‹ Les petits appartemensChapitre 217 sur 356 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

OLIVIER, puis RAYMONT.

olivier , accourant.

Oh ! cette fois-ci , je ne me suis pas trompe , le plancher a tremble, et je saurai... ( S'arrctar.t.) Ah! mon dieu! rien ; si c'était par magie . . . Bah ! le diahle est bien malin , mais mon bon ange l'est plus que lui. ( frappant du pied.) Holà ! hé ! qui que vous soyez , repondez , ou j'enfonce avec ma dague. ( Frappant plus fort. ) Je vous ai vu, ouvrez. Voulez-vous que je donne l'alerte dans le château? MYMOST , levant la trappe.

Chut, taisez-vous.

OLIVIER

De par Notre-Dame, je ne me trompe pas, c'est Raymont !

RAYMONT

C'est le page Olivier !

(Il veut baisser la trappe.)

OLIVIER , le retenant.

Non pas, non pas 3 hors du trou, manant. Eh! que diable fais -tu là?

RAYMONI .

Grâce! grâce! si vous ne gardez pas mon secret, je suis perdu.

OLIVIER

Mais pour le garder, il faut le connaître.

RAYMONT

Impossible.

OLIVIER

Alors , je dirai que tu hahites le château en secret ; que tu travailles sous terre, comme le diable ; enfin je dirai tout, même ce que je ne sais pas , et si cela peut te faire peudre. . .

Miséricorde! y pensez-vous? Moi, votre ancien compagnon de maraude, au prieuré de Saint-Denis, quand vous

( 5) demeuriez chez votre oncle le chanoine, dont mou père était jardinier?

OLIVIER

Raison de plus pour que tu me dises ton secret. air de l'Ours et le Pacha.

J'ai bonne mémoire ! . . . Souvent,

Quoique noble , j'étais ton frère ;

Nous volions les fruits du couvent ,

Au bon vin nous faisions la guerre.

En te voyant , je me suis rappelé

Nos jeux iimocens de l'enfance. . .

Ah ! lorsqu'ensemble on a volé ,

On se doit de la confiance. ( Bis ensemble. )

Pour moi , tu vois... Depuis que mou oncle est mort d'une indigestion , je suis entré au service du sir de Brulard, seigneur de Pontoise, et autres lieux.

B.AYMONT.

Oui, le gentilhomme le plus puissant, le plus brutal et le plus laid. Dieu ! l'est-il , laid!

OLIVIER

Mais toi , que fais - tu ici? voyons , parle , et ne crains lien. Mon seigneur et maître n'est pas au château ; comme il s'est levé de bonne humeur , il s'amuse en ce moment à regarder sa meute et ses chevaux , qui ravagent le champ d^un voisin; ainsi, tu as le temps de me dire par quel hasard. . .

RAYMONT

L'hasard n'y est pour rien; voilà ce que c'est. . . Vous savez que je suis le neveu de mon oncle Bonaventure, le maçon; quand je dis son neveu, c'est-à-dire son élève, et je lui fais honneur , je m'en vante ! il n'y a pas de Saint- Denis à Pontoise , un maçon qui puisse m'en remontrer. . . Mon père, qui avait de l'ambition, voulait faire de moi le jardinier de l'abbaye; mais le beau plaisir de vivre entre quatre murailles, avec des choux, des navets, des carottes, et quelques sournois qui vous font enrager.. . Au lieu qu'un maçon, ça vit avec tout le monde; ça travaille, ça boit le petit coup, ça ne va pas à la corvée ; heureusement, ça n'en est pas plus libre 5... moi, par exemple, depuis deux mois . . .

OLIVIER

Comment cela ?

RAYMONT

Eh ben oui! voilà tonte la manigance II y a deux mois , le sir de Brulard me fait l'honneur de m'enlever ; bien , il en a le droit; je suis son serf, son vilain, tout ce que vous voudrez. Il me renferme dans son château, pour mettre mon talent à l'épreuve; très-bien, il est toujours dans son droit, mais il m'est de'fendu de voir personne , de parler à personne, sous peine de la corde, et, en ce moment, il me semble que je sens le nœud coulant.

OLIVIER

Mais enfin quel est cet ouvrage?

RAYMONT

Ce sont les oubliettes de son château qu'il me fait réparer. Comme c'est travaillé!... 11 n'y a pas de suzerain parmi les vassaux de notre bon roi Louis IX , qui puisse se vanter d'avoir des oubliettes aussi bien maçonnées; et dire qu'il faut que je me taise, si je ne veux pas être. . . C'est dur, quand on a de l'amour - propre!. . . mais c'est égal, je vis là-dedans, et je me contente de ma satisfaction intérieure.

OLIVIER

Mais ces oubliettes, à quel propos les réparer?

RAYMONT

Qui sait? Il a peut - être , auprès de sa pupille , quelque rival dont il voudrait se défoire.

OLIVIER , tremblant.

OCiel!

RAYMONT

Il en a toujours le droit . . . Mais qu'avez-vous donc , beau page ?

OLIVIER

Ah! mon pauvre Ray mont. . . C'est que ce rival. . . Je n'ai pas une goutte de sang dans mes veines.

RAYMONT

Est-ce que ce serait?. . .

olivier , lui mettant la main sur la bouche. Chut! malheureux , tais-toi.

(7 ) RAYMONT

Bonté divine! la noble damoiselle Blanche de Cressy, la papille , et , dit-on , la future du sir de Brulard.

Sa future! jamais • je mourrai plutôt.

RAYMONT

Ça pourrait bien vous arriver; vous ferez re'trenne de mes oubliettes.

OLIVIER

Ah ! pourquoi dis-tu cela? pour m'effrayer encore. Si tu savais, quand je vois le sir de Brulard , je sens un tremblement. . . J'ai toujours envie de me sauver.

RAYMOND

Ah ! vous êtes brave. . . comme moi. Décidément , vous êtes donc amoureux?

OLIVIER

Comme un fou !

RAYMOND

Moi, c'est ordinairement comme une. . . aussi, quand ca me tient, je ne ris plus , je ne dors plas, je ne mange. . . si fait , je mange toujours, et beaucoup même , mais ça m'étouffe.

OLIVIER

Et dire que je ne puis pas lui faire savoir quel nouveau danger... Ah! Raymont, mon cher Ray mont, tu sais écrire ?

RAOMONT.

Non, je n'ai jamais pu. . . mais je sais lire. . . Dam'! il Ta bien fallu... nos satanés maîtres m'ont donné tant de taloches sur toutes les faces. Aussi, grâce à mes dispositions naturelles , en moins de dix ans , j'ai su épeler couramment. Mais vous, je m'en souviens , vous y avez mis de l'obstination, et vous avez bien fait! Un gentilhomme ça doit faire sa croix.

Mais Blanche , comment lui apprendre ? . . .

RAYMONT

Bah ! si l'on ne peut pas s'écrire , on se parle , c'est mon fort à moi. Dieu ! suis-je bavard !

( 8 ) air : Comme il tri aimait !

Il faut causer ! ( bis. ) Quand une femme vous iuspire,

Il faut causer ! ( bis. ) Et sans jamais se reposer ; Car on ne peut pas tout s'écrire. . .

Tant qu'on a quelque chose à dire ,

Il faut causer !

OLIVIER

Eh! je ne demanderais pas mieux ; mais il y a toujours lu , près d'elle, une gouvernante inattaquable.

RAYMONT

Oni , je sais , la dame Yolande.

OLIVIER

Si elle avait le moindre soupçon. . .

RAYMONT

Eh bien! rassurez-vous. Quand vous verrez votre belle , avancez toujours , ne craignez rien.

OLIVIER

Et si la dame Yolande se fâche?

Vous me nommerez.

olivier.

Toi! Comment, drôle que tu es, tu fais la cour à la vertu la plus vieille et la plus laide ?

RAYMONT

Ali! sir Olivier , si vous saviez quelles bonnes confitures elle me fait manger! et j'aime tant les confitures !

OLIVIER

Parbleu! et moi aussi. . . Et cette sévère Yolande s'humanise à ce point ! Ah ! en effet, tu es assez joli garçon.

RAYMOTST.

Mais oui, j'ai quelque chose d'agréable. Tiens, parce qu'on est vilain, ce n'est pas une raison pour être laid. . . Eh! mais j'entends le bruit des chiens, des chevaux et des varlets. . . c'est le sir de Brulard qui rentre. S'il soupçonnait la confidence que je vous ai faite. . . Vous m'avez promis le secret — à charge de revanche.

oion 1ER.

Je te le jure.

air du Crédit et de la Fortune.

ENSEMBLE

Sur le secret il faut se taire , ( En vos mains vous tenez mon sort , \ Car en tes mains tu tiens mon sort.

Agissons , mais avec mystère ;

Oui , c'est à la vie , à la mort.

Mais apprends-moi si la dame Yolande Est informée ? . . .

KAYMONT.

Oli ! de rien sur ma foi D'peur qu'on entende , Faut que j'descende.

( // rentre dans le trou. )

OLIVIER

Où vas-tu donc?

RAYMONT

Vous l'voyez, j'rentr' chez moi.

ENSEMBLE

Sur ce secret il faut nous taire , etc. ( A la fin de l'ensemble la trappe se referme sur Ray mont. )

OLIVIER

Comment, Yolande, cette vieille folle qui parle toujours de sa vertu. . . Ah ! le sir de Drulard. . .

Page 1