mon domicile. Encore tout chaud de celte malencontreuse scène, je marchais comme un ouragan furieux, piétinant sur la robe des femmes, bousculant les portefaix chargés, distribuant des coups de pied aux chiens, parlant haut avec des gestes désordonnés, enfin dans cet état de fureur qui donne l'envie d'entrer chez un boucher pour mordre à pleines dents ces immenses quartiers de viande crue qu'il met en étalage. Peu à peu, la colère s'éteignit et le sang froid revint. A!or?, je me mis à réfléchir et je compris que mon mariage était devenu impossible. Non-seulement le baron refuserait de donner au père, sur mon état de fortune, ces renseignements que lui interdisait sa loyauté d'homme qui n'a jamais menti, mais encore l'insulte que jj venais de faire à son visiteur devait l'avoir exaspéré, et
il allait dauber si bien sur mon dos, que le beau père me prendrait tout au moins pour un détrousseur de diligences.
Arrivé devant ma porte , je n'osai plus monter chez moi. J'avais peur de me trouver seul entre quatre murs. Il me fallait la fatigue du cjrps pour endormir mon désespoir. J'allai par la ville, marchant, marchant toujours. Par quelles rues? dans quels quartiers? Je l'ignore, car la pensée voyageait aussi. Enfin, je fus arrêté par la lassitude, et — c'est triste à avouer — prr la faim, car il était près de dix heures du soir. J'entrai chez Bignon avec l'idée de demander des consolations à la bonne chère. Dès ma première cuillerée de potage, l'appétit fut étranglé net par cette pensée : « A cette heure, le papa doit avoir fait sa visite au baron, et tout est perdu... » Je n'avais plus faim. Je sortis, et j'aurais encore erré toute la nuit, sans la pluie qui se mit à tomber et me força de regagner ma demeure.
Le concierge guettait ma rentrée. Un pressentiment lui avait fait espérer qu'un gros pourboire saivrait la remise d'une petite lettre qui lui avait été apportée pour moi dans la soirée avec recommandation expresse de me la faire tenir aussitôt que possible. Au premier coup d'œilsur la suscription, je reconnus l'écriture dî. ma bien-aimée. « C'est mon arrêt de condamnation, me dis-je, et, dans la bonté de son cœur, elle a cru en adoucir la rigueur en me l'annonçant elle-même, » — Je pris la lettre et je montai chez moi sans m'inquiéter de cette main que le concierge tendait ouverte au large pourboire dont il s'était leurré. Je posai la lettre sur
ma table. A quoi bon l'ouvrir? Je n'en devinais que trop le contenu! Pendant une heure, je tournai autour de cette mignonne lettre qui parfumait la chambre de sa douce senteur.... Je souffrais bien, je vous le jure! Je souffrais tant que je ne voulus pas me priver plus longtemps de l'unique consolation qui me restait : celle de baiser les petites pattes de mouche de mon ange. Ce fut dans cette seule intention que je brisai le cachet. Mes mains tremblaient, je sentais un pincement douloureux au cœur, mes jambes étaient en coton, mes yeux me piquaient.
Ah ! chers lecteurs, la joie ne tue pas ! ! !
Non, elle ne tue pas; mais je ne comprends guère comment elle n'estropie pas , car, après avoir lu la lettre, je bondissais par ma chambre, cassant le lustre avec mon front, sautant sur les meubles, et je me souviens que j'étais perché sur le marbre de m.a cheminée, à la place de la pendule jetée à terre, quand je relus le charmant billet pour la vingtième fois... Lisons-le ensemble :
« Monsieur Gaston,
a Je n'ai pas voulu m'endormir en gardant pour moi
« seule une bonne nouvelle. Papa revient de chez
« M. le baron; et il est tellement satisfait de ce que lui
« a dit votre parrain, qu'il doit demain matin vous
« écrire de venir causer à la maison en déjeunant.
« Bonne nuit.
a Berthe. »
Apprenez ce qui s'était passé :
6o Les petites Comédies du Vice
Bien loin de me garder rancune pour la scJnj de l'Indien, le baron, qui s'était tort égayé de cette jalousie de tigre, avait eu regret du rôle qu'il m'avait tait jouer dans le trio. Son repentir l'avait donc mis dans les meilleures dispositions pour moi quand il reçut la visite du papa, qu'il connaissait de longue date. Tant qu'il avait été question de mon physique, de ma vie rangée, de mes qualités morales, le baron avait été prodigue d'éloges. Mais le père, homme à idée fixe, était enfin arrivé à cette terrible question :
— Notre jeune homme a-t-il de la fortune???
Le baron avait le culte de la vérité, mais, d'une autre part, il me portait une sincère affection. Il sentait que de sa réponse dépendait mon sort. Se trouvant donc pris entre sa manie de franchise et son ami lié pour moi, il s'était enfin décidé à sortir d'embarras en employant un biais, un de ses fameux biais :
— Si un seul renseignement vous suffit, je puis vous en donner un, avait-il dit au papa. J'ignore si mon filleul est riche ou pauvre, mais ce que je vous affirme, c'est que... pas plus tard que ce matin... ici même... devant moi... à un de mes amis qui lui en faisait l'offre... je l'ai entendu refuser un demi-million d'une propriété!