SAINT BÉNÉZET, BERGER
meurer le gardien. On se détermina à suivre sa volonté, et les funérailles furent célébrées avec la plus grande pompe.
Les malades affluèrent au tombeau du thaumaturge. On y voyait aussi fréquemment des pèlerins venus de pays éloignés, pour remercier le Saint de la guérison et des autres grâces qu’ils avaient obtenues par son intercession. Il n’était bruit dans la contrée que des miracles qui s’opéraient dans la chapelle de Saint-Bénézet, en sorte que, au rapport d'un témoin oculaire , ce pèlerinage était aussi fréquenté que celui de Notre-Dame du Puy, l’un des plus célèbres de France.
Ces miracles contribuèrent beaucoup à conserver le culle de notre Saint dans la ville d'Avignon, malgré les efforts des jansénistes du xvrre siècle, si justement appelés les dénicheurs de saints. En vain cette école, tristement célèbre, s’efforça-t-elle de taxer l’histoire de saint Bénézet de simplicité ridicule et de grossière ignorance. La dévotion des Avignonais au saint berger de la Maurenne était appuyée sur des fondements trop incontestables pour qu’elle püt céder devant ces méprisables attaques de l’hérésie. D'ailleurs, le pont miraculeux était encore debout, et suffisait pour leur rappeler ce que Dieu avait fait pour eux par le moyen de cet humble enfant.
« Ce n'était pas seulement à Avignon que le culte de ce grand serviteur de Dieu était en honneur. Dans tout le Comtat Venaissin, on l’invoquait d’une manière toute spéciale ; dans les paroisses de Provence et de Languedoc, riveraines du Rhône, on recourail à son intercession pour être délivré des inondations et des dangers que l’on pouvait courir sur le fleuve ; à Viviers et à Vienne, on célébrait chaque année sa fête ». À quatre lieues de Nimes, un petit village portait son nom (Sax Bénézet del Queiron), et l'avait pris pour son patron aussi bien que la paroisse du Villard dans le Vivarais.
Au xvrie siècle, les consuls d'Avignon choisirent saint Bénézet pour l’un des protecteurs de la cité, en faisant mettre son image sur la tour du beffroi de l’hôtel-de-ville, à côté de celles de saint Agricol, du bienheureux Pierre de Luxembourg et de saint Magne. Enfin, jusqu’à la Révolution française, le chapitre de Saint-Agricol d'Avignon célébra sa fête le 14 avril, jour anniversaire de sa mort. C’est en ce jour aussi que font mention de saint Bénézet le martyrologe d'Usuard, annoté par Jean Molan, et celui de du Saussay.
La légitimité du culte rendu au saint berger ne peut nullement être révoquée en doute; car plusieurs souverains Pontifes lui donnent dans des actes publics les noms de Saint et de Bienheureux, et pendant la résidence des papes à Avignon, voyant les hommages qu’on lui rendait, principalement le jour de sa fête, où l’on récitait son office et l’on célébrait le saint sacrifice en son honneur dans la chapelle où reposaient ses reliques, non-seulement ils ne firent entendre aucune réclamation, mais ils encouragèrent, au contraire, ce culte par de nombreuses indulgences.
La Maurienne n’a ‘pas non plus oublié son illustre enfant, dont le nom y est loujours entouré d'une religieuse vénération. On le trouve dans tous les historiens savoisiens qui parlent des gloires religieuses de ce pays. Sa statue est placée dans l’église d'Hermillon, à côlé de celles des patrons de la paroisse, et l’on montre encore, en face de l’église, l'emplacement qu'occupait la maison de ses parents. Des vieillards assuraient, il n’y à pas longtemps, avoir vu des pèlerins français y venir en dévotion et emporter pieusement, en souvenir du Saint, des parcelles détachées des murs de la maison qui s'élève sur ce local. La Maurienne aura désormais un titre de plus à la protection de ce saint enfant : elle vient d'être autorisée à célébrer sa fête le 3 septembre.
En 1669, pendant l'hiver, des masses énormes de glace heurtèrent contre les piles du pont avec tant de violence, que deux arches furent emportées par les eaux. Les directeurs de l’hospice du pont crurent qu’il serait à propos de prier le vicaire archiépiscopal, le siége étant vacant, de permettre que le corps de saint Bénézet fût retiré de son tombeau, de peur qu'il ne fût entraîné dans la ruine des piles, Le corps apparut alors exempt de toute corruption, exhalant une odeur suave, vêtu d’une sorte de chemise de lin attachée autour du cou, et qui n’adhérait nulle part à [a chair. La tête était légèrement inclinée ; la face se présentait aux yeux avec une telle intégrité qu’elle permettait de distinguer presque tous les traits qu’elle avait pendant la vie; sa bouche entr'ouverte, et les lèvres légèrement écartées, comme celles d'un homme qui sourit, laissaient voir à nu la pointe des dents supérieures et inférieures ; entre elles on voyait la langue, à peu près aussi épaisse que celle d’un homme en vie, et dont la couleur était celle d’une rose desséchée, Le veutre, arrondi comme celui d’un homme vivant, cédait au toucher, et reprenait son premier état. Les mains, découvertes, étaient aussi bien conservées que possible. La couleur de tout le corps ne différait pas beaucoup de la couleur naturelle. La chemise et le suaire étaient mieux conservés aux endroits où ils avaient touché au corps de plus près.
Cette translation souleva de vives réclamations de la part de la France, qui avait réussi à étendre son autorité sur toute l'étendue du pont. Louis XIV s’en plaignit à Mgr Azon Ariosto, archevêque d'Avignon, et exigea que le saint corps füt porté dans l’église du couvent des Célestins, qui était de fondation royale et sous la protection de la France. L’archevêque, pour ne point paraître céder aux ordres d’un souverain étranger, répondit qu'ayant fait examiner l'état du pont et de la chapelle, il allait reporter les reliques à leur ancienne place. Ce qu'il fit, en effet, le 3 mai 1672.
Mais cette mesure, sans contenter le monarque habitué à tout faire plier sous sa volonté, excita les murmures du peuple, désolé de perdre si tôt un trésor qu’il avait espéré conserver dans l’intérieur de la ville. Il en résulta de longs débats entre les cours de Rome et de Paris, qui convinrent
400 En 44 AVRIL.
enfin que le corps serait déposé aux Célestins, en attendant que le pont fût rétabli et consolidé, Cette nouvelle translation eut lieu le lundi de Päques, 26 mars 1674, avec une pompe extraor-
dinaire.
PT marche jusqu’à l’église des Célestins fut un véritable triomphe. Le corps fut placé dans une
chässe en bois, magnifiquement sculptée et surmontée d’une statue du Saint. Plus de vingt mille étrangers assistèrent à cette fête, qui fut suivie d’une octave solennelle.
Les reliques de saint Bénézet n’échappèrent pas à la rage impie des révolutionnaires. Après l'expulsion des Célestins, elles furent transportées dans la collégiale de Saint-Didier, devenue église paroissiale, par les mains indignes du curé constitutionnel de la ville. Mais la guillotine ayant remplacé le culte de Dieu et des Saints, cette église elle-même fut convertie en prison. Parmi les prisonniers qui y furent entassés, en attendant l'échafaud, il y avait des soldats réfractaires de la lésion de la Corrèze. Un jour, ils se jetèrent sur la chässe du saint berger, l’ouvrirent et dispersèrent les ossements dans toute l’église. Mais à côté de ces profanateurs, se trouvaient des chrétiens pleins de foi, dont tout le crime était d’être fidèles à la religion de leurs pères. Profitant des ténèbres de la nuit, ils purent enlever, presque en entier, ces saintes reliques ; ils se les partagèrent, et, rendus plus tard à la liberté, ils les emportèrent dans leurs familles, comme un pieux souvenir de la captivité qu'ils avaient soufferte pour le nom de Jésus-Christ. Ceci se passait au mois de juin 4193.
Bien des fois on essaya de recueillir ces précieux débris, dont la perte privait l'église d’Avignon d’un riche trésor. En 1846, de nouvelles recherches furent faites, et cette fois le Seigneur voulut qu’elles aboutissent à un heureux résultat. On parvint à réunir des portions considérables du saint corps ; leur authenticité fut reconnue par Mgr Debelay, archevèque d’Avignon, après les informations canoniques nécessaires, et leur translation solennelle à l’église Saint-Didier fut faite le premier jour de l’année 1854.
L'église Saint-Didier n'est pas la seule qui possède des reliques de saint Bénézet. La cathédrale et toutes les chapelles des établissements d'Avignon, la cathédrale de Viviers et la chapelle du Villard dans le Vivarais en ont obtenu des portions considérables, qui sont exposées à la vénération publique et entretiennent parmi ces populations une confante dévotion envers le saint Fondateur de l'hôpital et du pont d'Avignon.
Le pont d'Avignon fut achevé en 1488. Sa longueur, la hardiesse de ses arches, la régularité de sa construction le firent regarder comme un chef-d'œuvre de l’art inspiré par la religion. Sur la pile qui sépare la seconde arche de la troisième, s'élevait encore, ces années dernières, la chapelle où saint Bénézet voulut être enseveli et qui, dédiée d'abord à saint Nicolas, fut ensuite mise sous le vocable de notre Saint.
La ruine de ce pont célèbre commenca pendant les guerres excitées par l'ambition schismatique de l’anti-pape Pierre de Lune. En 1395, les Catalans et les Aragonais, qui. faisaient le siéce du palais des Papes, coupèrent une arche ; elle fut rebâtie en 1418. En 1602, trois arches avaient déjà été emportées par les flots impétueux du Rhône. Deux autres s’écroulèrent le 8 mai 1633. On y suppléa par une charpente en bois, dont une travée fut emportée le 3 février 4650. Les glaçons énormes que le fleuve charria pendant l'hiver rigoureux de 1669 à 4610 déterminèrent la chute de deux autres arches et ébranlèrent les arches voisines. Depuis lors, le pont n'exista plus qu'à l’état de ruine, continuellement rongée par les flots du Rhône. Il parait que la ville d'Avignon recula devant les dépenses considérables que sa réparation aurait exigées. Ses débris majestueux attestent encore le génie puissant et inspiré du berger d'Hermillon.
Après la mort de Bénézet, Jean Benoit, qui lui succéda dans le gouvernement de la corporation des Frères Pontifes, et sous lequel le pont fut achevé, prit le titre de prieur. Les Krères firent entre ses mains les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance ; ils y ajoutèrent celui de servir les voyageurs et de travailler à l'achèvement et aux réparations du pont. Ils vivaient dans la retraite, el ne sortaient de {eur maison que pour travailler au pont ou quèter les choses nécessaires à leur nourriture ; car les revenus de l'Œuvre et les legs faits à l'hospice à diverses époques étaient uniquement employés à l'entretien du pont et au soulagement des voyageurs pauvres ou infirmes, Ils formèrent ainsi une communauté religieuse. Néanmoins ils demeurèrent laïques et en conservèrent l'habit, plus commode pour les travaux matériels, qui étaient la fin principale de leur institution, Aussi ne vit-on jamais les études fleurir dans cette congrégation. Un seul d’entre eux, qui vivait au xir1e siècle, était prètre et avait cultivé les lettres avec succès, avant d'entrer chez les Frères Pontifes.
En 1233, la mésintelligence s’introduisit entre les Frères Pontifes el les Avignonais, et les consuls de la ville contraignirent les premiers à les reconnaitre pour recteurs de l'Œuvre du Pont, Ce fut le commencement de la décadence de l'Ordre. Depuis 4260, il n'eut plus que des prieurs commeudataires qui, non-seulement ne s'occupèrent pas de la réforme devenue nécessaire, mais encore négligèrent complétement ses intérèts. En 1334, la communauté s'étant éteinte d’ellemême, le pape Jean XXI donna aux consuls de La ville la gestion des affaires de l’hospice et du pont, et unit la chapelle au chapitre de Saint-Agricol. En 1284, les rères de Bonpas avaient été, sur leurs instances réitérées, unis aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Ceux du pont Saint- Esprit persévérèrent plus longtemps dans la régularité et la ferveur. En 1448, le pape Nicolas V