‹ Les petites fleurs de Saint François d'AssiseChapitre 16 sur 32 · CAUSE VOULAIT SORTIR HORS DE L'ORDRE · texte numérisé non relu

CAUSE VOULAIT SORTIR HORS DE L'ORDRE

U temps du commencement de T Ordre, lorsque vivait saint François, vint à T Ordre un jouvenceau d'Assise, lequel fut nommé frère Simon ; lequel Dieu orna et dota de telle grâce et de telle contemplation et élévation d'esprit que toute sa vie était un miroir de sainteté, selon que j'ai ouï de ceux qui longtemps furent avec lui. Icelui de très rares fois était vu hors de sa cellule, et si aucune fois demeurait avec les frères, toujours parlait de Dieu. Icelui n'avait jamais appris grammaire; et néanmoins si profondément et si hautement parlait de Dieu et de l'amour du Christ, que ses paroles paraissaient paroles surnaturelles. Dont un soir étant allé dans la forêt avec frère Jacques de Massa pour parler de Dieu, et parlant très doucement du divin amour, demeurèrent toute la nuit en ce parler; et le matin leur paraissait être demeurés un très petit espace de temps, selon que me raconta ledit frère Jacques. Et ledit frère Simon avait en telle suavité et douceur d'esprit les divines illuminations et visitations amoureuses de Dieu, que souventes fois, quand il les sentait venir, se mettait dessus son lit, pour ce que la tranquille suavité de l'Esprit Saint requérait en lui le repos non seulement de l'âme, mais même du corps ; et en ces telles visitations divines il était moult fois ravi en Dieu, et devenait tout insensible aux choses corporelles. Dont une fois qu'il était ainsi ravi en Dieu, et, insensible au monde, ardait au dedans du divin amour, et ne sentait rien du dehors avec les sentiments corporels ; un frère, en voulant avoir expérience, afin de voir s'il était comme paraissait, alla et prit un charbon de feu, et le lui posa dessus le pied nu : et frère Simon ne le sentit aucunement, et il ne lui fit aucune marque dessus le pied, bien que demeurât dessus un grand espace, à tant

qu'il s'éteignit de soi-même. Ledit frère Simon, quand se mettait à table, avant qu'il prît l'aliment corporel, prenait pour soi et donnait l'aliment spirituel, parlant de Dieu : par le dévot parler duquel se convertit une fois un jouvenceau de Saint Séverin, lequel était dans le siècle un jouvenceau très vain et mondain, et était noble de sang et moult délicat de son corps. Et frère Simon, recevant ledit jouvenceau dans l'Ordre, réserva ses vêtements séculiers auprès de soi ; et il demeurait avec frère Simon pour être instruit par lui dans les observances régulières. De quoi le Démon, lequel s'ingénie d'estropier tout bien, lui mit dessus si fort aiguillon et si ardente tentation de chair, que par aucune manière icelui ne pouvait résister. Pour laquelle chose il s'en alla à frère Simon, et lui dit : Rends-moi mes vêtements que j'apportai du siècle, pour ce que je ne puis plus soutenir la tentation chamelle. Et frère Simon,

ayant de lui grande compassion, lui disait : Sieds-toi ici, fils, un peu avec moi ; et commençait de lui parler de Dieu en sorte que toute tentation se partait ; et puis à un temps retournait la tentation, et lui redemandait ses vêtements ; et frère Simon la chassait avec le parler de Dieu. Et ainsi s' étant fait plusieurs fois, finalement une nuit r assaillit si fort ladite tentation, plus qu'elle ne soûlait, que pour chose au monde ne pouvant résister, s'en alla à frère Simon, lui redemandant du tout ses vêtements séculiers, comme en aucune manière il n'y pouvait plus tenir. Alors frère Simon, selon qu'il usait faire, le fit asseoir à côté de soi ; et lui parlant de Dieu, le jouvenceau inclina la tête dans le sein de frère Simon, par mélancolie et par tristesse. Alors frère Simon, par grande compassion qu'il avait, leva les yeux au ciel, et priant Dieu très dévotement pour lui, fut ravi et exaucé de Dieu : dont, retournant en soi, le jouvenceau se sentit du tout délivré de cette tentation, comme si onques ne l'eût point sentie : ains étant muée l'ardeur de la tentation en ardeur d'Esprit Saint, pour ce qu'il s'était accosté au charbon de feu, c'est à savoir à frère Simon, s'enflamma tout de l'amour de Dieu et du prochain; à tant que, étant pris une fois un malfaiteur à qui devaient être arrachés les deux yeux, icelui par compassion s'en alla hardiment au recteur en plein conseil, et avec moult larmes et prières dévotes demanda qu'à lui fût arraché un œil et au malfaiteur l'autre, afin qu'il ne restât du tout privé de la vue. Mais voyant le recteur avec le conseil la grande ferveur de charité de ce frère, pardonnèrent à l'un et à l'autre. Demeurant un jour ledit frère Simon dans la forêt en oraison et sentant grande consolation dans son âme, une bande de corneilles avec leurs cris lui commencèrent de faire noise : pourquoi il leur commanda au nom de Jésus qu'elles se dussent partir et ne plus retourner : et se partant alors lesdits oiseaux d'ores en avant ne furent plus jamais vus ni ouïs, ni là ni en toute la contrée d'alentour. Et ce miracle fut manifeste à toute la garde de Fermo en laquelle était ledit couvent. A la louange du Christ. Amen.

DES BEAUX MIRACLES QUE FIT DIEU PAR LES SAINTS FRÈRES, FRÈRE BENTIVOGLIO, FRÈRE PIERRE DE MONTI- CELLE ET FRÈRE CONRAD D'OFFIDA : ET COMMENT FRÈRE BENTIVOGLIO PORTA UN LÉPREUX QUINZE MILLES EN TRÈS PEU DE TEMPS, ET A L'AUTRE PARLA SAINT MICHEL, ET A L'AUTRE VINT LA VIERGE MARIE LUI METTRE SON FILS DANS LES BRAS.

A province de la Marche d' Ancône fut anciennement, en même façon que le ciel d* étoiles, adornée de saints et exemplaires frères; lesquels en même façon que luminaires du ciel, ont illuminé et adomé T Ordre de saint François et le monde par exemples et par doctrine. Entre autres fut en premier frère Lucide T ancien, lequel fut vraiment luisant de sainteté et ardent de charité divine ; de qui la glorieuse langue instruite par T Esprit Saint faisait merveilleux fruits en prédications. Un autre fut frère Bentivoglio de Saint Séverin, lequel fut vu par frère Massée être levé en Tair un grand espace, comme il demeurait en oraison dans la forêt : pour lequel miracle ledit frère Massée, étant alors curé, laissa la cure et se fit frère mineur, et fut de telle sainteté quMl fit moult miracles vivant et mort ; et son corps repose à Murro. Le susdit frère Bentivoglio demeurant une fois à Trave Bonanti seul, à garder et à servir un lépreux, ayant commandement du prélat de se partir de là et aller en un autre couvent, lequel était éloigné de quinze milles, ne voulant abandonner ce lépreux, avec grande ferveur de charité donc le prit et se le mit dessus T épaule, et le porta de l'aurore jusques au lever du soleil par toute cette route de quinze milles, jusques audit couvent où il était mandé, qui se nommait Mont Sancino. Lequel voyage, s'il eût été aigle, il n'aurait pu en si peu de temps voler : et de ce divin miracle fut grande stupeur et admiration en tout ce pays. Un autre fut frère Pierre de Monticelle, lequel fut vu de frère Servadieu d'Urbin, étant alors gardien dans le vieux

couvent d'Ancône, levé de terre corporellement à cinq ou six brasses jusques au pied du Crucifix de T église, devant lequel il demeurait en oraison. Et ce frère Pierre, jeûnant une fois le carême de saint Michel Archange avec grande dévotion, et le dernier jour de ce carême demeurant dans Téglise en oraison, fut ouï d'un jeune frère, lequel soigneusement se tenait caché sous Tautel majeur pour voir quelque acte de sa sainteté, parler avec saint Michel Archange, et les paroles qu'ils disaient étaient celles-ci. Disait saint Michel : Frère Pierre, tu t'es fatigué fidèlement pour moi, et en moult manières as affligé ton corps : voici que je suis venu te consoler, afin que tu demandes quelque grâce que tu veuilles, et je te l'obtiendrai de Dieu. Répondait frère Pierre : Très saint prince de la milice céleste et très fidèle zélateur de l'amour divin et pitoyable protecteur des âmes, je te demande cette grâce, que tu m'obtiennes de Dieu le pardon de mes péchés. Répondit saint Michel : Demande une autre grâce, car je te procurerai celle-là très aisément ; et frère Pierre ne demandant aucune autre chose, l'Archange conclut : Je, par la foi et dévotion que tu as en moi, te procurerai cette grâce que tu demandes, et moult autres. Et achevé leur parler, lequel dura un grand espace, l'Archange saint Michel se partit, le laissant extrêmement consolé. Au temps de ce saint frère Pierre fut le saint frère Conrad d'Offida ; lesquels étant ensemble en famille au couvent de Forano dans la garde d'Ancône, ledit frère Conrad s'en alla un jour dans la forêt à contempler Dieu, et frère Pierre secrètement alla derrière lui pour voir ce qui lui adviendrait. Et frère Conrad commença de se mettre en oraison et prier très dévotement la Vierge Marie avec grand pleur qu'elle lui procurât cette grâce de son benoît Fils, qu'il sentît un peu de cette douceur laquelle sentit saint Siméon le jour de la Purification, quand il porta en ses bras Jésus le Sauveur béni. Et faite cette oraison, la miséricordieuse Vierge Marie l'exauça, et voici apparaître la Reine du ciel avec son benoît Fils dans les bras, en grandissime clarté de

lumière ; et s' approchant de frère Conrad, lui mit au bras ce benoît Fils, lequel recevant très dévotement et T embrassant et le baisant et se le pressant au sein, tout se consumait et fondait en amour divin et inexplicable consolation : et frère Pierre semblablement, lequel à la dérobée voyait toute chose, sentait en son âme grandissime douceur et consolation. Et partant la Vierge Marie de frère Conrad, frère Pierre en hâte s^en retourna au couvent, pour n'être vu de lui : mais depuis, comme frère Conrad retournait tout allègre et joyeux, lui dit frère Pierre : O homme du ciel, grande consolation as-tu eue aujourd'hui. Dit frère Conrad : Qu'est-ce que tu dis, frère Pierre? et que sais-tu que j'ai eu? Bien sais-je, bien sais-je, dit frère Pierre, comme la Vierge Marie avec son benoît Fils t'a visité. Alors frère Conrad, lequel, comme vraiment humble, désirait d'être secrètement dans les grâces de Dieu, le pria qu'il ne le dît à personne. Et fut si grand d'ores en avant l'amour entre eux deux, que paraissait qu'il y eût un cœur et une âme entre eux en toute chose. Et ledit frère Conrad une fois, dans le couvent de Sirolo, avec ses oraisons délivra une femme démoniaque, priant pour elle toute la nuit et apparaissant à sa mère, et le matin s'enfuit, pour n'être trouvé et honoré du peuple. A la louange du Christ. Amen.

COMMENT FRERE CONRAD D^OFFIDA CONVERTIT UN JEUNE FRÈRE QUI MOLESTAIT LES AUTRES FRÈRES. ET COMMENT LEDIT JEUNE FRÈRE, A SA MORT, APPARUT AUDIT FRÈRE CONRAD, LE PRIANT QUIL FIT ORAISON POUR LUI; ET COMMENT IL LE DÉLIVRA PAR SON ORAI- SON DES PEINES GRANDISSIMES DU PURGATOIRE.

LEDIT frère Conrad d'Offida, admirable zélateur de l'évangélique pauvreté et de la règle de saint François, fut de si religieuse vie et de si grand mérite auprès de Dieu, que le Christ béni l'honora

dans sa vie et dans sa mort de moult miracles ; entre lesquels une fois, étant devenu portier au couvent d'Offida, les frères le prièrent pour r amour de Dieu et de la charité qu'il admonestât un jeune frère qui était en ce couvent, lequel se comportait si enfantinement et désordonnément et dissolument qu'il troublait les vieux et les jeunes de cette famille ; et de F office divin et des autres régulières observances ou point ou peu se souciait. Dont frère Conrad, par compassion de ce jouvenceau et pour les prières des frères, appela un jour à T écart ledit jouvenceau ; et en ferveur de charité lui dit si efficaces et dévotes paroles d'admonition, que par l'opération de la grâce divine icelui tout soudain d'enfant devint vieillard pour les manières, et si obéissant et bénin et soigneux et dévot, et encore si pacifique et serviable, et si appliqué à toute chose vertueuse, que, comme en premier toute la famille était troublée par lui, ainsi par après tous en étaient contents et consolés, et fortement l'aimaient. Advint, comme plut à Dieu, que peu de jours après cette sienne conversion ledit jouvenceau se mourut ; de quoi lesdits frères moult se doulaient ; et peu de jours après sa mort son âme apparut à frère Conrad, lequel se tenait dévotement en oraison devant l'autel dudit couvent, et le salua dévotement comme son père ; et frère Conrad demanda : Qui es-tu ? Répondit icelui et dit : Je suis l'âme de ce jeune frère qui mourut ces jours-ci. Et frère Conrad dit : O fils mien très cher, que va-t-il de toi ? Répond icelui : Par la grâce de Dieu et par votre doctrine, il en va bien, pour ce que je ne suis damné : mais pour certains miens péchés, lesquels je n'eus temps de purger suffisamment, je souffre grandissimes peines du Purgatoire : mais je te prie, père, que comme par ta piété tu me secourus quand j'étais vivant, ainsi ores te plaise de me secourir dans mes peines, disant pour moi quelque patenôtre, parce que ton oraison est moult agréable en la présence de Dieu. Alors frère Conrad, consentant bénignement à ses prières, et disant pour lui une fois la patenôtre avec Requiem eternam, dit cette âme : O père très

cher, quel bien et quel rafraîchissement je sens ! ores je te prie que tu le dises une autre fois. Et frère Conrad le dit, et quand il Teut dit encore, dit cette âme : Père saint, quand tu pries pour moi, je me sens tout allégée ; dont je te prie que tu ne cesses de faire oraison pour moi. Alors frère Conrad, voyant que cette âme était ainsi aidée par ses oraisons, dit pour elle cent patenôtres, et, achevées qu'il les eut, dit cette âme : Je te remercie, père très cher, de la part de Dieu, de la charité que tu as eue envers moi ; pour ce que par ton oraison je suis délivrée de toutes les peines, et ores m'en vais au royaume céleste : et dit cela, se partit cette âme. Alors frère Conrad, pour donner allégresse et réconfort aux frères, leur raconta par ordre toute cette vision. A la louange du Christ béni. Amen.

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