SAINT ÉPIPODE ET SAINT ALEXANDRE, MARTYRS A LYON
corps des diaconesses formé par le bienheureux Pothin. Quoi qu'il en soit, pour la récompenser, le Seigneur permit que la chaussure d'Epipode devint, entre ses mains, l’instrument de nombreux miracles. Lucie paya-t-elle de sa tête la généreuse hospitalité donnée par elle aux deux saints Martyrs, ou bien, après une vie pleine de mérites, s’endormit-elle paisiblement de la mort des justes ? nous l’ignorons. La charitable veuve fut enterrée dans un des faubourgs de la ville, vraisemblablement celui de Pierre-Scise.
Après sa mort, Dieu se plut à manifester sa sainteté par d’éclatants prodiges. C’est sans doute sur ce fondement qu’un auteur lui donne le titre de Sainte. Toutefois, l’église de Lyon ne lui a jamais rendu un culte public ; le nom de Lucie ne parait nulle part dans la liturgie lyonnaise. Elle n’est mentionnée ni dans le martyrologe d’Adon, ni dans les additions de Florus à celui de Bède ; elle n’a pas trouvé place non plus dans le catalogue des Saints de Lyon, par le père Théophile Raynaud.
Il ne serait pas sans intérêt de savoir où se trouvait la caverne dans laquelle furent cachés les corps de saint Epipode et de saint Alexandre. Malheureusement les indications données par leurs Actes ne peuvent être d’aucune utilité, après les bouleversements successifs qui ont changé la physionomie du sol. Où reconnaitre la dépression de terrain mentionnée dans ces Actes ? Où retrouver cette grotte entourée d’un rideau d'arbres, cachée aux regards par un épais fourré de ronces et d’arbustes ?
Tout ce que l’on peut dire, c’est que cette grotte, convertie en martyrium, devint bientôt le centre du culte décerné aux saints Epipode et Alexandre ; c’est que de nombreux prodiges y furent opérés par le Seigneur pour glorifier ces deux Martyrs et récompenser la confiance des fidèles. Leurs dépouilles mortelles demeurèrent en ce lieu probablement jusqu'au triomphe définitif du christianisme. À cette époque, elles durent être relevées et transportées solennellement dans la crypte de Saint-Jean-l'Evangéliste. Cet oratoire, placé plus tard sous le vocable de saint Irénée, avait été consacré par le bienheureux Pothin. Ce qui n’est pas douteux, c’est que saint lrénée ayant été immolé pour Jésus-Christ, son corps y fut déposé ; c’est que, au vie siècle, les reliques de saint Epipode et de saint Alexandre y reposaient à droite et à gauche de celles du second évèque de Lyon.
Ces trois corps, trésor de l’église qui les abritait, attirèrent longtemps le pieux concours des fidèles. Dans la suite, les invasions des barbares, les guerres où la ville de Lyon fut entraînée, ses luttes intestines, et surtout l’affaiblissement de la foi, toutes ces causes réunies firent oublier Epipode et Alexandre, et perdre de vue leurs ossements. De là cette vive contestation qui s’éleva, au come mencement du xve siècle, entre les chanoines de Saint-Irénée et ceux de Saint-Just. Les uns ef les autres prétendaient posséder dans leur église les corps des deux saints amis, avec celui de saint Irénée. Le cardinal Pierre de Turey, légat du Saint-Siége, fut chargé par Alexandre V d'examiner cette affaire et de prononcer sur les prétentions rivales. Après examen des titres et inspections des reliques, le cardinal reconnut le droit des chanoines de Saint-Irénée et leur donna gain de cause. Nonobstant cette décision, les chanoines de Saint-Just ne se tinrent pas pour battus. La cause fut portée successivement devant le sénéchal du Lyonnais et devant le parlement de Paris. Enfin, elle fut terminée par une décision de Jean, patriarche de Constantinople, légat, a latere, du Saint- Siége, rendue le 12 août 1413; ce prélat déclara que les trois corps en litige se trouvaient dans l’église de Saint-Irénée.
Les corps des saints Epipode et Alexandre demeurèrent dans la crypte de Saint-lrénée jusqu’à la prise de Lyon par les calvinistes, en 1562. A cette époque néfaste, les tombeaux des deux Martyrs furent violés, et leurs précieux restes jetés au feu. Au milieu du désordre, les catholiques purent sauver quelques ossements de saint Epipode, et la main gauche de saint Alexandre. Malheureusement les reliques de saint Epipode, arrachées aux flammes allumées par les Huguenots, ont disparu pendant la terreur.
Quant à la main de saint Alexandre, elle nous a été conservée d’une manière qui mérite d’être connue. Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. Meynis : « Après le siége de notre ville, un dimanche 40 novembre 1793, le clergé schismatique ayant été chassé de toutes les églises qu’il desservait, des commissaires de section s’installèrent dans celle de Saint-Just, et la dévastation commença. On fit main basse sur tout ce qui pouvait avoir quelque prix : ce fut alors notamment que la croix de jaspe, le calice et la rose d'or, donnés aux chanoines par Innocent IV, disparurent, Les reliques furent, en partie, jetées dans le feu et, en partie, foulées aux pieds ou délaissées dans le cimetière qui était joint à l’église ; la tête de saint Just fut au nombre de ces dernières.
Or, le 4er août 1819, M. Antoine Caille, ancien prêtre perpétuel de la collégiale de Saint-Just, alors chanoine d'honneur de l’église métropolitaine, vit venir à lui deux femmes dont l’une, la rougeur sur le front, lui dit que, « après avoir participé au pillage de l’église, pendant la terreur, son mari, rentrant dans sa maison, tira de sa poche une main qu’il lui remit en disant : « Prends et cache vite ». Cet homme, connu par ses méfaits, ayant péri ensuite dans une réaction civile, la relique était demeurée cachée pendant près de vingt-six ans, lorsqu'une amie de la femme, dont il est question, l'ayant aperçue, insista vivement pour qu’elle ne demeurât pas plus longtemps enfouie.
M. Caille, ayant donc reçu la relique qu’on lui appertait, convoqua les prêtres de l’ancien
clergé de Saint-Just qui vivaient encore ; ils étaient au nombre de cinq. Tous, après un examen attentif, reconnurent que c'était la main de saint Alexandre, qu’ils avaient vénérée autrefois, savoir : . «la main gauche du saint Martyr, attenante aux fragments des os de l’avant-bras, dont l’un plus long que l’autre, et qui avait été jetée dans le feu par les calvinistes ». On dressa un procès-verbal, où les diverses dépositions furent consignées et revêtues des signatures de ceux qui les avaient faites. Cette pièce fut ensuite soumise à l’autorité diocésaine, qui la sanctionna et permit d'exposer la relique à la vénération des fidèles. La fête de saint Alexandre fut fixée dès lors, pour la paroisse de Saint-Just, au second dimanche après Pâques, jour auquel on la célèbre sous le rit solennel mineur,
La main de saint Alexandre se voit aujourd’hui dans un reliquaire en vermeil, oblong, de forme carrée, et flanquée de colonnes torses. Tout autour se déroule la légende : S. Alexander, martyr Lugdunensis, amicus S. Epipodü. C'est un don de M. le chanoine Antoine Caille.
Voir les Actes sincères des Martyrs, par Dom Ruinart, et les Origines de l'Eglise de Lyon, par le Père Gouilloud, S. J.