SCÈNE XI
Les Précédens , EDOUARD, en poudre et en habit à la française.
EDOUARD
J'ai trouvé la porte ouverte, et j'entre sans façon.
RAYMOND
Quel est ce monsieur ?
ÉDOUABD.
Vous ne devinez pas-, M. Roussel , professeur au Conservatoire.
RAYMOND, allant à lui et lui donnant la main.
Comment, c'est vous, mon cher ; asseyez- vous donc , je vous prie.
EDOUARD, s' as seyant.
Volontiers, car le mouvement ascensionnel raréfie l'air dans les poumons , et les empêche de se dilater.
RAYMOND
C'est-à-dire que vous êtes essoufflé... ( à part. ) Dieu î comme il parle !... je vous avoue que nous vous attendions de bien meilleure heure.
EDOUARD
C'est que je me suis arrêté au premier , chez le propriétaire , à qui je donne des leçons de déclamation , et je 1 ai même attendu deux heures sans le voir paraître.
(3i ) rwmokd , à part.
Je crois bien , le pauvre jeune homme... ( Haut. ) Ah! M. Edouard est votre élève !... A-t-il des dispositions?
EDOUARD
Il ne peut guère en être autrement : je lui donne des leçons à un louis le cachet... Il ne s'est encore essayé qna chez Doyen... dans sîthalie et la Marchande de Goujons.. Je tiens à ce que mes élèves ne s'exercent que dans les chefs-d'oeuvre de la scène. ( Apercevant Emilie. ) Mais à propos , n'est-ce pas là la belle demoiselle à qui je dois donner des leçons ?
RAYMOND
Elle-même ; comment la trouvez-vous ?
EDOUARD
Très-bien , beau caractère de tète , physionomie noble et majestueuse... profil grec... nous en ferons une charmante soubrette.
Une soubrette ! y pensez-vous ? il me semble que son physique...
EDOUARD
Il est bien question du physique : dans notre art, comme dans tous les autres , il s'agit de triompher en dépit delà nature... Ainsi, d'un petit homme, haut de quatre pieds deux pouces , vous croyez peut-être que je ferai un crispin , une caricature , détrompez-vous, j'en fais un roi, un Agamemnon , et il faut qu'il trouve, dans mes leçons, et dans son talent les huit pouces qui lui manquent... et ainsi de suite, dans les autres emplois. Voyons d'abord comment mademoiselle dit les vers... quel est ce livre que je voîs-là.
EMILIE
C'est un Racine.
EDOUARD
Pas mauvais. Faute de mieux, voyons toujours Racine... ( IL prend le livre , V ouvre et le rend à Emilie , en lui indiquant un passage. ) Lisez-moi ce passage-là. ( On sonne, Raymond s'avance vers la porte } qu il ouvre } et Roussel entre. )
( 3a ) SCÈNE XII.
Les Précédons , ROUSSEL.
RAYMOND , voj ont entier Roussel.
Que demande monsieur ? Que me veut-il ?
ROUSSEL
Je suis Roussel , professeur de déclamation... j'espère que vous n'avez pas déjeuné sans moi.
ra?moito , étonné. M. Roussel!... mais, M. Roussel est déjà arrivé. ( Montrant Edouard. ) Le voilà.
ROUSSEL
Qu'est-ce à dire ? voudrait-on usurper ici mon nom ? Monsieur, dites-vous , se nomme Roussel, et est...
EDOUARD, vivement.
Professeur de débit accentué , animé , propre au théâtre , au barreau , à la chaire et à la tribune.
ROUSSEL
Je croyais , monsieur , être ici chef d'emploi , seul et sans partage-, mais puisque j'ai des doubles , je peux me retirer j aussi bien l'on m'attend ailleurs.
EDOUARD
Du tout, monsieur, c'est moi qui cède la place; aussi bien j'ai à midi mon cours de jeunes premières et d'ingéimités, auquel doivent assister un seigneur étranger cl deux banquiers anglais.
Raymond , les arrêtant.
Eh! messieurs, pourquoi vous piquer ainsi ? ne peut-il | >:• s y avoir Roussel aîné et Roussel cadet ?. .. Et puisqu'un hasard, que je ne puis comprendre , réunit chez moi deux professeurs aussi distingués , permettez-moi de profiter de cette bonne fortune, et daignez tous les deux donner leçon à ma fille.
EDOUARD
Certainement , je ne demande pas mieux, ne fut-ee que pour montrer l excellence <le ma méthode.
ROUSSEL
Et moi je suis loin de refuser. ( A Emilie. ) Quel est le rôle que mademoiselle préfère ?
EMILIE
Il me semble que celui d'Iphigénie.
ROUSSEL
Eh bien, soit... Iphigénie... vous ne paraissez qu'au second acte , et à la seconde scène... voyons votre entrée.
Emilie , déclamant.
Seigneur où courez-vous , et quels empressemens. . . roussel, V arrêtant.
Permettez, vous n'êtes pas en scène. Je laisserais tomber le bras gauche , et je dirais, en avançant le bras droit , avec le mouchoir,., car le mouchoir est lame de la tragédie. ( Il déclame. )
» Seigneur, où courez-vous?
EDOUARD
J'en demande pardon à monsieur le professeur, mais je laisserais tomber le bras droit, et j'avancerais lebrasgauche avec le mouchoir. ( // déclame. )
» Seigneur, où courez-vous?
ROUSSEL
« Seigneur, où courez-vous ?
Avec le bras droit .
EDOUARD
Le bras gauche.
ROUSSEL
Le bras droit... comment, monsieur, vous ne sentez, pas que dans une situation aussi vive, aussi animée... Iphigénie doit employer pour retenir son père , le bras dont eïïése sert habituellement»
« Seigneur, où courez-vous? i;aymc5d, étendant le bras droit.
Il ;i ^eut-être raison.
» Seigneur, où courez-vous ?
VAnh 5
ROUSSEL
Il n'y a pas de doute, à moins de supposer qu'Iphi génie était gauchère.
EDOUARD
D'abord, le contaire n'est pas prouvé. Mais ensuite , c'est justement parce que la situation est vive et animée, que j'emploierais le bras gauche , le côté du cœur.
» Seigneur, où courez-vous?
ravmond, étendant le bras gauche .
Au fait... il se pourrait bien.
n Seigneur, où courez-vous?
EMILIE
Permettez , messieui's , il me semble que l'intention d'Iphigénie, étant d'avoir un entretien avec son père, son premier mouvement doit être d'avancer les deux bras , comme pour le retenir.
EDOUARD
Elle a parbleu raison.
ROUSSEL
Parfait , admirable.
EDOUARD
» Seigneur , où courez- vous ?
Avec les deux bras..
ROUSSEL
Continuons maintenant.
Emilie , déclame en avançant les deux bras.
» Seigneur, où courez-vous ? et quels emprcssemens » Vous de'robent sitôt à nos embrassemens.
ROUSSEL
A merveille , mais je placerais ici ce que nous appelions le hoquet dramatique.
» Seigneur, où courez-vous?. . . heu.
» Et quels empressemens hen.
» Vous dérobent sitôt lien.
» A uos embrassemens , hen.
EDOUARD
Permettez , permettez , non pas que je ne sois comme vous partisan du hoquet dramatique , qui est d'un effet sûr, mais il me semble que « non est hic locus: » ce qui veut dire que je le réserverais pour une autre occasion. Je ferais à ces deux vers :
Seigneur, où courez-vous :' etc.
Une heureuse application de cette diction , qu'en terme de l'art nous appelions diction vaporeuse et lacrymatoire.
» Seigneur, où courez-vous ? et quels empressemens » Vous dérobent sitôt à nos embrassemens.
ROUSSEL
J'y suis maintenant, et rien qu'à ce système... je devine à qui j'ai affaire... monsieur est de la grande école de déclamation.
EDOUARD
Et de chant... oui, monsieur, je m'en vante... et vous?
ROUSSEL
Moi , monsieur , professeur de la nature , ce qui est Lien différent,
EDOUARD
Je conçois alors que monsieur soit un de nos plus grands antagonistes 5 mais dans ce combat continuel de l'art contre la nature, on ne peut nier, je l'espère, la supériorité de notre système : il nya qu'à regarder sur nos grands théâtres pour en voiries heureux effets... et pour com-=mencer par ce qu'il y a de mieux , par le numéro i »
» C'est moi , qui déjouant leur attente frivolle , » Renversai les Gaulois du haut du Capitole.
J'espère que c'est là le triomphe de Fart,
ROUSSEL
Du tout ! c'est de la nature.».
EDOUARD
De l'art.
ROUSSELÀ
De la nature.
RAYMOND
Eh! messieurs, ne vous disputez point; de Fart, de la nature... c'est peut-être tous les deux.
A la bonne heure, mais j'ai d'autres échantillons. ( Il déclame les vers suivant d'une manière boursouflée ).
» N'accusez point les autres ; j> Car les torts les plus grands , madame , sont les vôtre». 3) N'e'tiez-vous pas d'un père et l'espoir et l'appui ? i> Qui donc , «i ce n'est vous , eût dû veiller sur lui ? » Accable de travail, était-ce à moi, madame, i> A lui donner un temps que le public réclame? i> Ah! devaient-ils, des soins si tendres et si doux , » Etre jamais remplis par d'autres que par vous? î> Mais l'e'clat des grandeurs vous a tourne' la tête, k Et vous ne rêvez plus que spectacle , que fête; » Oubliant vos amis et vos pauvres parens , * Vous aemblez ne pouvoir vivre qu'avec les grands ; 3> Et vous croiriez sans doute imiter le vulgaire , » Si vous vous rappeliez que vous avez un père.
Si vous pouvez me prouver que c'est naturel cela., c'est de Fart... partout le triomphe de l'art 5 et il y en a même dans la manière de porter une lettre, car il ne s'agit pas de remettre cela comme un facteur delà petite poste, voyez au contraire.
» Monsiem* , c'est une lettre , » Qu'entre vos mains on ma dit de remettre.
Voyez-vous ces syllabes tremblées et respectueuses , qui dénotent le valet de bonne compagnie, et je déûe bien ; monsieur, qu'avec votre naturel...
ROUSSEL
Notez qu'il me défie.
EDOUARD
Oui , certes , je vous défie.
ROUSSEL.'
Et bien, nous allons voir! rien que l'entrée de Britannicus , si vous voulez.
EDOUARD
Je ne demande pas mieux; monsieur et mademoiselle seront juges. ( Emilie et Raymond s'asseyent, Roussel remonte le théâtre ).
ROUSSEL
Vous sentez bien que ce qui ôte de l'illusion , et nuit à l'effet, c'est que je n'ai pas une douzaine de Romains po" précéder mon entrée. ( Marche sur laquelle entrent B molini , Verhois et les autres créanciers ).