‹ Les petites marques; comédie en deux actesChapitre 4 sur 27 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Au lever du rideau, au fond, sur la terrasse, on voit jouer au croquet ou se p-omener BOISPIERRE, MADAME DE BOIS- PIERRE, AMORGO, MADAME AMORGO, GEORGES, MADAME DECRELLECH\MP et ABOUKIR. Sur le devant de la scène; FALERPIN, HENRI, et SOLANGE sont en train de répéter une comédie de salon; CRELLECHAMP est assis en face d'eux, un manuscrit à la )nain.

SOLANGE, jouant, gauchement.

Vous me quitte^, Raymond!

\ HENRI, jouant, — aussi très mal.

Je vous quitte, Clarisse!

Le vrai bonheur sur terre est dans le sacrifice! ...

J'ai pu vous dévoiler, par ce jour de printemps, Un amour que f avais caché pendant huit ans. Mais un cœur noble et pur palpite en ma poitrine, Car je suis un loyal officier de marine! Je pars !...

FALERPiN, jouant aussi, — à part, avec émotion. Il part !... O ciel !...

SOLANGE, à Henri.

Vous parte'{ pour toujours?

CRELLECHAMP, la reprenant.

L'articulation, mademoiselle!... Comme au théâtre! soLhi^GE, faisant vibrer les R terriblemejit.

Vous parte:{ pour toujours?...

CRELLECHAMP, indulgcmment.

C'est de'j'à mieux !

DUViviER, entrant par la gauche. Il apporte des

lettres, des journaux, un paquet de livres. Pardon, monsieur de Crellechamp. {Annonçant à voix haute, gaiement.) Le courrier!...

MADAME DE BOISPIERKE, aCCOUraUt dll foud.

Le courrier d'une heure !

DUVIVIER, lui donnant un journal.

Le Gaulois l... [Distribuant des lettres aux autres invités, qui sont également descendus en scène, leurs maillets de croquet à la main.) Pour vous tout ça, monsieur Amorgo ! Un vrai courrier d'homme de finance!... Un paquet de livres pour madame Amorgo ! {Regardant la bande d'un journal de sport.) « Monsieur le duc d'Aboul<.ir. »... Voilà pour vous !

MADAME DE BOispiERRE, qui a ouvert le « Gaulois ». Un écho sur votre soire'e, cousin !

DUViviER, souriant.

Tiens!...

ma: AME DE BOISPIERRE, Usant.

« Un des greats events qui préoccupent en ce moment le extra sélect high life est la soirée qui doit avoir lieu leq octobre prochain au château des Ôseraies, près Pithiviers, dont les richissimes et aimables propriétaires, M. et madame Duvivier, ouvrent brillamment la série de leurs réceptions d'automne. Commettons une grosse indiscrétion et dévoilons dès à présent le clou de la fête, la première représentation d'Amour et Sacrifice, exquise saynète en vers signée du baron de Crellechamp, l'auteur si délicatement mondain dont le nom signifie : Triomphe!... » [Petits murmures flatteurs. Crellechamp s'incline modestement. Madame de Boisfierre, continuant.) « Elle aura pour interprètes M. de Falerpin, l'amateur di primo cartello... » {Murmures flatteurs.)

KALERP1N, s' inclinant .

Oh!...

MADAME DE BOISPIERRE, Continuant.

« ... le comte... »

FALERPIN, un peu déçu., à mi-voix.

Ah!... C'est tout ?

MADAME DE BOISPIERRE

Oui... {Continuant.) « ... Le comte Henri de Cer-

lO LES PETITES MARQUES

nay [Henri sourit), et la toute gracieuse fille des hôtes de céans, mademoiselle Solange Duvivier. » [Murmures flatteurs en Ihonneur de Solange, qui est toute confuse.)

DUVIVIER, à Solange, avec bonne humeur.

Te voilà dans la presse, ma fille!

ABOUKiR, qui pendant ce temps a parcouru son

journal de sport, — à Boispierre.

La pouliche de De Basserive a claqué dans son essai !

BOISPIERRE

Ta pouliche gagne la course, alors?

ABOUKIR, très content.

Mais au petit galop 1 Les mains basses!

BOISPIERRE, aussi enchanté que lui.

A nous le tuyau !

MADAME DE CRELLECHAMP, à madame Amorgo, qui a déficelé son paquet de livres.

Vous avez reçu des livres ?

MADAME AMORGO

Voyez, ma belle ! Le dernier de Bourget... Qu'en pensez-vous, monsieur de Crellechamp ?... Et vous, monsieur de Falerpin?

FALERPiN, qui a la pensée ailleurs, avec une moue

dédaigneuse.

Oh! Je ne nie pas le style... Mais toujours des romans sur l'adultère!... [Malaise.)

MADAME DE BoispiERRE, Vîpement, en donnant un coup de maillet sur l'épaule de Boispierre, qui trèssaute.

Finit-on ce croquet, voyons?... [A madame de Crellechamp.) Venez-vous, Thérèse ? {A Georges.) M. de Cernay ?... [A madame Amorgo.) Esther?...

CRELLECHAMP, bas dFalerpin, tandis que madame

Amorgo se dirige vers le fond^ souriant. Ah ! Falerpin!...

FALERPiN, ahuri, bas.

Quoi?

CRELLECHAMP, par plaisanterie, regardant sa montre.

Il faut qu'il fasse une gaffe tous les Jours à une heure un quart'... L'adultère, voyons!... Devant madame Amorgo et d'Aboukir !...

FALERPIN, s' apercevant de sa maladresse, éperdu. Sapistoche !...

CRELLECHAMP, bas à Henri, en se tordant de rire. Détient-il le record, hein?

HENRI, souriant aussi, mais vivement, à voix basse, en lui montrant Amorgo qui s'approche d'eux.

Ne gaffez pas aussi, vous !... Amorgo ! CRELLECHAMP, se toumant vers Amorgo, vivement.

Ah ! Dites donc, Amorgo ! Vous avez des nouvelles de la Bourse?.,. Les Tourbières d'Islande?...

AMORGO, hochant la tête.

Molles, les Tourbières !... Molles!

CRKLLECHAMP

Sacristi, cher ami ! Vous me rece'diez ça comme de l'or en barre!

AMORGO, lui montrant ses papiers.

Voulez-vous vous dédommager sur une autre affaire?

CRELLECHAMP, vivement.

Volontiers ! Volontiers I... {Ils s'éloignent en causant, bras dessus, bras dessous.)

GEORGES, resté seul à droite avec madame de Crellechamp, en lui montrant Crellechamp qui s'éloigne, — à mi-voix.

Vous voyez comme votre mari parle des Amorgo

et de d'Aboukir, voyons!... Il n'a aucun soupçon

sur nous deux.

MADAME DE CRELLECHAMP, d'uue voix altérée. N'est-ce pas?... [Ils regardent tous deux si paysanne ne peut les entendre. Aucun danger. Duvivier et les antres sont remontés vers le fond,)

GEORGES, reprenant., — d'une voix basse, fiévreuse, haletante.

Et cette nuit?... On ne vous a pas vue?

MADAME DE CRELLECHAMP, de même, frissomiaut.

Oh! quand j'y repense!... Nous donner rendezvous ici, dans cette- ve'randah!... Me faire quitterma chambre à trois heures du matin 1...

GEORGES

Chez moi ou chez vous, on pouvait être entendu des chambres voisines. C'était ici le seul endroit du château où nous étions sûrs d'être tranquilles!.., [Insistant.) Avec ça les précautions les plus minutieuses, voyons!... Nous ne sommes pas venus ensemble. Je suis remonté trois quarts d'heure après vous.

MADAME EE CRELLECHAMP

N'importe! Quelle imprudence! Voyez vous ça, enfin! Si j'avais été aperçue, — moi, Thérèse de Crellechamp !... Personne ne vous a vu passer non plus, dans les couloirs ?

GEORGES

Qui voulez-vous qui se soit promené dans le château à trois heures du matin ?

MADAME DE CRELLECHAMP, uvcc lin regardnoyé de tendresse.

Ah! Georges!... Maintenant me croirez-vous, au moins, quand je vous dis que je vous aime ? GEORGES, avec chaleur.

Vous êtes sublime !.,. sublime !,.. Je vous adore!... (Souriant.) Pauvre chère aimée! Je vous ai donné bien des inquiétudes, hein ? Malgré tout, je ne puis rien regretter, voyez-vous! Quand je pense qu'ici même, cette nuit, il y a quelques heures !...

MADAME DE CRELLECHAMP, COnfuSC.

Oh!

GEORGES

Oh I ce que je vous aime ! Si vous saviez, The-

rèse ! Ce que je voudrais pouvoir vous montrer du dévouement, du sacrifice, pour vous prouver à quel point je vous suis reconnaissant de tout ce bonheur que vous m'avez donné !...

M\DAME DE CRE[.LECH AMP, émite.

Mon Georges !...

MADAME DE BoispiERRE, arrivant au fond.

Allons, Thérèse! A vous à jouer 1 {Madame de Crellechamp et Georges sortent. Entrent par la gauche, Madame Duvivier, suivie d'Alexandre, de Victor et de Lucie.)

MADAME DuviviER, aux trois domestîques.

Tenez ! Regardez I

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