PRÉFACE
N moine vêtu de bure s*est agenouillé devant la tombe de saint François; il a déposé sur la pierre une couronne de fleurs des champs et des bois, cueillies dans les ermitages de la plaine et de la montagne; et depuis six cents ans ces petites fleurs demeurées fraîches ont gardé leur délicieuse odeur. Ces fleurs sont les conversations familières du saint et de ses premiers disciples ; et nulle part ne nous apparaît plus nettement la douce, joyeuse et amoureuse figure de ce pasteur drames innocentes, qui couraient à sa parole et à son geste comme les brebis à Teau des fontaines. Les premiers disciples, et, entre tous, frère Léon, Tenfant bien-aimé, la ** petite brebis de Dieu *\ ont suivi docilement leur père jusqu^en ses plus longs voyages ; ils se sont assis à ses pieds, pour Técouter parler, dans les ravins de TOmbrie et des Marches ; ils lui ont fait escorte sur la cime de TAlverne, où il devait recevoir les insignes ensanglantés du Christ ; ils ont enfin, pour lui obéir, près du lit où il gisait dépouillé, chanté la bienvenue à " notre sœur la mort corporelle " ; avec sa suprême bénédiction un peu de son âme s'est perpétué en eux; et, dans ce vivant souvenir, autour des pauvres cellules consacrées jadis par sa présence, les petites fleurs d'une merveilleuse légende, semées, cultivées dévotement, se sont épanouies.
Les évangiles de saint François, qui ont leur texte en quelque sorte canonique, ont aussi leurs apocryphes. Tandis que le premier essai d'une Vie du saint, que Thomas de Celano terminait dès 1229, enguirlandait de périodes cicéroniennes les traditions contrôlées pour la canonisation, des récits plus naïfs et plus tendres déjà passaient de bouche en bouche, et des mains savantes
en même temps que pieuses les inscrivaient sur le parchemin. Ainsi fut composée, en 1246, dans le petit couvent de Greccio, la Légende des Trois Compagnons, qui étaient les frères Léon et Rufin, d'Assise, et frère Ange, de Rieti ; et, presque aussitôt, la seconde biographie de Celano en reprit les traits, sous Tenveloppe trop jolie de son latin. Mais voici que, en 1263, la poésie des anciens narrateurs est proscrite, et, sur Tordre formel du Chapitre général de Pise, leurs manuscrits supprimés ; la Légende de saint Bonaventure, qui vient de paraître, a été agréée officiellement, à l'exclusion de toute autre. Durant un demi-siècle, la vie et les miracles de saint François ne furent plus révélés au monde que par ce seul texte, si noble d'ailleurs, édifiant et délicat, et bien digne d'inspirer les pures fresques de Giotto dans la basilique haute d'Assise.
Longtemps, aux réfectoires des couvents franciscains, les douces phrases latines de saint Bonaventure furent lues et méditées ; mais lorsque les frères conversaient parmi les oliviers, lorsqu'ils s'en allaient deux par deux sur la poussière des chemins avec leurs besaces de mendiants, ils se racontaient les vieilles histoires plus belles encore, celles qu'ils avaient entendues des premiers amis du saint; et de nouveau tout un recueil se préparait, toute une gerbe se liait, pareille à celle que les Trois Compagons avaient rassemblée, mais plus abondante, plus parfumée, plus suavement agreste : ce sont les Fiorettu Dans la lettre qu'ils adressaient à Crescent de Jesi, le général de l'Ordre, pour lui faire agréer le recueil de leurs souvenirs, les Trois Compagnons, donnant les preuves de leur sincérité, et citant leurs témoins, ajoutaient ceci : ** Il ne nous a pas suffi de narrer seulement les miracles, qui ne font pas la sainteté, mais la démontrent; nous avons souhaité encore présenter les exemples de la sainte conversation et de la pieuse intention de notre père... Lesquelles choses nous n'écrivons point par manière de légende, puisque déjà des légendes ont été faites de sa vie et des miracles que le Seigneur a opérés par lui. Mais nous avons cueilli comme en une agréable prairie quelques fleurs qui sont à notre sentiment plus belles, sans suivre une histoire continue, mais laissant à dessein bien des choses qui dans les susdites légendes sont exposées en un langage aussi véritable qu'élégant, auxquelles vous pourrez faire insérer ce peu que nous écrivons, si votre sagesse le juge convenable. Car nous croyons que s'il eût été connu des vénérables hommes qui ont rédigé les susdites légendes, ils se seraient gardés de l'omettre, et l'auraient tout au moins en partie décoré de leur beau langage, et transmis à la mémoire de la postérité. "
Méditons avec respect ces humbles paroles : elles sont la vraie préface de nos Petites Fleurs ; elles en disent par avance Tesprit, sinon le charme ; elles en donnent même le titre. Cependant, alors que les récits des Trois Compagnons, tout au contraire de ce qu^ils annoncent, ont formé, dans leur latin facile, une légende suivie, qui devait, au commencement du siècle suivant, se fondre en un livre didactique, le Miroir de la Perfection du frère mineur, les Fioretti seuls gardent cette fraîche apparence de gerbe rustique, où brillent les unes près des autres, soustraites, par une heureuse fortune, aux artifices trop savants et pieux, les Vies des premiers disciples, Bernard, Léon, Massée, Rufin et Silvestre, toutes mêlées à celle du bienheureux père ; et sainte Claire y a sa tendre part, comme Madeleine aux pieds de Jésus.
C'est là le fond même du recueil, qui provient des ermitages ombriens, et que Ton peut rattacher à ces rouleaux de parchemin où nous savons que frère Léon, vieilli, aimait à noter ses souvenirs, pour en faire don aux pauvres dames, aux chères recluses de Saint-Damien. Une seconde partie, plus récente, car elle contient, entre autres souvenirs, ceux du frère Jean de TAlverne, mort en 1322, rassemble les légendes cueillies aux ermitages des Marches, et nous apprenons cette fois qui a lié la gerbe, car il se nomme en plus d'un passage : c'est un frère Hugolin de Monte Giorgio, que Célestin V fit évêque de Teramo, dans les Abruzzes, et que Boniface VIII déposa en 1295. Peut-être est-ce à lui encore qu'il faut attribuer une part des Considérations sur les Stigmates, cet évangile brûlant de la Passion de saint François, que l'on trouve joint à presque tous les manuscrits et aux premières éditions des Petites Fleurs ; mais les derniers chapitres en sont plus tardifs. Quant à la Vie de frère Genièvre et à celle de frère Gilles, ordinairement insérées dans les éditions modernes, leurs textes, bien que des plus anciens, ne font partie d'aucune de celles du XV^ siècle.
On le voit, cette histoire de la formation des Fioretti n'est pas encore éclaircie, et il nous faut attendre une édition critique, pour fixer le nombre des chapitres, et résoudre la question controversée du texte original. Mais nous touchons ici à un point délicat. Les Fioretti nous apparaissent comme l'un des premiers et des plus parfaits monuments des lettres italiennes ; le nouveau langage s'y épanche avec la joie et l'abondance d'une source au printemps. Or il existe un texte latin qu'a publié l'éminent historien de saint François, M. Paul Sabatier, et qu'il nous donne pour l'original dont cet italien suave serait une version, les Actus beati Francisai et sociorum ejus. Pourquoi l'original ? les Actus ne sont, eux, qu'une compilation, qui englobe.
avec la plupart des Fioretti (six chapitres manquent, sur cinquante-trois), un certain nombre d'autres légendes que Ton retrouve en divers recueils ; et si, plus d'une fois, il n'y a pas identité entre les deux textes, on peut être assuré que c'est toujours à l'avantage de l'italien.
Cet italien, qui n'a cessé d'enchanter les âmes les plus simples, il est consacré ; essayer de mettre le latin en français serait se condamner à la plus incolore et morte adaptation. Mais, italien ou latin, on s'étonnera que la France ait ignoré si longtemps ce chef-d'œuvre. La grande histoire franciscaine de Marc de Lisbonne, fleuve trouble et débordant, où toutes les vieilles légendes, où tous les apocryphes se sont déversés, a été traduite, sous le règne de Louis XIII, en un langage charmant ; les Fioretti ne l'ont pas été avant le XIX« siècle. Le premier, notre saint et savant Ozanam, pour son livre des Poètes franciscains, fit un choix des plus beaux chapitres ; et il faudra toujours déplorer qu'une modestie excessive l'ait empêché de continuer son travail, lorsque l'abbé Riche vint lui présenter la traduction qu'il devait publier en 1 848 ; car cette traduction de l'abbé Riche est honnêtement médiocre, et celle d'Ozanam a la grâce et la pureté de notre langue du XVII« siècle. D'autres, plus récentes, ont paru, qui peut-être observaient de plus près le texte italien, et le succès enfin, et la mode même sont venus aux Petites Fleurs de saint François. Est-ce bien cependant tout ce qu'on pouvait souhaiter, et n'y avait-il pas moyen d'aller plus près, au cœur de la prairie émaillée, et de rendre la douce ingénuité enfantine qui sourit et balbutie un peu en bavardant ? Ces voix inimitables de la nature, ce bêlement des agneaux et ce roucoulement des tourterelles, il n'est guère à propos de les faire passer dans le langage d'un Fénelon. La prose italienne des anciens conteurs, une prose déjà fleurie, déjà mûrie deux siècles avant la nôtre, ne se reflète fidèlement qu'aux écrits de notre XVI^ siècle et des premières années qui le suivent, si bien que le parler de saint François de Sales demeure le mieux approprié sans doute à nous présenter le vivant portrait d'un saint François d'Assise. Telle est la raison d'un décalque où je me suis efforcé à rendre, avec le sens précis des mots, le rythme de leur agencement, supprimant seuls les archaïsmes de l'orthographe, les épines des jolies roses sauvages.
Je me suis attaché à l'unique édition que l'on puisse appeler savante, publiée en 1822, à Vérone, par l'abbé Cesari; j'ai choisi parmi ses variantes, les complétant par celles de l'édition qu'a donnée en 1900 M. Luigi Manzoni, d'après un manuscrit ombrien de 1396. Ne faisant pas œuvre érudite, j'ai cru pouvoir introduire en place convenable, au courant des récits, un cha-
pitre rejeté en appendice dans le volume de 1 822, ainsi que V ** Exemple de frère Léon *\ qui termine, on ne sait pourquoi, les diverses éditions de la Vie de frère Genièvre ; que n^ai-je rendu le ton dont j^entendis raconter cet Exemple à FAlverne même, le saint jour de la fête des Stigmates, par un frère jeune et candide, vrai rejeton du disciple bien-aimé de saint François 1 Et c^est de TAIverne aussi que vient l'émouvant Adieu narré par frère Massée, que Ton trouvera parmi les derniers chapitres du livre.
A quoi bon un plus long discours ? la meilleure des traductions n'est-elle pas encore l'image, et Giotto ne nous rend-il point saint François plus réel que n'a pu faire saint Bonaventure ? Après un tel nombre d'éditions et de manuscrits, il restait cette chose étrange, qu'un des plus délicieux et pittoresques livres de tous les temps n'avait jamais été illustré. Les grands peintres de la légende franciscaine, Giotto, Gozzoli, Ghirlandajo, ont commenté le texte officiel ; ils ont ignoré l'apocryphe. Un seul manuscrit du XV<^ siècle, à la Bibliothèque Laurentienne de Florence, est orné de dessins à la plume quelquefois assez gracieux. Les incunables ont des frontispices seulement, dont quelques-uns, il est vrai, fort beaux, à Venise, en 1495, à Florence, en 1497 ; et il faut attendre la fin du XVI^ siècle pour rencontrer à Venise, dans la vieille librairie de Sessa, un petit volume ** orné de figures nouvelles ", gravées sur bois, d'une médiocrité et d'une monotonie singulières ; j'en retrouve l'imitation en d'autres livrets du XVII^ et du XVIII^ siècle, inconnus des bibliographes, à Macerata, à Bassano (celui de Macerata, de 1624, m'a prêté la légende du titre).
Et c'a été tout, jusqu'à l'apparition d'images aujourd'hui célèbres, qui ont ému l'admiration unanime, conquis les cœurs les plus rebelles, suscité aussi, l'on devait s'y attendre, des illustrations rivales ; mais que leur pourrait-on ajouter ? Maurice Denis y a mis, avec les gestes mêmes du saint et de ses naïfs disciples, toute la nature si ardemment aimée, les vignes et les oliviers d'Assise, et les cellules taillées dans le roc des Carceri, et les collines plus âpres et austères des Marches, et les falaises et la haute forêt de l'Alverne. Pèlerin pieux, comme notre cher Jœrgensen, il a visité tous les sanctuaires franciscains, il a suivi les pas du Poverello ; mais ses notes furent les rapides et fraîches aquarelles de ses carnets de route. Puis de quel zèle, de quel courage il conduisit ses petits tableaux 1 Le parfait interprète de la Vitâ Nova de Dante, qui avait su rendre, dans le cadre des paysages florentins, tout le charme impalpable du plus mystique amour, a renoué la tradition interrompue ; il s'est fait le contemporain de Giotto ; avec quelle
ingénue et malicieuse tendresse d'une âme toute moderne I Tlntelligence et la Piété se sont reconnues et embrassées au tournant de ces feuilles lumineuses. Alors commença le travail de notre éditeur, de notre ami Jacques Beltrand. Pendant plus de trois années, aidé de ses frères, il s'est penché sur les dures plaques de buis où ses couteaux entaillaient la surface luisante, réservaient les fines arêtes pour recevoir les couleurs : long cantique de sainte Patience, chanté de la même voix allègre, et dont chaque strophe nouvelle nous découvrait de nouvelles pages fleuries. Et, après tant de fervents espoirs et de craintes non moindres, la récompense est venue, la chère œuvre a pris fin.
Hélas, trop peu la connaissent ! Cette grande édition des Fioretti n'a été franciscaine que de nom, puisqu'elle ne pouvait être populaire; elle ressemble aux splendides manuscrits du moyen âge, encadrés et parsemés de fleurs qui réjouissent encore nos yeux. Nous avons recousu d'un fil d'or les haillons vénérables de Madame Pauvreté ; nous l'avons couronnée de fleurs des champs qui sont des pierres précieuses. Que saint François pardonne aux trois compagnons dévoués à le servir 1 Mais voici que, pour mieux leur mériter ce pardon, un éditeur ami reprend leur œuvre, et il en tire un livre de prix et d'aspect modeste, accessible à tous. Maurice Denis a dessiné de nouveau les images que Jacques Beltrand a de nouveau gravées. On ne verra plus ici que du noir et du blanc, discrètement avivés d'un beau rouge, comme aux éditions d'autrefois, de France et d'Italie; du moins avons-nous tenté de continuer ces nobles éditions du XV^ et du XVI* siècle, par un accord aussi net que possible de la typographie et de la gravure. Y avons-nous réussi, je ne sais ; l'âme du doux livre sera toujours plus pure que son vêtement. Puissent nos lecteurs se pénétrer de cette âme, et tous apprendre, avec frère Léon, ce qu'est la joie parfaite 1
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AU NOM DE NOTRE SEIGNEUR JESUS CHRIST CRUCIFIÉ, ET DE SA MÈRE LA VIERGE MARIE. EN CE LIVRE SONT CONTE- NUES CERTAINES PETITES FLEURS, MIRACLES ET DÉVOTS EXEMPLES DU GLORIEUX PETIT PAUVRE DU CHRIST MONSIEUR SAINT FRANÇOIS, ET DE QUELQUES SIENS SAINTS COMPAGNONS. A LA LOUANGE DE JÉSUS CHRIST.