Entre Lagny et PR M Une arrondissement de Meaux
5. Quelques auteurs disent mêmé que saint Fursy s'était mis en voyage avec le roi et son maire du palais.
A l’heure même, saint Fursy accomplit la promesse qu’il avait faite au duc Haymon, de l’avertir de son décès; car il lui apparut revêtu d’habits sacerdotaux et accompagné de deux lévites ayant comme lui des cierges ardents à la main. Le saint Missionnaire lui avait en effet annoncé autrefois que lorsqu'il lui apparaîtrait avec trois lumières, le moment de sa mort serait arrivé. Le duc était alors à table et avait du monde avec lui; mais lui seul eut part à cette vision. Il l’expliqua à ses convives et partit aussitôt avec toute sa maison. En arrivant à Mézerolles, il trouva près du corps tous les clercs, les vierges et les gens du pays réunis pour rendre les derniers honneurs au Saint.
Tandis qu’il songeait à s’approprier les reliques de saint Fursy, le même désir animait Erchinoald, ainsi que Berchaire, comte de Laon‘, qui avait jadis invité le missionnaire à venir évangéliser la ville de Laon. Erchinoald envoya un courrier au duc Haymon pour lui réclamer le corps du Saint, au nom du roi, et le prévint qu’en cas de refus il emploierait la force. Le comte de Ponthieu répondit au messager que la Providence semblait l'avoir désigné pour être. le possesseur de ce trésor, que le Saint était mort dans ses domaines, qu’il y avait ressuscité son fils et fait beaucoup d’autres prodiges, enfin qu’il lui avait apparu immédiatement après sa mort. Il ajouta qu'il serait injuste et cruel d’ensanglanter les funérailles de celui qui avait prêché sur la terre la paix et la concorde. Erchinoald, qui avait déjà amené une cavalerie menaçante sur les bords de l’Authie, se laissa toucher par ces considérations, et consentit à s’en remettre à ce qu’on appelait alors Île jugement de Dieu. Le corps du Saint fut mis sur un chariot attelé de deux taureaux indomptés, livrés à leur seul instinct, et l’on convint qu’il deviendrait la propriété de celui dont les domaines serviraient de point d’arrêt au voyage aventureux du char. Cette convention fut exécutée le lendemain avec un grand concours de prodiges. Au moment où on mettait le corps sur le chariot, il survint une femme du pays, aveugle de naissance. Elle se mêla aux assistants : à peine eut-elle appliqué ses yeux sur le drap mortuaire que Notre-Seigneur lui rendit la vue : à ce spectacle tous jetèrent leurs armes et se mirent en oraison devant le cercueil, rendant grâces à Dieu et à « Monseigneur » saint Fursy. Les deux taureaux furent attelés au chariot comme il avait été convenu, et sans être conduits, ils se dirigèrent vers Péronne: sur la route il arriva encore qu’un paralytique fut guéri. :
Sur ces entrefaites apparut un troisième compétiteur : c’était Berchaire, comte de Laon, accompagné d’un corps de cavalerie. Il exposa d’abord les droits qu’il pensait avoir. N’avait-il-pas donné une partie de ses biens aux monastères fondés par le missionnaire irlandais ? Si Fursy n’était pas allé à Laon, c’est qu'Erchinoald l’en avait empêché. N’avait-il pas, d’ailleurs, un droit de suzeraineté sur le pays où était mort l’abbé de Lagny ?? Ne l’ayant pu voir alors qu'il était vivant, ne devait-il pas réclamer ses droits de possession sur ses dépouilles mortelles? On réussit à calmer le courroux de Berchaire et on lui fit accepter l’arrêt que rendrait le jugement de Dieu. Sur sa demande, on détela les taureaux qu’on remplaça par deux enfants de sept ans. Une force surnaturelle, que ne connaît point cet âge, s’empara de ces nouveaux conducteurs, et le chariot arriva sans encombre au Mont-des- Cygnes, à Péronne. Il y fut reçu par Erchinoald, devant le portail inachevé
1. Plusieurs écrivains, comme M. Eugène Dusevel, en font à tort un duc de Lyon.
2. Le texte des Bollandistes fait dire à Berchaire : Æorum dux fu. Aussi Desmay a-t-il supposé que le comte de Laon « avait conduit le Saint dans des lieux de sa dépendance ». Mais Mabillon a lu dans un autre manuscrit : Zn hac terra Dux fui, ce qui s'accorde mieux avec la suite.
de l’église qu’il faisait construire. On dressa une tente pour abriter la précieuse dépouille, en attendant l’achèvement des travaux, ce qui devait durer un mois. Pendant cet espace, le corps, gardé nuit et jour, se conserva sans altération.
Erchinoald se hâtait de faire achever l’église, qui devait plus tard prendre le nom de Saint-Fursy et devenir une des plus célèbres collégiales de la Picardie. Il n’épargnait pour cette œuvre aucune dépense, au grand déplaisir de sa femme Leutsinde ‘, qui était fort avare. Elle lui reprochait de dissiper son patrimoine, de compromettre l'avenir de ses enfants, pour ériger une église à un étranger, dont elle blasphémait le nom. Erchinoald avait beau rappeler les faveurs qu’il devait à l’intercession de ce saint abbé, et l’exhorter à ne point éveiller son courroux : Qu’ai-je à craindre, s’écriaitt-elle, d’un cadavre tombé en dissolution ? — J’ai tellement confiance en Dieu, répondit le châtelain de Péronne, que je suis certain que ce corps est resté à l’abri des souillures de la mort. S'il n’en était pas ainsi, et nous le saurons au moment de l’£lévation, je m'engage à vous rendre au centuple ce qu'a coûté l'érection de cette église ?.
Vingt-cinq jours après la mort de saint Fursy , le 9 février, au moment où saint Eloi, évêque de Noyon, et saint Aubert, évêque de Cambrai, allaient faire la consécration de la nouvelle église, on ouvrit le cercueil où gisaient les restes de l’abbé de Lagny. Leutsinde s’avançait curieusement pour les contempler, quand elle fut frappée d’aveuglement. Repentante de sa faute, elle se recommanda alors aux prières des deux évêques et de l’assistance, et invoqua le Saint qu’elle avait méprisé. Ses supplications étant exaucées, elle put alors contempler le corps du Bienheureux, qui n’avait subi aucune corruption.
Leutsinde devait plus tard, en employant une partie de ses biens à l’entretien de l’église du Mont-des-Cygnes, expier son avarice et sa conduite inconsidérée.
Les deux évêques consécrateurs portèrent le corps du Bienheureux derrière le grand autel dédié à saint Pierre. De nombreux miracles s’accomplirent dans cette église qui devait avoir pour garde d'honneur le chapitre que fonda bientôt Erchinoald.
Saint Fursy était mort le 16 janvier de l’an 650 *.
On donne pour attributs à saint Fursy : une couronne à ses pieds, un ange, deux bœufs accroupis, et parfois une fontaine jaillissante.
On a fait frapper, en 1868, une petite médaille de saint Fursy, portant au revers les armes de Péronne.