FUTUR PRÉDICATEUR DU DERNIER AVÉNEMENT DE JÉSUS-CHRIST
880 avant Jésus-Christ. — Roi d'Israël : Ochosias. — Roi de Juda : Joram.
El surreæit Elias propheta, quasi ignis, et verbum ejus quasi facula ardebat.
Lorsque la terre fut témoin des oracles du prophète Elie, vous eussiez dit d'un homme de feu de la bouche duquel s'échappaient des paroles enflammées.
Ecclésiastique, xLvInx, 1.
Elie est, comme Hénoch, un Saint qui n’est pas encore mort, et qui ne jouit pas encore de la vue bienheureuse de Dieu : la divine Providence le réservant, avec Hénoch, pour prêcher le dernier avénement de Notre- Seigneur à la consommation de tous les siècles. L'Eglise latine et l'Eglise grecque, qui ne doutent nullement de sa confirmation dans la grâce, de son grand crédit auprès de Dieu, et de la gloire inestimable qui lui est préparée dans le ciel, en font mémoire tous les ans dans ce jour, en implorant le secours de ses prières, et en célébrant dans plusieurs endroits l'office divin et le saint sacrifice de la messe en son honneur ; il est donc juste de lui donner place au milieu de tant de Prophètes, d’Apôtres, de Martyrs et de Confesseurs qui ont eu part à son esprit et qui se sont tenus très-glorieux de pouvoir imiter son zèle. Nous en parlerons d’autant plus sûrement, que nous avons pour auteur de sa vie le Saint-Esprit lui-même, qui nous a décrit ses actions dans le mr et le 1v° livre des Æots, et nous en a encore fait un fort bel éloge dans celui de l’Æcclésiastique.
Le nom de Thesbite, qu’il lui donne, nous fait connaître qu'il est de Thesbé, petite ville limitrophe entre la Palestine et l’Arabie, dans le pays de Galaad. Saint Epiphane, évêque de Salamine, en Chypre, le dit de la tribu d’Aaron, ce qui se peut entendre, ou en général de la tribu Lévitique, qui était celle d’Aaron, ou en particulier de la famille d’Aaron, dans la même tribu. Quelques auteurs lui donnent pour père Achimaas, fils du grand prêtre Sadoch et frère du grand prêtre Joïada, que leurs mérites ont rendus si fameux dans les saintes Ecritures, et pour mère, Basemath, fille du roi Salomon, que l’Ecriture nous assure avoir épousé le prince Achimaas. Mais le même saint Epiphane appelle son père Sobach et ne parle point de cette illustre généalogie.
D’après saint Epiphane, l’abbé Dorothée, dans son Abrégé de la vie et de la mort des Prophètes, et Siméon Métaphraste, au temps de sa naissance, son père vit autour de lui des anges sous la forme humaine et revêtus d’habits blancs, qui l’emmaillotaient dans le feu et lui donnaient du feu à manger. C'était un présage de son zèle. Quelques auteurs même en concluent qu'Elie avait été sanctifié dès le sein de sa mère, de même que Jérémie et saint Jean-Baptiste, parce que les anges n’eussent pas rendu ces devoirs à un enfant ennemi de Dieu et souillé du péché originel. On lappela Ze, qui signifie Dieu, Seigneur, pour marquer l’excellence de sa vocation, et
que son unique exercice serait de manifester les grandeurs de Dieu, de faire adorer sa majesté, de détruire les ennemis de son nom et d’établir son domaine et son Culte dans toutes les nations de la terre. Après n’être demeuré que peu de temps dans la maison de ses parents, il embrassa la manière de vivre des Nazaréens, et se retira avec les serviteurs de Dieu, que l’on appelait Prophètes ; extraordinairement rempli de l’esprit de prophétie, il brilla parmi eux comme un soleil au milieu des étoiles. A cette époque, la terre promise, qui avait été donnée en possession aux Israélites, était divisée en deux royaumes, dont l’un, appelé le royaume de Juda, appartenait à la postérité de David par son fils Salomon, et l’autre, appelé le royaume d'Israël, appartenait aux successeurs de Jéroboam, qui l’avait usurpé sur Roboam, fils du même Salomon. Le culte de Dieu s’était un peu maintenu dans le premier royaume, où étaient le temple, le tabernacle, l'arche d’alliance, les vases sacrés et le droit des sacrifices ; mais la malice des rois d'Israël, qui se laissèrent aller à l’idolâtrie, l’avait presque entièrement banni du second, et l’on ne s’y contentait pas d’adorer les deux veaux d’or que Jéroboam avait fait dresser à Béthel et à Dan ; mais on y adorait
- toutes les abominations des peuples d’alentour, entre autres Baal, démon qui se faisait reconnaître pour Dieu parmi les Sidoniens. Ces impiétés exécrables exercèrent longtemps le zèle du divin Elie. Quoique l’Ecriture ne nous rapporte point ce qu’il.fit avant le règne d’Achab, néanmoins, puisqu’elle nous le présente au commencement de ce règne comme un homme qui s'était déjà rendu redoutable aux princes et aux rois, et que tout le monde révérait comme un prophète extraordinaire, elle nous donne sujet de croire qu'il avait dès lors prêché avec zèle, et que Dieu avait fait par lui des actions surprenantes qui le distinguaient du commun des autres Prophètes.
Achab, fils d’Amri, étant monté sur le trône, et ayant épousé Jézabel, fille du roi des Sidoniens, renchérit encore sur la superstition de ses prédécesseurs, et, pour contenter cette méchante femme, qui joignait la fureur à l’idolâtrie et la cruauté à l’impiété, il fit bâtir un temple et planter un bois en l'honneur de Baal, et désigna huit cent cinquante prêtres pour chanter ses louanges et lui offrir des sacrifices. Elie, ne pouvant souffrir cette abomination, le vint trouver dans l'esprit de Dieu, et, jugeant tout préambule inutile en présence de ce cœur endurci, il lui dit : « Vive le Seigneur, Dieu d'Israël, qui me voit! Ii n’y aura, ces années-ci, ni rosée, pi pluie, que par un ordre de ma bouche ». Puis, afin d'échapper à la colère et aux recherches de ce prince, il se retira dans le désert, sur la foi de la mème voix qui lui dit : « Va du côté de l'Orient, cache-toi près du torrent de Carith, vis-à-vis du Jourdain, tu boiras de l’eau du torrent ; j’ai commandé aux corbeaux de te nourrir ». Là, soir et matin, des corbeaux apportaient au Prophète les viandes et le pain nécessaires, et l’eau courante lui fournissait son breuvage. Quelque temps après, le torrent se trouva desséché ; car le ciel était d’airain, et il n’en tombait aucune pluie. Alors la voie amie du Prophète lui dit : « Quitte ces lieux, va-t’'en à Sarepta, chez les Sidoniens, et demeures-y; j’ai prescrit à une femme veuve de t'y nourrir ». Celui qui donne la vie et les. aliments à un faible insecte, et qui a revêtu le soleil d’une si éclatante splendeur, ne délaisse jamais l’homme, la plus noble de ses créatures visibles, et quand les lois ordinaires de la nature semblent trahir les vues de sa providence toujours pleine de tendresse, il y supplée quelquefois par des prodiges qui ne sont qu’un jeu de son bras puissant, mais qui deviennent pour nous la
preuve irréfragable de son intervention dans la marche et le développement de nos destinées ; car, s’il opère un miracle pour envoyer à l’homme le pain matériel qui soutient la vie du corps, que n’aurait-il pas fait pour lui envoyer la vérité, ce pain spirituel qui, sous la forme de la parole, communique la vie aux âmes ?
Elie partit pour Sarepta. C'était une bourgade de la Phénicie, placée entre Tyr et Sidon, mais plus proche de cette dernière ville, sur les bords de la Méditerranée, au pied des collines gracieuses et couvertes de verdure, en face des cimes découpées du Liban. A son arrivée, avant d’entrer à Sarepta, le Prophète aperçut une femme qui recueillait du bois. Il l’appela : « Donne-moi à boire un peu d’eau ». Et, comme elle allait lui en chercher, il ajouta : « Je t’en prie, apporte-moi aussi un peu de pain ». Il comprit sans doute, à l’empressement de cette femme, que c'était la veuve dont Dieu lui avait fait espérer la bienfaisance hospitalière. Mais elle répondit : « Le Seigneur ton Dieu est vivant ! Je n’ai pas de pain; il me reste seulement de l’huile dans un petit vase, et autant de farine qu’il en peut tenir dans le creux de la main. Je viens ramasser quelques morceaux de bois pour préparer à mon enfant et à moi un dernier pain à manger, el nous attendrons la mort ». La sécheresse avait amené la disette, et le royaume de Sidon, patrie de Jézabel, participait aux châtiments comme aux crimes du royaume d’Achab. « Ne crains rien », dit le Prophète à la veuve indigente ; « va faire ce que tu dis; du reste de la farine prépare pour moi d’abord un léger pain cuit sous la cendre, et apporte-le-moi ; ensuite, tu en prépareras pour toi et ton fils. Car voici ce que dit Jéhovah, roi d'Israël : « Le vase de farine ne manquera pas, et le petit vaisseau d'huile ne diminuera point, jusqu’au jour où le Seigneur fera tomber la pluie sur la terre ». La femme crut à cette promesse de l'étranger, et suivit ses ordres. Depuis ce jour, en récompense de sa foi et pour vérifier la parole du Prophète, la farine ne manqua point, l’huile ne fut pas diminuée dans la maison de la veuve, et ce qui suffisait à peine pour un repas soutint, durant trois ans, l’existence d’Elie et de ses hôtes.
Il arriva, dans cet intervalle, que le fils de la veuve fut attaqué d’une maladie violente et s’éteignit. Egarée par la douleur, la pauvre mère adressa des reproches à Elie, comme s’il eût été la cause d’une si grande calamité. « Que L’'ai-je donc fait, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour faire souvenir le ciel de mes iniquités et appeler la mort sur mon fils? » Et elle tenait l’enfant sur son sein et le couvrait de ses larmes. « Donne-moi ton enfant », dit le Prophète tout ému de pitié. Il Le reçut des bras de sa mère, le porta dans la chambre qu’il habitait, et le posa sur son lit. « Jéhovah, mon Dieu », s’écria-t-il, « cette veuve qui prend soin de me nourrir, voulez-vous l’affliger jusqu’à lui ravir son fils ? Jéhovah, mon Dieu, faites, je vous prie, que l’âme revienne animer ce corps ». Et il se coucha, par trois fois, sur l'enfant, se rapetissant, pour ainsi dire, à la mesure du cadavre, comme pour le réchauffer et y rallumer la vie. Sa prière fut entendue, et le cadavre se ranima. Elie revint dans la chambre où était restée la mère inconsolable, et lui dit : « Voilà ton fils ; il est vivant ! » Alors les yeux de cette femme se sentirent frappés d’une lumière supérieure à celle que revoyait l'enfant ressuscité ; et s'adressant à l’homme des prodiges : « Je reconnais à ceci, maintenant, que tu es l’homme de Dieu et que tu as sur les lèvres la vraie parole du Seigneur ».
Cet enfant réveillé du sommeil de la mort par le contact vivifiant du Prophète, n'est-ce pas le symbole de l'humanité plongée dans la mort de
l'âme, et vers laquelle Dieu s’abaiïsse et descend par l’incarnation, lorsqu'il se fait homme et raccourcit en quelque sorte sa majesté voilée sous les proportions de la créature, pour rappeler à la vie céleste notre intelligence enveloppée de ténèbres comme d’un linceul, et notre cœur enseveli dans sa perversité comme dans un tombeau ? Et cette femme indigente, qui, sans appartenir au peuple de Dieu, reçoit de la bouche même d’un grand Prophète les enseignements de la vraie religion, ne montre-t-elle pas, comme un témoignage expressif, la riche et souveraine action de la Providence, qui ne refuse à personne les secours nécessaires, mais ne s’interdit pas non plus les affections privilégiées, et qui, loin d'établir en tout la roide égalité follement rêvée par les hommes, frappe tous les mondes des reflets de sa pensée infinie et y jette les distinctions les plus prononcées et les plus harmonieuses ; ici, éclairant de la foi une âme inconnue des savants ; là, faisant descendre le génie ou la beauté dans la cabane d’un pâtre ; ailleurs, attachant au front des étoiles un diadème de lumière incorruptible, et versant sur les fleurs si fragiles de longs flots de parfums.
Cependant la famine était horrible à Samarie, et une sécheresse de trois ans faisait périr en foule les animaux.« Va trouver Achab », dit Dieu au Prophète ; « je vais envoyer la pluie sur la terre ». Elie obéit. « N’es-tu pas», lui dit Achab en l’apercevant, «celui qui met le trouble dans Israël? »— « Ce n’est pas moi qui trouble Israël », répliqua l’homme de Dieu ; « mais c’est toi et la maison de ton père, lorsque vous avez quitté la loi du Seigneur et suivi Baal. Toutefois, donne des ordres et rassemble sur le mont Carmel tout le peuple et les quatre cent cinquante prophètes de Baal, et ces quatre cents prophètes des bois sacrés, que Jézabel nourrit de sa table ». Lorsque tous furent réunis, Elie prouva tellement sa mission et la ridicule impuissance des idoles, que le peuple, frappé d’admiration, s’écria : « Jéhovah est le vrai Dieu ! Jéhovah est le vrai Dieu ! »—« Alors», reprit le brûlant vengeur des droits de l'Eternel, «saisissez les prophètes de Baal, et que pas un ne survive ». En effet, ils furent tous immolés au pied du Carmel, sur les bords du Cison. Le ciel apaisé s’ouvrit, et, à la prière d’Elie, une pluie abondante inonda la terre.
Jézabel, ayant appris d’'Achab même le massacre de ses prêtres, entra dans une nouvelle fureur et jura qu’elle s’en vengerait sur la tête d’Elie. Le Prophète eut peur; car il savait ce qu’on peut craindre de l’humeur vindicative et de la fierté blessée d’une femme aussi âpre à la vengeance que l'était Jézabel. Dans son effroi, il fuyait irrésolu et troublé, lui qu’on avait vu si plein d’assurance et de courage devant Achab. Cest que l’originelle faiblesse se trahit toujours par quelque endroit, même dans les grands hommes et dans Les Saints, soit que le fardeau d’une destinée illustre les fasse chanceler, soit que Dieu leur laisse, dans leurs propres imperfections, un préservatif contre l’orgueil, comme ces magnanimes Romains qui plaçaient des insulteurs officiels à côté du triomphateur, pour le faire souvenir qu'il était homme.
Elie gagna l’extrémité méridionale de la Palestine, et, après soixante lieues de chemin, il se trouva dans les déserts de l'Arabie Pétrée. IL y marcha tout un jour; enfin, épuisé de fatigue, il s’assit sous un genièvre et souhaita la mort : « Seigneur », dit-il, « c’est assez ; prenez ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes aïeux ». Ce rude voyage, la méchanceté consommée d’Achab et de Jézabel, la religion s’éteignant dans le royaume, l'oppression des justes et la prospérité des méchants, tout rendait au Prophète l’existence amère et insupportable. Sous l’ombre du genièvre, il s’en-
dormit. Un ange vint, le toucha et lui dit : « Lève-toi et mange ». Elie
regarda, et vit posés près de sa tête un pain cuit sous la cendre et un vase. d’eau ; il prit donc un peu de nourriture et s’endormit encore. Une seconde
réfection suivit ce second sommeil. Puis, fortifié par l’aliment céleste, le
voyageur, au bout de quarante jours, toucha le mont Horeb, voisin du
Sinaï, région pleine de merveilleux souvenirs, où Dieu, descendu sous
forme de flamme dans un buisson ardent, daigna converser avec son servi-
teur Moïse ; où, porté par la foudre, il ébranla sous son char embrasé la
cime de la montagne, et vint promulguer sa loi aux oreilles de toute une
nation.
Près de l’Horeb, Elie eut une vision : Dieu lui apparut. Un vent impétueux passa, puis il se fit un tremblement de terre. Enfin la flamme étincela, comme pour faire voir sans doute que le Seigneur peut, à son gré, abattre, briser et foudroyer les méchants ; mais nulle voix ne sortit du sein de ces éléments troublés. Bientôt après, il s’éleva un vent doux et léger ; sous ce symbole se cachait la force de Dieu, qui est miséricorde et patience. Et une voix dit : « Reprends ta route, et va par le désert à Damas ; arrivé là, tu sacreras roi de Syrie Hazaël. Tu sacreras aussi roi d'Israël Jéhu, fils de Namsi, et tu sacreras Prophète pour te succéder Elisée, fils de Saphat, qui est d’Abelmëula. Quiconque échappera au glaive d'Hazaël, Jéhu le tuera ; quiconque échappera au glaive de Jéhu, Elisée le tuera...»
I ya quelque apparence qu’il n’exécuta les deux premiers ordres du Seigneur que par le ministère de ses disciples. Pour le troisième, il l’exécuta lui-même bientôt après ; car, au retour de la montagne d’Horeb, il rencontra Elisée à la campagne oùil s’occupait à labourer la terre, et lui mit son manteau sur Îles épaules, en signe de l'élection divine, et comme pour l’investir de l’esprit prophétique. Elisée comprit ce langage : un mystérieux commerce venait de s'établir entre les deux âmes. Il quitta la charrue :« Laïsse-moi », dit-il à Elie, « embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai». — « Va, et reviens », répondit l’énergique interprète de Dieu ; « pour moi, j'ai fait ce que je devais ». Elisée, donnant à entendre qu’il renonçait sans retour à la vie ordinaire, tua ses bœufs, en fit cuire les chairs sur sa charrue brisée, et Les distribua à ses voisins, en manière d’adieu. Puis il suivit Elie avec la docilité d’un disciple qui s’attache à son maître.
Les deux Prophètes se retirèrent sur le mont Carmel, dans des grottes dont la principale porte encore aujourd’hui le nom d’Elie. Taillée de main d'homme en forme de salle carrée, haute et vaste, elle regarde la mer, qui fait entendre au loin le mugissement de ses flots : c’est le seul bruit qui résonne dans cet austère séjour. Près de là, sur une pente embaumée de la montagne, entre des arbustes odorants, coule une fontaine qui s’est creusé, çà et là, des bassins dans le roc vif : image de la vie religieuse qui passe inconnue aux hommes, mais toute chargée de parfums célestes, et qui se fait place au pied du trône de Dieu. Elie n’intervint désormais dans les affaires publiques de la nation que pour annoncer la fin prochaine d’Ochozias, digne fils d’Achab et de Jézabel, et pour opposer la foudre aux soldats envoyés contre lui. Son occupation suprême fut d’inaugurer et d’affermir cette grande école de spiritualisme qui, retirant la vie du dehors pour la reporter au dedans, nomme la terre un exil, le ciel une patrie, et remplit l’âme d’une grave mélancolie et d’une espérance immortelle : noble école où l’on retrouve les débris de la langue parlée dans l’Eden par notre premier aïeul, et les préludes de l'hymne répété sans fin par les élus et les anges dans la cité céleste.
Peu de temps après, le roi Achab, enflé d’orgueil par suite d’une célèbre victoire que Dieu lui avait miraculeusement donnée contre Bénadab, roi de Syrie, se mit dans l'esprit d'augmenter les vergers d’un palais magnifique qu'il avait à Jésraël ; mais, comme le pieux Naboth refusa de lui vendre, pour cet effet, une vigne qu’il avait près de son enclos, parce que c’était l’ancien héritage de ses pères et qu’elle marquait la succession de sa famille, Jézabel ne put souffrir cette résistance, qui affligeait son mari; elle trouva moyen de faire accuser cet homme de crime de lèse-majesté divine et humaine, et, sur cette calomnie, de le faire mourir avec ses enfants. Le roi n’eut point de part à cette méchanceté ; mais quand il l’eut apprise et qu’il vit que la vigne de Naboth n’avait plus de maître, il s’en alla fort con: . tent à Jésraël, pour s’en mettre en possession. Alors notre grand Prophète, ayant reçu l’ordre de Dieu, alla au-devant de lui, et, dans l’ardeur de son zèle, il lui dit : « Vous avez tué et vous avez possédé ; mais, écoutez la parole terrible du Seigneur : En ce lieu même, où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront aussi votre sang ». — « Que vous ai-je fait », lui dit Achab, « pour me faire une imprécation si terrible : m’avez-vous reconnu pour votre ennemi ? » — « Oui », répliqua Elie, « parce que vous vous êtes vendu pour faire le mal. Savez-vous », dit Jéhovah, « ce que je ferai ? Comme j'ai détruit la maison de Jéroboam et de Baasa, sans qu’il soit demeuré personne de leurs races, parce qu'ils ont excité mon indignation, ainsi je vous détruirai et toute votre maison. Si vous mourez dans une ville, les chiens vous dévoreront, et si vous mourez dans la campagne, les oiseaux de proie vous mangeront ; et Jézahel, votre femme, sera aussi mangée des chiens dans le champ de Jésraël, où Naboth à été exécuté ». Le roi fut épouvanté de ces menaces; il shumilia devant Dieu, déchira ses vêtements de douleur, se couvrit d’un cilice sur la chair nue, jeûna rigoureusement et ne voulut plus coucher que sur un sac; ce qui fit différer la ruine de sa maison jusque sous le règne de son second fils. Cependant la prophétie d’Elie fut accomplie : car les chiens léchèrent son sang dans le champ de Jésraël, et, depuis, la maudite Jézabel ayant été précipitée, par l’ordre de Jéhu, du haut d’une fenêtre, fut aussi dévorée et mangée presque toute vivante par ces mêmes animaux.
Ce prince étant mort, Ochosias, son fils aîné, lui succéda. Il fut encore le sujet du zèle et des réprimandes de notre prophète. Dans une fâcheuse maladie qu'il eut, il envoya consulter Béelzébut que l’on adorait dans Accarop, pour savoir s’il en guérirait. Elie en fut averti par un ange ; il alla audevant de ses députés, et, les ayant arrêtés, il leur dit : « Est-ce qu’il n’y a point de Dieu en Israël, que vous allez consulter une idole ou plutôt un mauvais démon dans Accaron ? Retournez vers votre maître, et dites-lui, de la part de Dieu qu’il a méprisé : Vous ne relèverez point de la maladie qui vous tourmente, mais assurément vous en mourrez ». Ils retournèrent au palais et dirent à Ochosias ce qu'ils venaient d’entendre. Celui-ci leur demanda comment était fait celui qui leur avait parlé. « C’est», dirent-ils, « un homme barbu, et qui a une ceinture de cuir autour des reins ». — « Hélas ! » répliqua-t-il, « c’est Elie le Thesbite ». A l'instant mêmeil commanda à un capitaine de cinquante hommes de s’aller saisir de lui et de le lui amener. Ce capitaine y alla sans respect, et l’ayant aperçu sur la montagne, il lui dit : « Homme de Dieu, le roi vous commande de descendre et de le venir trouver ». — « Si je suis homme de Dieu », répondit Elie, « que le feu descende du ciel, et qu’il vous consume avec vos cinquante hommes ». Terrible imprécation, mais pleine de justice et d'équité, puisqu'il n’y avait
rien de plus juste que de punir les ministres et les complices de la méchanceté de ce prince idolâtre. Aussi, ces paroles ne furent pas plus tôt achevées, que le feu descendit du ciel, et consuma tous ces gens armés. Un châtiment si lamentable n’amollit point la dureté du roi. Il ne laissa pas d’envoyer vers Elie un autre capitaine avec cinquante autres soldats pour le faire venir ; Ceux-ci ayant imité l’insolence des premiers, reçurent aussi le même traitement, ils furent tous brûlés par le feu du ciel. On vit alors jusqu’où peut aller l’aveuglement d’un homme infidèle; Ochosias, ajoutant crime sur crime, commanda un Capitaine avec sa compagnie, pour obliger le Prophète de le venir trouver. Celui-ci, instruit par le malheur des autres, ne fut pas plus tôt près de lui, qu’il se mit à genoux, et, lui représentant humblement l’ordre qu'il avait reçu, le supplia de lui sauver la vie. Alors notre saint Prophète, averti par un ange, descendit avec lui, et, sans craindre la fureur du prince, que la mort de tant de soldats avait encore enflammée, ni celle de Jézabel, sa mère, le vint trouver à son lit, et, après lui avoir représenté son impiété, sa rébellion contre Dieu et ses autres crimes, il l’assura de nouveau qu'il ne relèverait point, et qu’au tribunal de la justice de Dieu, la sentence de mort était donnée irrévocablement contre lui. Une fermeté si grande effraya toute la cour, et personne n’osa se saisir de lui; il en sortit triomphant, et s’en retourna sur la montagne où il avait coutume de demeurer.
L’Ecriture sainte ne nous dit rien de sa vie privée, ni des exercices religieux qu'il pratiquait en particulier, ou dans la compagnie de ces hommes divins que l’on appelle les enfants des Prophètes ; mais il y a beaucoup d’apparence que ceux qui demeuraient à Béthel, ou à Jéricho, ou sur le Mont- Carmel, ou dans les autres pays de la Palestine, le reconnaissaient pour supérieur et recevaient ses instructions et ses préceptes comme des ordres de Dieu et des oracles venus du ciel. En effet, pourquoi Dieu lui ordonnat-il de sacrer un autre prophète à sa place, sinon pour donner un prélat à ses chers disciples qu'il allait laisser orphelins ? Pourquoi ces enfants des Prophètes se mirent-ils si fort en peine de le chercher, lorsqu'il ne parut plus, sinon parce qu’ils ne pouvaient souffrir d’être séparés d’un maître et d’un directeur de si grand mérite ? Pourquoi, ayant appris qu'Elisée avait été doublement revêtu de son esprit, se jetèrent-ils à ses pieds et se soumirent-ils à sa conduite, sinon parce qu'ils reconnurent en lui la succession légitime de leur père et patriarche saint Elie ? Lorsque l’Esprit-Saint n’éloigoait pas notre Saint de la terre d'Israël, et ne le cachait pas aux yeux de tous les hommes, il s’appliquait sans doute à former ces grands serviteurs de Dieu et à leur inspirer les vertus religieuses. Aussi les saints Pères ont toujours parlé d’Elie comme du prince et du chef des ermites et des cénobites. Saint Athanase, dans la Vie de saint Antoine, assure que cet excellent solitaire voulait que les moines vécussent sur l’exemple du divin Elie. Saint Grégoire de Nazianze rapporte de lui-même, dans une de ses homélies, qu’il avait toujours dans l'Esprit le Carmel d’Elie et le désert de Jean-Baptiste, comme les modèles de l'Ordre religieux. Saint Jérôme, dans ses Zpîtres à Paulin et à Rustique, s’écrie : « Notre prince est Elie, notre chef est Elisée, nos capitaines sont les enfants des Prophètes ». Sozomène dit, en un mot, que ce sont ces grands hommes qui ont donné commencement à la vie monastique ; et Tostat, sur le quatrième livre des Æots, parlant des montagnes de Judée, dit qu’on y voyait des colléges de prophètes semblables à nos communautés religieuses, dont Elie était le prélat et le père.
« Cependant le temps approchait, où cet homme de Dieu devait être
enlevé dans le ciel ». C’est ainsi que parle l’Ecriture ; il voulut, auparavant, visiter les disciples qu’il avait à Galgala, à Béthel, à Jéricho et le long du Jourdain, faisant ainsi les fonctions d’un véritable supérieur jusqu’à la fin de son pèlerinage parmi les hommes. Lorsqu'il leur eut rendu ce devoir de charité, voulant passer le Jourdain, il roula son manteau et en donna un coup sur les eaux, et en même temps elles se divisèrent et lui laissèrent un chemin libre. Il le passa donc à pied sec, et avec lui son disciple Elisée, qui n'avait jamais voulu l’abandonner. Alors ce père incomparable le jugeant digne d’être son héritier, lui dit : « Demandez-moi ce que vous voulez, afin que je vous l’accorde avant que je sois séparé de vous ». Elisée, inspiré de Dieu, demanda que son double esprit, c’est-à-dire la grâce de la prophétie et le don des miracles, lui fût communiqué, ou bien que son esprit, qui renfermait un grand nombre de grâces, fût doublement en lui. « Vous avez demandé une chose difficile », dit Elie : « néanmoins, si vous me voyez enlever dans le ciel, elle vous sera accordée ». Peu de temps après, comme ils parlaient ensemble, un chariot de feu et des chevaux tout enflammés les séparèrent l’un de l’autre, et Elie, étant monté dans ce chariot, fut porté dans un lieu que nous ne connaissons pas, et sur lequel il serait assez inutile de former des conjectures. Elisée, le voyant monter, s’écria de toutes ses forces : « Mon père, mon père, le chariot d'Israël et son conducteur ». Mais il fut bientôt privé de sa vue. En même temps le manteau de cet homme céleste tomba du chariot de feu, comme un héritage précieux que le maître envoyait à son disciple. C'était le manteau dont il l’avait couvert pour le rendre prophète, et qui avait divisé Les eaux du Jourdain. Ille ramassa avec un grand respect, s’estimant infiniment plus riche de posséder ce grand trésor, que s’il fût devenu maître de toutes les richesses de la terre. Il en éprouva bientôt la vertu : car voulant repasser le Jourdain, pour se joindre aux enfants des Prophètes dont il était devenu le père, il en frappa les eaux comme il avait vu faire à Elie ; et, quoiqu’à la première fois les eaux ne se divisassent pas, néanmoins, lorsqu'il les frappa une seconde fois, en disant : « Où est donc maintenant le Dieu d’Elie ? » elles se séparèrent et lui donnèrent un passage libre au milieu du fleuve.
Voilà en abrégé toute l’histoire de cet homme merveilleux, digne d’un siècle plus heureux que celui où il a vécu sur la terre. Il disparut, selon la Chronologie que nous avons suivie, vers l’année 880 avant la venue du Fils de Dieu. Dix ans après, Joram, roi de Juda, reçut une lettre de sa part, dans laquelle il lui reprochait ses impiétés, ses idolâtries et ses parricides, et lui faisait de terribles menaces, dont son impénitence lui fit bientôt sentir les effets. Nous avons cette lettre dans le deuxième livre des Paralipomènes, ch. xx1. Mais il n’y est point dit d’où elle vint, ni par qui elle fut apportée. Quelques-uns croient qu'Elie l’écrivit dans le lieu où il avait été transporté, et qu’il l’envoya par quelque messager céleste. D’autres estiment qu’il l’avait rédigée avant d’être enlevé, par une connaissance prophétique des déréglements futurs de ce mauvais prince, et qu'il l'avait confiée à un messager fidèle chargé de la présenter au roi quand il serait nécessaire. L’Evangile nous apprend qu’Elie est apparu sur le Thabor, avec Moïse, au temps de la Transfiguration du Sauveur; mais d’une manière différente de celle de Moïse : car Moïse, qui était mort, n’y parut qu’avec un corps aérien, dont son âme fut revêtue ; et pour Elie, qui était vivant, il y parut avec son propre corps, que les anges y transportèrent. L'’£cclésastique, au chapitre xivir de ses Instructions morales, remarque qu'il est destiné pour prévenir du Jugement dernier, pour adou-
cir, en ce temps, l’indignation de Dieu, et pour faire rentrer les tribus d’Israël dans la véritable religion. Aussi, dès l’Ancien Testament, c'était une tradition commune qu’Elie viendrait sur la terre avant la consommation des siècles, pour préparer les hommes à ce grand jour qui décidera de leur bonheur ou de leur malheur éternel. Notre-Seigneur, dans l'Evangile, a confirmé cette croyance, lorsqu'il a dit « qu’Elie viendrait assurément et qu’il rétablirait toutes choses ». C’est encore de lui et d'Hénoch, selon le sentiment des Pères de l'Eglise et des interprètes sacrés, qu'il parle dans l’Apocalypse, lorsqu'il dit «qu’il donnera une vertu extraordinaire àses deux témoins, et qu'ils prophétiseront mille deux cent soixante jours, ou trois ans et demi, revêtus de sacs ; qu'ils porteront dans leur bouche un feu dévorant dont ils consumeront tous les adversaires ; et qu’ils auront la puissance de fermer le ciel pour en arrêter les pluies, de changer les eaux en sang et d’affliger la terre de toutes sortes de plaies, pour en châtier les criminels ».
Les saints Docteurs ont aussi donné de grandes louanges à notre saint Prophète, surtout saint Bernard, qui l'appelle le défenseur de la foi et de La vérité, l’avocat des pauvres, l’œil des aveugles, la langue des muets, lé refuge des misérables, la gloire des gens de bien, la terreur des méchants, le père des rois, le fléau des tyrans, le Dieu d’Achab et le foudre des idolâtres. Les religieux Carmes, qui le reconnaissent pour leur Instituteur et leur premier Patriarche, sont ceux qui se sont le plus étendus sur ses louanges. Ils en font la fête avec beaucoup de solennité en ce jour.
On le représente : 4° portant à la main une épée flamboyante pour rappeler le langage fier et décisif avec lequel il défendit plus d’une fois l’honneur de Dieu ; 2° enlevé dans un char de feu; 3° nourri par des corbeaux qui lui apportent chaque jour à manger près du torrent de Carith; 4° ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta ; 5° en costume d’ermite ; 6° en compagnie d’Elisée, son disciple et successeur; 7° recevant un pain que lui apporte un ange; 8° tenant à la main le cartouche qui se déroule et où on lit ses prophéties saïllantes ; 9° jetant son manteau à Elisée ; 10° avec Jésus- Christ et Moïse, dans tous les sujets de transfiguration peints ou sculptés.
CULTE ET RELIQUES. — ÉCRITS
L'Eglise a été longtemps à se déterminer sur l'institution d'un culte religieux à la mémoire d'Elie, retenue, ce semble, par la Règle qu’elle s’était faite de n’en jamais décerner aux vivants, Mais, dans la suite, elle a cru devoir déroger à son premier sentiment en faveur d’Elie qui, bien que ne jouissant pas encore, selon le sentiment du plus grand nombre des docteurs de l'Eglise, de la félicité éternelle des cieux, n’est plus néanmoins, depuis son enlèvement, dans l’état que nous appelons des voyageurs de cette terre qui ne sont point encore parvenus au terme de leur course. On suppose que Dieu, après avoir retiré Hénoch et Elie du commerce des hommes, les a confirmés dans sa grâce et établis dans une espèce d’impeccabilité.
Depuis le xe siècle, on fixa la fête de l'enlèvement d'Elie au 20 juillet, par toute la Grèce et dans les provinces de l'Orient qui élaient demeurées sous l’obéissance des empereurs de Conslartinople. Elle se communiqua ensuile aux peuples du Nord qui suivent le rit grec, et l’on ne fit pirs scrupule de dresser des autels et de bâtir des temples sous son nom. Il paraît même que ce s nt les Grecs qui ont communiqué le culte du prophète Elie aux Eglises de l'Occident, principa- } ment dans l'Italie.
On montre, dans les environs immédiats de Damas, le tombeau du Prophète. Saint Jérôme raconte que sainte Paule trouva, pendant son pèlerinage dans la Terre Sainte, une petite tour qui portait le nom d’Elie : elle avait été bâtie par les chrétiens, au sud de la ville de Sarepta, aujourd’hui Sarfend, dans la Phénicie.
A une lieue du couvent du Mont-Carmel, en Syrie, se trouve la fontaine du prophète Elie. Pour s’y rendre, on @escend la montagne du côté du sud, puis on entre dans une pelite vallée
appelée la Vallée des Martyrs, On ne tarde pas à rencontrer, près du chemin, en remontant la vallée, une belle source qui sort d’un rocher et remplit aussitôt un assez grand bassin carré tout taillé dans le roc. On rapporte au prophète Elie l’origine de cette fontaine.
Si on se fraye un passage à travers les épaisses broussailles qui garnissent la colline, et si l’on monte à quatre ou cinq cents pas au-dessus du couvent, on arrive au sommet du monticule, dans un endroit assez aride aujourd'hui, qu'on appelle le Jardin d'Elie, ou le Champ des Melons. Voici sa légende : Le prophète Elie, passant en ce lieu, vit un homme qui gardait un champ de melons ; comme il avait faim, il le pria de lui en donner un. « Un melon? » répondit cet homme, « je n’en ai point: ce que vous voyez, ce sont des pierres ». — « Eh bien! que ce soient des pierres ! » répondit le Prophète en continuant son chemin. Les melons furent changés en pierres, et depuis ce temps, on en trouve toujours en ce lieu, comme preuve de la dureté et du châtiment de cet homme. Des auteurs prétendent qu’on y trouve aussi des pierres qui ont la forme de différentes autres espèces de fruits. Ces pierres, qui deviennent de plus en plus rares sur le Mont-Carmel, sont de Ja grandeur et de la forme d'un melon ; leur masse est composée d’une roche calcaire dans laquelle il y a des géodes de pierre de corne; vides à l’intérieur, leur cavité est tapissée de cristaux de quartz. Elles ont été souvent décrites, et on en voit dans les principaux musées, qui proviennent, soit du Mont-Carmel, soit de différentes autres localités, notamment de la Saxe, de la Bavière et de la Transylvanie.
Au haut de la colline est le couvent grec de Saint-Elie. Comme tous les couvents de la Terre Sainte, c'est une forteresse qui pourrait soutenir un siége : là où iln’y a pas de sécurité, il faut être armé pour voyager et se retrancher dans sa demeure contre les attaques des Arabes. Les murs sont très-élevés, presque sans ouvertures ; la porte est en fer, elle est basse et très-forte. C’est surtout aujourd’hui qu’on pourrait dire aux Orientaux : « Celui qui agrandit sa porte, cherche sa ruine ». Qui exaltat ostium quærit ruinam. Les fenêlres sont fort hautes, petites et garnies de barreaux. Sur la terrasse, il y à un mur qui sert de parapet ; il est formé de pierres détachées qui, au besoin, peuvent servir de projectiles.
À la droite du chemin, on monte un rocher sur lequel on dit que le prophète Elie s’est couché lorsque, fuyant la colère de Jézabel, il vint dans les déserts de Juda.
Nous avons perdu l’Apocalypse d’Elie, connue d’Origène et de saint Jérôme; l'Histoire générale de tous les temps, que les Rabbins lui attribuent, et sa Lettre au roi Joram.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, des Acta Sanctorum ; du P. Giry; des Saints de l'Ancien Testament, par Baillet; des Zieux Saints, par Mgr Mislin; des Femmes de la Rible, par Mgr Darboy ; et de l'Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, par Dom Ceillier.
SAINTE MARGUERITE OÙ MARINE, VIERGE ET MARTYRE A ANTIOCHE DE PISIDIE 275. — Pape : Saint Eutychien. — Empereur romain : Aurélien.
Saæculi homines infeliciter felices sunt, martyres autem feliciter infelices erant : erant enim ad lempns infelices, sed in æternum felices.
Les hommes du siècle sont malheureusement heureux, tandis que les martyrs étaient heureusement malheureux; car un bonheur éternel était la récom— pense de quelques instants de malheur.
S. Aug., Sup. psalm., CXXVII.
Cette Vierge admirable, que les Grecs appelle Marine, était d’Antioche de Pisidie, aujourd’hui Ak Cheher, sur la fontière de la Pisidie et de la Phrygie. Elle eut pour père un prêtre idolâtre, de grande réputation, nommé Ædésius. Sa mère étant morte peu de temps après sa naissance, elle fut mise en nourrice à cinq ou six lieues de la ville, chez une vertueuse femme qui lui inspira de bonne heure l'horreur du vice et l’amour de la vertu.
Marguerite grandissait merveilleusement en prudence, en modestie, en pudeur et dans toutes les autres vertus convenables à son sexe. Ayant entendu la parole vivifiante de la foi et la prédication de l’Evangile, elle embrassa aussitôt le christianisme, et ne voulut plus reconnaître d’autre maître que Jésus-Christ. Elle lui consacra même sa virginité et le choisit pour son Epoux éternel.
Le père, s'étant aperçu que sa fille était chrétienne, entreprit de la faire renoncer à sa religion. Comme ses efforts restaient sans résultat, il déchargea sur elle toute l’amertume ‘de sa fureur, au point qu’il ne pouvait pas même supporter sa vue ; car il l’avait en abomination, et finit par l’éloigner d’auprès de lui. Mais le Seigneur, qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui, daigna la consoler dans sa grande bonté, et il la rendit si chère à sa nourrice, que celle-ci l’aimait comme l'enfant de son sein; car, elle aussi était chrétienne, et ses œuvres étaient d'accord avec sa foi. Entre autres vertus admirables que la grâce divine avait départies à la jeune Vierge, on voyait briller en elle un tel amour de la sainte humilité, qu’elle ne s’enorgueillissait jamais de la noblesse de son origine, et, comme son père l'avait chassée de sa maison, elle obéissait en tout à sa nourrice, comme une simple servante; elle gardait même ses brebis, et ne rougissait point de les mener paître avec les autres jeunes filles ; s’acquittant de cet office avec beaucoup d’humilité et de douceur, à l’exemple de la belle et humble Rachel, mère du patriarche Joseph, qui, dans ses jeunes années, gardait les troupeaux de son père.
Sur ces entrefaites, il arriva qu’un préfet du prétoire, nommé Olybrius, homme gonflé de fureur et d’impiété, se rendait de l’Asie à Antioche pour persécuter les chrétiens. Comme il passait dans cette ville, il aperçut la bienheureuse Marguerite qui paissait ses brebis avec d’autres jeunes filles de son âge. Frappé de sa beauté, et vaincu par la concupiscence, il donna cet ordre à ses serviteurs : « Allez de suite, informez-vous diligemment de cette jeune fille. Si elle est de condition libre, j’en ferai mon épouse ; si, au contraire, elle est née dans l'esclavage, je donnerai pour la racheter le prix qu’elle mérite, et elle prendra rang parmi mes concubines ». Les serviteurs s’'empressèrent d'exécuter les ordres de leur maître, et lui amenèrent en toute hâte la jeune Marguerite. Tandis que ces impies la conduisaient ainsi, la bienheureuse Vierge, saisie de crainte et d’épouvante à la pensée de la fragilité de son sexe, se mit à trembler de tous ses membres ; et sa terreur redoublait en songeant à l’atroce barbarie des tourments que les païens faisaient alors endurer aux fidèles.
Eile s’adressa donc à Jésus, son époux, et le conjura de lui donner le courage de supporter les tourments les plus horribles plutôt que de trahir la foi qu’elle lui avait jurée. « Envoyez », lui dit-elle, « votre saint Ange ; qu'il garde, protége et défende mon corps et mon âme ». Tandis que la bienheureuse Vierge priait ainsi, les gens du préfet arrivèrent devant lui et lui dirent : « Cette jeune fille est ennemie des dieux et de l'empire; elle adore Jésus jadis crucifié par les Juifs, et ni nos menaces ni nos promesses n’ont pu l’ébranler ». Le juge inique ordonna qu’on la lui présentât sans retard. Lorsqu'elle fut devant lui, il lui parla ainsi : « Ne crains rien, jeune fille; mais dis-moi quelle est ton origine, et découvre-moi clairement si tu es libre ou esclave ». La Vierge lui répondit : « Ma famille est très-connue dans cette ville, et je ne suis pas d’une naissance si obscure que je doive cacher mon origine; mais, puisque tu parles de liberté, sache que je ne dépends d'aucun homme : je confesse de cœur et de bouche que je suis
servante de mon maître Jésus-Christ, que dès l’âge le plus tendre j’ai appris à révérer, à honorer, et que j’adorerai toujours ». — « Quel est ton nom?» — «Les hommes m’appellent Marguerite ; mais au saint Baptême j’en ai reçu un autre plus illustre : je me nomme Chrétienne ». Cette réponse remplit le président d’une fureur indicible; et aussitôt il donna l’ordre de l’enfermer dans une prison ténébreuse, et défendit de lui donner aucun secours, pas même à boire ni à manger ; il espérait que cette privation de toute assistance humaïne et les ténèbres du cachot la feraient consentir à ses volontés. Mais Marguerite, consolée par une visite des saints Anges et favorisée d’une lumière céleste, n’en persévérait qu'avec plus de constance dans la confession du nom du Christ, et regardait comme très-peu de chose tout ce qu’on avait imaginé pour la faire souffrir.
Le préfet, voyant que rien ne pouvait l’ébranler dans sa foi, ni les bons traitements, ni la crainte des supplices, continua sa route vers la ville d’Antioche. Dès qu’il y fut arrivé, il convoqua la noblesse de la ville avec tous ceux qui paraissaient avoir le plus de sagesse, afin de prendre conseil d’eux sur tous les moyens, non pas de perdre Marguerite en la faisant mourir, mais de la vaincre, soit par des raisonnements artificieux, soit par la terreur. Après qu’il eut longuement exposé l'affaire, il s’arrêta au dessein de produire la jeune Vierge dans l’assemblée du peuple et de l’examiner publiquement, ajoutant : « Peut-être que la honte de se voir ainsi exposée aux regards de la multitude la fera fléchir, et ce que n’ont pu faire ni la faim, ni la prison, l’intimidation l’obtiendra ». Le deuxième jour après son entrée dans la ville, le préfet donna donc l’ordre qu’on lui érigeât un tribunal splendide et que l’on convoquât toute la ville au spectacle qu’il voulait lui donner dans l’interrogatoire de la Vierge.
Au jour indiqué, il se fit une grande réunion de peuple de l’un et l’autre sexe. Le préfet, paré de ses plus magnifiques ornements, s’assit sur son trône et commanda d'amener en présence de tout le monde celle qui cultivait en son cœur la foi du Christ. Après qu’elle lui eut été présentée, il commença par lui adresser de bienveillantes paroles ; il l’invita à renoncer à ses erreurs, qui lui attireraient des tourments et même la mort, tandis qu’en revenant à des idées plus saines, elle gagnerait ses bonnes grâces. « Choisis », lui dit-il en finissant, « je te propose aujourd’hui la vie ou la mort, la joie ou les tourments ».
La Vierge du Christ répondit : « La vie et la joie véritables, grâces à Dieu, je les ai déjà trouvées, je les ai placées, pour n’en plus sortir, dans la forte citadelle de mon cœur : je veux dire que j'adore, que je glorifie le Seigneur Jésus-Christ, que je le vénère avec une confiance assurée, et que je ne cesserai de l’honorer de toute mon âme. Du reste, ne te donne plus autant de peine à mon sujet, et ne te fatigue point par tes incertitudes ; sache-le bien, nulle puissance humaine, aucune torture, ne sont capables d'enlever de mon cœur un si précieux trésor ». Olybrius lui dit alors : «Ton orgueil, ton opiniâtreté sont étranges! plus je suis clément, plus tu montres d’âpreté. C'est ce qui nous ferait croire que ces discours ne viennent pas de toi, mais qu’un autre te les a suggérés; je suis persuadé que quelqu'un t'a enlacée dans toutes ces chimères comme dans un filet. De là vient que tu ne sais pas rentrer en ton cœur, et que tu nous as fait de telles réponses. Ton âge seul prouve évidemment ce que j’avance ; car de toi-même tu n'aurais pas su parler de la sorte. Eh bien! dis-nous sans détour quelle est la personne qui t’a si bien stylée ». La bienheureuse Marguerite repartit : « Tu prétends que j'ai été séduite et endoctrinée de folles extravagances à
si tu veux m’écouter, tu ne tarderas pas à savoir ce qu'il en est, à la condition, toutefois, que tu croiras au Christ ». Et le préfet : « Oui, je t’écouterai volontiers ; car je désire connaître ce que tu as à nous dire ».
Marguerite, reprenant la parole : « Ne sois pas étonné, Ô juge », dit-elle, « de ce que ma faiblesse va dérouler à tes yeux ; car ce ne sont point des arguments humains. Ecoute donc, et que ta sagesse en fasse son profit. Celui qui sert Notre-Seigneur Jésus-Christ n’a pas besoin d’un maître mortel qui l’instruise et lui enseigne à préparer ce qu'il doit répondre ; car il a voulu lui-même en faire la promesse à ceux qui se confient en lui, leur disant : Lorsque vous serez livrés aux puissances du siècle, et que vous comparaitrez devant les rois et les présidents, ne pensez point à ce que vous aurez à dire, ni de quelle manière vous devez répondre; l’Esprit-Saint parlera dignement pour vous. Donc, si cela est, ou plutôt parce que c’est ainsi, ce n’est point par des moyens humains, mais par la foi que j'ai été instruite. En effet, c’est en croyant que j'ai trouvé un maître, et c’est aussi en croyant que nous apprenons à conserver notre foi et à résister à vos infernales persuasions ».
Le président repartit : «Nous pensions que tu allais nous dire quelque chose de sensé; mais tu n’as produit qu’un impudent mensonge. Nous avions déjà appris que la séduction du Christ est telle que celui qui à été une fois imbu de sa doctrine, nulle discussion, nulle violence ne peuvent l’ébranler. Ainsi donc, grâce à ton entêtement, nous connaissons maintenant par expérience ce que nous avions déjà ouï dire. Mais que jamais un pareil maître ne vienne s’adresser à mon intelligence ; loin de moi une semblable doctrine qui, en faisant mépriser la puissance des princes, nous prive des joies les plus séduisantes et nous jette dans une tribulation perpétuelle. C'est parce que tu ignores, jeune fille, combien est grande l’indignation des empereurs contre la foi des chrétiens, que tu prétends conserver sans inquiétude ce qui te semble droit et saint. Si tu voulais écouter les conseils que nous t’adressons, tu verrais clairement quel est le moyen d'éviter la mort et de trouver la vie. Mais ne te laisse pas tromper par un vain espoir ; sache, au contraire, que les invincibles empereurs m'ont constitué juge en ce lieu, afin que tous les partisans du Christ qui n’adorent pas les dieux, je les mette en pièces sans pitié, par divers supplices, et qu'après les avoir ainsi déchirés, je leur fasse subir la mort la plus amère. Et comme ces ordres ont été sanctionnés par les édits impériaux, vois ce que tu as à faire, maintenant que tu en as le loisir et que notre indulgence veut bien ainsi condescendre à ta jeunesse, de peur qu’ensuite tu cherches ce temps d’indulgence, sans le pouvoir plus trouver, lorsque ton entêtement aura commencé à sentir notre indignation. Encore une fois, ne te laisse point aller à la folle espérance que tu pourras, d’une manière ou d’une autre, échapper à la puissance de mon bras, et sois bien persuadée qu'aucune force n’est capable de te délivrer de mes mains. Si telles étaient tes pensées, désabusetoi. Rentre plutôt en toi-même, hâte-toi d'accomplir ce que nous ordonnons, et prépare-toi à venir avec nous, au jour indiqué, adorer la majesté des dieux : sinon, tu expireras au milieu des tourments les plus cruels».
La bienheureuse Marguerite répondit : « À quoi bon me menacer des tourments, juge impie ? Pourquoi vouloir détruire par la terreur la religion chrétienne, et te glorifier de ce que personne ne saurait m’arracher de tes mains ? Si mon Seigneur Jésus-Christ n’était qu'un homme, comme ta folie te le fait croire, et s’il n’était pas plutôt et très-véritablement Dieu et homme tout à la fois, et de plus le roi du ciel et de la terre, tes menaces
pourraient m'inspirer de la frayeur et me contraindre à t’obéir en adorant des simulacres muets ; mais, parce qu’il habite dans les cieux, d’où il voit tout ce qu’il y a de plus humble, et que, selon un prophète, « le ciel est le trône de sa gloire, et la terre l’escabeau de ses pieds » ; et qu’il a une puissance telle que, s’il le voulait, à l’instant même l'enfer t’engloutirait tout vif avec ton entourage : quelle insigne stupidité ne serait-ce pas que d’abandonner un tel Seigneur pour baisser la tête devant de vaines idoles et leur rendre gloire ! Donc, à juge, je ne dois te laisser dans aucune incertitude à cet égard ; écoute et sois assuré de ce que je vais te dire : je n’obéis pas aux édits des empereurs, je ne redoute point l'effet de tes menaces. Tue-moi, si tu veux, déchire-moi, fais-moi brûler vive, jette-moi sous la dent des bêtes ; tu peux me mettre à mort ; mais me séparer de l’amour du Christ, jamais ».
Le président, furieux de tels discours, ordonna de la suspendre par la tête et de la frapper de verges à coups redoublés. Les bourreaux exécutèrent ces ordres d’une manière si cruelle, que le sang qui s’échappait du corps si délicat de la jeune vierge ruisselait sur la terre comme d’une source. Bon nombre d'hommes et de femmes témoins d’une exécution si barbare, ne purent retenir des larmes de compassion et des gémissements ; et, comme pour la consoler, ils disaient à la bienheureuse martyre : « O vierge si belle, nous sommes grandement affligés des tourments que tu endures en tes membres, et nous voudrions tout entreprendre pour te délivrer ; mais nous ne le pouvons. Ecoute cependant notre conseil : ce tyran, comme tu vois, est toujours dans le bouillonnement de sa fureur, et ainsi hors de lui par la colère, il se hâte d’effacer ta mémoire de dessus la terre. Mais toi, Ô vierge, toi qui es douée de tant de sagesse, épargne enfin ta vie, aie pitié de toi-même : et pour cela acquiesce au moins un instant à ce que le juge demande de toi, et probablement touché de compassion, il ne te Livrera pas à la mort ». La sainte martyre leur répondit : « Assez, assez, ô hommes illustres ; retirez-vous, ô nobles femmes, et n'allez pas, par vos pleurs, affaiblir mon courage ; car, comme dit l’Apôtre, les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs. Je vous pardonne toutefois, parce que vous agissez en cela par humanilé, et que, marchant dans les ténèbres, vous ne jouissez pas de la vraie lumière. Si vous connaissiez la lumière de la vérité, non-seulement vous ne voudriez pas me faire abandonner le droit sentier, mais plutôt vous vous livreriez vous-mêmes spontanément aux supplices pour le nom de Jésus-Christ ».
Alors le président Olybrius, indigné, donna l’ordre de la suspendre au chevalet, et de lui déchirer les flancs avec des ongles de fer très-aigus. Les bourreaux, se mettant aussitôt à l’œuvre, lacérèrent si impitoyablement les chairs de la jeune martyre, qu'ils les enlevèrent par lambeaux jusqu'aux entrailles, qui parurent à découvert, et que le sang jaillissait de toutes parts. Les assistants ne purent tenir à un tel spectacle, et tous, jusqu’à l’exécrable préfet, détournaient leurs visages, tant cette atroce barbarie leur faisait horreur. Quant à la Sainte, fortifiée par un secours céleste, elle comptait pour rien les tourments qu’elle endurait ; et plusieurs de ceux qui étaient présents, admirant son courage, se disaient : « Voyez comme une tendre et délicate jeune fille supporte de sanglants supplices que les hommes les plus vaillants n’oseraient pas même regarder ». Mais les gens du préfet prirent occasion de ce qui aurait dû fléchir leur inhumanité pour inventer de nouveaux tourments qui devaient aboutir à la mort. Voyant que la vierge du Seigneur se riait des ongles de fer, ils s’étudièrent à ima-
giner des tortures encore plus atroces, qui devaient ou la contraindre à se rendre, ou lui procurer le genre de mort le plus cruel. Ils résolurent donc de la livrer aux flammes le jour suivant. Et après qu'ils eurent arrêté ce projet, ils donnèrent l’ordre de la reconduire dans les ténèbres de sa prison.
La martyre y étant entrée, leva les mains vers le Seigneur, et pria Dieu de lui accorder une persévérance virile dans le supplice et les tentations. Pendant qu’elle implorait ainsi le secours de Dieu, le démon, avec ses mille moyens de nuire, s’apprêta à l’effrayer par divers artifices et des prestiges fantastiques. Se transformant devant elle en dragon, et lançant de la gueule et des narines un feu infect, il semblait prêt à la dévorer. La bienheureuse vierge, à la vue de cette forme menaçante, recourut, selon son ordinaire, aux armes de la prière, et formant le signe de la croix contre l’ennemi, elle implorait ainsi le secours d’en haut : « Seigneur Jésus-Christ, défenseur de vos soldats, vous qui avez humilié par la victoire de votre croix l’orgueil du démon, levez-vous pour me secourir ; dites à mon âme : Je suis ton salut. Car vous avez dit vous-même : Tu marcheras sur l’aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon ». A ces paroles, l’antique serpent se retira confus, et ne put rien entreprendre contre la vierge. Et aussitôt, ravie de joie de l’assistance céleste, Marguerite rendit de grandes actions de grâces à Dieu, Sauveur de tous ceux qui espèrent en lui. L’ennemi du nom chrétien essaya encore d’effrayer la Sainte en lui apparaissant sous la forme d’un homme horrible ; mais Marguerite lui ordonna, au nom du Seigneur, de s'éloigner d’elle, et il lui obéit en lui avouant sa défaite.
A ces attaques infernales succéda une visite céleste qui combla de joie la vierge du Christ. Une lumière divine, resplendissante comme le soleil, brilla dans la prison ; puis, dans cette lumière, apparut l’image de la croix du salut, au sommet de laquelle vint se reposer une colombe plus blanche que la neige, et aussitôt une voix se fit entendre pour féliciter la jeune martyre et l’exhorter à la persévérance. Cette visite fortifia de plus en plus la bienheureuse vierge ; et son âme en reçut un tel accroissement de vigueur et de patience, qu'elle aurait défié tous les tourments.
Le matin étant venu, le juge, qui n’avait rien perdu de sa fureur contre la Sainte, donna l’ordre de l’extraire de la dégoûtante prison où il l'avait fait enfermer, et de l’amener à son tribunal devant le peuple assemblé. Comme elle se présentait avec le visage d’une personne qui n'aurait souffert aucun mal, Olybrius lui fit de terribles menaces pour ébranler sa constance : il lui dit que si elle ne consentait sur-le-champ à adorer les dieux de l'empire, il lui ferait souffrir le supplice du feu. La sainte martyre répondit au superbe tyran : « De quoi t’inquiètes-tu, Ô juge ! et à quoi bon ces menaces de me faire brûler vive ? Nous ne craignons point tes menaces, et nous ne redoutons nullement tes supplices ; car celui qui envisage la grandeur des récompenses méprise aisément les tourments. C’est pourquoi ni le feu, ni le glaive, ni le péril de la mort, ne pourront jamais me séparer de mon Seigneur Jésus-Christ. Seulement, je te prie de ne point différer ce que tu veux faire ; car nous te méprisons aussi bien que tes dieux, et je ne cesserai point d’adorer et de glorifier le Seigneur et lui seul ».
Quand elle eut cessé de parler, le cruel juge, encore plus exaspéré, ordonna de la dépouiller et de la suspendre au moyen de poulies, puis de lui brûler tous les membres avec des torches ardentes. Durant ce supplice il lui disait par dérision : « Réjouis-toi, Marguerite, tressaille en ton Christ,
que tu ne renieras en aucune manière, à ce que tu assures. C’est lui qui t’a acquis ce repos, cette volupté. Eh bien! qu’il vienne te secourir, s’il le peut, et qu’il te délivre de ce feu. Mais si tu veux obéir à nos ordres et prendre pitié de toi-même, il en est temps encore ; nous te procurerons tant et de si grandes délices, que tu oublieras promptement tous les tourments que tu as endurés ». La bienheureuse Marguerite lui répondit : « Tu plaisantes de ce supplice d’un feu qui n’est que momentané, et tu ne songes pas à celui qui est éternel ! C’est là la gloire des chrétiens, qui les conduit à une joie qui ne finira jamais. J’ai toujours eu le désir de souffrir ce que tu me fais endurer, et cette pensée me faisait soupirer. Ce feu, il est vrai, brûle mes membres durant quelques instants ; mais toi, si vieilli dans l’idolâtrie, tu seras livré à des brasiers éternels. Ce même Seigneur du ciel et de la terre, qui délivra trois enfants d’une fournaise ardente, me procure aussi à moi, sa servante, un doux rafraîchissement qui tempère mes souffrances, afin que ce feu ne me surmonte pas, et qu’après avoir vaincu ton opiniâtre persistance, j’aie le bonheur de chanter avec eux l’hymne de glorification ». Après avoir ainsi parlé, elle leva les yeux au ciel et fit cette prière : « Seigneur, créateur de toutes choses, vous à qui tous les éléments obéissent, exaucez mes cris qui s'élèvent jusqu'à vous, et faites que je ne sois pas vaincue par ce feu ». O prodige de la puissance du Seigneur ! Ces lampes embrasées lui procuraient un rafraîchissement comme d’une douce rosée, et elle disait au juge : « Comprends, du moins à présent, quel est mon Seigneur que j'adore ; il est doué d’une telle puissance que ce feu a perdu toute sa vigueur et ne brûle plus mes membres ».
Les bourreaux fatigués et vaincus la laissèrent suspendue, mais sans aucune lésion, et ils dirent au préfet : « Que notre maître daigne ordonner de quelle manière il faut punir cette ennemie des dieux, car jusqu'ici tous nos efforts ont été vains ». Olybrius ordonna alors d’apporter une grande chaudière, de la remplir d’eau bouillante et d’y précipiter la Martyre, pieds et mains liés. Lorsque Marguerite eut été jetée au fond de la chaudière, elle priait ainsi : « Brisez ces liens, Seigneur, afin que je vous offre un sacrifice de louange, et que les peuples, en le voyant, croient que vous êtes le seul Dieu plein de gloire, que ce malheureux monde ignore ». Elle parlait encore que ses liens se rompirent, et la Sainte se leva debout saine et sauve. Ceux qui étaient présents, voyant tant de merveilles que Dieu opérait en elle, s’écriaient, ravis d’admiration : « Oui, il est vraiment grand, il est le seul véritable, le Dieu que sert cette jeune vierge et qui, à sa prière, a fait éclater tant et de si grands prodiges ! » La sainte martyre prit de là occasion de leur parler de Dieu. Elle leur dit donc : « O hommes sages ! considérez et sachez que le Seigneur est le créateur de toutes choses, à qui toutes les créatures ohéissent, ainsi que vous avez pu vous en convaincre par ce qui m'est arrivé. Laissez donc le culte de ces vains simulacres, et convertissez-vous à votre Créateur, le Sauveur des âmes, qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. Si vous revenez à lui de tout votre cœur, et si, après avoir été lavés par le saint baptême, vous observez par vos œuvres et vos paroles la foi chrétienne, non-seulement vos âmes jouiront du bienheureux repos, mais, de plus, lorsque la résurrection générale aura lieu, vous recevrez une double récompense; alors vos corps, comme vos âmes, nageront dans une joie ineffable qui n’aura point de terme ». Cette exhortation produisit son effet ; et une multitude de personnes, quittant les erreurs du paganisme, embrassèrent la foi du Christ.
Le détestable président, ayant appris ce qui s'était passé, commença à
craindre que le peuple ne s’insurgeât contre lui et ne lui fit perdre, avec la vie, ses honneurs et ses dignités. C’est panrquoi, sans faire aucune enquête, il ordonna de décapiter tous ceux qui avaient suivi les conseils de la bienheureuse vierge. Il est hors de doute que ces Martyrs reçurent dans l’effusion de leur sang la régénération du saint baptême et méritèrent la vie éternelle.
Après qu'ils eurent été exécutés, le perfide tyran, voyant l’invincible constance de la vierge et désespérant de rien obtenir d'elle, ordonna de lui faire subir la sentence capitale. Les bourreaux se saisirent d’elle et la conduisirent hors de la ville, au lieu destiné pour les exécutions. La bienheureuse Marguerite demanda quelques instants pour se recueillir, et lorsqu'elle ent achevé sa prière, elle dit au bourreau qu’il pouvait frapper. Et celui-ci, saisissant son glaive, comme il en avait reçu l’ordre, lui trancha la tête, Cette bienheureuse vierge fut martyrisée pour le nom du Christ le 16 des calendes d'août.
On représente sainte Marguerite d’Antioche : 4° menant un dragon enchaîné, symbole des tentations que lui suggéra l’ennemi du salut et qu’elle sut vaincre ; 2° portant à la main une ceinture, parce que, dans quelques pèlerinages en l’honneur de cette Sainte, les femmes se mettent une ceinture où se trouvent de ses reliques, et cette dévotion a pour but d’éviter les accidents de la grossesse ou divers maux de reins. En Italie, en France surtout, et particulièrement à Saint-Germain des Prés, sainte Marguerite était honorée comme protectrice des femmes enceintes! ; 3° ayant près d’elle un grand vase qui rappelle la chaudière d’eau bouillante où elle fut enfoncée ; 4° ns à la main une petite croix, symbole de son grand amour pour Jésus ; 5° en costume de bergère, gardant les moutons de sa nourrice.
CULTE ET RELIQUES
Les fidèles, ayant appris son martyre, vinrent enlever son corps et lui donnèrent une sépulture honorable, selon le rite des chréliens. Lorsque la paix eut été rendue à l'Eglise, on érigea une basilique en ce lieu à l'honneur de la sainte vierge martyre. Ce fut dans le xre siècle, et durant les croisades, que son culte passa d'Orient en Occident. Il y devint bientôt fort célèbre, surtout en France, en Angleterre et en Allemagne.
Vida, la gloire des muses chrétiennes, a fait Jeux hymnes en l'honneur de la Sainte, qui est un des patrons litulaires de la ville de Crémone, patrie du poëte. Dans la première, il conjure la Sainte de jeter un œil de compassion sur l'Italie, sur Crémone en particulier, qui, dans ce tempslà, étaient exposées aux ravages de la guerre. Dans la seconde, le poëte demande, par l’intercession de celle dont il chante les louanges, non une longue vie, des richesses ou des honneurs, mais la grâce de vivre et de mourir saintement, afin d'obtenir le bonheur de louer Dieu dans la compagnie des élus.
Diverses reliques de sainte Marguerite furent apportées en France : dans l’abbaye de Saint- Germain des Prés, à Paris, un os du menton, placé au bas d’une riche statue d'argent, présent de Marie de Médicis, femme d'Henri IV, et de plus une ceinture de la Sainte; chez les Religieuses de l’Ave Maria, de Paris ; à l’abbaye de Froidmont, au diocèse de Beauvais ; ; dans l’église de Saint- Rieux, à Senlis; dans la collégiale d’Andrelec, au faubourg de Bruxelles, quelques parties de la tête ; à Abbeville, à Gisors, etc., divers ossements. La plus grande partie de son corps se trouve, dit-on, à Montefascone, dans les Etats de l'Eglise. La cathédrale de Troyes possède encore, dans un reliquaire de bois doré, le pied, bien Fos, avec les os, les nerfs, et mème la chair, de sainte Marguerite ; cette insigne relique existe depuis des siècles dans le trésor de la basilique. Elle a été sauvée, pendant la Révolution de 1793, par les soins de M. Rebours, chanoine-trésorier, qui l’a rendue à ladite cathédrale à l'époque du rétablissement du culte catholique. La reconnaissance en a été faite, en 1802, par MM. les chanoines de l’ancien chapitre de Troyes. Monseigneur de Boulogne en à constaté l’authenticité, en 1811, par des lettres testimoniales.
Acta Sanclorum, traduction des Bénédictins de France; Votes locales fournies par M. l'abbé Cœur, vicaire-général de Troyes.
1. L'église de Saint-Acheul, près Amiens, possède, depuis le xre siècle, une relique de la Sainte fort visitée dans cette intention. — P. Cahier.
SAINT WULMER OÙ WILMER y,
FONDATEUR DE L'ABBAYE DE SAMER, AU DIOCÈSE D'ARRAS 689. — Pape : Sergius Ier. — Roi de France : Thierry III.
Magnam sæculo rapit prædam, qui se abstrahere contendit e sæculo.
C'est ravir une belle proie au monde que de tra= vailler à s’arracher à lui, S. Lus. Emiss., serm. de Castigat.
Au commencement du vrr siècle de l’ère chrétienne, sur le territoire du Boulonnais, et dans un lieu nommé Sylviacum, aujourd’hui Samer (Pasde-Calais), naquit de parents chrétiens et nobles un homme que:ses vertus éclatantes et sa sainteté admirable devaient placer au rang des Saints. Walbert et Dude, ses parents, avaient encore un autre fils, auquel ils avaient donné le nom de Wamer. La jeunesse du Saint se passa dans la résidence féodale de ses pères, au milieu des occupations toutes barbares encore des anciens Francs. Mais Dieu, dont les secrets sont impénétrables, se sert de toutes sortes de moyens pour parvenir à ses fins : comme il avait dessein de couronner un jour Wulmer d’une gloire immortelle, il l’'humilia d’abord pour l’élever ensuite à ce haut degré d'honneur.
Le jeune franc rechercha en mariage une noble fille nommée Osterhilda, ignorant qu’elle avait été promise à Wilmer, un de ses compatriotes. Il était au moment de voir ses vœux accomplis, quand, en vertu du droit des fiançailles, son rival recourut au roi des Francs. Celui-ci le soutint dans ses prétentions, et, sur son ordre, Wulmer dut renoncer à celle que son cœur avait choisi. Froissé dans ses plus tendres affections, le jeune homme prit en dégoût le monde, quis’ouvrait à lui avec de telles déceptions; et, brisant tout ce qui pouvait encore l’attacher à la vie du siècle, il résolut de se consacrer à Dieu dans la nuit et l’obscurité du cloître. Ainsi donc, la Providence l’humilia aux yeux du monde, pour l’exalter à la vue des anges, s'emparer entièrement de son cœur et l’attirer plus fortement au service de Jésus-Christ.
Wulmer partit sur-le-champ et se rendit en Hainaut, vers le monastère de Hautmont, où l’abbé le reçut avec la plus grande bienveillance (642). A peine fut-il revêtu des livrées du Seigneur, que l’on put remarquer en lui un changement extraordinaire. Ce n’était plus ce barbare au regard fier et audacieux, Ce courtisan assidu de son prince ; cet homme qui avait de vaines complaisances pour le siècle. Prosterné aux pieds des autels du Christ, son véritable roi et son maître, il apprenait à mourir aux choses de la terre. C'était alors qu'il pouvait dire, avec le grand Apôtre : « Le monde est crucifié au fond de mon cœur, et je le suis au monde ».
Voilà quels durent être les sentiments de Wulmer nouvellement converti; mais ce n'était que le commencement d’un changement si heureux. Pour éprouver le jeune novice, et voir si sa vocation venait d’en haut, l’abbé