LE PRINCE, MADEMOISELLE D'ALBERTI , LE BARON, LA BARONNE
LE BARON
Nous nous empressons de nous rendre à votre invitation ; on avait oublié de me la transmettre , et c'est ma femme...
Oui... je ne sais pas trop moi-même comment cela s'est fait.
LA BARONNE
Monseigneur... {levant les yeux sur le prince.) Ciel ! comment c'est le prince !
LE BARON
Oui. Pourquoi cet étonnement ?
LA BARONNE
Je ne sais... mais il me semble que ce n'est pas lui que j'ai vu.
le baron, souriant avec incrédulité.
Par exemple ! et qui donc auriez- vous vu ?
MADEMOISELLE D'ALBERTI, à part.
Je m'en doute.
la baronne, après avoir de nouveau regardé le prince.
Non , j'en suis sûre à présent , c'était un autre. Le trait est piquant.
LE PRINCE, s'approchant de la baronne.
Qu'avez-vous donc , madame , vous semblez inquiète, embarrassée?
LE BARON
Du tout, mon prince.
LE PRINCE
Mais, vous-même, je vous trouve l'air préoccupé....
LE BARON
Comme à l'ordinaire... j'ai l'air pensif, mais je ne pense à rien.
LE PRINc I .
C'est autre chose.
LE BARON
Puisqu'il nous reste un moment , plairait - il à votre altesse de nous occuper du procès de M. Saint- Alban?
LE PRINCE
Eh quoi! devant ces dames?... cela pourrait les ennuyer.
LE BARON
Non, monseigneur : ma femme sera enchantée... elle partage toute mon indignation... ou plutôt je partage la sienne... Quant à ma nièce...
MADEMOISELLE d'ALBERTI.
Je n'ai qu'un désir, c'est que l'on hâte cette affaire, afin de rendre plus prompte la justification de l'accusé.
LA BARONNE
En vérité, vous ne doutez de rien.
MADEMOISELLE D'ALBERTI
C'est que je connais la justice de son altesse ( à voixbasse, se tournant du coté du prince.) et l'engagement qu'elle a pris...
LE PRINCE , également à voix basse.
Je ne l'ai point oublié , mademoiselle.
le BARON , à MUe d'Alberti.
Mais vous ignorez la conduite coupable de cet étranger?
LE PRINCE
Vous lui en voulez beaucoup?
LE BARON
C'est mon devoir... premier magistrat d'une grande. ville , j'ai entre les mains le dépôt des mœurs, je suis chargé d'entretenir l'union dans les familles et la paix entre les époux.
LE PRINCE
Vous devez avoir de l'occupation.
LE BARON
Plus que vous ne pensez... surtout depuis quelque temps, grâce à M. Saint -Alban qui porte le trouble dans tous les ménages... qui ne respecte pas les maris les plus respectables. C'est au point que si madame {montrant la baronne.') était restée seulement cinq minutes avec lui , je ne serais pas tranquille, et cependant j'ai dans ma femme la plus entière confiance.
LE PRINCE
En effet , je m'en aperçois.
LE BARON
Heureusement tout va rentrer dans l'ordre, grâce à la promesse que vous avez faite...
le prince , étonné.
La promesse que j'ai faite?
LA baronne , avec empressement. Oui, monseigneur... j'ai parlé... ce matin. ..ici. ..à... votre secrétaire.
le prince , à part.
Je devine : c'était Saint-Alban. (haut.) Eh bien, mon secrétaire, que lui avez-vous demandé?
la baronne , avec embarras et à demi-voix. Ce que votre altesse peut facilement m'aceorder : un ordre qui l'éloigné à jamais.
LE PRINCE
Madame, cela est impossible.
LA BARONNE
Cependant votre secrétaire n'y voyait point d'obstacle.
LE PRINCE
Si cela lui convient, c'est différent.
LA BARONNE , à part.
Il paraît que le secrétaire a du crédit, cela me console.
LE PRINCE, au baron qui tire de ses poches une grande quantité de papiers et les dépose sur le bureau.
Eh 1 bon Dieu î qu'est-ce que c'est que tout cela.
LE BARON
Ce sont encore les pièces du procès. J'ai fait un nouvel appel aux maris offensés, el voici un second résultat.
MADEMOISELLE û'ALBERTI , gaîmetlt.
Mais c'est un volume tout entier.
Il faudrait au moins quinze jours pour lire ces pièces.
LE BARON
Je les aurai examinées à fond en cinq minutes. LE PRINCE, promenant ses regards sur les papiers.
Cela me paraît difficile., à moins que vous n'ayez un procédé particulier... Eli! mais, qu'est-ce que j'aperçois?... voici une déposition en sa faveur, une pièce justificative.
LE BARON
Dans quel genre?
LE PRINCE
Dans le genre moral... écoulez : « J'atteste que « M. Saint- Alban est fort aimable; que je suis restée « avec lui un quart-d'heure; que pendant ce temps il « ne m'apris qu'un baiser, et qu'il aurait fort bien pu « m'en prendre deux. » Qu'en pensez-vous , magistrat?
LE BVRON.
C'est une pièce fausse.
LE PRINCE
Cependant c'est une dame digne de foi, une signature que je ne peux pas vous montrer, mais je veux que madame en soi! juge. ( Il s'approche de la baronne et lui montre le papier.)
LA BARONNE , à part.
Que vois-je ! quelle trahison!... c'était Saint-Alban !
mademoiselle d'alberti , s' approchant.
Ne pourrais-] e aussi connaître?
LA baronne, la retenant.
Non, mademoiselle, votre curiosité est déplacée.
le baron.
Celte attestation n'est pas croyable; et s'il est vrai qu'il ait eu avec cette dame un quart- d'heure de tête-àlête, il ne s'est pas contenté...
LA BARONNE
Qu'est-ce que vous dites là , monsieur?
LE BARON
Il est capable de tout.
LA BARONNE
C'est aussi pousser trop loin les préventions. Moi, je soutiens...
LE BA.RON
N'allez-vous pas prendre sa défense?
LA BARONNE
Non, sans doute, je le déteste, et mes sentimens pour lui n'ont jamais changé; mais faut-il pour cela le calomnier, le supposer tout-à-fait étranger à la délicatesse et à l'honneur, capable d'oublier ce qu'il doit à une femme d'un certain rang, de mœurs irréprochables? (s 'adressant au prince. ,)Mais , monseigneur, il a été votre ami, parlez donc pour lui, je vous en prie.
LE PRINCE
Vous vous en acquittez trop bien.
la baronne , à mademoiselle d'Albe?*ti.
Et vous, ma nièce, vous gardez le silence? ce serait pourtant à vous...
mademoiselle d'alberti.
On connaît l'affection que je porte à M. de Saint-AIban; sa justification a bien plus de prix dans votre bouche.
LE BARON
C'est un homme qu'il est impossible d'absoudre ,
d'abord sous le rapport moral; nous avons ensuite le côté politique...
LE PRINCE
A propos, est-il toujours du coté d'Orbitello?
LE BARON
Oui , monseigneur.
LE PRINCE
Et l'insurrection dont vous m'aviez parlé?
LE BARON
La nouvelle est positive.
LE PRINCE
On a reçu un courrier?..
LE BARON
Non; mais une lettre particulière qui donne des détails.
LE PRINCE
Il n'y a plus à balancer... il faut s'assurer de la personne de Saint -Albanj mais vous me dites qu'il n'est plus à Florence; où le trouver?
LE BARON
Je m'en charge.
LE PRINCE
Moi-même je pourrai peut-être fournir quelques ]( nseignemens sur l'endroit où il est caché. LE BARON.
Je n'en ai pas besoin : pourvu que je sois muni d'un ordre...
LE PRINCE
Mon secrétaire va vous l'expédier, (désignant l'endroit où Saint- Alhan s'est retiré.) Vous le trouverez dans cette pièce... ah! remettez-lui ce papier... il est important qu'il en prenne connaissance, (à part. ) C'est la lettre de mademoiselle d'Alberti.
le baron s1 inclinant.
Il sulfit, monseigneur. (// sort.)
LE PRI NCE , à part, le suivant des yeux , tandis que
mademoiselle </' .llherti remonte le théâtre poui
t)hserrerde quel ente lehuron se dirige.
Délicieux! voila le baron transformé en message]
d'amour ! il ne se doute pas de la mission qu'il va remplir, (à la baronne, à voix basse.) J'espère , madame, que vous me saurez gré de ma discrétion : mais une autre fois, je vous conseille de ne pas délivrer de certificats semblables. On ne sait pas dans quelles mains ça peut tomber.